Art du quotidien et autres « Origines littéraires de la pensée »

"Sept écrivains au stade : Coupe du monde de football 1998, éd Le Monde/Le Serpent à plumes, 48 pages

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Collage réalisé l’autre nuit. La photo n’est pas très droite et elle a des reflets qui mettent en évidence le scotch, mais c’est une occasion de montrer ma façon de faire, souvent, des collages, comme celui-ci : images récupérées dans des prospectus etc., collées sur un carton également récupéré, parfois reprises aux feutres, crayons, peintures… ou dont les contours sont comme ici simplement surlignés ; l’ensemble est ensuite protégé et solidifié par des bandes de scotch que j’aime bien espacer d’un demi-millimètre. Je pratique de même pour couvrir un agenda à 3 ou 4 euros, qui devient ainsi bien personnel, par exemple celui-ci.

La visite de l’exposition de patchworks américains me donne l’occasion de répéter l’importance de l’art, ou artisanat, pratiqué au quotidien. La société industrielle nous prive la plupart du temps de l’usage de nos mains, de l’intelligence et du savoir de nos mains. Tout s’achète tout fait, il n’y a plus rien à faire par soi-même ; c’est là un énorme facteur de dépression des êtres et des peuples. Car nous y perdons notre humanité. L’art ne doit pas être réservé à une élite. Bien sûr il y a de grands artistes, de grands écrivains, de grands musiciens, et il ne s’agit pas de confondre leur art avec l’art « ordinaire » qui fait partie, ou devrait faire partie, de notre vie de tous les jours. Mais il arrive aussi que cet art humble atteigne des sommets, alors que l’art vendu très cher est parfois une escroquerie artistique. Préoccupons-nous du geste, plutôt. Léonard de Vinci disait que c’était le geste, le plus important (l’une des raisons pour laquelle, souvent, il négligeait de finir ses œuvres, comme est censé le faire un « pro »). Ne déléguons pas l’art, pas plus que la politique, pas plus que notre vie, à des « pros ». Nous sommes tous des « pros », dont la profession est de vivre. Pleinement, humblement, librement.

J’ai complété la liste de mes livres en ajoutant, à la fin, plusieurs ouvrages collectifs (dont les Origines littéraires de la pensée contemporaine). Il en manque encore, que j’ignore ou dont j’ai oublié le titre, comme ce petit ouvrage publié en 2001 en soutien aux femmes forcées de se voiler (mais je ne suis pas pour l’interdiction du voile s’il ne cache pas le visage), auquel j’avais participé avec ce petit poème que j’ai retrouvé en ligne :

Noir, le voile.

Noire, la bouche close.

Noir, l’écran. Entre la mère et le fils, entre l’amante et l’amant, entre le frère et la sour, entre la femme et l’homme. Noir, noir, noir.

Noir, le drap de mort où ils t’emmurent vive.

Noir, le pubis qui a vu naître leurs idées noires.

Noire, la bête que tu es dans leur tête noire de haine.

Noire la tombe où tomba l’humanité.

Noires, leurs mains.

Noir sur noir, ma lettre, mes mots que tu ne peux pas voir, pas dire, et que tu renvoies pourtant, papillons noirs d’avant l’instant où l’on devient aveugle.

Je t’en supplie, garde dans ta chambre noire la lumière qu’ils ont perdue et dont ils auront besoin, un matin.

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Au grandes femmes, les peuples reconnaissants. Journal du jour

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En sortant de la salle de la mairie du 5e où j’avais visité l’admirable et émouvante exposition « L’Amérique comme patchwork. Les États-Unis au fil de leur kilt », voyant en face, au fronton du Panthéon, la fameuse inscription « Au grands hommes, la patrie reconnaissante », je l’ai trouvée très datée, malodorante et périmée. Je suis la première à admirer les grands hommes, mais j’admire encore plus les grandes femmes, car elles ont dû, pour accomplir leur œuvre, fournir en plus l’énorme combat que nécessite le dépassement de l’hostilité de la société envers les femmes. La société est hostile aux génies (sauf, au bout d’un moment, plus ou moins longtemps après leur mort), et doublement aux génies féminins, et triplement aux génies féminins issus du peuple ou racisés. Les femmes ont évidemment autant de génie que les hommes, mais il leur est beaucoup plus difficile de le réaliser, à cause du combat qu’elles doivent mener contre les multiples et puissants obstacles sans cesse placés sur leur chemin.

Dans la journée d’hier, j’ai découvert plusieurs grandes femmes. D’abord donc, avec cette exposition, les humbles faiseuses de patchwork américaines (là-bas on appelle ça des quilts), qui dans leur art du quotidien ont parfois atteint des sommets de beauté, tout en luttant politiquement : elles se réunissaient entre femmes pour coudre collectivement certains patchworks, en profitaient pour discuter, et parfois utilisaient leur travail pour défendre des causes comme celles des femmes ou des Afro-américains (les photos suivent). Puis, en repartant, devant mon ancien immeuble, rue Saint-Jacques, un portrait de la résistante Berty Albrecht. Et une fois rentrée, dans la lettre de la bibliothèque Buffon, la musicienne et chanteuse zimbabwéenne Stella Chiweshe (les vidéos suivent).

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street art sethhier à Paris 5e, photos Alina Reyes

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Je comprends Léonard de Vinci et Franz Kafka, qui n’ont pas publié de leur vivant. Grâce à quoi ils n’ont pas eu à se plier aux exigences du marché, ils ont pu construire leur œuvre en toute liberté, en lui laissant l’apparent désordre nécessaire, qui est l’ordre de la vie. De toutes façons quand vous faites une œuvre puissante elle n’est jamais comprise de vos contemporains. La compréhension vient peu à peu, avec le temps.

J’ai rêvé que des gens s’attaquaient lâchement, à plusieurs, à O. Je poussais un cri, courais pour le défendre, tout en sachant qu’ils me frapperaient aussi. Je suis sortie délibérément de ce cauchemar malheureusement inspiré par la réalité, je me suis levée, j’ai repris mon collage de la nuit afin de le terminer pour un cadeau que je dois faire aujourd’hui, jour de fête à la maison.

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Et voici la musique, avec Stella Chiweshe et son mbira, « piano à pouces » dont elle continue de jouer à 72 ans, régal des tympans :

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Par le regard

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page du "Codex de Leicester" de Léonard de Vinci

page du « Codex de Leicester » de Léonard de Vinci

Continuant à écrire mon petit livre sur Léonard de Vinci, je découvre, par le regard, des choses fantastiques.

Ce que les humains savent depuis toujours, c’est que la « fin du monde » doit s’accompagner de « révélation » (« apocalypse », en grec), grand combat de la vérité contre le mensonge ou l’aveuglement, pour pouvoir déboucher sur un autre monde. Ceci vaut individuellement (pour cette fin du monde annoncée qu’est notre propre mort personnelle) comme universellement, pour la fin du monde dans lequel vit l’humain. Si nous ne faisons pas le chemin du regard qui conduit à la révélation, seule la mort, la chute dans les poubelles du temps, nous attend.

Comme bien d’autres le font de diverses façons, je fais mon métier en travaillant à révéler, à mettre de la lumière sur ce qui n’est pas clair, à faire voir ce qui est invisible. Il faut le faire pour l’ensemble de l’humanité, mais il faut aussi que chaque humain le fasse pour soi, sans quoi la révélation faite par autrui ne lui servira de rien.

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Mes quelque 40 livres à ce jour (note actualisée)

mes livres

mes livres

Quelques-uns de mes livres se trouvent sous forme numérique à petit prix ou gratuits ici ainsi qu’ici et .

Et voici les couvertures papier d’origine (certaines ont changé au fil des éditions, et il faut y ajouter de nombreuses éditions de poche, et les traductions) de mes quelque 40 livres – romans, poésie, essais, recueils d’articles etc. Bibliographie non exhaustive quant aux ouvrages collectifs, anthologies… (je la complète en fin de note à mesure que d’autres titres me reviennent en mémoire)

"Forêt profonde", 2007, éd du Rocher, 376 pages

« Forêt profonde », 2007, éd du Rocher, 376 pages

 

"Voyage", 2013, éd alinareyes.net, 952 pages

« Voyage », 2013, éd alinareyes.net, 952 pages

"Lilith", 1999, éd Robert Laffont, 281 pages

« Lilith », 1999, éd Robert Laffont, 281 pages

"Le boucher", 1988, éd du Seuil, 98 pages

« Le boucher », 1988, éd du Seuil, 98 pages

"Nus devant les fantômes, Franz Kafka et Milena Jezenska", 2000, Éditions 1, 194 pages

« Nus devant les fantômes, Franz Kafka et Milena Jezenska », 2000, Éditions 1, 194 pages

"Derrière la porte", 1994, éd Robert Laffont, 213 pages

« Derrière la porte », 1994, éd Robert Laffont, 213 pages

"La jeune fille et la Vierge", 2008, éd Bayard,169 pages

« La jeune fille et la Vierge », 2008, éd Bayard,169 pages

"Notre femme", 2007, éd Atelier In8, 32 pages

« Notre femme », 2007, éd Atelier In8, 32 pages

"Lumière dans le temps", 2009, éd Bayard, 185 pages

« Lumière dans le temps », 2009, éd Bayard, 185 pages

"Lucie au long cours", 1990, éd du Seuil, 128 pages

« Lucie au long cours », 1990, éd du Seuil, 128 pages

"Autopsie", 2000, éd Inventaire Invention, 53 pages

« Autopsie », 2000, éd Inventaire Invention, 53 pages

"Ma vie douce", 2001, éd Zulma, 401 pages

« Ma vie douce », 2001, éd Zulma, 401 pages

"Cueillettes", 2010, éd. Nil, 126 pages

« Cueillettes », 2010, éd. Nil, 126 pages

"Le carnet de Rrose", 2006, éd Robert Laffont, 80 pages

« Le carnet de Rrose », 2006, éd Robert Laffont, 80 pages

"Charité de la chair", 2010, 192 pages

« Charité de la chair », 2010, 192 pages

"La dameuse", 2008, éd Zulma

« La dameuse », 2008, éd Zulma, 52 pages

"Nue", avec des photos de Bernard Matussière, 2005, éd Fitway, 141 pages

« Nue », avec des photos de Bernard Matussière, 2005, éd Fitway, 141 pages

"La chasse amoureuse", 2004, éd Robert Laffont, 270 pages

« La chasse amoureuse », 2004, éd Robert Laffont, 270 pages

"Une nuit avec Marilyn", 2002, éd Zulma, 45 pages

« Une nuit avec Marilyn », 2002, éd Zulma, 45 pages

"Corps de femme", 2002, éd Zulma, 133 pages

« Corps de femme », 1999, éd Zulma, 133 pages

"Politique de l'amour", 2002, éd Zulma, 120 pages

« Politique de l’amour », 2002, éd Zulma, 120 pages

"Quand tu aimes, il faut partir",  1993, éd Gallimard

« Quand tu aimes, il faut partir », 1993, éd Gallimard, 95 pages

"L'exclue", 1999, éd Mille et une nuits, 56 pages

« L’exclue », 1999, éd Mille et une nuits, 56 pages

"Souviens-toi de vivre", 2010, éd Presses de la Renaissance, 158 pages

« Souviens-toi de vivre », 2010, éd Presses de la Renaissance, 158 pages

"La première gorgée de sperme, c'est quand même autre chose", 1998, éd Blanche, 77 pages

« La première gorgée de sperme, c’est quand même autre chose », 1998, éd Blanche, 77 pages

"Poupée, anale nationale", 1998, éd Zulma, 85 pages

« Poupée, anale nationale », 1998, éd Zulma, 85 pages

"La vérité nue", avec Stéphane Zagdanski, 2002, éd Pauvert, 200 pages

« La vérité nue », avec Stéphane Zagdanski, 2002, éd Pauvert, 200 pages

"Sept nuits", 2005, éd Robert Laffont, 84 pages

« Sept nuits », 2005, éd Robert Laffont, 84 pages

"Le chien qui voulait me manger", 1996, éd Gallimard, 180 pages

« Le chien qui voulait me manger », 1996, éd Gallimard, 180 pages

"Moha m'aime", 1999, éd Gallimard, 120 pages

« Moha m’aime », 1999, éd Gallimard, 120 pages

"Satisfaction", 2002, éd Robert Laffont, 198 pages

« Satisfaction », 2002, éd Robert Laffont, 198 pages

"Au corset qui tue", 1992, éd Gallimard, 88 pages

« Au corset qui tue », 1992, éd Gallimard, 88 pages

"Il n'y a plus que la Patagonie", 1997, éd Julliard, 127 pages

« Il n’y a plus que la Patagonie », 1997, éd Julliard, 127 pages

"La nuit", 1994, éd Joëlle Losfeld, 100 pages

« La nuit », 1994, éd Joëlle Losfeld, 100 pages

"Âme", préface aux photographies de Gilles Berquet, 1992, éd Jean-Pierre Faur

« Âme », préface aux photographies de Gilles Berquet, 1992, éd Jean-Pierre Faur

"Apotheosis", préface aux peintures de Terry Rodgers, 2006, éd Torch Books

« Apotheosis », préface aux peintures de Terry Rodgers, 2006, éd Torch Books

"Un siècle érotique", anthologie présentée par Tran Arnault, 2010, éd Omnibus, 1027 pages

« Un siècle érotique », anthologie présentée par Tran Arnault, 2010, éd Omnibus, 1027 pages

"Érotique & érotisme : huit femmes, huit rencontres",  de Rémi Boyer ; préf. d'Alina Reyes ; postf. de Sarane Alexandrian, 2004, éd R. de Surtis, 157 pages

« Érotique & érotisme : huit femmes, huit rencontres », de Rémi Boyer ; préf. d’Alina Reyes ; postf. de Sarane Alexandrian, 2004, éd R. de Surtis, 157 pages

"Dictionnaire de la sexualité humaine", collectif sous la direction de Philippe Brenot, 2004, éd L'esprit du temps, 736 pages

« Dictionnaire de la sexualité humaine », collectif sous la direction de Philippe Brenot, 2004, éd L’esprit du temps, 736 pages

"Nouveaux voyages aux Pyrénées", avec Stéphanie Benson et Lucien d'Azay, 2000, éd Climats, 142 pages

« Nouveaux voyages aux Pyrénées », avec Stéphanie Benson et Lucien d’Azay, 2000, éd Climats, 142 pages

"Cent mots pour les bébés d'aujourd'hui", collectif dirigé par Patrick Ben Soussan, 2009, éd Èrès, 366 pages

« Cent mots pour les bébés d’aujourd’hui », collectif dirigé par Patrick Ben Soussan, 2009, éd Èrès, 366 pages

"Qu'est-ce que la culture ?", collectif sous la direction d'Yves Michaud,  2001, éd Odile Jacob, 844 pages

« Qu’est-ce que la culture ? », collectif sous la direction d’Yves Michaud, 2001, éd Odile Jacob, 844 pages

"Because mots notes", collectif, livre + CD musique sous la direction de Garlo, 1998, éd Le Castor Astral

« Because mots notes », collectif, livre + CD musique sous la direction de Garlo, 1998, éd Le Castor Astral

"Origines littéraires de la pensée contemporaine XIXe-XXe siècles : Goethe, Poe, Huysmans, Mallarmé, Tolstoï, Wells, le roman policier, Jean Ray, Borges, Barthes, Alina Reyes", de N-B Barbe, 2002, éd. Bès, 260 pages

« Origines littéraires de la pensée contemporaine XIXe-XXe siècles : Goethe, Poe, Huysmans, Mallarmé, Tolstoï, Wells, le roman policier, Jean Ray, Borges, Barthes, Alina Reyes », de N-B Barbe, 2002, éd. Bès, 260 pages

"Sept écrivains au stade : Coupe du monde de football 1998, éd Le Monde/Le Serpent à plumes, 48 pages

« Sept écrivains au stade : Coupe du monde de football 1998, éd Le Monde/Le Serpent à plumes, 48 pages

 

 

 

 

Fête

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J'ai fait ce collage ce soir et je l'intitule Autoportrait en fête

J’ai fait ce collage cette nuit et je l’intitule Autoportrait en fête

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Il faut parfois répéter Non pendant des années
le dire le dire le redire
et prendre bien des détours
et des chemins dérobés
user de ruse peut-être
pour que ce Non soit entendu
Car c’est un si grand Non
Non au mensonge et à la mort
personne ne veut l’entendre
personne ne veut voir
ce qu’il donne à voir
et qui pourtant advient :
le pur le vrai l’unique Oui
à la vie

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Objets doués d’âme, une écriture

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Chez moi il y a beaucoup d’objets récupérés, notamment dans la rue, et d’objets – surtout des tableaux – faits maison. Le tout dans un grand « désordre ordonné », comme me l’a dit hier un jeune homme, une sorte de musée vivant. Certains sont des objets d’art (trouvés gratuits ou achetés à tout petit prix, car on peut collectionner ou collecter des objets d’art sans budget, l’art n’est pas forcément synonyme de prix élevés), d’autres des objets tout simplement, notamment des objets naturels, cailloux, pommes de pins, glands… J’ai moins de moyens que n’en avait André Breton pour constituer son merveilleux musée-atelier-appartement, mais c’est un peu l’esprit. L’essentiel est de donner la vie à ces objets par les relations mentales qu’ils supposent, par le sens qu’ils acquièrent en constituant un espace à vivre, par la pensée et l’amour que leur assemblement figure. En fait, ils constituent une écriture. Et vivre à l’intérieur, c’est le bonheur.

Dans la ville aussi, des écritures animent les murs et les objets, comme ces quelques graffs que j’ai photographiés hier au passage :

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graff 4-minhier à Paris, photos Alina Reyes

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Cadavre exquis assisté

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Homme lisant au lit la nuit, photo Alina Reyes

Homme lisant au lit la nuit, photo Alina Reyes

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Robin Sloan est un romancier californien. Le 18 octobre dernier, le New York Times consacrait un article à sa nouvelle façon d’écrire, assistée par ordinateur. Il commence une phrase, un petit programme d’intelligence artificielle la termine. Dans son nouveau roman, la Californie est retournée à l’état sauvage. Il écrit : « Les bisons sont rassemblés autour du canyon ». Il envoie. L’ordi fait « pock », analyse les dernières phrases et ajoute : « sous le ciel nu ». Il poursuit : « Les bisons voyageaient depuis deux ans », l’ordi ajoute quelque chose comme « en pleine ville ». Il n’avait pas pensé à ça, il est content. Le cadavre exquis assisté, en quelque sorte. C’est amusant. Depuis cet article les incendies sont passés, il devient de moins en moins improbable que la Silicon Valley puisse retourner bientôt à l’état sauvage. Il n’y aura plus qu’à se remettre à écrire avec son propre cerveau.

 

Pensées de Léonard de Vinci

leonard

vinci-minPlus profondes encore que celle de Blaise Pascal, et dénuées d’épouvante face au naturel, contrairement à celles du religieux de Port-Royal, les pensées de Léonard de Vinci, qui ont également traversé le temps par fragments sur des feuillets non classés, restent encore à analyser. En voici quelques-unes ; qu’elles semblent faciles ou difficiles d’accès, elles demandent une vraie réflexion (d’autant que cet homme écrivait d’une écriture spéculaire, qui ne peut se lire qu’en miroir).

« L’expérience n’est jamais en défaut. Seul l’est notre jugement, qui attend d’elle des choses étrangères à son pouvoir.
Les hommes se plaignent injustement de l’expérience et lui reprochent amèrement d’être trompeuse. Laissez l’expérience tranquille et tournez plutôt vos reproches contre votre propre ignorance qui fait que vos désirs vains et insensés vous égarent au point d’attendre d’elle des choses qui ne sont pas en son pouvoir. Les hommes se plaignent à tort de l’innocente expérience et l’accusent de mensonges et de démonstrations fallacieuses ! »

« Aux ambitieux que ni le don de la vie ni la beauté du monde ne suffisent à satisfaire, il est imposé comme châtiment qu’ils gaspillent la vie et ne possèdent ni les avantages ni la beauté du monde. »

« L’œil, dès qu’il s’ouvre, contemple tous les astres de notre hémisphère.
L’esprit passe en un instant de l’orient à l’occident ; et toutes les grandes choses immatérielles ressemblent beaucoup à celles-ci, sous le rapport de la vélocité. »

« Ô mathématiciens, faites la lumière sur cette erreur ! L’esprit n’a pas de voix, car là où la voix existe, il y a un corps et là où il y a un corps, il occupe dans l’espace une place qui intercepte les objets situés derrière cet espace ; donc ce corps en soi emplit tout l’air environnant, c’est-à-dire par les images qu’il présente. »

« Observe la lumière et considère sa beauté. Cligne des yeux et regarde-la. Ce que tu vois n’y était pas au début, et ce qui y était n’est plus. Qui donc la renouvelle, si celui qui l’a faite meurt continuellement ? »

« Toi qui médites sur la nature des choses, je ne te loue point de connaître les processus que la nature effectue ordinairement d’elle-même, mais me réjouis si tu connais le résultat des problèmes que ton esprit conçoit. »

« Tout tort sera redressé. »

« Le mouvement est le principe de toute vie. »

« Le poids d’un petit oiseau qui s’y pose suffit à déplacer la terre.
La surface de la sphère liquide est agitée par une minuscule goutte d’eau qui y tombe. »

« Étant donné une cause, la nature produit l’effet par la voie la plus brève. »

« Écris sur la nature du temps, distincte de sa géométrie. »

« Fuis l’étude qui donne naissance à une œuvre appelée à mourir en même temps que son ouvrier. »

« Vois, nombreux sont ceux qui pourraient s’intituler de simples canaux pour la nourriture, des producteurs de fumier, des remplisseurs de latrines, car ils n’ont point d’autre emploi en ce monde ; ils ne mettent en pratique aucune vertu ; rien ne reste d’eux que des latrines pleines. »

« Par conséquent, ô vous, étudiants, étudiez les mathématiques et n’édifiez point sans fondations. »

la cène,

« Le mensonge est d’une abjection telle, que dût-il célébrer les grandes œuvres de Dieu, il serait une offense à sa divinité. La vérité est d’une telle excellence que si elle loue la moindre chose, celle-ci s’en trouve ennoblie.
La vérité est au mensonge ce qu’est la lumière par rapport aux ténèbres ; et la vérité est, en soi, d’une excellence telle que même quand elle traite de matières humbles et terre à terre, elle l’emporte considérablement sur les sophismes et les faussetés qui se répandent en grands discours redondants ; car bien que notre esprit ait fait du mensonge le cinquième élément, il n’en reste pas moins que la vérité des choses est la pâture essentielle pour les intellects raffinés – mais non, il est vrai, pour les esprits qui errent. »

« Quiconque dans une discussion invoque les auteurs, fait usage non de son intellect mais de sa mémoire.
La bonne littérature a pour auteurs des hommes doués de probité naturelle, et comme il convient de louer plutôt l’entreprise que le résultat, tu devrais accorder de plus grandes louanges à l’homme probe peu habile aux lettres qu’à un qui est habile aux lettres mais dénué de probité. »

« Qui marche droit tombe rarement. »

« Le désir de savoir est naturel aux bons. »

« Un corps en mouvement acquiert dans l’espace autant de place qu’il en perd. »

« L’amour triomphe de tout. »

« Sauvage est qui se sauve. »

« L’hermine préfère la mort à la souillure. »

« Le mouvement tend vers le centre de gravité. »

« D’une petite cause, naît une grande ruine. »

« À l’épreuve nous reconnaissons l’or pur. »

« La fosse s’écroulera sur qui la creuse. »

« Puissé-je être privé de la faculté d’agir, avant de me lasser d’être utile. »

Sélection de pensées faite dans Les Carnets de Léonard de Vinci, classés par Edward MacCurdy et traduits par Louise Servicen.

Léonard de Vinci, l’homme aux myriades de cerveaux

Leonardo_da_Vinci_-_Portrait_of_a_Musician

da-vinci-studies-of-embryosJ’ai commencé hier soir à relire les Carnets de Léonard de Vinci, lus au moins partiellement plusieurs fois au cours des dernières années. Auteur et penseur de premier plan, dont les paroles valent d’être méditées autant que les peintures et les machines. Mais il est intéressant aussi de se pencher sur la façon dont Léonard est reçu, vu, à travers le temps. En 1550, trente et un ans après la mort de Léonard, dans Les Vies des meilleurs peintres, sculpteurs et architectes, Giorgio Vasari vante la merveille de son génie, mais lui reproche sévèrement sa prétendue inconstance dans le travail, et va jusqu’à inventer un pieux repentir du peintre sur ce sujet au moment de mourir. Que l’inachèvement de plusieurs de ses œuvres fasse partie de son œuvre et de son génie -comme il arrive chez certains autres génies- n’est pas compris à l’époque, et sans doute reste aujourd’hui à éclairer.

 

Leonardo_da_Vinci_-_Virgin_and_Child_with_St_Anne_C2RMF_retouchedEn 1910, Freud dans Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci commet un énorme délire sur l’homosexualité, prétendument frigide et platonique, du peintre. Son essai, fondé sur une faute de traduction, en dit davantage sur Freud que sur Léonard, mais reste sauvé du plantage total par une observation pertinente sur la figuration de ses deux mères (la naturelle et l’adoptive) dans le tableau La Vierge, l’Enfant Jésus et sainte Anne. Aujourd’hui la vie homosexuelle du peintre, dans presque  tous les documentaires sur lui que j’ai pu visionner, fait encore manifestement l’objet des fantasmes de ceux qui en parlent comme s’ils avaient tenu la chandelle, lui prêtant des liaisons sexuelles multiples, y compris avec un enfant. En réalité, en l’absence de témoignages sur la question, on ne peut rien affirmer. Seulement supposer, d’après ce que son œuvre écrite et peinte laisse comprendre de lui, qu’il ne fut ni « platonique » ni débauché mais tout à la fois libre et raisonné, d’esprit donc de corps aussi.

Lire ce qui est dit de Léonard m’aide aussi à réfléchir sur mon propre travail, passé, présent et à venir, et à le guider. Après la note d’hier, voici quelques autres réflexions qui ont retenu mon attention :

Da_Vinci_Vitruve_Luc_Viatour« Coleridge appelle Shakespeare l’homme aux « myriades de cerveaux ». Si la discussion baconienne était ouverte, un parallèle serait possible avec la multiplicité des cerveaux de Léonard. » Et : « chez lui, la beauté d’expression nous obsède jusqu’à la torture ». E. MacCurdy, dans son Introduction aux Carnets de Léonard.

André Chastel, dans son édition du Traité de la peinture de Léonard de Vinci, note « l’impression ambiguë que laisse l’étrange Léonard ».  Et :

« Le passage de Léonard ne se marque pas seulement – comme celui d’un Rubens ou d’un Greco – par le fait que les peintres sont saisis de nouveaux problèmes ou d’une nouvelle face des problèmes de leur art. Il se signale aussi par des écarts, des prétentions, des fixations nouvelles, enfin tout ce qui laisse supposer que Léonard comptait par la tension, l’inquiétude, l’interrogation, la critique, bref l’irritation intellectuelle et nerveuse qu’il propageait, autant que par les exemples de son art. »

« Ce que l’on admire d’ordinaire et respecte instinctivement chez Léonard, ce qu’il offre en tout cas de peu commun, c’est l’indépendance du comportement. »

« Les deux notions [scientifique et irrationnelle] sont actives dans son esprit comme les deux faces également exigibles du merveilleux. »

« Léonard est un admirable écrivain, tour à tour nerveux et sinueux, direct et enveloppé, froid et enthousiaste. »

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Leonardo_da_Vinci_-_Portrait_of_a_MusicianIl fut aussi chanteur et musicien, et inventa des instruments, notamment une « viola organista » qui a été réalisée récemment d’après ses dessins et que l’on peut entendre prendre vie grâce au pianiste polonais Sławomir Zubrzycki. Pour en savoir plus, consulter cet article sur France Musique.

Dans ce Portrait de musicien, on peut lire sur la partition de l’homme peint par Léonard (il me plait de penser que ce pourrait être lui-même) : « Cant…Ang… » Le chant des anges, je présume. C’est en tout cas ce que fait entendre cet instrument, dans cet enregistrement que je ne me lasse pas d’écouter et réécouter :

Pour en entendre davantage et le voir de plus près :

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Et pour plus sur ce génie, suivre le mot clé Léonard de Vinci.

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Léonard de Vinci vu par…

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leonard de vinci-min*

Walter Pater, dans The Renaissance, Studies in Art and Poetry (1873, trad. A.Henry) :

« Son idéal de beauté est si exotique qu’il nous fascine davantage qu’il nous séduit : plus que chez tout autre artiste, cet idéal semble refléter les pensées et presque les catégories d’un monde intérieur. Aussi ses contemporains le croyaient-ils détenteur d’un savoir caché, de source suspecte, tandis que Michelet et d’autres ont vu en lui un précurseur. Il a fait peu de cas de son propre génie et n’a produit ses chefs-d’œuvre que dans ses dernières années, si tourmentées ; pourtant, ce génie le tient si bien qu’il a pu traverser sans s’émouvoir les événements les plus tragiques qui accablaient sa patrie et ses amis ; c’est comme s’il les croisait par hasard au cours de sa mission secrète. »

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Paul Valéry, dans sa préface à la traduction des Carnets de Léonard de Vinci par Louise Servicen (Gallimard, 1942) :

« (…)

Il y eut une fois Quelqu’un qui pouvait regarder le même spectacle ou le même objet, tantôt comme l’eût regardé un peintre, et tantôt en naturaliste ; tantôt comme un physicien, et d’autres fois, comme un poète ; et aucun de ces regards n’était superficiel.

(…)

Usant indifféremment du dessin, du calcul, de la définition ou de la description par le langage le plus exact, il semble qu’il ignorât les distinctions didactiques que nous mettons entre les sciences et les arts, entre la théorie et la pratique, l’analyse et la synthèse, la logique et l’analogie, distinctions tout extérieures, qui n’existent pas dans l’activité intime de l’esprit, quand celui-ci se livre ardemment à la production de la connaissance qu’il désire.

(…)

Rien de réel ne lui paraît indigne d’occuper sa puissante attention. (…) Dans cet homme complet la connaissance intellectuelle ne suffit pas à épuiser le désir, et la production des idées, même les plus précieuses, ne parvient pas à satisfaire l’étrange besoin de créer : l’exigence même de sa pensée le reconduit au monde sensible, et sa méditation a pour issue l’appel aux forces qui contraignent la matière. L’acte de l’artiste supérieur est de restituer par voie d’opérations conscientes la valeur de sensualité et la puissance émotive des choses, – acte par lequel s’achève dans la création des formes le cycle de l’être qui s’est entièrement accompli.

Ce chef-d’œuvre d’existence harmonique et de plénitude des puissances humaines porte le nom très illustre de Léonard de Vinci.

(…)

Léonard est différent (comme je l’ai déjà indiqué) à nos distinctions scolaires entre l’œuvre scientifique et la production artistique. Il se meut dans tout l’espace du pouvoir de l’esprit.

Il l’est aussi aux tentations de la gloire immédiate. Il ne sait pas sacrifier sa curiosité généralisée, les excursions de sa fantaisie, qui est profondeur, aux exigences d’une production suivie et de rapport certain. Il commence des œuvres qu’il abandonne… »

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Paul Valéry encore, dans son Introduction à la méthode de Léonard de Vinci (1894), dédiée à Marcel Schwob :

« Je me propose d’imaginer un homme de qui auraient paru des actions tellement distinctes que si je viens à leur supposer une pensée, il n’y en aura pas de plus étendue. Et je veux qu’il ait un sentiment de la différence des choses infiniment vif, dont les aventures pourraient bien se nommer analyse. Je vois que tout l’oriente : c’est à l’univers qu’il songe toujours, et à la rigueur. Il est fait pour n’oublier rien de ce qui entre dans la confusion de ce qui est : nul arbuste. Il descend dans la profondeur de ce qui est à tout le monde, s’y éloigne et se regarde. Il atteint aux habitudes et aux structures naturelles, il les travaille de partout, et il lui arrive d’être le seul qui construise, énumère, émeuve. Il laisse debout des églises, des forteresses ; il accomplit des ornements pleins de douceur et de grandeur, mille engins, et les figurations rigoureuses de mainte recherche. Il abandonne les débris d’on ne sait quels grands jeux. Dans ces passe-temps, qui se mêlent de sa science, laquelle ne se distingue pas d’une passion, il a le charme de sembler toujours penser à autre chose… Je le suivrai se mouvant dans l’unité brute et l’épaisseur du monde, où il se fera la nature si familière qu’il l’imitera pour y toucher, et finira dans la difficulté de concevoir un objet qu’elle ne contienne pas.

Un nom manque à cette créature de pensée, pour contenir l’expansion de termes trop éloignés d’ordinaire et qui se déroberaient. Aucun ne me paraît plus convenir que celui de Léonard de Vinci. » (texte entier sur wikisource)

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camion rue mouffetard-minhier soir rue Mouffetard, photo Alina Reyes

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Pensée pour les vivants

vignette

la pensée-min*

J’ai fait ce dessin au crayon et au stylo cette nuit, après une après-midi et une partie de la soirée passées à méditer sur Léonard de Vinci. Le matin, j’étais allée à la danse. À la fin du cours, l’une de nous a craqué, à cause de la fatigue due aux traitements anticancéreux. La prof lui a fait un câlin et nous a invitées à nous y joindre, ce que nous avons fait, un bon moment, formant un cercle d’amitié, têtes contre têtes, corps contre corps. Ensuite j’ai marché dans le dédale de la Salpêtrière puis à la sortie de l’ascenseur, côté Pitié, j’ai vu un petit attroupement et entendu un employé de l’hôpital demander à la cantonade si quelqu’un parlait anglais. Je me suis proposée, et il m’a confié un petit homme sans âge, qui ne parlait que quelques mots d’anglais, avec un accent qui le rendait difficile à comprendre. Finalement j’ai compris qu’il voulait aller à Lyon. Il avait dû entrer dans l’hôpital par erreur et s’y perdre, ou bien pour y demander son chemin. Je lui ai expliqué comment se rendre à la gare de Lyon, où prendre le bus, tout près de là. Je voulais l’y accompagner mais il était un peu sauvage, vraisemblablement un migrant africain pour qui le monde est dangereux ; il est parti. J’ai marché derrière lui pour voir s’il ne se trompait pas, et si, il se trompait, il s’en allait à droite comme je le lui avais dit, mais sur une route encore à l’intérieur de l’hôpital. Je l’ai appelé, rattrapé et accompagné sur le bon chemin. Il est parti, seul, pauvre, avec si peu de langue utile ici, et son petit sac dans le dos.

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