Heureuse(s) discipline(s)

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Les premiers lotus éclosent au Jardin des Plantes. Hier, photo Alina Reyes

Les premiers lotus éclosent au Jardin des Plantes. Hier, photo Alina Reyes

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« Seule la pensée que nous vivons a une valeur. » Hermann Hesse, Demian

Au lever, yoga. Dans la journée, marche, lecture, écriture. La nuit, rêves et repos. Il y a moyen de passer un très bon été en ville.

Voici mon premier essai de peinture fluide sur toile. Je l’ai réalisé hier sur une ancienne toile peinte et vernie, ça a tenu. Je vais peut-être la compléter par un dessin en points, comme je l’ai fait précédemment sur bois et sur papier (cf notes précédentes, mot-clef « mes dessins… »), on verra. J’aime cette façon de combiner le fluide et le fixe, autant dans le faire que dans le résultat, avec ces écoulements de peinture sur le support puis des lignes de points comme des traces de pas. Pour l’instant, voici le résultat juste en fluid art :

 

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détail :

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Le journal (de Potocki) dans le journal (de Reyes)

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Cet après-midi à la médiathèque du Jardin des Plantes

Cet après-midi à la médiathèque du Jardin des Plantes

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Je suis allée à la bibliothèque Buffon chercher les œuvres de Potocki que j’avais commandées. Avant de continuer à évoquer son Manuscrit trouvé à Saragosse, voici des extraits de son Voyage dans l’Empire de Maroc, journal de voyage donc, beau texte riche en notations de toutes sortes qui ont de toute évidence servi à la création de son roman. Ceux que j’ai choisis en lisant le livre cet après-midi ne sont pas nécessairement significatifs de l’ensemble, ce sont seulement quelques passages que j’ai aimés pour leur pouvoir d’évocation ou qui m’ont spécialement parlé ou m’ont fait sourire. Je les copie avec l’orthographe et la ponctuation originelles, selon cette édition de François Rosset et Dominique Triaire chez Peeters.
potocki« J’ai débarqué à l’entrée d’une rivière assez considérable, dont la barre n’est pas exempte de danger. Ses bords sont de sable & de bruyeres. Des groupes de pêcheurs sont établis sur toutes les pointes que fait le rivage : Un peu plus loin est une troupe de femmes noires, qui prennent le plaisir du bain sans paroître redouter beaucoup l’approche des Actéons. Et sur ce, l’on m’amene un petit âne (…)
J’ai suivi mon petit âne & les bords du fleuve pendant une demie heure »

« Comme cette Isle est le rendez-vous des Corsaires de toute cette côte, elle abonde en filles de joie. J’en ai vu de très belles, & elles portent l’habillement de gaze des femmes de Tripoli; c’est-à-dire qu’il y a à leurs robes, beaucoup plus d’espaces transparents que d’opaques. Je me souviens d’avoir soupé sous des figuiers, avec un corsaire appelé Reis Mahmoud : Le lendemain il mit en mer & fut pris par une frégate Maltoise, & il fut pendu huit jours après, parce qu’il étoit renégat. L’on auroit sans doute dû lui pardonner, parce qu’il avoit renié enfant ; mais à cette époque les renégats désoloient les côtes de Sicile qu’ils connaissoient parfaitement, & l’on vouloit faire un exemple. »

« Mais tandis que des lois absurdes, prétendent opposer une digue au torrent des passions, le souffle brûlant du climat le déborde, & lui fait changer de lit. Les femmes se sont vouées en secrêt au Culte de Lesbos, & les hommes en rendent un assez public à l’échanson des Dieux. »

« Ce que nous appelons ennui, n’est pas plus connu ici qu’il l’est dans le reste de l’Afrique, dans l’Asie, & chez les Indigénes de l’Amérique. Ce mal européen me paroît avoir en grande partie sa source dans cette succession de leçons, qui remplissent toutes les heures de notre enfance, & nous donnent de l’occupation, une habitude qui finit par devenir un vrai besoin. Mais l’homme de l’Orient ne ressent pas cette nécessité : Les ressorts de son esprit n’ont pas reçu cette tension habituelle, qui les fait ensuite réagir sur eux-mêmes : Le défaut d’occupation suspend simplement leurs fonctions, comme le sommeil suspend celles de l’ame; & si l’air que cet homme respire, est rafraîchi par une brise de mer ; s’il est parfumé par les fleurs d’un parterre ; si le verd repose sa vue, il est agréablement averti de son existence, & il ne lui en faut pas d’avantage. Cependant Helvétius a regardé l’ennui comme un des principaux mobiles des actions des hommes ; mais s’il étoit vrai, que l’ennui ne fut point connu dans trois des quatre parties du monde, il s’en suvroit nécessairement qu’Helvétius avoit trop généralisé son système. Les Philosophes de l’antiquité voyageoient beaucoup, & je ne puis pas m’empêcher de croire, qu’ils fesoient bien; Ne semble-t-il pas, par exemple, que les Philosophes françois se sont montrés bien françois lorsqu’ils ont assigné l’amour propre, comme cause unique & universelle de tout ce qui se fait dans le monde, sans se douter seulement que ce sentiment n’étoit pas partout aussi exalté que chez eux. »

« Je remarquai sur le chemin des tas de pierre, qui sont l’ouvrage des dévots Musulmans: ils indiquent, que de l’endroit où ils sont l’on apperçoit le tombeau de quelque Saint, & chacun qui dit une prière, ajoute une pierre au tas. »

« Un peu plus loin nous vîmes une chapelle en chaume, & une caverne dont un homme paroissoît garder l’entrée: Cet homme nous dit en effet, que la caverne étoit l’ouvrage du Saint, & qu’il n’étoit point permis d’y entrer; Mais le naturaliste & un autre Suédois ayant persisté dans le dessein d’en voir l’intérieur, il ne s’y opposa point, & dit en riant, que dans leur religion il étoit permis aux fous de faire tout ce qu’ils vouloient. »

« Les Arabes sont peut-être le peuple du monde qui a le plus d’amour pour l’égalité, le plus de haîne pour le despotisme: Celui-ci n’a jamais existé chez les Arabes Nomades; Il ne s’est introduit chez les Arabes des villes qu’à la faveur de la Théocratie, & il étoit alors tempéré par la loi. »

« Je ne veux point quitter Rabat sans parler de Lelé toto. Or donc Lelé-toto est une Sainte âgée d’environ dix sept ans, bien faite, assés jolie, de plus folle & imbécille, & elle possède ces deux dernières qualités dans la juste mesure qui procure ici la béatification: Elle habite les bords du fleuve, & les plus dévots a son culte sont une troupe de jeunes garçons entre douze & quatorze ans, qui je la quitent guère: Ils sont très soigneux à la servir, & sur-tout à la déshabiller lorsqu’elle se met nue pour le bain. Lelé-toto est parfaitement instruite, dit beaucoup de choses libres, & les appelle par leur nom: Et les bons Musulmans qui voyent & entendent ces indécences, ne manquent jamais l’occasion d’en faire une oraison à la plus grande gloire de Dieu. »

« Le vrai courage est peut-être la pierre philosophale des perfections de l’ame. Et par vrai courage j’entends celui qui ne nous abondonneroit ni dans les douleurs aigues des opérations chirurgicales, ni dans les langueurs d’une maladie chronique, ni dans les revers de la fortune, ni dans les peines cuisantes de l’ame.
Or, je dois dire que ces mêmes Maures, doués d’un si petit nombre de vertus morales, ont cependant une partie de ce courage dont je viens de parler. S’ils sont malades ils attendent sans se plaindre la mort ou la guérison. S’ils sont ruinés ils conservent la même contenance sous leur vêtement grossier qu’ils avoient dans leur haik du Tafilet. Pendant le bombardement point de hâte, point de mouvemens précipités, personne ne cherche, personne n’évite le danger. (…) L’on me dira peut-être que c’est apathie, mais cela ne peut être, car les Maures sont vifs dans leurs passions, dans leur parler & dans leurs mouvemens. C’est donc la croyance à la prédestination ? Non plus, car pour peu que l’on aye fréquenté les Musulmans, l’on sait qu’ils ont toujours cette profession de foy à la bouche, mais qu’ils ne s’en remettent à la Providence pour aucune des actions de leur vie. Ce sont donc les vertus stoïques ? Encore moins, car les Maures ont très peu de vertus: Mais si je dois en dire mon sentiment, c’est que leur éducation & leur vie est simple; & je crois que cette soumission à la nécessité, est très commune dans l’état de simplicité, tandis qu’au contraire elle est si rare dans l’état de prétention, que Jean-Jacques à cru devoir bâtir une éducation tout exprès pour y accoutumer son élève. Mais c’est que dans l’état de prétention, chacun est toujours occupé du moi, se croit l’objet de l’attention universelle, s’imagine que ce moi à une destinée unique, que ce sont des choses qui n’arrivent qu’à moi, & ce moi l’objet de tant de soins et d’attentions, devient nécessairement douillet & ne peut plus supporter les véritables malheurs qui peuvent lui arriver. »

« Parlez a chaque homme avide de biens ou de gloire. Il compte se reposer lorsqu’il aura exécuté tel ou tel projet. Parlez à l’ami des sciences, et vous verrez qu’il ne désire que la continuation de ces loisirs studieux, il en sera de même de l’agriculteur, ce qui paroît indiquer la jouissance d’un bonheur plus réel. Mais chacun à un bonheur différent de celui des autres; le bonheur de l’ambition consiste à n’être jamais content, et comme disoit le Dervisch Saadi, les yeux de l’ambition ne peuvent se fermer qu’avec de la terre.
Ce Dervisch Saadi a toujours été le philosophe selon mon cœur.  »

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Ma deuxième peinture fluide, toujours sur papier de canne 24 x 32 cm. Cette fois je me suis inspirée à la fois de l’acrylic pouring (cf note précédente) et du pointillisme australien. Un détail :

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Alchimie de la peinture fluide (actualisée)

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Acrylique sur papier en fibre de canne à sucre, 24 x 32 cm

Acrylique sur papier en fibre de canne à sucre, 24 x 32 cm

Je lui ai trouvé un cadre et j’ai rephotographié des détails de façon plus lisible.

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J’ai fait cette peinture en m’inspirant de la technique de la peinture fluide, ou acrylic pouring – c’est mon premier essai. Cette technique est captivante à observer dans son déroulement : en faisant couler la peinture, on assiste au mélange des couleurs puis à la formation de « cellules » (en ajoutant du silicone au mélange acrylique-eau-médium), mélange qui obéit aux lois de la nature et finalement recrée des mondes, raison du caractère captivant de l’opération. De nombreuses vidéos sur Youtube donnent une idée des possibilités de la technique.

Pour ma part je me suis seulement inspirée de cette technique, premièrement parce que j’ai utilisé les moyens du bord : support papier au lieu de toile ou bois, pas de silicone, un médium ordinaire, des tubes d’acrylique souvent sèche (et j’ai utilisé les grumeaux ainsi engendrés), deuxièmement parce que j’ai aussi travaillé la peinture autrement, au couteau notamment. Je suis en train d’en faire une autre, pour laquelle j’ajoute encore une autre technique, je la montrerai quand elle sera terminée.

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Un joli sein, quelques remarques sur l’hôpital et des dessins

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Opérée vendredi, j’ai découvert ce dimanche matin, quand l’infirmière a retiré le bandage, mon nouveau sein, tout joli, rond, souple, plein, légèrement pesant, exactement comme l’autre, le naturel. Après avoir gardé un expandeur (prothèse provisoire, sans souplesse, destinée à détendre la peau après mastectomie pour la préparer à recevoir la prothèse définitive) pendant près d’un an, me voici pourvue par le travail impeccable du chirurgien d’un nouveau sein, presque plus joli que l’ancien et très bien accordé à l’autre (alors que l’ancien, le naturel, était légèrement plus petit). La cicatrice, qui était devenue quasi invisible, le redeviendra, et il ne restera plus qu’à tatouer un téton, technique très bien développée aujourd’hui.

Ces deux ou trois derniers mois je m’étais appliquée à perdre les cinq kilos pris ces dernières années afin de retrouver mon poids de forme, que je garderai désormais, et de ne pas obliger le chirurgien à me faire un sein plus gros. Me voici parfaitement contente de mon corps retrouvé.

À la Pitié-Salpêtrière, malgré la gentillesse des soignants, j’ai pu constater un peu les difficultés de l’hôpital. Les Urgences y sont toujours en grève. D’autre part, à la sortie du bloc opératoire, je suis restée trois heures dans une salle de réveil surchargée de patients, dont certains poussent des cris de douleur, s’étouffent etc. Normalement j’aurais dû être remontée dans ma chambre au bout d’une heure, c’est un infirmier qui en passant a regardé ma fiche a eu « pitié » et « honte », et a fait le travail qui n’était pas fait, faute de brancardiers. Dans l’ascenseur qui montait aux chambres, se trouvait avec nous un anesthésiste qui remontait un patient, lui aussi par pitié pour lui, toujours faute de brancardiers. Une amie dont la mère est infirmière dans un autre hôpital me dit que parfois les patients sont laissés quasiment une journée entière dans la salle de réveil, bloqués sur leur brancard sans pouvoir bouger.

À la Salpêtrière les chambres ne sont pas climatisées, avec la canicule qui s’annonce cela va être très éprouvant – j’y étais l’année dernière pendant la canicule, c’est rude pour les soignants comme pour les patients. Hier soir entre onze heures et plus d’une heure du matin, un groupe d’hommes discutait et riait très bruyamment juste sous les fenêtres de l’hôpital, impossible de dormir. Personne n’est intervenu pour leur demander un peu plus de discrétion, et de ma chambre je ne pouvais pas le faire, la fenêtre type vasistas ne pouvant que s’entrouvrir par le haut. Dans mon souvenir, quand on entrait dans un hôpital il y avait des panneaux « Hôpital – Silence » pour demander le respect des patients, il semble que cela ne soit plus de mise. Pas de discipline à l’école, pas de discipline une fois dans la vie adulte ? Si les pouvoirs publics abandonnent l’enseignement et la santé, que restera-t-il de la société ?

Samedi, le lendemain de l’opération, quand j’ai retrouvé un peu mes forces, j’ai passé une bonne journée à lire, écrire quelques lignes dans mon cahier, dessiner dans mon carnet et aller faire un tour dans le jardin de l’hôpital. Voici mes images.

 

Le jour se lève sur l'hôpital et sa chapelle

Le jour se lève sur l’hôpital et sa chapelle

pitie salpetriere 2-minAu fond du jardin, je vois ce champignon qui a poussé la terre pour sortir, et d’autres sur des arbrespitie salpetriere 3-min

pitie salpetriere 4-minSix feutres, six crayons de couleur, un stylo et un crayon à papier, je dessine dans mon carnet une figure d’homme, un ange et un arbre à yeux

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Dada dodo dada

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Bon temps dada à vous en compagnie de ce doc Viva Dada, de ces galets et coquille dada dodo et de ces haïkus en série de trois comme d’hab mais dada.

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galets peints 6-mingalets peints 5-minRecto et verso, longueur 4,5 cm

galets peints 7-mingalets peints 8-minRecto et verso, longueur 6,5 cm

coquille peinte 1-mincoquille peinte 2-minRecto et verso, longueur 2 cm
Coquille et galets peints hier

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dada dodo da

da dodo dada dodo

dada dodo da

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da dodo dada

dodo dada dodo da

da dodo dada

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dada dodo da

da dédé didon doid’ho !

do ré mi fa da

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Le doc est en italien, pas moyen de le voir autrement en ligne, mais après tout dada ça se comprend dans toutes les langues.

Et pour plus de dada, c’est .

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Nouveaux galets et silex peints. Apporter sa pierre

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Le silex (à gauche de l'image en haut et en bas) sur ses deux faces, et les galets, en haut sur leur face peinte récemment, en bas sur la face peinte il y a quelque temps (ce furent mes tout premiers galets peints)

Le silex (à gauche de l’image en haut et en bas) sur ses deux faces, et les galets, en haut sur leur face peinte récemment, en bas sur la face peinte il y a quelque temps (ce furent mes tout premiers galets peints)

©Alina Reyes

©Alina Reyes

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Marchant dans les rues où s’était déployé un vide-grenier dans mon quartier, je vois soudain sur une table quatre pierres. Enfin quelque chose d’intéressant. Je m’arrête aussitôt, je les prends dans mes mains. Ce ne sont pas des pierres extraordinaires, mais ce sont des pierres. Le vendeur s’approche et me dit : « j’ai tout juste commencé à les déballer, j’en ai d’autres ». Et il sort de son sac, une à une, trois dizaines de pierres fines brutes enveloppées dans du papier journal, les dispose sur son étal. Je me saisis de chacune à mesure, l’admire sous toutes les coutures qu’elle n’a pas, lui demande le prix. Faites votre choix, me répond-il, on verra (finalement ce ne fut pas cher, trente euros pour les cinq que j’ai choisies). J’ai pris une rhodonite, une bornite, une améthyste dans sa gangue, une aigue-marine dans sa gangue, et un quartz ocre pour sa forme de montagne ou de construction fantastique – comme les autres, toutes choisies aussi en fonction de leur forme, afin qu’elles puissent composer sur ma table, avec mes plantes, un paysage ou une cité imaginaires. Côtoyant ma pierre de lave embaumant les épices sur lesquelles elle est posée, quelques coquillages, des cailloux naturellement colorés et mes galets et silex, bruts ou peints. Reprenant ensuite ma lecture du merveilleux La ville de sable de Marcel Brion, je suis arrivée, comme par hasard aussi, à un chapitre entièrement consacré aux pierres fines brutes qui fascinent le narrateur, appelé à trouver celle de son destin ou de son être.

Je n’ai plus (mais il réapparaîtra un jour) mon tout premier texte publié, une courte nouvelle intitulée « Cailloux » paru vers 1984 dans la revue Les cahiers du Schibboleth sous un autre nom d’auteur. Voici l’une des illustrations qu’en avait faites pendant ses études la graphiste Camille Jaubert (qui elle non plus ne dispose plus du texte, à l’époque distribué à ses élèves par leur professeure).

 

©Camille Jaubert

©Camille Jaubert

Chaque note ici comme un caillou sur le chemin des lecteurs et lectrices, chaque livre écrit comme une pierre, une étoile ajoutée à la construction de la maison où chaque humain est appelé à vivre, en toute joie, toute grâce, toute beauté.

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La création vue par Marcel Brion, et nouveaux galets peints

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« On peut tenir tout l’univers dans sa main sous la forme d’une pierre scintillante »
Marcel Brion, La ville de sable

brionMarcel Brion écrit dans L’Art fantastique (p.51) :

« Victor Hugo dessinait, dans un élan comparable à l’automatisme des Surréalistes, « à des heures de rêverie presque inconsciente, avec ce qui restait d’encre dans ma plume », confessait-il. Plus romantique dans son œuvre peinte que dans ses poèmes, ses romans ou son théâtre, Hugo dessinait avec ce que ses doigts rencontraient, au hasard du moment : tout matériau, tout médium était bon pour transmettre la vision. Des plumes ébréchées qui font éclabousser l’encre, des bouts de cigare, le doigt qui écrase la pâte noire de l’encre de Chine, favorisent les hasards de la création, secondant l’apparition de l’insolite. (…) le dessin lui était nécessaire parce qu’il allait plus loin que la poésie, parce qu’il exprimait l’indicible devant lequel les mots avouent leur impuissance. Les dessins et les lavis d’Hugo ne sont pas des illustrations de ses poèmes, mais d’autres poèmes, qui ne pouvaient pas être écrits, qui devaient être peints. »

Et (p.102) :

« L’Ange du Bizarre dont parle Edgar Poe, est un des visages les plus significatifs et les plus révélateurs de l’âme et du comportement d’une époque donnée. Les artistes sont des appareils enregistreurs des courants souterrains qui remuent la sensibilité et l’intelligence du monde, d’une extrême sensibilité, et inaptes souvent à raconter avec les mots de tous les jours, leurs perceptions mystérieuses. La peinture est leur langage symbolique, les formes sont les hiéroglyphes de cette écriture dont ils sont les instruments ; leur faculté de voyance et d’émerveillement baigne dans un mystère dont ils laissent fuser les fulgurances (…) Ils révèlent. »

Finalement j’ai décidé de peindre, de façon différente, le verso des premiers galets dont j’avais peint une seule face. Les voici (ils mesurent entre 3,5 et 6,5 cm), sur leur face peinte cette nuit, suivie du rappel de leur première face :

 

galets peints 3-min

galets peints 4-minAlina Reyes

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Nouveaux galets et silex peints. Penser autrement

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Nous pensons avec des mots parce que nous utilisons les mots toute la journée, que ce soit pour parler, pour lire ou pour écrire. Mais si nous faisons autre chose tout aussi intensément et longuement, nous pensons avec cette autre chose. Quand je vivais à la montagne, je pensais avec la nature. Cette nuit, après une journée passée à peindre, commençant à penser (à l’islam en l’occurrence) avec des mots avant de m’endormir, j’ai vu la peinture venir se mêler aux mots pour renforcer singulièrement ma pensée. Il ne s’agissait pas d’images peintes qui se seraient mêlées au discours intérieur, mais de gestes picturaux ressentis. Il est difficile de traduire en mots la façon dont la nature ou la peinture produit de la pensée en nous, aussi bien que les mots. Mais je peux du moins dire que je constate que le fait de contempler la nature, d’y vivre, de communiquer avec elle, comme le fait de peindre, produit de la pensée. Au commencement, ce n’est pas « je pense donc je peins (ou je contemple ) », mais « je peins (ou je contemple) donc je pense ». Puis la pensée née du geste, née très concrètement dans l’esprit, aussi concrètement qu’un nouveau-né apparaît soudain dans le monde, à son tour crée un autre geste, chargé de traduire la pensée nouveau-née. Des mythes, des rites, des cultes, des œuvres d’art naissent de cette pensée première. Alchimie des sens.

Après la cartographie mentale, l’histoire et l’amour, le quatrième silex (en fait une concrétion calcaire de 13 cm de long, pleine d’aspérités et laissant seulement quelques points de silex apparent) de ma série « Condition humaine » s’intitule « la pierre philosophale ». La voici, sous ses différentes faces.

 

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Et voici mes derniers galets, de petite taille et peints autrement que les premiers, sur leurs deux faces :

 

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L’ensemble depuis le début, sur ses différentes faces :

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galets et silex peints 2-minAlina Reyes

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Tous les galets : ici

Tous les silex : ici

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La condition humaine, 3 (silex peint)

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Décidément la mode est au négationnisme. Honte à ceux qui ont commémoré le Débarquement en ignorant les Russes, sans lesquels nous ne parlerions plus français. Start-up nation, nouveau nom de la collaboration. Ô têtes de cons, inutile d’aller vous chercher chez vous : 25 millions de Russes morts à la guerre contre le nazisme vous feront de l’autre côté l’accueil que vous aurez mérité.

Pour se nettoyer, encore, du spectacle de la misère, voici, après la topographie et l’histoire, un silex (11 cm de longueur) qui parle d’amour.

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Comme pour les précédents, j’ai peint le silex enchâssé dans la craie, cette fois en prenant garde à ne pas me couper à l’arête du nez, très tranchante

silex peint 12-min

une face, l’autre…

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et comme il tient debout, le voici vu du dessus…

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et vu de face :

silex peint 15-minAlina Reyes

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La condition humaine, 2 (silex peint, Michel Serres, Jean Potocki)

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On annonce la mort de Michel Serres, un auteur dont je trouvais la production médiocre, mais peut-être devrais-je lire ses œuvres d’avant sa médiatisation pour y trouver mieux. La médiatisation pourrit les talents et les gens, à moins qu’elle ne soit recherchée et obtenue par les gens qui manquent de talent, ou de courage pour faire fructifier leur talent sérieusement. La médiatisation est utilisée comme substitut à la grâce mais elle en est le contraire, donnant une apparence de charisme tout en achevant de tuer tout charisme réel, profond.

Mon premier silex peint de cette série constituait une méditation sur la géographie mentale de l’humain, une cartographie multidimensionnelle de ses projections. Ce deuxième silex (de 10 cm de longueur) constitue une méditation sur l’histoire, sur le temps. Sur la pierre posée sur sa face plate, comportant très peu de silex apparent, j’ai utilisé les deux touches proches de silex dans la craie pour évoquer les gros yeux de ce que j’ai vu comme représentant un sphinx, ou une « bête de sable » et d’océan aussi, avec quelque chose du mollusque et du coquillage.

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Par des lignes de peinture noire, j’ai donné un tour hélicoïdal à la bête, et j’ai également dessiné une spirale dans le cratère ouvert sur son flanc, y voyant la fuite du sable en vortex dans son corps, unissant ainsi l’idée de l’immobilité du temps et celle de sa fuite, toutes deux également contenues dans la souveraineté du sphinx.

 

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Puis, sur la face plate de la pierre, tout aussi crayeuse, j’ai peint un visage de pharaon, de profil, avec une spirale dans le creux de l’oreille, et portant en coiffe les yeux du sphinx. Deux petits bouts de pierre nue, l’une sur le front du pharaon, l’autre en haut de son oreille, servent de témoins de l’aspect originel de la chose.

 

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« Me voici arrivé à une époque de ma vie remarquable par le nouvel emploi que je commençai à faire de mes idées en les dirigeant vers le même but. Vous observerez dans la vie de chaque savant qu’il vient un instant, où, frappé de quelque principe, il en étend les conséquences et les applications et donne, comme l’on dit, dans un système. Alors, il redouble de courage et de force. Il revient sur ce qu’il sait et achève d’acquérir ce qui lui manquait. Il considère chaque notion sous toutes ses faces, les réunit, les classe. S’il ne réussit pas à établir son système, ou même à se convaincre de sa réalité, du moins il l’abandonne plus savant qu’il n’était avant de l’avoir conçu, et en recueille quelques vérités qui n’avaient pas été aperçues auparavant. »

Jean Potocki, Manuscrit trouvé à Saragosse

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La condition humaine, 1 (silex peints)

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J’ai décidé d’en faire une série intitulée La condition humaine. Quand O m’a rapporté du Nord ces silex dans leur craie, j’ai aussitôt pensé à nos ancêtres préhistoriques, et mesuré le degré de technicité qu’il leur a fallu développer pour dégager de là des bifaces, et parfois magnifiquement travaillés, un peu comme Michel Ange disait avoir vu un ange dans le marbre, et ciselé jusqu’à l’en libérer.

Voici le premier de la série. Dans sa plus grande longueur, il mesure 9 centimètres. Il compte de multiples faces et reliefs, et je les ai peints de différents motifs, toujours en utilisant les accidents de la pierre. J’ai commencé par la vache et l’oie au-dessus d’une barrière de signes :

 

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Puis j’ai ajouté, sur la facette qui part au niveau de la tête du bovin, une tête de monstre dinosauresque, en peignant seulement un œil, une gueule et des dents sur le silex brut, détouré en noir :

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Ensuite j’ai fait le félin, ou canidé, qui peut se regarder de face ou sur ses deux profils :silex peint 2-min

À l’arrière de la fresque animale, j’ai peint une tête d’hominine,

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et sur son crâne des lignes, des points, des signes évoquant des écritures et des opérations :

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La plus petite face est laissée à l’état naturel, comme témoin, avec juste mes initiales en signature (juste au-dessus, ne dirait-on pas une écriture orientale inscrite naturellement dans la roche ?) :

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Galets peints, encore : figures et symboles

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Je continue à peindre les galets que me rapporte O.

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Ceux-ci sont petits. Pour ces trois figures, j’ai repris en fond la couleur originelle du galet, en l’exhaussant.

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J’ai aussi repeint deux petits galets que j’avais décorés aux feutres il y a quelques mois et qui étaient bien pâles, par rapport aux galets peints. Je les ai d’abord enduits de Gesso, afin de pouvoir ensuite les repeindre.galets peints 15-min

Pour ce dernier, dédié à O, j’ai repris le symbole de l’Homme gravé dans une bague berbère qu’il m’avait rapportée de l’un de ses voyages (bague que je porte tous les jours), et je l’ai fait vert car son prénom est le nom d’un arbre et car son arbre préféré est le pin à crochets, qui pousse en altitude.

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O m’a de nouveau rapporté des pierres. Pas des galets des plages de Normandie cette fois, mais des silex dans leur craie trouvés dans un champ dans la Somme. J’ai juste commencé à en peindre un, les voici au naturel avant de revenir avec le résultat des trois transformés :

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