Journal du jour

Sirenes Ulysse

Sirenes Ulysse

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Mercredi dernier, j’ai fait l’Espé buissonnier, je me suis accordée de sauter une journée de cet enseignement calamiteux. Aujourd’hui j’y suis allée, il le faut bien si je veux pouvoir continuer à enseigner. Et ce matin, ce fut encore terrible. Un autre prof nous a fait un cours sur un logiciel de tableau numérique, pour pouvoir projeter des trucs aux élèves et écrire dessus etc. Bon, ça peut servir en effet, même si je trouve que ça fait surtout perdre du temps. Mais le terrible, c’est l’exemple de cours qu’il nous a donné (et fait faire). Il s’agissait de découper numériquement la sirène dans la peinture antique d’Ulysse et de la sirène sur un vase grec, puis de la remettre à l’endroit (toutes choses simplissimes à faire mais bon)… afin de montrer aux élèves qu’en fait c’est un monstre. Et ensuite ? ai-je demandé. Ensuite on projette d’autres images de sirènes, me répondit-il. Mais ne parle-t-on pas de la composition de la peinture, Ulysse à son mât dans une verticalité ascendante et la sirène dans une verticalité descendante, comme le chant qui descend ? De ce que cela peut signifier ? Il m’a regardée sans savoir que répondre, puis il a dit qu’il ne voyait pas ça, et il est passé à autre chose. En l’occurrence au clou de sa séance, la projection pour les collégiens à qui nous étions censés donner ce cours d’un épisode d’ Ulysse 31, manga de bas étage qui passa jadis en série à la télé pour le plaisir des enfants de cinq ans, avec une tout autre sirène. Décidément tout l’Espé est fabriqué ainsi, une usine à détruire le sens des œuvres (voir mes précédentes notes). C’est d’autant plus terrible qu’aucun des certifiés ou agrégés qui comme moi reçoivent cette formation obligatoire n’y trouve rien à redire. On dirait que tout le monde a subi un lavage de cerveau, et le fait subir aux élèves.

L’après-midi on a eu un cours sur les questions d’évaluation (notes, compétences etc.). Nihil novi sub soli.

Au retour, en descendant du RER gare d’Austerlitz, la fin de la manif défilait. Pas de bus, donc : malgré des chaussures pas adaptées à la marche je suis rentrée à pied. Voici mes photos du jour, prises respectivement d’une salle de la fac de Gennevilliers, du RER, et du boulevard de l’Hôpital à Paris.

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gennevilliers

tour eiffel seine

manif

photos Alina Reyes

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Deuxième jour de cours. Le grand bonheur

La Défense vue du RER, aujourd'hui, photo Alina Reyes
La Défense vue du RER, aujourd'hui, photo Alina Reyes

La Défense vue du RER, aujourd’hui, photo Alina Reyes

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J’ai donné six heures de cours aujourd’hui. Le premier à 8h30 (après deux heures de trajet pour arriver au lycée juste à temps, la prochaine fois je partirai plus tôt), le dernier (dans les heures creuses j’ai préparé les photocopies pour les prochains cours et fait un tour au CDI) finissant à 17h30 (suivi d’encore deux heures pour retourner chez moi). Tout s’est passé à merveille selon mon cœur, même si je sais où je veux m’améliorer. J’ai inventé un petit truc qui s’est avéré radical pour faire cesser les bavardages et autres manquements, et ils ont continué à être aussi réactifs et participants. Je les fais travailler sans cesse pour limiter au maximum la possibilité de l’ennui, sur des textes que j’ai choisis, et de temps en temps de petites leçons improvisées,  en commençant par la citation du jour (aujourd’hui la première, de Papusza : « le talent sans instruction est comme un loup sans forêt », ce qui m’a permis de leur présenter cette poétesse rom). Et puis l’après-midi, j’ai commencé les ateliers d’écriture et lecture, en demi-groupes. Je leur ai fait disposer les chaises en grand carré dans la salle afin qu’ils se fassent tous face (y compris moi), et ça a très bien marché, avec une technique inspirée de celle que j’ai vécue un soir aux Compagnons de la Nuit mais qui tient compte de ce qu’ils doivent savoir faire pour le bac etc. Ces jeunes sont adorables, très gentils, quand je les rencontre ailleurs qu’en classe, dans les couloirs ou dans le bus ils me saluent tout souriants, il y en a qui viennent se confier, quel métier merveilleux.

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Écriture et dessin

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jocondeLes foules se pressent sans discontinuer au musée du Louvre devant la Joconde. Les années, les siècles n’effacent pas la fascination exercée par le chef-d’œuvre de Léonard de Vinci. Des vidéastes l’animent, son visage est décliné à l’infini selon toutes les variantes de la fantaisie autorisées par les techniques plastiques traditionnelles et plus encore par les logiciels de l’univers numérique. Le dessin, la peinture de Mona Lisa, contredisent-ils le jugement de Gustave Flaubert sur l’illustration picturale, tel qu’il l’exprima dans une lettre du 12 juin 1862 à Ernest Duplan ? « Jamais, moi vivant, on ne m’illustrera », écrivait-il, « parce que la plus belle description littéraire est dévorée par le plus piètre dessin. Du moment qu’un type est fixé par le cryon, il perd ce caractère de généralité, cette concordance avec mille objets connus qui font dire au lecteur : “J’ai vu cela” ou “Cela doit être”. Une femme dessinée ressemble à une femme, voilà tout. L’idée est dès lors fermée, complète, et toutes les phrases sont inutiles, tandis qu’une femme écrite fait rêver à mille femmes. Donc, ceci étant une question d’esthétique, je refuse formellement toute espèce d’illustration. » L’insistance donnée au dessin comme illustration dans cette citation nous oblige à préciser la question. Ce n’est pas le dessin qu’il refuse, mais le dessin comme illustration : car même médiocre, il fixe des traits que la description littéraire ne donne pas en représentation, mais offre à se représenter. Là où l’écriture ouvre l’imagination du lecteur, selon Flaubert, le dessin la ferme : d’un côté une image à composer en propre, de l’autre, une image toute faite. Quelles esthétiques, pour reprendre le mot du romancier, sont-elles en jeu dans l’opposition faite ici de ces deux arts ? C’est à cette question que nous essaierons d’apporter quelques éléments de réponse. Nous nous intéresserons d’abord au rapport entre l’auteur et son personnage, nous demandant en quoi il ouvre une liberté pour lui comme pour le lecteur. Puis nous nous pencherons plus particulièrement sur la question de l’image, mentale ou dessinée, pour constater que des ponts entre écriture et dessin ont constamment été jetés au cours de l’histoire de l’humanité. Enfin nous ouvrirons le sujet à la question de la place de la femme dans l’art, comme personnage, comme Autre, comme représentation de l’inconscient qui se cherche et peut se dire par divers traits, diverses formes de traits.

 

« Madame Bovary, c’est moi. » Le mot bien connu de Flaubert constitue une remarque fort intéressante, notamment en regard de cette autre remarque faite dans sa lettre à Duplan : « une femme écrite fait rêver à mille femmes ». Faut-il en conclure que Gustave Flaubert, c’est mille femmes ? Et que si Don Juan a depuis des siècles revendiqué sur toutes les scènes du monde mille et trois femmes, c’est qu’il est lui-même ces mille femmes au moins, et que Don Juan aux milles visages de femmes, c’est aussi Molière, Da Ponte, tous ses auteurs et librettistes ? La question de la littérature est posée d’emblée dans ce rapport entre l’être écrivant, l’être de fiction et l’être lisant. Il est remarquable que Flaubert ne dise pas qu’il refuse que ses personnages soient illustrés, mais qu’il « refuse formellement » d’être illustré lui-même : « Jamais, moi vivant, on ne m’illustrera. » Baudelaire qui disait ne pas aimer la photographie, se fit pourtant portraiturer avec talent, notamment par Carjat. Mais le rejet de Flaubert est plus profond : c’est surtout à travers ses personnages qu’il refuse d’être représenté. Essayons de comprendre un peu ce que cela signifie.

Qu’est-ce qu’un personnage pour un auteur ? « Une femme dessinée ressemble à une femme, voilà tout », dit Flaubert. Il ne veut donc pas ressembler à ce que Nietzsche appellerait un « humain, trop humain ». Zarathoustra était le surhomme de Nietzsche. Illustré d’animaux par l’écriture, c’est une puissance sauvage, mue à la fois par l’instinct (dont Nietzsche disait qu’il est la plus intelligente des intelligences) et un haut raffinement intellectuel. Une puissance poétique, comme la forme du livre dans lequel elle s’exerce et se développe. Il est également possible d’interpréter Don Juan comme une forme avant l’heure du surhomme de Molière. Un être absolument libre – dût-il payer cette liberté par quelque condamnation sociale qui peut toucher le personnage et même la personne de l’auteur. Les personnages de ghéâtre antique étaient comme dans les mythes condamnés par leur hubris, leur désobéissance volontaire ou involontaire aux dieux. Si l’on suit Camus et son interprétation du mythe de Sisyphe, il pouvait s’agir là d’une résistance au fatum et même d’un humanisme. Œdipe (dans Œdipe roi et Œdipe à Colone de Sophocle) finit aveuglé, Dom Juan finit avalé par le gouffre, Madame Bovary finit empoisonnée… Molière est victime de la cabale des dévots, Nietzsche sombre dans la folie, Rimbaud qui était lui-même son personnage finit amputé, mourant dans sa jeunesse. Il serait aisé de multiplier les exemples où la malédiction s’abat sur les personnages comme la persécution ou l’incompréhension sur les auteurs. Quelle est donc la place de la liberté revendiquée par Flaubert à travers l’écriture ?

Le romancier oppose dans sa lettre l’unicité de l’image donnée par le dessin à la multiplicité des représentations autorisées par l’écrit. C’est contre une restriction de lecture qu’il s’élève. Quand il vante le « caractère de généralité » de la description littéraire, il s’agit d’une généralité extensive, comprenant « mille objets » aussi bien que « mille femmes ». Loin d’être une généralisation, c’est un universalisme. « L’universel, c’est le local moins les murs », écrivait Miguel Torga. L’écriture crée des tableaux et des personnages sans murs au sens où, pour exister, ils doivent être recréés par chaque lecteur. Le lecteur fait le personnage, la situation, le livre, « à son image », pourrait-on dire en paraphrasant la Genèse où Dieu fait l’homme : « homme et femme, à son image il le fit ». L’auteur par l’écriture octroie au lecteur la même liberté, ou une liberté comparable à celle qu’il s’est donnée. À partir de sa propre existence, de ses propres « objets connus », le lecteur, chaque lecteur, se projette à travers le texte dans son propre univers. L’auteur lui ouvre les portes d’un monde qui était en lui mais qu’il ne connaissait pas encore, ou qu’il avait vu mais confusément. le déploiement des « phrases » dont parle Flaubert, grâce à leur multiplicité sémantique, elle-même multipliée par la multiplicité sémantique et évocatoire de chaque mot, opère comme l’ouverture des rideaux d’un théâtre intérieur à la fois universel et éminemment personnel.

 

Une madeleine est à l’origine de À la recherche du temps perdu. Le mot n’est-il pas comme le parfum de la chose ? L’écrire ou le voir écrit, c’est susciter une image qui à son tour entraîne l’apparition de mille et mille autres images. Comme l’écrivait Victor Hugo dans son Voyage aux Pyrénées devant l’énorme trou du cirque de Gavarnie : « Une goutte d’eau a fait cela. » Une toute petite évocation, une simple image mentale peut suffire, comme pour Proust, à ouvrir et dégager un immense espace, à y faire la lumière. Mais si l’image évoquée par un mot peut le faire, pourquoi l’image dessinée ne le pourrait-elle pas ? « Ceci n’est pas une pipe », a écrit René Magritte sur un dessin de pipe. N’est-ce pas une façon de dire que le dessin, lui non plus, n’est pas la chose, mais son évocation, son parfum ? La pipe du tableau n’évoque-t-elle pas en chaque personne qui la voit des impressions, des souvenirs, des réflexions différentes ? N’est-elle pas aussi à l’origine de mille et mille pipes ? Et la pipe de Gauguin peinte sur la chaise de Gauguin par Van Gogh n’ouvre-t-elle pas aussi à mille et mille autres représentations ? L’histoire de l’art montre que l’écriture et le dessin sont en fait deux branches d’un même arbre, celui de la représentation et de l’expression symboliques.

À l’aube de l’humanité, au paléolithique, les êtres humains se sont distingués en commençant par dessiner. Comme nous le faisons pour l’art de toutes les époques, nous avons tendance à séparer leur art entre abstraction et figuration. Cependant, en figurant de façon fort réaliste une pipe dont il nous dit par l’écriture qu’elle n’est pas une pipe, l’artiste tend, lui, à nous mettre en garde contre des classifications abusives. Un aurochs peint sur la paroi d’une grotte est certainement tout aussi symbolique et ni plus ni moins abstrait que les séries de points et de traits qui l’accompagnent. Dans le christianisme orthodoxe, les peintres d’icônes sont dits non pas peindre ni dessiner, mais écrire des icônes. Lesquelles associent des signes (dont des lettres) et des dessins, comme le faisait l’art pariétal de nos ancêtres, ou, de nos jours, les graffeurs et autres artistes d’art urbain. L’essentiel est de faire signe, de faire appel à ce qui est humain en l’homme, à sa capacité à réfléchir, interpréter, lire, et ce faisant, ouvrir le champ, même dans des espaces aussi confinés que des grottes, des villes pleines d’immeubles, des musées. Même dans l’espace étroit de chaque existence humaine.

La littérature et le dessin existent par eux-mêmes, indépendamment l’un de l’autre, mais l’histoire n’a cessé de jeter des ponts entre eux, et même entre la « description littéraire » et son « illustration ». Peut-être Flaubert serait-il courroucé de voir les films qui ont été tirés de ses œuvres, comme de celles d’une multitude de romanciers. Et si le cinéma peut donner des chefs-d’œuvre comme des adaptations médiocres, révéler au grand public les grands romans ou même, parfois, transformer des livres mineurs en films majeurs, même les plus cinéphiles seront en général d’accord qu’il vaut mieux avoir lu une œuvre avant de voir le film qui en a été tiré, ou bien qu’on peut éprouver un sentiment de perte ou de dépossession en assistant à une autre représentation que celle qu’on s’était forgée intérieurement à la lecture du roman. Cet inconvénient, dont il ne faut pas nier la force, est pourtant plus faible dans le cas des adaptations théâtrales ou même des adaptations en bandes dessinées – comme il s’en fait de plus en plus, à l’instar de celle du Voyage au bout de la nuit de Céline par Tardi. Pour ce qui est du théâtre, il est depuis l’Antiquité lié à la littérature. Il s’agit d’un texte écrit pour être mis en scène. Cette convention est bien intégrée et profite aux adaptations e textes non écrits pour le théâtre. C’est un spectacle vivant, éphémère, et s’il reste en mémoire c’est sans s’imposer à la rétine comme les films projetés sur écran. Même une adaptation complètement libre et délirante de L’Idiot de Dostoïevski par Vincent Macaigne, par exemple, est bien acceptée parce qu’elle ne semble pas défaire la représentation intérieure de chacun, elle ne semble pas malgré ses excès la dévorer, pour reprendre le terme de Flaubet, mais y ajouter. Et il en va de même pour la bande dessinée ou pour le film d’animation, où le symbolisme du dessin, du trait, loin de donner corps aux personnages comme le corps des acteurs fixés sur l’écran, permet l’échappatoire vers l’imaginaire et la projection de chaque lecteur ou spectateur vers des objets connus de lui seul.

 

Meisje_met_de_parel« Une femme écrite fait rêver à mille femmes », dit Flaubert. Nous l’avons évoqué, une femme peinte, telle la Joconde, peut elle aussi faire rêver à mille femmes. Et dans un autre registre, quoique tout aussi populaire, une femme dessinée, telle la Mary Poppins de Walt Disney, peut aussi évoquer mille autres femmes, de même qu’Emma Bovary évoque encore un autre type de mille femmes. Contrairement à Mona Lisa ou à d’autres célèbres figures de femmes peintes dont on ignore tout ou à peu près tout, Mary Poppins et Emma Bovary sont soutenues par un récit, une histoire. Mais il arrive aussi que ce soient des femmes peintes, comme la Jeune fille à la perle de Vermeer, qui inspirent des livres, des histoires, des films. Ou bien que des femmes réelles inspirent des statues, comme les reines du jardin du Luxembourg à Paris. Tous les cas de figure sont possibles, les passages et les échanges se font dans tous les sens. Dans le théâtre antique, les personnages portaient des masques : on sait que telle est l’origine du mot personnage (du latin persona, masque). Dans les échanges entre l’art et la vie, le réel et sa représentation, tout devient personnage, même les animaux (dans Le Roman de Renart, dans les fables d’Ésope ou de La Fontaine, dans les contes de Perrault comme dans ceux de toutes les traditions), et aussi des monstres, des chimères nées de l’imagination d’auteurs ou de dessinateurs. C’est que le personnage, ce masque qui renvoie chacun à son propre imaginaire, est aussi chargé d’incarner l’Autre.

« Je suis l’autre », écrivait Gérard de Nerval. Et Rimbaud : « Je est un autre ». Telle est l’expérience que nous faisons dans l’écriture, dans la lecture. C’est pourquoi Flaubert dit : « Madame Bovary, c’est moi ». Dans l’une des nouvelles de Julio Cortazar, le narrateur finit par s’identifier à un axolotl. Dans La Chute de la Maison Usher d’Edgar Poe, Roderick fait corps avec sa sœur Emeline comme la vie avec la mort. L’Autre est porteur de tout ce qu’on est et de tout ce qu’on n’est pas, c’est pourquoi il peut devenir secrètement sacré, au point de ne pouvoir parfois supporter la représentation, ou qu’une représentation absolument stylisée, symbolisée – comme dans beaucoup de religions ou dans l’esprit de Flaubert.

L’art et la littérature étant très majoritairement le fait des hommes – encore aujourd’hui, même si les femmes commencent à pouvoir y prendre leur place – il n’est pas étonnant que la figure de l’Autre y soit souvent portée par celle d’une femme. Les mille femmes en fait non saisies de Don Juan, les mille femmes imaginaires de Flaubert, la femme interdite (comme l’Ondine de Giraudoux) et fantomatique d’Edgar Poe, sont autant de fantasmagories autour de la séparation des sexes. Au début de Nadja, André Breton évoque l’adage selon lequel « dis-moi qui tu hantes, je te dirai qui tu es ». En ouvrant délibérément, à la suite de Freud, la littérature à l’inconscient, il révèle que, de même que l’on peut dire de tel dessin de pipe « ceci n’est pas une pipe », on pourrait dire de Madame Bovary comme de La Princesse de Clèves, d’Anna Karénine ou de Nadja : ceci n’est pas une femme. Car même les femmes qui écrivent sur les femmes, comme Madame de Lafayette ou de nos jours Annie Ernaux, Virginie Despentes ou Christine Angot, écrivent en fait moins sur les femmes que sur les représentations des femmes dans leur société. Marie de France dans son Lai du Chèvrefeuille peint Yseut parce qu’il s’agit alors d’un type, d’un archétype, comme Madame Bovary est l’archétype de l’adultère ou Don Quichotte celui du fou. L’adultère et le fou ayant en commun la rêverie, le rêve, le désir de sortir de l’ordinaire de l’  « humain, trop humain », que l’on assouvit si bien par la littérature.

 

Nous avons tous en esprit les images d’Ulysse sur des vases grecs, de Gavroche par Hugo, du Chevalier et de la Mort par Dürer, du Christ au visage aussi changeant que les temps par maints artistes, de Don Quichotte par Picasso, de Marilyn Monroe par Andy Warhol… Autant de personnages, autant d’icônes au sens où nous l’avons montré. Il est remarquable que le mot icône, qui se conjugue avec le verbe écrire, désigne aussi bien la chose (le personnage) que sa représentation, le dessin qui en est fait, soit au sens premier et matériel, soit au sens second, dans les esprits. Si le dessin et l’écriture ne sont pas interchangeables, si l’écriture s’illustre suffisamment en elle-même et par elle-même pour pouvoir se passer d’autres illustrations, ces dernières, qu’on pense au dessin, aux arts de l’image ou à la musique, ne lui sont pas nécessairement néfastes. Des poètes comme Ronsard ont souhaité que leurs textes soient accompagnés par la musique, d’autres comme Henri Michaux ou Gao Xingjian ont été ou sont eux-mêmes dessinateurs autant qu’auteurs de littérature. Le regard intérieur, celui de l’esprit, et le regard extérieur, celui des yeux, peuvent se marier admirablement et ouvrir l’art et la pensée à de nouvelles formes, de nouvelles perspectives. Comme en toutes choses, il y faut seulement beaucoup d’honnêteté et de respect.

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Ce texte est celui de ma dissertation au concours du CAPES. Il a été noté 17/20, preuve qu’il est plus académique que mes dissertations à l’Agrégation (cf mot-clé agrégation de Lettres modernes où se trouvent déjà les retranscriptions de mes oraux, mes dissertations de l’année précédente, et où je vais ajouter bientôt mes dissertations de cette année)

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Premiers cours. La prose du transilien

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Le flot de vie qu’apporte la lecture des fiches de mes 70 élèves, auxquels j’ai demandé, pour tout renseignement, de me donner leur nom et de dire ce qu’ils aimaient dans la vie, vaut plus que tous les romans du monde. Il y a parmi eux des sportifs de haut niveau, des musiciens, des artistes, des littéraires, mais tous, que leur talent ait trouvé à se développer ou non, sont magnifiques de vitalité, de fraîcheur, de potentialités. Classes multicolores où se mêlent toutes origines sociales et ethniques, chaque fois le monde entier dans une salle, c’est magnifique.

J’ai commencé avec les seconde générale. 35 élèves dans une classe, ça fait vraiment beaucoup, il faut sans cesse se déplacer parmi eux pour n’en perdre aucun. Après une première heure consacrée aux présentations, fiche, annonce du travail de l’année, etc., j’ai fait cours pendant la deuxième heure. Quand j’ai vu qu’ils commençaient à bavarder, sans réfléchir, sans leur demander de se taire ni rien, je me suis lancée dans un discours improvisé sur la littérature, le sens de la littérature, l’humanité… Et pendant tout le temps où j’ai parlé, ce fut un silence royal, dense. Et quand je me suis arrêtée, une salve nourrie d’applaudissements. J’ai repris le cours normal, un peu après ils ont recommencé à bavarder et jusqu’à la fin j’ai dû leur demander plusieurs fois de se taire, mais ce n’était pas du tout un chahut, simplement ils bavardent un peu avec leur voisin et comme ils sont très nombreux cela fait un brouhaha. Cependant ils ont toujours été très réactifs, très participants, dès que je posais une question de nombreuses mains se levaient pour répondre, je devais distribuer la parole, les remarques sur le texte de Flaubert que j’avais distribué fusaient, et toujours en circulant dans la classe j’ai veillé à ce que personne ne décroche, c’est resté très vivant.

Ensuite j’ai eu les première ST2S (sciences et technologies de la santé et du social), en deux groupes, très multicolores et majoritairement féminins, d’une heure chacun. Des élèves dans l’ensemble très calmes, pleins de bonne volonté. Nous avons consacré chaque heure aux présentations, juste terminées par ma lecture du texte que je leur ai distribué et demandé de rapporter la prochaine fois. J’ai hâte de travailler avec eux.

Absolument heureuse de ce départ et des perspectives, consciente du travail à fournir pour faire du bon travail, je suis repartie à 17h30 sous une pluie battante, en même temps que des flots d’élèves dont certains prenaient le même bus que moi. À cause d’un problème technique sur la voie à Paris il n’y avait plus de RER, seulement un transilien qui s’arrêtait à Saint-Lazare. J’ai fait des photos depuis le train, puis j’ai marché longuement dans la gare pour prendre le métro, et je suis arrivée chez moi plus de deux heures après. N’empêche, j’ai raison quand je dis à l’Espé qu’ils ont tort de ne pas chercher à enseigner le sens de la littérature.

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transilien 7photos Alina Reyes

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Construire ses cours dans et pour la fête de l’esprit

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Je prépare mes cours dans une joie intense, qui me tient éveillée tard dans la nuit et me jette hors du lit avant le jour. Ça gicle dans tout mon corps, la pulsion savante d’élaborer une année d’enseignement harmonieuse, de prévoir par petites et grandes touches les orientations déployées d’un même but en train de se réaliser à tout moment et allant à son accomplissement. Rien à voir avec la langue de l’Espé, l’organisme chargé de former les professeurs, langue toute en cases, froide et morte, décomposée, langue qui tue l’esprit. J’apporte soin au choix des œuvres et à la mise en œuvre de l’étude, mais aussi à la papeterie : un petit cahier pour noter ce qui vient à l’esprit, un grand classeur agencé de façon à ordonner les cours de façon souple et vivante.

Pour les classes de seconde et de première, le programme diffère mais reste articulé autour de quatre grands axes : le roman, le théâtre, la poésie, l’argumentation. Libre au professeur de déterminer les œuvres et la problématique qu’il veut traiter à travers l’étude de ces quatre genres. Avec des variations entre les deux classes, seconde et première, j’ai choisi de les conduire successivement dans ces sens : les rapports hommes-femmes (roman et nouvelle) ; les formes de la rébellion (théâtre) ; l’aventure extérieure-intérieure (poésie) ; la recherche de la liberté (argumentation).

Je ne m’attends pas à ce que tout marche ensuite en classe comme sur du papier à musique, toute musique demande beaucoup de travail avant d’être au point, mais comme quand je chantais dans des chœurs, je sais que pendant le travail la musique est déjà là, la musique y sera.

Voici trois petites images que j’ai faites hier en allant chercher un livre d’occasion chez Gibert, les deux dernières au coin de la librairie, en cette période pleine d’étudiants du Quartier Latin et d’ailleurs.

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objets à la rue

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backtothestreethier à Paris 5e, photos Alina Reyes

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L’Espé meurtrier

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ratconditionEncore une journée éprouvante à l’Espé, décidément dédié à l’assassinat de la littérature et de l’intelligence. Je ne me conformerai pas aux méthodes nihilistes d’enseignement du français et des lettres qui nous y sont enseignées. Le seul avantage que je vois à cette immersion forcée dans cette sinistre institution (si je n’y vais pas, je ne pourrai pas continuer à enseigner), c’est de me faire découvrir cette déplorable réalité. Ce que j’y ai entendu aujourd’hui était aussi lamentable que la dernière fois. Il s’agit, a dit fièrement une formatrice en réponse à l’une de mes remarques, de « former les gens dont le monde actuel a besoin ». Orwell n’aurait pas dit mieux. Ce qu’il faudrait, lui ai-je répondu, c’est plutôt former des gens capables d’être libres et de faire le monde eux-mêmes. « Oh les grands idéaux… », elle a fait. Puis je n’ai plus dit grand chose, fatiguée et  déprimée par tout ce que j’entendais. J’ai entendu aussi qu’il fallait, pour enseigner, « faire le deuil de son savoir universitaire ». Et qu’une enseignante stagiaire comme nous avait été sanctionnée pour avoir, lors d’un cours auquel assistait une personne de l’Espé chargée de l’évaluer, fait une leçon à ses élèves de 5e sur un calligramme d’Apollinaire (car ce sont les élèves et non elle qui auraient dû en parler) et pire encore, les avoir renseignés précisément sur l’étymologie du mot calligramme. J’ai décidé de faire grève au prochain travail en groupe de construction d’une « séquence » d’enseignement. Jusque là je me suis contentée de jeter seulement  une dizaine de mots çà et là sur ma page, tout en essayant de convaincre mes partenaires jeunes agrégées (celles à qui ont été confiées comme à moi des classes de lycée et non de collège, et avec lesquelles je travaille donc) de la stupidité de ce qu’on nous faisait faire – elles m’écoutent poliment puis retournent à l’exercice demandé. Les groupes qui avaient à construire une séquence pour le collège avaient dans leur corpus de textes, voisinant avec un extrait comme toujours somptueux de Charles Perrault, un passage d’un « livre jeunesse » écrit avec les pieds (façon de parler, je ne veux pas insulter les pieds, que je respecte bien plus que l’Espé). Mais personne ne voyait que c’était comme mettre un McDo à côté d’un chef étoilé – au contraire j’ai remarqué que les profs ont l’air de raffoler de cette « littérature jeunesse ». L’une des filles de mon groupe a quand même glissé entre nous qu’elle n’était pas sûre que cette formation allait beaucoup nous servir, qu’on semblait y perdre beaucoup de temps. Aussitôt une autre lui a répliqué que ce n’était qu’une impression, car en fait grâce au « rabâchage », les choses finissent par être tout à fait intégrées. Oui, ai-je dit, au point qu’on est dans une pensée unique où personne ne semble pouvoir envisager qu’il y a d’autres façons de voir et de faire.

On fabrique là des enseignants capables de fabriquer des élèves et des futurs adultes incapables, interdits même, de comprendre le sens d’une œuvre littéraire. Ce qui est inhumain.

J’ai photographié l’œuvre #ratcondition hier à Paris

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Pour mes Premières, Michèle Lesbre

canapé rouge

canapé rougeMa classe de Première, que je dois rencontrer vendredi pour la première fois, devrait être composée en grande majorité de filles, se destinant aux métiers du secteur médico-social. Hier au retour du lycée où j’avais rendez-vous avec ma tutrice pour préparer encore la rentrée, (j’ai beau prendre tous les raccourcis possibles, ça fait toujours presque quatre heures de trajet aller-retour), je suis allée en librairie chercher un roman contemporain que je pourrais leur faire étudier, ayant envie de les sortir des sempiternelles histoires sordides du réalisme et du naturalisme du vingtième siècle. J’ai repéré en collection de poche, ni trop long ni trop cher, un beau roman de Michèle Lesbre, Le canapé rouge. Je l’ai acheté, je suis rentrée le lire et c’est décidé, ce sera celui-ci. Un livre qui leur donnera de l’écriture d’aujourd’hui et beaucoup à penser sur ce qu’est la liberté des femmes (même si celle-ci est en manque d’enfants), et notamment sur la problématique, comme on dit, par laquelle j’ai choisi de traiter le thème imposé (« le personnage de roman du dix-neuvième siècle à nos jours ») : les rapports hommes-femmes, que nous verrons aussi à travers des extraits d’autres romans. J’en parlerai une autre fois, devant partir maintenant pour la fac de Gennevilliers, à près d’une heure trente d’ici. En tout cas, une lecture que je recommande.

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Rentrée des classes, les préparatifs

agenda

Ce n’est pas le tout que de préparer les cours, il faut aussi ajouter du plaisir partout. Cela valait le coup de passer quelques heures, hier et aujourd’hui, à réaliser des collages pour personnaliser les objets et la papeterie qui supporteront le travail d’étude des textes.

J’ai donc libéré le classeur où je rangeais les documents qui m’ont permis de préparer le CAPES pour y mettre désormais les cours que je préparerai, et je l’ai personnalisé en y collant de mes collages et dessins :

classeur

classeur,*

J’ai refait un agenda publicitaire offert par un syndicat d’enseignants en le couvrant de mes propres couleurs, au recto et au verso. L’usage du scotch a l’avantage de consolider la couverture. J’ai aussi aménagé l’intérieur (d’habitude je fais de même avec un agenda à tout petit prix)

agenda

agenda,*

J’ai fait pareil pour le cahier de notes, offert par une banque pour enseignants. Sur la première de couverture j’ai laissé les images de montagne et les citations originelles, et dessous, par-dessus la pub, j’ai collé une photo que j’avais faite d’ouvriers sur un échafaudage. Sur la quatrième de couverture, j’ai collé une page d’images de livres faites par une artiste, découpée dans une revue. J’ai fait aussi d’autres collages et aménagements à l’intérieur pour masquer les pubs.

cahier de notes

cahier de notes,*

Et puis j’utiliserai comme cartable le sac de lycée que j’avais repeint l’année dernière pour aller travailler en bibliothèque, et j’y glisserai la chemise en carton que j’avais aussi consolidée avec des collages et des couleurs, et qui sert à garder les feuilles volantes

cartable

pochette

Et je ferai de même avec mon cahier de textes, quand j’en aurai un, car je compte bien ne pas me contenter des cahier de textes, carnet de notes etc. à disposition sur un service informatique

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Pré-rentrée, déjà béatitude

pontoise,

pontoiseaujourd’hui vers 19 heures en attendant mon bus à la sortie de mon lycée

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J’ai découvert mon lycée aujourd’hui, en faisant la pré-rentrée. J’y ai passé toute la journée et j’en suis ressortie dans un état de joie extatique. C’est un lycée plein de gens merveilleux, et c’est mon premier lycée, le premier lycée de ma nouvelle vie, de ma nouvelle naissance, remplaçant le lycée de ma vie précédente, de mon adolescence précédente, comme l’enfant qu’on vient de mettre au monde remplace l’enfant qu’on fut et renouvelle en soi l’enfance. Peu à peu il se rapproche, le moment où je vais rencontrer mes élèves, mes pèlerins d’amour. Dans le bus de banlieue où je me trouvais ce matin sont entrés de nombreux musulmans en vêtements de fête, en ce jour d’Aïd qui était pour moi jour d’engagement (que j’ai signé !) et ils en sont descendus aussi en même temps que moi. J’ai demandé mon chemin à un jeune parmi eux, son visage s’est éclairé quand j’ai dit le nom du lycée, j’ai vu qu’il l’aimait ce lycée, il m’a renseignée avec joie et en partant je lui ai dit bonne fête, il marchait avec sa petite sœur et sa famille d’origine africaine, c’était si beau, si calme, c’était l’ange qui m’indiquait le chemin. Puis ce soir quand je suis sortie, un autre Noir avec son enfant, me voyant sortir du lycée avec mon cartable m’a demandé : « c’est la pré-rentrée, c’est ça ? », et il en était tout content. Les gens, le monde entier, y compris les couloirs du métro et le RER, sont éclatants de beauté, je suis toute amour et joie, même la longueur des trajets, trois à quatre heures aller-retour, ne me dérange pas, au contraire j’en suis ravie, et j’adore me retrouver en banlieue, j’adore tout.

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