Gilets jaunes (3) : acte 5 (note actualisée au fil de la journée)

the intercept

Lendemain, 16 décembre 2018, 11h40
Et pour terminer cette note, je propose la lecture de cette enquête sauvage sur, notamment, le rapport des Gilets jaunes à l’Europe, réalisée par Gilles Gressani et Carlo De Nuzzo au cœur des manifestations : ici.

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21h
Les Gilets jaunes vont de conquête en conquête. Le pouvoir a peur, leur parole compte, leur action continue à captiver les esprits, et ils continuent à mener leurs manifestations non autorisées, malgré la répression. Ce dernier point est au moins l’un des plus forts. Comme je l’ai écrit dans Forêt profonde, ce qu’il faut, ce n’est pas demander, c’est prendre. Prenons-en de la graine.
Merci à eux pour ce grand vent de fraîcheur, salvateur.

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19h50
Grâce à Déborah de Robertis, qui avec quatre autres femmes a fait une performance en Marianne aujourd’hui face aux forces de l’ordre, beaucoup de visiteurs nouveaux aujourd’hui ici, sur cette note.

18h
À l’instant, je lis ce tweet de France Bleu Occitanie :
« Toulouse Capitole : les CRS se dirigent vers des Gilets jaunes retranchés éclairés par l’hélicoptère »,
illustré par une petite vidéo de la place plongée dans la nuit, la pluie qu’on sait glaciale, sous les projecteurs.
Une phrase et une image illustrant la tentative de terrorisation et d’immobilisation du peuple que les pouvoirs politique et médiatique ont faite pour empêcher ou entraver ce cinquième acte du mouvement, qui a pourtant eu lieu.
Un mouvement de fond, appelé à s’approfondir et à se répandre encore, beaucoup, longtemps.

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14 h 45
Manifestants : se mobiliser, mobiliser, être mobile
Pouvoir politique, via sa police : immobiliser (nasser, parquer, enfermer…)
La vie est mobile, ce qui est mobile finit toujours par l’emporter

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11 h 45
L’intelligence des Gilets jaunes est phénoménale. Spontanée, vivante, se passant de ces calculs machiavéliques dont les pouvoirs se plombent, faute d’imagination et de vitalité. Utiliser Facebook et se servir des ronds-points qui ont couvert tout le territoire à grands frais des contribuables parce que les commissions versées par les entreprises finançaient les politiciens, c’est retourner les armes de l’ennemi contre lui avec une formidable efficacité, digne des spiritualités orientales, chinoise et autres, de la Voie.

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10 heures
La semaine dernière Macron a passé la journée barricadé dans l’Élysée, à grands renforts de police, avec un hélicoptère prêt pour sa fuite si le peuple entrait au palais. Il a gagné dans cette épreuve un autre nom, son nom révélé : Poltron – de même que dans la Bible le nom des personnages change selon la façon dont ils se révèlent dans les épreuves (Jacob devenant par exemple « Combattant divin » après son combat avec une figure humaine non identifiée, souvent appelée ange parce qu’elle fait appel à quelque chose de plus fort que soi).
Une autre image biblique me vient en lisant que de nouveau les blindés déployés aujourd’hui dans Paris sont équipés de stocks de poudre lacrymogène (un concentré équivalent à celui de 200 grenades, capable d’invalider une foule sur 4 hectares). Voilà, c’est la poudre aux yeux avec laquelle Macron s’est fait élire, et qui lui revient dans la figure pour le détruire. Sa police avec ses lacrymogènes à profusion fait pleurer le peuple comme Agar, révoltée par l’injustice qui lui était faite, pleura au puits de Laaï Roï, du « Vivant qui la voit » : et ses larmes se transformeront en une immense descendance, une immense postérité.

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15 décembre 2018, 9 heures
J’ouvre cette note que j’actualiserai au fil de la journée par ce reportage vidéo, en français sous-titré en anglais, de l’excellent magazine The Intercept. Un reportage sans condescendance, contrairement à ceux qu’on peut voir ou lire dans les grands médias français, marqués par cette culture du népotisme et de l’exclusion, cette culture des milieux fermés, de l’entre-soi bourgeois, qui continue de paralyser la France, d’en faire un pays de plus en plus vieillissant, un vieux monde auquel Macron donne encore un sale coup de vieux.

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Ubu est nu. Faux princes et vrais rois

la main verte,-min

La chute d’Emmanuel Macron me rappelle celle de Tariq Ramadan, autre faux gourou, autre personnage faux. Ramadan, de toute évidence plus instinctivement talentueux pour subjuguer, a duré bien plus longtemps et a réussi à se faire idolâtrer des pauvres et à convaincre des riches de lui fournir argent et position. Macron a réussi à faire des riches ses supporters, mais n’a pu que se rendre insupportable aux pauvres. Sa stratégie était beaucoup trop calculée et surjouée. Hier soir il s’est avéré de nouveau calculateur et surjoueur, incapable d’une parole d’homme à homme, d’une parole directe, humaine – seulement d’un message enregistré sentant à plein nez les petits calculs. Macron et Ramadan, imposteurs parmi d’autres, ont également la lâcheté en commun. Pris la main dans le sac, ils essaient de se faire plaindre, se mortifient, ravalent ostensiblement leur peine, rajoutent de la comédie à la comédie, de la farce à la farce. Ubu est nu.

Le fil une fois tiré, c’est tout l’habit qui vient. Le reste, le si peu de corps et d’âme qui reste, le temps en décide.

Les gens de la caste ont horreur des déshabilleurs, des déshabilleuses. Que ce soit pour le critiquer ou pour prétendre le comprendre, ils ne savent voir le peuple que dans une condescendance qui sanctionne ce qui est à son sens mauvais en lui (comme si le racisme, le sexisme, l’homophobie et autres incorrections politiques n’étaient pas aussi répandues dans la caste que dans le peuple – la caste ayant seulement plus souvent soin de les cacher, l’hypocrisie étant sa loi et son gage de réussite), et pour le reste ne voient que misère matérielle et intellectuelle chez ce peuple, même quand il arrive qu’ils en soient issus et veulent à ce titre se persuader et persuader qu’ils le défendent. J’ai déjà évoqué au passage le texte pleurnichard d’Édouard Louis dans Les Inrocks, je pense aussi aux mots indigents d’Annie Ernaux hier dans Libé – dont je ressens d’autant mieux la condescendance qu’elle l’a exercée un jour à mon égard, me faisant une leçon pitoyablement maternaliste du haut de sa renommée : selon elle, je ne devrais pas écrire de textes excitants – je l’ai dit, ces gens ont horreur des femmes et des hommes qui déshabillent les faux princes et les fausses princesses.

 

le fil du temps,-min-1

 

Les maîtres des horloges, les rois du monde, ce sont les pauvres, ceux qui vivent sans chercher à tromper, ceux qui appartiennent à la vérité nue. J’ai trouvé en ligne ces phrases de Cornelius Castoriadis :

« Dans le pays d’où je viens, la génération de mes grand-pères n’avait jamais entendu parler de planification à long terme, d’externalité, de dérive des continents ou d’expansion de l’univers. Mais, encore pendant leur vieillesse, ils continuaient à planter des oliviers et des cyprès, sans se poser de questions sur les coûts et les rendements. Ils savaient qu’ils avaient à mourir, et qu’il fallait laisser la terre en bon état pour ceux qui viendraient après eux, peut-être rien que pour la terre elle-même. Ils savaient que, quelle que fût la « puissance » dont ils pouvaient disposer, elle ne pouvait avoir des résultats bénéfiques que s’ils obéissaient aux saisons, faisaient attention aux vents et respectaient l’imprévisible Méditerranée, s’ils taillaient les arbres au moment voulu et laissaient au moût de l’année le temps qu’il lui fallait pour se faire. Ils ne pensaient pas en termes d’infini – peut-être n’auraient-ils pas compris le sens du mot ; mais ils agissaient, vivaient et mouraient dans un temps véritablement sans fin. »

Les carrefours du labyrinthe, II, 1986

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8 décembre 2018, jour mémorable

marianne

Je n’oublierai pas ce matin d’hiver où, dans la nuit noire encore, j’ai vu des blindés dans ma ville, Paris. Des blindés envoyés contre le peuple français par le président de la République française.

flashball

Je n’oublierai pas la tristesse sans nom de ce jour où, dès l’aube, les arrestations arbitraires se multiplièrent, par centaines, dans ma ville et dans mon pays. Ce jour où la police, une fois de plus, violenta les manifestants, tirant au flashball dans les visages, dans les yeux, les ventres, là jetant un handicapé à terre, ailleurs traînant une femme au sol par les cheveux, chargeant des gens agenouillés en hommage aux lycéens humiliés par cette même police, nassant ou visant au canon à eau des personnes pacifiques, menaçant de mort ou matraquant des gens tranquilles.

Je n’oublierai pas cet attentat de l’État contre le peuple. Ce blindé dans Paris peint du drapeau européen et du nom Hermès. Hermès, dieu des médias en rempart d’un président autodéclaré jupitérien -une falsification parmi tant d’autres de ce pouvoir.

Je n’oublierai pas ces jours où, après des mois de pouvoir abusif et de harcèlement verbal, les insultes répétées du président aux classes populaires se sont changées en violences physiques. Ce jour où il a fait suivre, en toute perversion narcissique, l’obscénité des violences de celle d’un appel à l’amour.

Je n’oublierai pas ce jour où, malgré les tentatives de terrorisation du peuple par le pouvoir et ses médias dans les jours précédents, des dizaines de milliers de citoyens, soutenus par des millions d’autres, ont manifesté la fierté intacte du peuple français.

Marianne par Alon Guez, École de l'image des Gobelins

Marianne par Alon Guez, École de l’image des Gobelins

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(Gilets Jaunes) Emmanuel Macron, politique de la prostitution

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Emmanuel Macron interprète les revendications des Gilets Jaunes comme une demande d’amour. Puisqu’il leur prend de l’argent, il imagine qu’il lui faut leur donner de l’amour en retour. La logique capitaliste crée la prostitution : tout se vend, tout s’achète, y compris l’amour, y compris les âmes. Alain Minc avait dit de lui, en toute sympathie, que c’était « une pute ». Peut-être, mais Macron devrait comprendre que les Français dégoûtés de sa politique n’ont aucun désir d’acheter son amour. Que la seule idée de son amour leur est même plutôt répugnante : tout le monde n’a pas envie d’être « aimé » de quelqu’un qui le plume pour engraisser ses souteneurs.

Les gens ne veulent pas de son amour, ils veulent que justice soit faite. Que le fruit de leur travail ne soit pas confisqué par l’État, que cesse l’en-même-temps obscène de la destruction de tous les services publics et de l’augmentation des taxes. Au début, les gens ordinaires, comme moi, sont patients avec les abuseurs ; ils se disent que ça va leur passer ; au fond, ils ont même pitié, comprenant qu’ils sont cinglés, avec leur délire de toute-puissance ; puis ils se rendent compte qu’il n’y a pas moyen de les faire changer de comportement, qu’au contraire leurs abus s’amplifient. Et qu’il ne sera possible de se débarrasser du mal qu’ils font et répandent qu’en se débarrassant de sa cause, qu’ils incarnent.

Les gens ne veulent pas acheter du faux amour (le vrai ne peut s’acheter), ils veulent que soit respectée la démocratie. Que celui qu’ils ont élu pour servir la République ne se prenne ni pour un dieu ni pour un roi ni pour un empereur  – de façon d’autant plus dérisoire que, face à l’irruption du réel, quand ses concitoyens exigent des réponses, il s’avère incapable de réagir autrement que de façon apeurée, en se cachant et en faisant venir des blindés comme un petit appellerait maman.

Emmanuel Macron, après s’être terré à l’Élysée, reconnaît des « conneries »… qui comme par hasard sont toutes du fait de son Premier ministre. Emmanuel Macron n’assume rien. Il déclare vouloir rassembler le peuple alors que c’est lui qui est divisé – entre maman et doudous, entre désir de s’affirmer et habitude de se vendre (ou d’acheter autrui, ce qui revient au même), entre volonté de domination et érotomanie masochiste (haï ou méprisé, il se sent aimé). Ceux qui ne nous ont donné d’autre choix que d’élire Emmanuel Macron, ceux de sa caste, ont apporté avec lui la peste dans le pays. Même si Macron partait, comme Œdipe dans la pièce de Sophocle, il resterait à la cité la tâche de réparer des dégâts moraux et structurels immenses. Bien au-delà de la personne de Macron et de son existence, ce qui est en jeu est une sortie de la prostitution généralisée des « élites » – fausses élites en réalité, médiocratie instaurée par les alliances iniques du vieux monde en fin de vie. Quel que soit le moment où cela viendra, il faudra beaucoup de courage et d’intelligence pour reconstruire une autre société.

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Gilets jaunes (2). Acte 4 : le fraudeur démasqué

zaz

20h25
Un fraudeur, disais-je ce matin de Macron. On pourrait en dire autant de beaucoup d’autres.
Fin de la note.

17h25
Il y a quelque chose de gênant à voir des politiques, des intellectuels, des journalistes, des universitaires, des auteurs, etc., hommes et femmes, parfaitement voire royalement intégrés à la société, soutenir la révolution ou même prétendre la faire. Cette chose gênante, c’est qu’il a fallu qu’ils et elles se soumettent à tous les compromis qu’exige la société pour y gagner une place privilégiée. Croyez-en les personnes marginales, la société rejette toutes celles et tous ceux qui ne se plient pas à ses codes, ses mécanismes, son système. Seules celles et ceux qui y résistent ou qui les refusent par leur vie même sont en mesure de révolutionner la société – et c’est ce qu’ils font, par le seul fait d’être autrement. Les gens bien intégrés dans la société ne font, ne feraient jamais que la répéter.

14h55-15h45
En début d’après-midi des Gilets jaunes tournaient pacifiquement autour de l’ange de la Bastille en se donnant la main. Je vois aussi des images de manifestants pacifiques à Pau, par exemple. Beaucoup de manifestants pacifiques partout en France, mais seule la violence semble se faire entendre un peu d’un pouvoir sourd, paralysé.
Des voitures brûlent dans le 8e à Paris. Affrontements ailleurs dans le pays, notamment à Marseille, à Lyon.
« Laissez-nous passer », scandent les gilets jaunes. Les CRS bloquent toujours mais certains montrent des signes de désapprobation des consignes reçues. » twitter Là-bas si j’y suis @LabasOfficiel @T_Bouhafs
Des manifestants, malgré les violences policières, continuent à essayer de raisonner les policiers : « enlevez votre casque et votre cagoule ; on est comme vous ; vous êtes du côté des riches »…
« Une trottinette brûle avenue de Friedland. » Le Point, tweet (texte intégral) avec photo de la trottinette en feu

13h40-14h40
Finalement des manifestants empêchés d’avancer commencent à lancer des pavés sur des vitrines.
Des gens témoignent être empêchés d’entrer à Paris par la route ou le train, retenus plusieurs heures pour contrôle par la police.
Cet usage disproportionné de la force, cet usage abusif de la force (pas de casseurs aujourd’hui) en dit long sur l’état de faiblesse de Macron et du gouvernement.
Ridicule d’assister à l’écrasage d’une simple petite poubelle de fer en feu par un blindé.
Les blindés avancent sur les Grands boulevards où les manifestants, coincés, ont monté une barricade.
Jusque là les violences policières consistaient en gazages (de gens pacifiques, voulant seulement continuer à manifester). Maintenant s’y ajoutent des tirs de canon à eau et de flashball, en plein visage ou en plein ventre, sur des manifestants mains en l’air, et autres charges contre des manifestants agenouillés ou grenades envoyées sur la presse pourtant clairement identifiée.

12h20-12h40
« Infirmiers, nous participons aux #GiletsJaunes à Paris. Les CRS nous ont dépouillé de notre matériel de 1er secours ( sérum phy, compresses) » twitter @aaron_lili
Gazages de nouveau dans le quartier des Champs ; manifestants (avec la « fanfare invisible ») nassés aussi autour de la rue Caumartin

11h30-12h
Des rassemblements dans toute la France, et aussi à Bruxelles.
Il y a d’autres rassemblements dans Paris (à Bastille, place de la République, Saint-Lazare, le Marais…), mais la circulation est difficile voire impossible de l’un à l’autre, à cause des barrages de police et de la fermeture de 45 stations de métro.
« Une fanfare parmi les #GiletsJaunes boulevard Haussmann à Paris alors qu’un hélicoptère fait du surplace dans le ciel » Frédéric Gouis sur twitter @FredGouis
« La rue saint lazare noire de Monde à #Paris #giletsjaunes #LIVE » Arsène Lupin twitter @ArseneFlipo
À plusieurs endroits de Paris et dans plusieurs villes de France, les manifestants s’agenouillent mains derrière la tête en référence à l’arrestation des lycéens de Mantes-la-Jolie.
Pas de violences de la part des manifestants, mais certains invectivent les journalistes. « Nique ta mère, BFM »
Édouard Philippe a annoncé à 11h 481 interpellations.

11h
Dans cette confrontation immobile, de nombreux manifestants parlent aux CRS qui leur font face : « on est dans la même merde, les gars ; vous êtes comme nous ; ils nous divisent ». « Qu’est-ce qu’on a fait de mal ? Pourquoi vous nous agressez ? » « CRS avec nous » etc. Régulièrement la Marseillaise est entonnée.

10h40
Malgré un vent contre eux, les gendarmes multiplient les tirs de lacrymo sur les manifestants pacifiques priés de se disperser alors que les issues sont bloquées.
« Les voltigeurs sont de retour. 2 policiers par moto, autour des Champs-Elysées » (twitter Alexis Kraland @akraland)
« La photojournaliste Véronique de Viguerie a vu son matériel de protection saisi par la police (Visa d’or 2018 Paris Match + Visa d’or humanitaire du #CICR) » Stéphane Burlot twitter @Stef_Burlot

10h25
Les manifestants bloqués suffoquent sous les lacrymogènes.

10h20
Les manifestants sont nassés dans le secteur des Champs-Élysées, toutes les issues bloquées. Tensions.
Des contrôles sur les routes qui vont à Paris, jusqu’à 80 km avant. Le pouvoir essaie de transformer la ville en prison. La Marseillaise résonne derrière les barrières.

9h40
Des manifestants arrêtés par centaines avant même le commencement des manifestations. Mais les manifestations commencent : on peut les suivre ici en direct sur RT

9 heures
Le petit roi est mort.
Ce n’était rien qu’un fraudeur.
Ceux qu’ils croyait n’être rien ne sont pas ce qu’il croyait. Celui qu’il croyait être n’était pas, n’est pas, ne sera jamais.
Ceux qu’il croyait être ceux qui réussissent s’avèrent échouer.

8 décembre 2018, 7h40 à 8h
De chez moi, j’entends les sinistres sirènes des voitures de police. Des blindés sont sur les places et dans les rues de Paris. La police procède à des fouilles systématiques des manifestants qui arrivent à pied, confisque lunettes et masques de protection contre les lacrymogènes. La police est partout, les Parisiens forcés de quitter le métro, il est quasiment impossible de circuler dans la ville. Une journée de dictature commence, au bout de dix-huit mois d’un pouvoir mis en place par la finance.
Bus et voitures fouillés. Les internautes qui essaient de circuler dans Paris parlent d’une ville en état de siège.
Déjà 121 personnes arrêtées dans la ville, 34 sont en garde à vue, 65 emmenés pour vérification d’identité.

8 décembre 2018, 1h20 du matin
Paris est une fête.
Grosse fiesta de mes voisins toute la soirée, puis soudain la musique et les cris s’arrêtent. Quelqu’un aurait-il prévenu la police ? Déjà ?
Ah non, ça repart.

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7 décembre 2018, 19h
Par un vent bien revigorant, je suis allée faire un tour dans mon quartier, qui fait partie de ceux qui pourraient être « sensibles » demain, pour voir comment il était préparé. Mes images, commentées :

paris 3,-minLa Sorbonne Nouvelle, comme les autres sites universitaires, est fermée
paris 3-min

paris 13e 1-minAvenue des Gobelins, les barrières des travaux ont toutes été retirées, et les trous rebouchés avec de grosses plaque de fonte et du goudron. Quand je suis ressortie en fin de journée, j’ai noté une fréquence assez élevée de passages de voitures de police, sirènes hurlantes.
paris 13e 2-minPlace d’Italie, tout le matériel et les engins de travaux ont été retirés aussi. Pendant que je faisais le tour de la place, un merle me chantait dans l’oreille gauche son chant ravissant, et le plus surprenant c’est qu’il me suivait. Je tournais fréquemment la tête pour le voir mais il restait invisible. Et puis, à la fin, il s’est montré, et je l’ai photographié

paris 13e 5-min

Sur le parvis de la mairie du 13e, à la station de métro, devant les sapins de Noël, une publicité assez de circonstance :

paris 13e 6-min

paris 13e 7-minaujourd’hui à Paris 13e et 5e, photos Alina Reyes

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7 décembre 2018, 9h45
Ce qu’ils font à cette « classe », comme dit le flic dans la vidéo, c’est ce qu’ils font ou veulent faire aux classes populaires. Les soumettre. Ils veulent une classe morte, comme le disait Kantor dans sa pièce éponyme, avec cette notation dans ses carnets de mise en scène :

« Il faut donc à nouveau les rendre ÉTRANGERS. Leur reprendre ces
apparences de fable et de vie.
Leur faire subir la honte. Les dénuder. Égaliser comme dans la scène
du Jugement dernier. Pire. Parvenir à cette sphère la plus
infamante. Comme les cadavres dans l’ossuaire. »

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7 décembre 2018, 2h du matin
Nous sommes tous et toutes, dans la tête de Macron, dans la tête malade des gens qui sont au pouvoir, ces enfants réduits à nous soumettre à eux.
Traiter des enfants et des adolescents comme des prisonniers de guerre, filmer leur humiliation et la diffuser, avec leurs visages, sur les réseaux sociaux : Macron, Castaner, Blanquer sont d’infects pervers. Cet acte lâche est particulièrement répugnant. Symboliquement, il rappelle beaucoup d’images d’horreur, de situations historiques et contemporaines que je préfère ne même pas nommer. Il est une grande violence faite aux enfants, mais aussi à tous les Français à qui sont délibérément diffusées ces images, et à qui elles disent : voilà comment on vous traite, à travers vos enfants.

Arrestation de Mantes-le-Jolie

Arrestation de Mantes-la-Jolie

J’ai reçu comme tous les profs un mail de Blanquer demandant d’appeler les élèves « à la sérénité, au calme et au respect des personnes et des biens », car « appeler des élèves à se mêler aux désordres urbains revient à leur faire courir un danger grave. »  Le danger d’être violenté, mutilé, humilié par la police à laquelle Macron, Castaner et lui les exposent, munie d’armes et aussi de leurs ordres criminels.
Quelque chose d’indicible sous-tend cette mise en scène d’une humiliation publique d’enfants. Quelque chose qui a à voir avec le fait que Blanquer est un prof, et que le couple Macron est constitué d’un élève et d’une prof. Quelque chose dont ils ne sont pas conscients, une scène originelle sur laquelle il faut absolument tenir un rideau fermé. Un sadisme caché, une pulsion d’abus de certains adultes en charge d’enfants. J’en ai parlé dans ma thèse, de cette pulsion de la nuit des temps qui consiste à vouloir tuer l’enfant, que ce soit par le meurtre, par le viol, par l’inceste réalisés ou fantasmés.
Cette image filmée et diffusée avec l’accord de la police, donc de ceux auxquels elle obéit, est un message envoyé avant ce samedi où les blindés entreront dans Paris et ailleurs en France, un message qui dit : nous n’hésiterons pas à vous écraser, à vous mettre à genoux. C’est un message subliminal de cette espèce, que, déjà, Macron avait envoyé en s’adressant aux citoyens protestataires en novembre depuis un porte-avion, depuis l’armée.
Seulement, il n’y arrivera pas, ils n’y arriveront pas. Leurs menaces sont autant d’aveux de leur faiblesse. Ils feraient mieux de réfléchir à ce qu’ils font et aux messages qu’ils envoient, car ils sont taillés en boomerangs qui leur reviendra dans la figure.
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Ma première note sur le mouvement des Gilets Jaunes est ici. J’actualiserai celle-ci de la même manière au fil des jours ou des heures.

Gilets Jaunes : au vrai chic français (régulièrement actualisé)

nadia vadori

Après cette note, qui suit les événements du 1er au 5 décembre, une nouvelle note pour la suite.

5 décembre, 20h40
Je trouve cette vidéo de Mamoudou Bassoum, médaillé d’or français de taekwondo, monté sur le podium en gilet jaune :-)

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5 décembre, 15h30
La police de Macron tire sur les enfants. C’est ainsi que Macron menace de mort les manifestants. Planqué, regrettant sans doute son nounours Benalla, frappeur de peuple.
Je me souviens de Barèges 2013. L’avalanche en hiver, puis la crue au printemps. Emportant toutes les constructions faites en contradiction avec la nature.

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5 décembre, 15h10
Un enfant de seconde se trouve entre la vie et la mort, après avoir été flingué au flashball par un policier devant son lycée à Saint-Jean-de-Braye.
16h40 : Son pronostic vital n’est plus engagé. Mais on apprend qu’un autre adolescent a été très gravement blessé à Garges-les-Gonesses par un tir du même « super-flashball ».

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5 décembre, 14h30
Excellent lapsus de Benjamin Griveaux : « le président de la République a dit… que la VOYANCE, euh pardon, la violence, que nous voyons s’exercer depuis plusieurs semaines… » Haha. Il y a une heure, je parlais ici de faux prophètes. Eh bien contre eux, nous avons de véritables voyants, des gens qui voient clair dans l’imposture ; et ce que dit ce lapsus, c’est que cette voyance est vécue comme une violence par les imposteurs. « Il faut se faire voyant », disait Rimbaud, l’un des très rares auteurs de l’époque à être sympathisant des Communards.

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5 décembre, 13h30
Un plaisir de le constater : l’histoire de France en train d’avoir lieu montre combien Houellebecq s’est planté avec son Soumission. Totalement, et sur tous les plans. Quand je dis Houellebecq, il faut entendre toute la classe médiatique avec, et même toute la caste bien-pensante, privilégiée, dominante, contre laquelle les Gilets Jaunes, pas du tout soumis, se lèvent maintenant. Et combien j’avais raison avec Forêt profonde, avec Poupée, anale nationale, avec La grande illusion, figures de la fascisation en cours (à lire gracieusement ici) – titres qui m’ont valu d’être finalement bannie des médias et de l’édition, les éditeurs étant peu enclins à publier un auteur boycotté par les médias. Toute la caste se trompe. Même Édouard Louis, jeune auteur issu du peuple et célébré pour ses combats prétendus pour le peuple, ne sait, en bon rejeton des grandes écoles et starlet de quelques universitaires gauchistes américains et français ou des Inrocks, produire sur ce peuple d’où sont nés les Gilets Jaunes que des textes misérabilistes et extraordinairement condescendants, prétendant leur apprendre le langage politiquement correct.
Oui, la fascisation en cours vient de la caste au pouvoir, comme on peut le voir aujourd’hui avec la violence de Macron, louangeur de Thiers le versaillais et de Pétain, et elle s’annonçait depuis des années, avec le trucage des élections par la com’, déjà en place pour Hollande et ayant atteint son apogée pour Macron. Et il existe un risque de voir le soulèvement des Gilets Jaunes récupéré par cette fascisation en cours (absolument pas islamiste, contrairement à la fausse prophétie houellebecquienne et germanopratine). Le risque est partout, mais la fascisation est déjà en acte au sein du pouvoir, et l’urgence est de la renverser de là où elle agit.

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5 décembre, 12h10
Traître et pleutre. Voilà le fond de Macron, révélé par cette histoire avec des journalistes du Monde, du temps où il travaillait pour les puissances de l’argent et que ces dernières ne l’avaient pas encore porté à l’Élysée. Ne pas oublier, lire ou relire cette sale histoire, qu’il répète aujourd’hui avec le peuple français, se cachant après que son dessein, plumer les citoyens au profit des puissances de l’argent qui sont en train de détruire le monde, a été mis à nu.

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4 décembre, 23h30
Samedi, Zineb Redouane, une vieille dame, a été tuée à Marseille par une grenade lacrymogène. Ce mardi à Grenoble, une lycéenne de 16 ans a été très gravement blessée au visage par un tir de flashball au visage.
Samedi, des Gilets jaunes essaient de se mettre à l’abri de la charge de la police et des lacrymos rue de Wagram en se réfugiant dans un fast-food fermé. À voir jusqu’au bout :

Et pour en savoir plus : récit (et autre vidéo)

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4 décembre, 21h50
« Ordure », « fils de pute », « connard », « crève sur la route », et bien sûr « démission », voilà les mots qui ont volé vers Emmanuel Macron quand, passant aujourd’hui au Puy-en-Velay, il a voulu saluer la foule par la vitre ouverte de la voiture. Je ne crois pas avoir jamais entendu l’expression d’une haine aussi féroce envers un président de la République. C’est très impressionnant. Et cela s’explique par la fausseté totale qu’il incarne. Le faux fait ou peut faire illusion un moment mais une fois démasqué, s’il s’obstine il provoque un rejet violent, inextinguible. C’est une question métaphysique, une question de vie et de mort. Le faux s’assimile à la mort et ce qui est mort doit être enterré.
Les Gilets Jaunes sont vivants, leur action essaime en France et commence à servir d’exemple suivi ou vanté  par des résistants dans plusieurs pays d’Europe et jusqu’en Irak.

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4 décembre, 16h15
Que pense Madame Trogneux de la façon dont son mari et ex-élève est en train de violenter les lycéens en grève, de les gazer, de les menacer au flashball, de les molester, un peu partout en France ? Est-il normal, par exemple, que des enfants soient gazés à bout portant à Taverny, alors qu’ils sont nassés, immobilisés – et que trois d’entre eux, ne pouvant plus respirer du fait du gazage, aient dû être pris en charge par les pompiers ?

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4 décembre, 16h
Dany le Bourge le dit, il a peur face au mouvement des Gilets Jaunes. Bien sûr il a peur, comme tous ceux de sa caste, tous ceux qui ont confisqué le capital symbolique, le capital financier, le capital culturel, le capital médiatique. Alors ils choisissent, comme lui, de ne voir dans ce mouvement que le spectre de l’extrême-droite. Ils essaient de faire partager leur peur à ceux qui n’ont pas de raison d’avoir peur parce que, contrairement à eux, ils n’ont pas à perdre un tas de biens, symboliques ou matériels, qu’ils auraient acquis au détriment d’autrui et par complicité de caste.
J’ai parlé ce matin de ce mouvement avec ma prof de danse, à l’hôpital. Bien sûr qu’elle le soutient, qu’elle est heureuse comme beaucoup de ce qui est en train de se passer. Que ferions-nous sans des gens comme elle, qui dans des associations ou ailleurs, consacrent leur vie à sauver chaque jour la société du désastre ? Que serait la société s’il n’en restait plus qu’une start-up nation, sans humanité ? Une organisation froide et inhumaine, qui ne pourrait que déboucher sur un génocide réel, après le génocide symbolique. Voilà ce que les Gilets Jaunes, dans leur grande intelligence, ont compris, et voilà pourquoi ils ont agi. D’où leur vient-elle, cette intelligence ? De la vérité. Du fait qu’ils vivent dans la vérité, contrairement à la caste des privilégiés. La vérité donne la compréhension, la tactique, sans qu’il soit besoin de les calculer, et donne aussi la force qu’il faut.

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4 décembre, 13h

Pour mémoire, cette parole. Une parole vraie, contre la parole constamment fausse de ceux qui se prennent pour des rois alors qu’ils ne sont que des serviteurs de la com’ :

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4 décembre, 0H40
Il n’y a pas que Macron, la classe politique et la classe médiatique qui soient dans l’embarras (litote) face aux Gilets Jaunes. Certains intellectuels de gauche, surtout très à gauche, certain·e·s militant·e·s et pour ainsi dire pros de la révolution, semblent l’avoir un peu amère de voir ces hors-jeu faire le job plus efficacement qu’ils n’ont su le faire depuis très longtemps. Moi aussi, c’est vrai, je trouve qu’il y en a un peu trop parmi eux qui ont le gilet puant, politiquement parlant. Mais eux aussi, ils le savent. Ils savent qu’ils sont loin de partager tous les mêmes idées, sans parler d’idéaux. Et ce serait tomber dans le travers de Macron que de les prendre pour des cons. Ils sont dans l’action immédiate, pour ça ils assurent, et pour le projet politique, ils y pensent. Ce n’est pas tout pensé, tant mieux. La création vient en créant.

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3 décembre, 23h20
Les ambulanciers sont toujours à la Concorde, les camionneurs bloquent Rungis, la contestation a commencé à s’étendre aux lycées… la tache d’huile s’agrandit très vite. Le président de la République, enfant élevé dans la soie puis lancé comme un produit par des industriels, commence peut-être à comprendre ce qu’est le peuple français. Quelque chose qui le dépasse. De beaucoup.

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3 décembre, 21h40

(lendemain : la vidéo du Monde a été retirée de Youtube, un doute étant apparu sur le fait que la vidéo incluse montrant un manifestant passé à tabac par huit policiers soit ce jeune homme, Mehdi, également tabassé par plusieurs policiers )

Benoît, un autre jeune homme, visé à la tête par un CRS armé d’un flashball alors qu’il était inoffensif, est dans le coma à Toulouse. Les images des immondes et lâches violences policières qui n’arrêtent pas de se commettre contre les manifestants, y compris très jeunes et lycéens, révulsent plus que tout. Macron a promis une prime exceptionnelle aux forces de l’ordre mobilisées pour faire le sale boulot. Violence policière et mutisme : défaite de la politique et de la raison. Chaque jour un pas de plus dans la débâcle et l’ignominie du pouvoir, voilà son en marche.

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3 décembre, 14h50
« Les jours heureux ». L’histoire du Conseil National de la Résistance et de l’élaboration de son programme pour une société meilleure reste à méditer, en ces temps d’éloge présidentiel à Pétain, d’achèvement de la destruction de la République – la chose publique – et de mouvements de résistance et de révoltes qui se succèdent depuis le début du XXIe siècle sous des formes diverses, dans un long et souvent douloureux accouchement, qui finira logiquement par une nouvelle mise au monde.

Dès l’élection de Macron, alors que ce blog était en panne pendant quelques jours, j’avais ouvert un autre blog, intitulé Magazine des jours heureux, par référence au CNR. Alors que la plupart vantaient l’avènement du nouveau président et, dans les milieux littéraires, de sa ministre de la Culture, j’alertais déjà sur les dérives prévisibles de cette escroquerie politique.

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2 décembre, 21h30
Gilets jaunes. Ils me rappellent les images des gilets de sauvetage des migrants. Bien sûr la situation de ces derniers est pire, dramatiquement plus tragique. Mais au fond, tous les peuples sont victimes du même système mondial, et des mêmes personnes, qui protègent et font régner ce système qui les enrichit. Réagir contre ce système, c’est aussi se battre pour les autres peuples, et se battre pour que nos enfants ne subissent pas un sort aussi terrible.

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2 décembre, 18h30
Quoi qu’il advienne par la suite, c’est déjà une belle satisfaction de savoir dans quelle merde se trouvent Macron, son gouvernement et ses soutiens. La merde dont il est sorti (Freud l’a bien dit, le fric c’est la merde) et dont il a voulu imposer la loi au pays, il y retourne, par la voie des chiottes de l’histoire.
Vive le peuple français qui ne se laisse pas marcher sur les pieds !

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2 décembre, 10h45
Castaner et Griveaux parlent d’instaurer l’état d’urgence, les flics d’Alliance veulent que soit fait appel à l’armée contre le peuple. Voilà où on en est, après dix-huit mois d’un président marionnette.
En même temps, dans les supermarchés où on fait ses courses en veillant à tous les prix, en évitant les produits frais trop chers même quand on gagne correctement sa vie, on est sollicité pour les banques alimentaires, toujours plus dans le besoin d’année en année.

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2 décembre, 10h
Je parle plus de Paris parce que c’est là où je vis, là où je suis les manifs ces dernières années et y fais des reportages photo (cet automne, ma santé ne me permet pas de le faire, d’autant que les manifs sont de plus en plus éprouvantes). Mais je suis aussi, bien sûr, ce qui se passe ailleurs en France. Il y a eu des actions pacifiques et il y a eu des actions violentes un peu partout. Je viens de lire que des émeutes très violentes se sont déroulées cette nuit à Pouzins, village de 3000 habitants dans l’Ardèche, avec incendies et affrontements violents entre les émeutiers et la police. Certes il y a aussi du pire parmi les Gilets jaunes (je pense surtout à l’extrême-droite) et c’est dangereux, mais on ne peut réduire ce mouvement et ses violences à ses extrêmes. La vérité est que la « France profonde » va mal. Et qu’elle a des raisons d’aller mal. La France profonde, ça signifie les Français, pas les syndicats ou autres organisations. Les Français eux-mêmes dans leur vie. Cela va mal, cela va de plus en plus mal comme un peu partout à cause de la dérive capitaliste qui réduit les non-riches à rien, qui les considère comme une sous-humanité juste bonne à enrichir davantage les riches. Et à cause d’un président, Macron, président des riches, qui jamais n’a un mot contre l’évasion fiscale et autres multiples abus de cette classe, mais en dix-huit mois a accumulé les insultes faites aux autres, aux classes pauvres et aux classes moyennes, sacrifiées, dépossédées de la République en tant que telle : chose publique, bien public.

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2 décembre, 0h10
« Ce discrédit de la politique et de ceux que l’on appelle les élites est une tragédie », dit BHL, qui twitte en rafale contre « l’infamie de ce qui se commet » (l’expression de la colère du peuple) et fustige « ceux qui ont joué avec le feu ».
BHLHOOQ.
Les privilégiés, les riches ont chaud au cul, le feu de la demande de justice commence à leur brûler le derrière.

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1er décembre, 23 h
La plus belle vidéo du jour : Nadia Vadori danse dans la brume de lacrymo et fait danser les Gilets jaunes :

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1er décembre, 16 h
Mai 68 était à la base fondé sur des revendications sociétales (les étudiants voulaient pouvoir entrer dans les dortoirs des étudiantes – aujourd’hui on en est à rappeler à certains de ces ex-jeunes devenus vieux abuseurs que l’accord des femmes est nécessaire). Cinquante ans plus tard, le mouvement des Gilets jaunes, rassemblant toutes sortes de gens avec le soutien d’une très large majorité de Français, s’est fondé contre le mépris du peuple incarné par la finance, l’écart monstrueusement grandissant entre riches et pauvres, et la politique de Macron qui incarne la soumission à ce système. En 68 à Paris le Quartier latin portait le cœur de la révolte, en 2018 la contestation se porte logiquement dans le quartier des Champs Élysées, quartier de détrousseurs de peuples.

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1er décembre, 14h30
Tandis que Brigitte et Emmanuel Macron s’occupent à refaire, aux frais des contribuables, la déco des 365 pièces du palais de l’Élysée, les contribuables, encouragés par l’agressivité et la violence de la police, s’occupent à redécorer les avenues chics de Paris.

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La suite : ici

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Art du quotidien et autres « Origines littéraires de la pensée »

"Sept écrivains au stade : Coupe du monde de football 1998, éd Le Monde/Le Serpent à plumes, 48 pages

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Collage réalisé l’autre nuit. La photo n’est pas très droite et elle a des reflets qui mettent en évidence le scotch, mais c’est une occasion de montrer ma façon de faire, souvent, des collages, comme celui-ci : images récupérées dans des prospectus etc., collées sur un carton également récupéré, parfois reprises aux feutres, crayons, peintures… ou dont les contours sont comme ici simplement surlignés ; l’ensemble est ensuite protégé et solidifié par des bandes de scotch que j’aime bien espacer d’un demi-millimètre. Je pratique de même pour couvrir un agenda à 3 ou 4 euros, qui devient ainsi bien personnel, par exemple celui-ci.

La visite de l’exposition de patchworks américains me donne l’occasion de répéter l’importance de l’art, ou artisanat, pratiqué au quotidien. La société industrielle nous prive la plupart du temps de l’usage de nos mains, de l’intelligence et du savoir de nos mains. Tout s’achète tout fait, il n’y a plus rien à faire par soi-même ; c’est là un énorme facteur de dépression des êtres et des peuples. Car nous y perdons notre humanité. L’art ne doit pas être réservé à une élite. Bien sûr il y a de grands artistes, de grands écrivains, de grands musiciens, et il ne s’agit pas de confondre leur art avec l’art « ordinaire » qui fait partie, ou devrait faire partie, de notre vie de tous les jours. Mais il arrive aussi que cet art humble atteigne des sommets, alors que l’art vendu très cher est parfois une escroquerie artistique. Préoccupons-nous du geste, plutôt. Léonard de Vinci disait que c’était le geste, le plus important (l’une des raisons pour laquelle, souvent, il négligeait de finir ses œuvres, comme est censé le faire un « pro »). Ne déléguons pas l’art, pas plus que la politique, pas plus que notre vie, à des « pros ». Nous sommes tous des « pros », dont la profession est de vivre. Pleinement, humblement, librement.

J’ai complété la liste de mes livres en ajoutant, à la fin, plusieurs ouvrages collectifs (dont les Origines littéraires de la pensée contemporaine). Il en manque encore, que j’ignore ou dont j’ai oublié le titre, comme ce petit ouvrage publié en 2001 en soutien aux femmes forcées de se voiler (mais je ne suis pas pour l’interdiction du voile s’il ne cache pas le visage), auquel j’avais participé avec ce petit poème que j’ai retrouvé en ligne :

Noir, le voile.

Noire, la bouche close.

Noir, l’écran. Entre la mère et le fils, entre l’amante et l’amant, entre le frère et la sour, entre la femme et l’homme. Noir, noir, noir.

Noir, le drap de mort où ils t’emmurent vive.

Noir, le pubis qui a vu naître leurs idées noires.

Noire, la bête que tu es dans leur tête noire de haine.

Noire la tombe où tomba l’humanité.

Noires, leurs mains.

Noir sur noir, ma lettre, mes mots que tu ne peux pas voir, pas dire, et que tu renvoies pourtant, papillons noirs d’avant l’instant où l’on devient aveugle.

Je t’en supplie, garde dans ta chambre noire la lumière qu’ils ont perdue et dont ils auront besoin, un matin.

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Cadavre exquis assisté

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Homme lisant au lit la nuit, photo Alina Reyes

Homme lisant au lit la nuit, photo Alina Reyes

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Robin Sloan est un romancier californien. Le 18 octobre dernier, le New York Times consacrait un article à sa nouvelle façon d’écrire, assistée par ordinateur. Il commence une phrase, un petit programme d’intelligence artificielle la termine. Dans son nouveau roman, la Californie est retournée à l’état sauvage. Il écrit : « Les bisons sont rassemblés autour du canyon ». Il envoie. L’ordi fait « pock », analyse les dernières phrases et ajoute : « sous le ciel nu ». Il poursuit : « Les bisons voyageaient depuis deux ans », l’ordi ajoute quelque chose comme « en pleine ville ». Il n’avait pas pensé à ça, il est content. Le cadavre exquis assisté, en quelque sorte. C’est amusant. Depuis cet article les incendies sont passés, il devient de moins en moins improbable que la Silicon Valley puisse retourner bientôt à l’état sauvage. Il n’y aura plus qu’à se remettre à écrire avec son propre cerveau.

 

Gilets jaunes et costards sales

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Les gilets jaunes font la police, et qui les a vus de près en action constate quel plaisir ils tirent du fait de jouer aux flics, arrêter la circulation, imposer leur loi, réguler la circulation selon leur volonté, user de brutalités langagières voire physiques. Leurs agressions, notamment racistes et homophobes, se multiplient. Voitures secouées ou cassées, automobilistes et travailleurs forcés de mettre leur gilet jaune ou empêchés de repartir, injures et violences là sur une femme noire, ailleurs sur une musulmane forcée à retirer son voile, ailleurs encore sur des homosexuels ou sur des journalistes.

Il faut croire que ces néoflics, aussi faux que Benalla et entretenant le même climat de guerre civile que les flics aux ordres du pouvoir, ne dérangent pas en haut lieu, là où on a gagné ses costards en manipulant de l’argent, puisque le premier ministre, pour toute réponse, déclare « ce n’est pas quand ça souffle qu’il faut changer de cap ». Une façon de les encourager à continuer ? D’attiser le feu avec l’une de ces innombrables petites phrases dénuées de sens par lesquelles on tente de distraire le public (comme on appelle aujourd’hui les lecteurs de « poésie ») des politiques aussi stupides qu’iniques de technocrates dénués de courage, d’imagination et d’humanité ? Pour défendre Macron et le gouvernement, de vieilles starlettes telles que BHL et Dombasle, qu’on peut voir à Paris circuler seuls à bord de luxueuses limousines avec chauffeur, comme chaque riche plus pollueurs que cinquante automobilistes se rendant à leur travail. Caste des engendreurs de populismes en tous genres, qui n’ont même pas la décence de fermer leurs gueules.

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Un hôpital mondial pour l’humanité

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Quand je vais à la Pitié-Salpêtrière, je me dis qu’il faudrait une structure comparable pour soigner le monde, une organisation mondiale dont la tâche serait de travailler à soigner les maux du monde, d’où qu’ils viennent, et de pratiquer une recherche intensive pour améliorer toujours son efficacité. Un hôpital pour la survie de l’humanité qui aurait aussi les moyens juridiques d’attaquer les fauteurs de mort, de désastre écologique, de guerre, de scandale économique et financier, de toute atteinte directe ou indirecte, d’où qu’elle vienne, des États ou des industriels, au corps des personnes et à la santé du vivant. Voilà ce qu’il faut construire.

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pitie salpetriere 12-mince matin dans les coulisses de la Pitié-Salpêtrière, photos Alina Reyes

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Zeppelins sur Paris

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zeppelin sur paris, dessin-minEn marge de la terrible guerre des tranchées qui faisait rage à une centaine de kilomètres de là, le soir du 29 janvier 1916, deux zeppelins furent envoyés en raid sur Paris. L’un dut faire demi-tour pour avarie, l’autre, à la faveur des nuages qui le dissimulaient, largua rapidement ses bombes sur Belleville et Ménilmontant, faisant 26 morts et 32 blessés.

Voici le compte-rendu de l’évènement dans L’Humanité du lendemain :

DES ZEPPELINS SUR PARIS

DES BOMBES TOMBENT
boulevard de Belleville, rue de Ménilmontant et rue Haxo. Un immeuble détruit. Il y a des victimes.

À vingt-deux heures moins un quart, alors que comme les jours précédents, Paris était dans le calme le plus complet, les pompiers sortaient de leurs casernes, parcouraient les rues à toute vitesse, en cornant, tandis que les clairons sonnaient le « Garde à vous ». Des zeppelins ou des aéroplanes allemands étaient signalés comme ayant franchi les lignes du camp retranché de Paris.

En effet, à vingt-et-une heures vingt, le gouvernement militaire était informé que des zeppelins étaient passés au-dessus de la Ferté-Milon, à 30 kilomètres de Château-Thierry et à 80 kilomètres de Paris.

La nouvelle fut accueillie avec une placidité parfaite. Loin de se cacher dans les caves, les habitants se précipitèrent vers les places et surtout vers la butte Montmartre. Ceux qui étaient chez eux sortirent sur les trottoirs, scrutant le ciel qu’éclairaient les projecteurs.

Tout à coup, à vingt-deux heures dix, trois détonations qui furent entendues d’un bout à l’autre de Paris et même en banlieue, ébranlèrent les maisons.

Sans doute des coups de canon à blanc destinés à effrayer les mécaniciens des aéronefs pour leur faire rebrousser chemin, pensa-t-on aussitôt, tant les coups avaient suivi de près l’alerte.

Telle n’était point, hélas ! la vérité, c’était bien des bombes et des obus qui venaient d’être lancés d’une grande hauteur, car on ne vit rien, absolument rien, dans le ciel.

Un premier projectile était tombé boulevard de Belleville, près de la rue Risson. Deux arbres furent déracinés, une excavation d’un diamètre de six mètres fut creusée mais il n’y eut là aucun accident de personne.

Une seconde bombe tomba près du 88 de la rue de Ménilmontant. Il y aurait eu là plusieurs blessés.

La plus violente explosion se produisit rue Haxo. Un obus tomba sur l’immeuble du numéro 86, qui fut en grande partie démoli et on en eut à déplorer la mort de plusieurs personnes.

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La parole du jour est au poète belge Émile Verhaeren, sur un précédent raid des zeppelins :

LES ZEPPELINS SUR PARIS

21 Mars 1915.

Sous les étoiles d’or d’un ciel ornemental
Glissent les Zeppelins dans la clarté hardie
Et le vent assaillant leurs parois de métal
En fait luire et siffler l’armature arrondie.

Un but sûr, mais lointain, les hèle et les conduit ;
Et tandis qu’ils ne sont encor qu’ombre et mystère
Leur vol énorme et lourd s’avance dans la nuit,
Et passe on ne sait où, au-dessus de la terre.

Les plaines et les bois se dérobent sous eux
Et les coteaux avec leurs fermes suspendues
Et le bourg et la ville aux étages nombreux
D’où leur présence proche est soudain entendue.

Aussitôt jusqu’au Sud, et de l’Est et du Nord,
S’émeut et retentit le télégraphe immense ;
La menace est criée et la vie et la mort
Organisent partout l’attaque ou la défense.

De toutes parts est perforé l’espace gris ;
Des foyers de lumière en tous coins se dévoilent
Et leurs barres de feu vont ramant sur Paris
Avant de remonter se cogner aux étoiles.

Ceux qui guident le vol des navires, là-haut,
Voient luire à leurs côtés la grande Ourse et les flammes
D’Hercule et d’Orion, d’Hélène et des Gémeaux,
Et s’estomper au loin le Louvre et Notre-Dame.

La ville est à leurs pieds et se tasse en sa nuit
Et se range et s’allonge aux deux bords de la Seine ;
Voici ses palais d’or et ses quais de granit
Et sa gloire pareille à la gloire romaine.

L’ivresse monte en eux et leur orgueil est tel
Que rien jusqu’à leur mort ne le pourra dissoudre.
Ne sont-ils pas à cet instant les rois du ciel
Et les dieux orageux qui promènent la foudre ?

Ils bondissent dans l’air lucide ; ils vont et vont,
Évoquant on ne sait quel mythe en leur mémoire
Et creusent plus avant un chemin plus profond,
Dites, vers quel destin de chute ou de victoire.

Les projecteurs géants croisent si fort leurs feux
Qu’on dirait une lutte immense entre les astres
Et que les Zeppelins se décident entre eux
À déclencher soudain la mort et les désastres.

Pourtant jusqu’à Paris aucun n’est parvenu.
Avant qu’un monument ne devienne ruine
Ils s’en sont allés tous, comme ils étaient venus
Avec le coup de l’échec dur en leur poitrine.

Ils n’ont semé que ci et là, de coins en coins,
La mitraille qu’ils destinaient au dôme unique
Où dort celui qui les ployait sous ses deux poings
Et les dominait tous, de son front titanique.

Et, peut-être, est-ce lui qui les a rejetés
Du côté des chemins où la fuite s’accoude,
Rien qu’à se soulever, lentement, sur son coude
Tel que pour le réveil Rude l’avait sculpté.

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texte : wikisource

Rude et la longue histoire des carnages :

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voir aussi Mémoire des lieux de la Grande Guerre dans la Somme

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