sans rival parmi les mortels (Iliade, III, v. 217-224, ma traduction)

Il restait là, debout, les yeux baissés, fixés à terre,
Sans mouvoir son sceptre ni en avant ni en arrière,
Le tenant immobile, avec comme un air stupide ;
Il semblait être en colère, ou avoir perdu la tête.
Mais quand sa grande voix sortait de sa poitrine,
Avec des mots pareils à des flocons de neige en hiver,
Aucun mortel avec Dévor ne pouvait rivaliser,
Et ce que nous admirions en lui n’était plus sa beauté.

Le catalogue des vaisseaux

« L’illustre Hippodamie sous Piritoos le conçut,
Le jour où ce dernier punit les Monstres velus. »
Homère, Iliade, II, 742-743 (ma traduction)

Comment ne pas être absolument réjouie en traduisant Homère ? J’en suis au fameux « catalogue des vaisseaux », où le poète expose, en centaines de vers, les forces grecques et troyennes en présence. Comme tout catalogue, fût-il signé d’Homère, ce n’est sans doute pas le plus intéressant à traduire, et pourtant il recèle d’innombrables perles. Et je lui accorde le même soin qu’au reste du poème, et je m’en réjouis autant.

Par ailleurs ce catalogue des vivants me rappelle celui des morts, que j’ai traduit dans l’Odyssée, lors de la descente aux enfers ; il s’agissait là de quelques dizaines de vers seulement, et l’exposé était différent, mais entre les deux on peut voir une béance, qui est celle de l’histoire, que pourraient résumer ces deux vers plus haut cités.

J’aurai terminé de traduire ce long deuxième chant ce soir ou demain matin. Je me sens comme ces chefs tirant sur l’eau une longue suite de vaisseaux, et ces vaisseaux sont des mots.

Athéna guerrière : Iliade, II, 445-458 (ma traduction)

Autour de l’Atride, les rois nourrissons de Zeus s’élancent
Pour ranger les hommes, avec Athéna aux yeux brillants,
Portant la précieuse égide, incorruptible et immortelle,
Dont les cent franges toutes d’or voltigent dans le vent,
Bien tressées et valant cent bœufs, chacune d’elles ;
Apparaissant soudainement, elle parcourt les rangs,
Les poussant à marcher ; dans chaque torse, la déesse
Fait se lever le cœur de combattre et lutter sans trêve.
Et tout d’un coup, leur devient plus douce la guerre
Que le retour, sur les nefs creuses, au pays de leurs pères.
Comme un feu aveuglant consume une immense forêt
Au sommet d’une montagne, et qu’au loin brille sa lumière,
Ainsi dans leur avancée l’éblouissante clarté
De l’airain merveilleux monte au ciel à travers l’éther.

*

La beauté terrible de l’Iliade remplit d’indicible.

Thersite ou Homère parrésiaste : Iliade II, 211-244 (ma traduction)

Thersite est présenté comme laid parce que la vérité qu’il présente est laide. Certes c’est un aspect de la vérité, qui en a d’autres, mais c’en est un. On ne me fera pas croire qu’Homère ne s’identifie pas en partie à lui, diseur de vérité, parrésiaste menacé par les puissants et rejeté par les autres. À mon sens, c’est justement à cause de cette menace et de ce rejet qu’Homère utilise un personnage qu’il a l’air de mépriser pour lui faire dire des vérités sans trop risquer les coups de bâton. Sinon, pourquoi lui donner la parole, pourquoi écrire (oui, je parle d’écrire, car je vois, en lisant çà et là de savants hellénistes, qu’Homère ait écrit ses textes est très sérieusement estimé vraisemblable, ou du moins complètement possible) – pourquoi écrire, donc, ce vigoureux passage, reprenant des reproches plus tôt exprimés par Achille à l’encontre d’Agamemnon, avec plus de force encore quand ils sont dits par un humble ?

*

Les hommes enfin s’assoient et se tiennent en place.
Seul Thersite, intarissable bavard, continue à criailler ;
Il connaît en son cœur un tas de mots inappropriés
Et vains, inconvenants, pour s’en prendre aux rois,
215 Et essayer de faire rire les Argiens ;
C’est l’homme le plus laid venu sous les murs de Troie ;
Il est cagneux, boiteux d’une jambe, et se tient
Voûté, les épaules affaissées sur le torse ; par-dessus,
Un poil rare fleurissant sur une tête pointue.
220 Il est surtout odieux à Achille et à Dévor,
Qu’il insulte tous deux ; cette fois, avec des cris aigus,
C’est au divin Agamemnon qu’il adresse ses reproches ;
Car terribles sont au cœur des Achéens la rancune
Et la colère contre le roi. L’invectivant, il hurle :

225 « Atride, de quoi te plains-tu ? de quoi as-tu besoin
Encore ? Ton campement est plein d’airain, il est plein
De femmes de premier choix, celles que nous, les Achéens,
Nous te donnons, à toi d’abord, quand nous prenons une ville.
Ou manques-tu encore d’or, de l’or que t’apporterait
230 Un Troyen dompteur de chevaux, en rançon pour son fils
Que moi ou un autre Achéen aurions capturé ?
Ou d’une nouvelle femme avec qui faire l’amour,
En la retenant pour toi, à l’écart ? Non, je ne trouve
Normal qu’un chef plonge dans le mal les fils des Achéens.
235 Ô ventres mous, cœurs vils, Achéennes, et non plus Achéens,
Rentrons à la maison avec nos nefs, et laissons-le là,
À Troie, savourer ses privilèges, qu’il voie
Si nous allons venir à son secours, ou pas.
Lui qui maintenant offense Achille, un homme bien supérieur
240 À lui : il lui a enlevé sa part, et il la garde.
Mais Achille laisse se calmer sa colère en son cœur ;
Sinon, Atride, c’eût été ta dernière brimade. »

Ainsi, insultant, parle à Agamemnon, berger des peuples,
Thersite ;

*

Je suis absolument bouleversée par tout ce que je trouve dans l’Iliade. Je ne m’attendais pas à tant, à si fort. Dans la nuit, l’image qui m’est venue est celle du bac révélateur dans lequel apparaît la photographie (j’ai pratiqué cela à vingt ans, avant la photo numérique). Jusque là, je n’avais lu que des extraits de ce poème, et seulement en traduction. Vivre avec, le vivre comme je le fais en le traduisant à haute intensité, en donne une tout autre vision. Une autre vision d’Homère que celle qu’il donne de lui dans l’Odyssée. Après environ 900 vers traduits ce midi, en sept jours pile donc, depuis que j’ai commencé, dimanche après-midi dernier (ayant terminé le matin même de traduire les dernières dizaines de vers des Bucoliques), je commence à avoir aussi une idée du commentaire qui accompagnera ma traduction.

Homère, Iliade, chant I, v.1-21

Sur ma lancée, j’ai traduit vite fait les premiers vers de l’Iliade – j’ai de l’entraînement, après l’Odyssée et les Bucoliques, ça va vite. Je n’ai pas l’intention de continuer tout de suite, je préférerais le faire après avoir trouvé un éditeur, mais voici comment cela pourrait commencer :

Colère d’Achille, fils de Pélée, chante-la, déesse,
Ire funeste qui mille maux valut aux Achéens,
Qui tant d’âmes vaillantes de héros jeta dans l’Hadès,
Faisant d’eux la proie de tous oiseaux et celle des chiens –
5 Ainsi s’accomplissait la volonté de Zeus –
Chante à partir du jour où une dispute déchire
L’Atride, roi des hommes, et le divin Achille.
Qui d’entre les dieux suscita en eux discorde et combat ?
Le fils de Létô et de Zeus ; irrité contre le roi,
10 Il fit se lever dans l’armée une peste mortelle,
Parce que l’Atride avait outragé Chrysès, son prêtre.
Lequel était allé aux nefs rapides des Achéens
Pour affranchir sa fille, apportant une immense rançon,
Avec en mains les bandelettes de l’archer Apollon
15 Et le sceptre d’or ; et il implora tous les Achéens,
Spécialement les deux Atrides, chefs des peuples :
« Atrides, et vous autres, Achéens aux belles guêtres,
Puissent les dieux qui habitent l’Olympe vous faire
Entrer dans la ville de Priam et avec bonheur
20 En revenir. Mais libérez ma chère fille, agréez
Sa rançon, par respect du fils de Zeus, Apollon l’archer. »

Mission accomplie

15h30, ce samedi 3 juillet 2021, j’écris le dernier mot de ma traduction d’Odysseia – et l’écrivant, me surgit une autre idée géniale à incorporer dans l’ensemble du texte.
J’ai commencé cette traduction en vers libres – libres mais non sans contraintes – le 6 septembre dernier, il y a un peu moins de dix mois, donc ; je me suis interrompue en décembre ; le rythme s’est accéléré à partir de janvier, passant de quinze vers par jour au début, à plusieurs dizaines au printemps, jusqu’à 100 ou 150 ces jours derniers, ma connaissance de la langue d’Homère, qui n’est pas un grec ordinaire, s’améliorant bien sûr avec le temps. J’ai été portée par le texte et je le suis encore, je le serai toujours sans doute. Comme Dévor à la fin, j’ai le cœur en joie. Accompli.

Réflexions et excitation en avançant vers le but

« Puisse-t-il tirer autant de jouissance de la vie
Qu’il aura jamais de puissance à bander cet arc ! »
dit ironiquement un prétendant qui ne croit pas si bien dire, au chant XXI, v. 402-403 (dans ma traduction)

Drôlement érotique, tout ce chant sur oui ou non, pour tous ces hommes, arriver à bander l’arc de Dévor (Ulysse) pour être l’élu qui épousera Pénélope. Chant qui finit en délivrance et beauté quand Dévor, lui seul en ayant la force et la maîtrise, traverse d’une flèche les douze trous des haches. Voyez comme cet étranger est bien bâti, a dit de lui, quelques minutes plus tôt, Pénélope aux prétendants, histoire de bien faire monter la tension, en elle et en Dévor. Exquis et violents préliminaires (le massacre approche) à leur prochaine nuit d’amour, mais la violence n’a jamais lieu entre eux, elle s’exerce seulement contre ce qui nuit à leur union et à la paix dans la maison.

21 juin, début de l’été, je viens de terminer la traduction de ce chant 21 – sur 24. Dans les derniers kilomètres de cette traduction, commencée en septembre dernier, des douze mille cent neuf vers d’Homère, je me concentre comme Dévor sur l’élimination des prétendants, je ne fais plus rien à côté excepté le yoga, pour accompagner ce yoga de la langue que je suis en train de pratiquer. Arjuna, né du dieu des orages comme Athéna et premier humain yogi, est un guerrier, un archer.

Comme Pénélope donc, pendant la tuerie je me retire dans mes appartements, pour travailler à « la trame » et « dormir » comme, dans mon bref roman La Dameuse, la narration se retire hors-champ pendant la vengeance contre le violeur, l’acte de mort étant révélation dans l’occultation. Homère, juste avant ce moment, attache les portes pour enfermer l’action avec un cordage en papyrus (byblos, qui a donné le mot livre) – support d’écriture.

L’excitation monte à mesure que j’approche du but. Le poème d’Homère est mon arc. En traduisant l’épreuve de l’arc je bougeais sur mon siège comme s’il était de charbons ardents. Maintenant, au chant suivant, à moi le massacre des prétendants.

La porte d’ivoire et la porte de corne

Voici la traduction que je me suis amusée à trouver au jeu de mots d’Homère dans le fameux passage des portes du rêve, discours de Pénélope au chant XIX qui a eu et garde une immense postérité. En grec le jeu de mots est fondé sur des ressemblances entre le nom signifiant ivoire et le verbe signifiant tromper, et entre le nom signifiant corne et le verbe signifiant réaliser. Bien entendu on ne peut rendre directement le jeu de mots d’une langue à une autre, il faut en inventer un autre. Voici d’abord la façon dont Victor Bérard s’en était pas trop mal tiré, alors que beaucoup de traducteurs y ont à peu près renoncé ou sont restés plus évasifs :

Les songes vacillants nous viennent de deux portes ; l’une est fermée de corne ; l’autre est fermée d’ivoire ; quand un songe nous vient par l’ivoire scié, ce n’est que tromperies, simple ivraie de paroles ; ceux que laisse passer la corne bien polie nous cornent le succès du mortel qui les voit.

Et voici donc la mienne, du moins pour l’instant :

Il y a deux portes pour les rêves évanescents :
L’une est faite de corne, l’autre est faite d’ivoire.
Les songes qui viennent par l’ivoire d’éléphant
Trompent énormément, ils ne se réalisent pas.
Ceux qui viennent par la porte de corne raclée
N’écornant pas le vrai, se réalisent quand on les voit.

Chant XIX, v.562-567

δοιαὶ γάρ τε πύλαι ἀμενηνῶν εἰσὶν ὀνείρων·
αἱ μὲν γὰρ κεράεσσι τετεύχαται, αἱ δ᾽ ἐλέφαντι·
τῶν οἳ μέν κ᾽ ἔλθωσι διὰ πριστοῦ ἐλέφαντος,
οἵ ῥ᾽ ἐλεφαίρονται, ἔπε᾽ ἀκράαντα φέροντες·
οἱ δὲ διὰ ξεστῶν κεράων ἔλθωσι θύραζε,
οἵ ῥ᾽ ἔτυμα κραίνουσι, βροτῶν ὅτε κέν τις ἴδηται.

L’Odyssée, miracles et réflexions ; sur la royauté

Le verbe me sort de la tête comme la nourriture sortit de la tête d’Homère, quand il me la donna à manger en rêve, dans ma jeunesse. J’ignorais alors qu’un jour je traduirais l’Odyssée, et que je la traduirais par Dévoraison, mais l’esprit en moi le savait. De sa tête, qu’il me donnait donc à manger, montaient des sortes de fils multicolores, c’était ce que je mangeais et dont je sais maintenant qu’ils étaient les vers qu’aujourd’hui je traduis, les sortant à mon tour de ma tête, passés par alchimie du verbe d’une langue à une autre. « Moi je trame des amorces », comme dit dans ma langue Pénélope, dont j’ai aussi traduit le nom – que je ne donne pas pour l’instant au cas où il changerait. Dévor aussi est l’homme aux mille amorces, plutôt qu’aux mille ruses, comme je l’ai expliqué. Ce que je comprends de l’Odyssée a mûri dans ma tête et mon sang depuis des décennies, depuis mon adolescence de collégienne amorçant pour la première fois une traduction de quelques vers de ce texte. Ce n’est pas une traduction à distance du texte que je donne, c’est une traduction que je sors de la tête d’Homère lui-même, et de ma propre chair qui l’a mangée.

Traduire l’Odyssée est un régal grâce à la richesse de son sens, et à la splendeur de sa langue, composite, archaïque et unique, moderne au sens où elle est pure nouveauté dans son époque et pour toute époque, étant donné qu’elle n’a jamais existé que dans, par et pour ce poème. Qui la traduit doit aussi réinventer sa propre langue, à partir de ce qu’elle est, ce qu’elle fut, ce qu’elle pourrait être. J’ai été contente de trouver le mot pharmaque, un vieux mot français devenu inusité, qui sonne si particulièrement et traduit au plus près le mot grec qu’on traduit habituellement par drogue. Je ne cherche pas à multiplier ce genre de trouvailles, il ne faut pas s’embarquer dans un système, tout doit rester libre et ouvert, variable et changeant, avec aussi un aspect hiératique pour respecter la situation, la dimension du poème, qui n’a rien de prosaïque, dans un texte où le porcher lui-même est mille fois qualifié de divin. Il me semble qu’à part Leconte de Lisle, tous ceux et celle qui ont traduit l’Odyssée jusqu’à présent se sont efforcés de la transposer dans une langue prosaïque, y compris et spécialement Bérard malgré la fausse poésie de ses alexandrins blancs. Seulement la traduction de Leconte de Lisle est souvent approximative, et comme je l’ai maintes fois noté, au moins aussi misogyne que les autres, alors qu’Homère n’est pas du tout misogyne – ce qui est tout sauf un détail concernant ce poème où les femmes ont une si grande importance.

Je n’ai toujours pas vu la traduction de Lascoux, qui vient de sortir, toute farcie d’onomatopées comme au guignol, mais le fait qu’il appelle Aphrodite « fifille », en contradiction totale avec le regard d’Homère, ne laisse rien espérer de mieux pour ce qui est du sexisme qui défigure complètement l’esprit de l’œuvre – appelle-t-il Zeus « pépère », pour achever de rabaisser le poème ? J’y reviendrai dès que j’aurai eu l’occasion de consulter cette traduction que je n’ai certes pas l’intention d’acheter. Son auteur se dit musicien et avoir voulu faire œuvre de musicien, c’est très bien, moi aussi j’ai une oreille, j’ai pratiqué la musique depuis l’enfance et longtemps, en particulier le chant choral, mais enfin il ne suffit pas d’avoir l’air, à tous les sens de l’expression, il ne suffit pas de se donner un air, de donner un air à ce qu’on fait, ni pour faire de la poésie, ni pour faire quoi que ce soit. Poésie, en grec, signifie faire, cela implique le concret, le solide, quelque chose qui n’appartient pas au domaine des apparences, du bluff. On ne fait pas des enfants en se masturbant ni en jetant de la poudre aux yeux d’autrui. Croire à ses fantasmes et y faire croire, voilà le nihilisme, celui qui est à l’œuvre aussi dans ceux qui fantasment sur la royauté, les Macron comme ceux qui giflent les Macron, les faux rois comme les faux sujets. Voilà la dévoration, et voilà la nécessité de la raison, de la réflexion fondée, pour sortir l’être et le monde de cette folie.

*

« Ô femme, nul mortel sur la terre sans frontières
Ne te blâmerait ; car ta gloire va jusqu’au vaste ciel ;
Toi, telle un roi irréprochable qui, respectueux
Des dieux, règne sur un peuple nombreux et courageux,
En soutenant le bon droit, tandis que la noire terre
Porte l’orge et le blé, les arbres se chargent de fruits,
Les brebis font des petits, la mer fournit des poissons,
Et les peuples, sous son bon gouvernement, sont heureux. »
Dévoraison, XIX, 107-114 (ma traduction)

Coup mortel. Lutter pour rester en vie.
Je pense à Kafka, ses impossibilités : impossibilité d’écrire en allemand, impossibilité d’écrire en tchèque, impossibilité d’écrire en une autre langue, impossibilité de ne pas écrire. Et il écrit dans la langue qu’il voudrait rejeter. Moi je n’en ferai rien. Je me suis déjà trouvée devant l’impossibilité imposée par des criminels, celle d’écrire à l’ordinateur. Je me suis mise à écrire à la main. Mais ça n’allait pas, ça ne pouvait pas suffire. La surveillance suffit à détruire la capacité à écrire un texte achevé. Je commençais à m’en remettre, mais ça recommence.
Un violent rejet envahit mon corps. Je ne sais pas comment je vais faire, comment ça va finir. Je veux finir ma traduction, retrouver la grâce pour la finir, pour tout.

« Nourrice, tous me sont odieux, ils machinent le mal.
Mais Contre-Esprit plus que tous ressemble à la noire mort. »
Dévoraison, chant XVII, v. 499-500 (ma traduction)

Seule la mort de la mort délivrera de la mort la maison. C’est pourquoi Dévor les tuera tous.

o popoï, rois et mendiants, société de dévoration

Au début, j’ai fait comme tout le monde, j’ai traduit cette interjection hyper courante dans les dialogues de l’Odyssée, au début d’une prise de parole, par « grands dieux ! ». C’est ce que dit le Bailly, tout en précisant que cette traduction courante repose sur une erreur – sans en proposer d’autre. Mais enfin Zeus s’exclamant « grands dieux », on n’y croit pas trop, pas plus que le Roule-l’œil (Cyclope) et autres brutes humaines, et même Dévor (Ulysse), non, je ne vois pas que ce soit leur genre, pour une raison ou pour une autre. En fait ce qui serait naturel aujourd’hui, ce serait de traduire par « oh putain », ou, pour les personnages plus polis, « oh punaise ». Ne serait-ce qu’à cause du p initial, consonne occlusive de tout bon début d’exclamation. D’abord j’ai changé tous les « grands dieux » en « ô popoï », laissant l’exclamation en grec, puis finalement, comme après tout les Grecs sont des méridionaux, j’ai changé les « popoï » en « peuchère ». J’aime assez entendre Zeus s’exclamer « peuchère », et les autres aussi, ça apporte de la légèreté à toute la comédie et à toute la tragédie. Mais pour ma part, à la maison, dans la vie de tous les jours, j’ai adopté « ô popoï ». Un code sourire entre O et moi.

Et désormais je n’écrirai plus ma traduction ni mon roman ni rien d’important sur mon ordinateur, puisque les voleurs, les violeurs de verbe, y entrent de force, sales morpions qui n’ont de vie qu’à mater celle des autres, d’œuvre qu’à piller celle d’autrui. Certes ce n’est pas nouveau, mais je pensais qu’avec le temps ils s’étaient guéris de cette obsession paranoïaque. Le pire est que tant de gens croient pouvoir faire plier quelqu’un à force d’abus et d’obstacles, de mensonges et de manipulations, de pillages et de destructions, de harcèlement et de rétorsions, etc. Ils ne savent décidément pas du tout ce qu’est la liberté. Peuchère, quels petits mortels. Ceux qu’Homère appelle les kakoi, ceux qui font kaka, les choses mauvaises ou basses.

Je me suis remise à courir ce matin. À jeun, et après quinze jours d’interruption, ce fut un peu dur, mais enfin c’est reparti et c’est bon. Mon tatouage cicatrise à merveille, mon sein est un bon nid pour la chouette d’Athéna, elle y est heureuse comme je suis heureuse de sa présence (et je la fais voler aussi, en bougeant, en écrivant… elle vit avec les mouvements de mon corps, ma respiration…). Homère raconte mon nom, Alina Reyes, le nom de la nouvelle de Cortazar, où je l’ai trouvé, avec, comme le personnage de Cortazar, Dévor* en voyage transformé en mendiant, mais pas vraiment finalement puisqu’il y a une suite et qu’il redevient roi. Es la reina y, comme dit Cortazar : l’être flue.

*Pour celles et ceux qui n’ont pas lu ma note précédente, où je l’explique : Dévor, c’est le nom d’Ulysse dans ma traduction. Ma traduction qui doit parler à la société de dévorations en tous genres que l’humanité est devenue, et l’aider à s’en sortir.

« Dévoraison », ou l’Odyssée selon Reyes

L'impression papier de mon tatouage se trouve être à l'exacte dimension de mon vieux dictionnaire de grec, dont je l'ai tatoué aussi, en le recouvrant de plastique pour le protéger de l'usure due à son intense service

L’impression papier de mon tatouage se trouve être à l’exacte dimension de mon vieux dictionnaire de grec, dont je l’ai tatoué aussi, en le recouvrant de plastique pour le protéger de l’usure due à son intense service

J’ai décidé de révéler l’énorme nouveauté de ma traduction de l’Odyssée hier soir en traduisant le passage du chant XVII où il m’a semblé que, parlant d’Argos, le chien d’Ulysse, Homère parlait de moi. D’abord en vantant sa rapidité et son flair, « le meilleur pour suivre les pistes dans les forêts profondes », puis en le décrivant tel qu’à l’arrivée d’Ulysse en son palais : toujours beau mais gisant devant la porte sur un tas de fumier et couvert de tiques qui lui sucent le sang. Bien entendu Argos est ici le miroir d’Ulysse, contraint de se présenter à son palais sous l’aspect d’un vieux mendiant en guenilles, tandis que des parasites, les prétendants, ces fumiers, dévorent ses vivres.

Quelques heures plus tôt, dans l’après-midi, j’avais passé pas mal de temps sur un fragment de vers difficile à traduire et demeuré énigmatique. La première partie du vers 266 de ce même chant : ἐξ ἑτέρων ἕτερ᾽ ἐστίν. Littéralement : « des autres un autre est ». Si vous avez suivi mon histoire d’Argos en miroir d’Ulysse, vous comprenez immédiatement son sens. Mais dans l’ordre de la lecture, Argos vient après, et jusqu’ici les traducteurs n’ont pas fait le rapport. Ce « des autres un autre est » est prononcé par Ulysse quand il arrive, sous l’aspect d’un mendiant, devant son palais, et le décrit au porcher Eumée qui l’accompagne. Embarrassés, les traducteurs adoptent tantôt l’interprétation selon laquelle le palais comprend plusieurs bâtiments, à la mycénienne, ou plusieurs étages, ou bien celle selon laquelle le palais est différent des autres, se distingue des autres. Après une assez longue réflexion sur l’ensemble du texte et sur son contexte immédiat, et consultation approfondie du dictionnaire pour les autres formes d’utilisation du mot « autre » en grec, j’en suis arrivée pour ma part à cette traduction : « Chaque élément s’y rapporte aux autres ». Sans doute l’obscurité de la formule en grec est-elle délibérée. Homère n’est pas un compilateur de mythes, contes et légendes, mais un immense génie de la poésie qui ne choisit aucun de ses mots au hasard – trop souvent les traducteurs estiment que tel ou tel mot se trouve là dans le vers pour des raisons de métrique ; bien sûr, cela arrive. Mais le plus souvent, quand un mot ou une formule revêt un caractère inhabituel, le poète l’a voulu et pensé. Des autres un autre est, à nous de le trouver. De même que chaque élément du palais d’Ulysse se rapporte aux autres de façon pensée, raisonnée pour être efficace, chaque élément de son poème est en rapport pour ainsi dire cosmique avec le tout.

Au cours du même épisode, Ulysse transformé en mendiant à la porte de son palais rappelle à Eumée ce qui est évoqué de façon récurrente dans l’Odyssée : la tyrannie du ventre, de l’estomac affamé, qui pousse les hommes à armer des navires pour aller porter le mal à d’autres, piller, assassiner, la tyrannie de ce ventre qui fait tant de mal aux humains. Rappelons-nous que dès les premiers vers de l’épopée, il est spécifié que les compagnons d’Ulysse sont tous morts pour avoir, poussés par la faim, mangé les bœufs interdits du Soleil. Des autres mythes et mythèmes du texte, celui-ci en est bien un qui se rapporte à tous. Venons-en à la révélation proprement dite de l’énorme nouveauté de ma traduction.

Elle est très simple. La traduction est un autre de l’autre, mais jusqu’ici on a oublié de traduire les noms des personnages du poème. Or la plupart portent un nom à l’amérindienne, un nom imagé qui dit l’autre de leur être profond. La liste en est impressionnante. Et à elle seule, elle constitue une fantastique signalisation du sens profond du poème, signalisation que les auditeurs grecs percevaient immédiatement, puisqu’elle se disait dans leur langue, mais que toutes les traductions jusqu’ici ont perdue. Certains noms sont directement traduisibles, comme Eumée, Bon-nourricier, Nausicaa, Phare-des-nefs, Alkinoos, Esprit-puissant, ou encore Cyclope, Roule-l’œil, ou Antinoos, Contre-esprit, ou Mélanthios, Nielle (plante parasite des cultures de céréales et toxique)… Pour d’autres, le sens est plus complexe, plus caché, et je l’ai aussi traduit par une évocation verbale plutôt que directement. Ainsi en est-il pour le nom d’Ulysse. Les Grecs pouvaient y entendre par homophonie la plainte et l’irritation, les maux soufferts par Ulysse au long de son voyage, et aussi le voyage, le chemin lui-même. Mais au plus profond, à la racine du mot, se trouve le sens de « manger, dévorer ». Et c’est celui que, en regard de l’ensemble du poème, j’ai choisi de retenir pour traduire le nom d’Ulysse : Dévor. Et de même qu’Odyssée, Odysseia, le titre du poème, vient du nom Ulysse, Odysseus en grec, j’ai intitulé ma traduction Dévoraison – où l’on peut entendre le constant thème de la dévoration, pulsion de vie et de mort, et ce qui en sauve dans le poème, la force raisonnante d’Athéna et d’Ulysse, l’alliance entre la raison divine et la raison humaine.

Bref, il y a là de quoi écrire toute une thèse, et même plusieurs. J’ai tracé encore bien d’autres pistes inouïes au cours de ma traduction et je continue. Je les révélerai et expliciterai dans le commentaire qui accompagnera ma traduction. Pour l’instant elles ne sont écrites nulle part sinon dans ma tête, à la bonne garde de la chouette d’Athéna imprimée dans mon corps. Comme le dit Dévor devant son palais, voilà une porte que nul ne peut enfoncer.

*
12-6-21
Plus de précisions, notamment sur l’étymologie du nom, dans mon article « Appelez-le Dévor »