Jeremie Jung au royaume de Setomaa

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« Sur place, on m’invite à boire et manger avec des ancêtres qui ne sont pas les miens. On me présente Peko, un roi reposant pour l’éternité dans un monastère russe. Je croise sous la même tente un ancien vice-roi Seto, arborant son épée de bois, et Taavi Rõivas, le premier ministre estonien. Et voilà qu’aujourd’hui, sur cette frontière amère, Russie et Estonie s’échangent encore des « espions » ! Dans le Setomaa, je ne sais plus où situer le réel de l’imaginaire, ni distinguer le passé du présent. Qu’elles soient temporelle, territoriale, politique, spirituelle ou religieuse, ici omniprésentes, les frontières semblent se brouiller… Sans doute faut-il être Seto pour savoir les traverser. Ils n’ont de cesse de les transcender. Certaines en deviendraient même liantes. Ce sont à ces frontières et ces flous, à ces passages incessants d’une rive à l’autre du rêve et du réel  que mes photographies se sont attachées. Comme autant de « il était une fois…  » Jérémie Jung, article à lire en entier ICI sur cet étrange royaume. J’ai photographié ces images à l’école d’art des Gobelins, où elles sont en ce moment exposées.

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Faussaires ordinaires

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Dans le hall de la fac où nous pique-niquions, mes jeunes collègues professeures parlaient des divers manquements de la société à l’égalité hommes-femmes. L’une citait Le deuxième sexe, elles connaissaient leur sujet. Cela s’est gâté quand la lectrice de Simone de Beauvoir s’est mise à critiquer les hommes qui vous font remarquer qu’ils ont investi beaucoup d’argent pour vous dans un voyage alors que vous avez payé vous-même votre billet d’avion et partagé le prix de la chambre d’hôtel. Certes c’est lui qui a payé seul tous les restos, mais enfin, vous étiez là. Sous-entendu, votre présence se paie. Voulant me convaincre peut-être que j’avais mal sous-entendu, ou lui donner l’occasion de revenir sur ce qu’elle avait dit, j’ai raconté combien j’avais été choquée de découvrir que certaines de mes élèves, au cours d’un travail d’écriture sur les rapports amoureux, avaient mentionné qu’une femme devait se préoccuper de choisir, entre plusieurs prétendants, celui qui était le plus à même de lui offrir une vie confortable. J’ai ajouté que j’avais plus tard demandé à l’ensemble de la classe si une telle préoccupation était toujours d’actualité, et que la plupart des élèves s’étaient alors exclamés que non, que les femmes étaient aujourd’hui émancipées. Mais telle ne fut pas la réaction de mes jeunes collègues, hélas. D’abord il y eut un silence gêné, puis l’une dit que lorsqu’on n’avait qu’un salaire de prof débutante, par exemple, il fallait bien avoir cette préoccupation d’un homme qui puisse assurer un meilleur train de vie. J’étais tellement sidérée que j’ai seulement dit : mais on peut faire avec ce qu’on a, tout simplement ! J’ai pensé à ajouter : et nos collègues hommes, avec le même salaire, se préoccupent-ils de trouver une femme qui puisse leur payer des extras ? Mais elles avaient bien vite changé de conversation, pour ne surtout pas voir leur prostitution de jeunes bourgeoises bien élevées.

Vraiment, ça m’a rendue triste. Et ce ne sont pas les cours à l’Espé qui pouvaient me consoler. J’ai l’impression que ma façon de voir les choses, la pédagogie, vient d’une autre planète, et qu’il est impossible de la faire comprendre. Donc je me tais. Parfois je dis quand même quelque chose, quand j’entends des choses décidément trop fausses, trop nuisibles. Quand on nous a présenté comme admirable une séance où la prof faisait faire à ses élèves une transposition, à l’aide d’un tableau d’équivalences, d’un texte en cinéma. Non comme le ferait un vrai réalisateur, avec le génie propre du cinéma, mais à la lettre, comme si un texte n’était que du cinéma écrit – c’est d’ailleurs bien presque uniquement ce que l’édition nous vend maintenant. Quand on nous a montré le sujet de français du brevet 2017, à partir d’un extrait de Giono : « Pensez-vous comme Jean Giono que la ville soit un lieu hostile ? », alors que le texte ne présentait pas du tout la ville comme un lieu hostile. Je l’ai fait remarquer, ce n’est pas l’adjectif qui convient. Les autres et la formatrice en ont convenu, mais personne ne l’avait remarqué, à commencer parmi l’armée de professionnels qui prépare les sujets. Ainsi donc on a demandé à des élèves – à tous les jeunes Français de quinze ans – de justifier une affirmation fausse. J’ai fait remarquer aussi l’ambiguïté de l’intitulé du sujet du bac : « Le personnage de roman se construit-il exclusivement par son rapport à la réalité ? », pouvant induire chez les élèves une confusion que nous devons leur apprendre à ne pas faire entre personnage de roman et personne réelle. Un personnage ne se construit pas lui-même, c’est l’auteur qui le construit ; et il n’a pas de rapport à la réalité, seul l’auteur du personnage en a un. Nous sommes des spécialistes de la littérature, comment pouvons-nous laisser passer de telles aberrations ou de telles approximations ?

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Discrimination parmi les enseignant.e.s dans l’Éducation Nationale ?

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Je suis assez sidérée de la violente discrimination dont je fais l’objet de la part de mes deux tutrices, celle du lycée (qui a finalement démissionné) et celle de l’Espé, l’organisme de formation des nouveaux profs. La première m’avait demandé ce que je venais faire dans l’Éducation nationale, la deuxième m’écrit qu’elle se demande ce que je viens faire dans l’enseignement. Comme si je n’étais pas en train d’enseigner, de travailler d’arrache-pied pour essayer de transmettre au mieux ma discipline (cela dit alors que je viens encore de passer ma matinée à corriger des copies, et que ce n’est pas fini ; puis que je vais me remettre jusqu’à dimanche à la préparation de mes cours). Ces personnes semblent avoir le sentiment que l’Éducation nationale leur appartient, et elles me traitent en intruse parce que j’ai un regard critique et une autre expérience que la leur.

Outre ce réflexe d’exclusion, leur explication sur leur questionnement à mon égard est tristement révélateur de ce qu’elles pensent sans le savoir de leur métier. La première m’a dit ne pas comprendre pourquoi j’étais venue m’enfermer dans l’Éducation nationale. La deuxième a comparé ma démarche à celle d’Annie Ernaux qui s’était placée dans un centre commercial pour en tirer un livre. Une prison, un centre commercial. C’est donc ainsi que les profs considèrent leur cadre de travail ? Cela coïncide assez bien avec la mise en œuvre que j’ai constaté d’une fermeture de l’intelligence, et aussi de la réponse que m’avait fièrement faite la tutrice de l’Espé à ma question sur cette fermeture : « nous formons les gens dont le monde a besoin ».

Les élèves – et les professeurs – méritent mieux. Ce n’est pas au monde de commander la formation des humains dont il a besoin, c’est à la formation de rendre les humains aptes à faire et refaire librement le monde.

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L’enseignement en péril

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ma thèse en l'état actuel, imprimée du jour, avec en arrière-plan les éléments de travail qui la nourrissent

ma thèse en l’état actuel, imprimée du jour, avec en arrière-plan les éléments de travail qui la nourrissent

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Je lis un article extrêmement intéressant sur l’enseignement de l’Histoire tel qu’il est analysé dans le livre de deux professeures, Joëlle Fontaine et Gisèle Jamet, et je constate qu’elles décrivent des aberrations comparables à celles que je vois dans l’enseignement de la littérature (suivre mon mot clé prof de lettres). Dans les deux disciplines, c’est le sens qui est attaqué. Exactement comme dans la com’, tout est dans la forme. De même que la lecture globale ou semi-globale, qui réduit l’écrit à des formes arbitraires, produit des effets de dyslexie, cette pédagogie réduit l’Histoire et la littérature à des expositions de formes dépourvues de sens et produit des dyslexies de l’intelligence. Toute la pédagogie consiste à distraire les esprits par des projections de formes au fond de la caverne, comme dans l’allégorie de Platon. Ce qui génère une infinité de bavardages sur du néant qu’on fait passer pour de l’étant. Il s’agit d’occuper le temps de cerveau scolaire des moins de dix-huit ans (et plus, la même pédagogie ambitionnant de s’installer à l’université) et de neutraliser ainsi ces cerveaux de futurs adultes. Un formatage orwellien, en effet. L’article est à lire ICI.

Il y a aussi de l’Histoire dans ma thèse de Littérature, car l’une et l’autre sont indissociables.

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Figures au fil des rues

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Dans les rues, toutes sortes de figures sur les murs et ailleurs vous font signe. Voici celles que j’ai vues aujourd’hui en chemin, dont une belle fresque nouvelle signée Solus au Centre culturel irlandais, et pour finir mes photos d’identité « conformes », sans lunettes et oreilles dégagées, pour renouvellement de mon passeport.

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ghost

edouard vaillant

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photo d'identitéaujourd’hui à Paris 5e, photos Alina Reyes

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Voyage au centre du ciel

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Sans me vanter il fait frais, et je me réchauffe en écrivant ma thèse, que je trouve magnifique. C’est la littérature qui est magnifique. Je lui rends hommage en la pénétrant, et c’est aussi la révéler, à l’heure où l’industrie culturelle et éditoriale aveugle les lecteurs en posant ses déjections sur les étals. La littérature falsifiée n’a aucune profondeur, elle est plate comme un écran de mauvais cinéma et fait écran à la vérité. La littérature est au fond du puits, pourrait-on dire en paraphrasant Démocrite. C’est au fond que se trouve l’eau pure, et que je vais la puiser, dans ce puits plein de suie qui descend jusqu’au ciel.

 

La dessinatrice

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Elle était en train de dessiner un arbre au crayon dans le jardin alpin du jardin des Plantes. Les deux fillettes dessinaient et peignaient sur des feuilles par terre. Un homme en passant s’est arrêté pour observer le feuillage de ce sequoia (metasequoia glyptostobroides, arbre découvert récemment, en 1941 – celui-ci est né en 1948, venu d’Amérique ; il reste probablement encore des arbres à découvrir). Aujourd’hui à Paris, photo Alina Reyes

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Poe, Magritte, et les lettres en leur tracé

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Un extrait de ma thèse, en majeure partie écrit ce matin à partir de cinq heures :

Ce que Magritte paraît avoir compris, en lisant Poe, de la démultiplication de l’être par la représentation, la création de personnages, c’est que celles-ci mettent en évidence une inter-diction de la reproduction de la réalité par l’art, par la diction placée à la fois comme miroir et comme mur ou rideau (the white curtain évoqué dans les dernières lignes du roman de Poe) entre la réalité et l’œuvre. L’art, la littérature, ne sont pas des reproductions de l’être mais des mécanismes à réveiller la conscience de l’être. Mécanismes comparables à l’allégorie de la Caverne de Platon, faite pour réveiller la conscience des hommes face au mur de représentations humaines qui ne sont pas plus des êtres humains que la pipe ou la pomme peintes par Magritte ne sont une pipe ou une pomme.

Poe « écrit sur les inter-états (interstates) », dit Paul Auster. Et jouant sur le mot interstate qui signifie aussi autoroute : « c’est juste une narration roulante (just a rolling narrative) », ajoute-il, la plupart du temps débarrassée des dialogues et des descriptions de ce qu’on appelle le réalisme contemporain.1 La narration de Poe roule telle une logique implacable d’un état de l’être à l’autre, même quand cette logique se dissimule telle sa « lettre volée » dans une énigme que le texte ne semble pas résoudre mais au contraire opacifier, brouiller voire disperser ainsi que dans The Narrative of Arthur Gordon Pym of Nantucket, où le récit est entrecoupé de passages documentaires longs comme des traversées encombrées d’interminables banlieues de la littérature et parcourt de nuit des énigmes violemment éclairées par les phares du véhicule, d’autant plus incompréhensibles que le reste du paysage reste plongé dans la nuit noire ou dans un épais brouillard, tel celui qui fait rideau (curtain) à la fin du roman.

Nous émettons ici l’hypothèse que cette association de discours et de registres, documentaire-explicatif et narratif-fantastique, aussi incongrue d’un point de vue structurel et stylistique que celle d’un parapluie et d’une machine à coudre, loin d’être une maladresse de l’auteur, vise à opérer dans l’esprit du lecteur des passages audacieux d’un état à l’autre, générateurs d’une nouvelle appréhension du réel. Poe ne livre pas plus la solution de son roman que Magritte ne livre le visage du personnage de sa Reproduction interdite car la solution n’est pas la représentation ni ce qui est représenté, elle est dans l’énigme, dans l’œuvre elle-même comme voie, comme questionnement de l’être : le but et l’enseignement du voyage se trouve dans le fait-même de voyager, c’est-à-dire dans l’interrogation et le fait d’interroger.

La « face blanche et personnelle de Dieu » que Jack Kerouac raconte avoir vue au cours d’une tempête en mer, lui disant « Ti-Jean, ne te tourmente pas, si je vous prends aujourd’hui, toi et tous ces pauvres diables qui sont sur ce rafiot, c’est parce que rien n’est jamais arrivé sauf Moi, tout est Moi », ne rappelle-t-elle pas la « figure blanche » que le narrateur du roman de Poe voit se dresser devant lui au moment du naufrage imminent ? « Et nous atteindrons l’Afrique, dit peu après Kerouac, nous l’avons atteinte d’ailleurs, et si j’ai appris une leçon, ce fut une leçon en BLANC. »2

Leçon en blanc, non écrite noir sur blanc, leçon telle une page blanche dressée devant l’homme ou le lecteur qui la vit, leçon qui dépasse celle du « miroir promené le long du chemin », comme le disait du roman Stendhal3, leçon où le texte n’agit pas en miroir où se reconnaître mais en miroir où ne plus se voir, ou se découvrir perdu de vue – pour mieux se trouver ailleurs. Dans un ailleurs indicible ou proche de l’indicible, un ailleurs seulement suggéré par l’énigme semée, par le rejet du spectateur-lecteur derrière son propre dos, sur une scène originelle, telle « l’Afrique » de Kerouac, bien plus étrange, lointaine et pourtant familière que la scène primitive selon Freud.

René Magritte, "La Reproduction interdite"

René Magritte, « La Reproduction interdite »

« Si c’est un point qui réclame réflexion, dit Dupin dans La Lettre volée, nous aurons avantage à l’examiner dans le noir. »4 La réflexion se fait dans le noir. Il faut passer par le noir pour advenir à la lumière, à la contemplation de la lumière. Ainsi pourraient se résumer Les Aventures d’Arthur Gordon Pym, où les tribulations finales du narrateur dans une peuplade adoratrice du noir (tout est noir chez ces gens, objets, peau et même dents) aboutissent à cette apothéose apocalyptique du naufrage-vision de la grande figure blanche. Mais reflection, mot signifiant en anglais à la fois reflet et réflexion, rime avec mystification dans la nouvelle éponyme de Poe, où un mystificateur se propose de réparer un affront en lançant une carafe non à la face de celui dont il s’estime insulté, mais dans son reflet, en lui demandant de prendre « the reflection of your person in yonder mirror »5 pour lui-même. Il s’avère à la fin du texte qu’il ne s’agit encore là que de l’image annonciatrice d’une manipulation bien plus subtile, une manipulation verbale, avec des mots écrits, une manipulation intellectuelle, réfléchie, par laquelle celui au reflet duquel il lance en effet une bouteille, brisant le miroir et son image avec, sera plus complètement berné et ridiculisé.

La réflexion, qu’elle soit reflet physique ou psychique, image ou image mentale, révélation du visage ou pensée, est associée à la lettre, et de façon très ambivalente. Les miroirs terrifient les indigènes de Tsalal. Les méandres souterrains (explorés par le narrateur et son compagnon retournés à la condition primitive, faisant du feu en frottant deux morceaux de bois et vivant de cueillette et de chasse), ce que Baudelaire titre (chapitre XXIII) « le labyrinthe », les galeries de l’abîme (the chasm)6 de l’île où vivent ces gens aussi noirs qu’un alphabet sur pattes sur une page ou dans les caractères d’une imprimerie, ont des formes, des tracés (outlines of the chasm)7 rappelant ceux de lettres, notamment hébraïques. Et leur cri de terreur, à la toute fin repris par les gigantesques oiseaux blancs apparus dans le ciel, Tekeki-li, a lui aussi une consonance sémitique. L’écriture actuelle habite secrètement dans les profondeurs, les cavernes des écritures originelles.

La Reproduction interdite de Magritte reflète l’œuvre de Poe, notamment dans l’interdiction où se trouvent le narrateur et son dernier compagnon de revenir là d’où ils viennent, l’interdiction d’un retour sur soi8 – et la trahit en même temps, en représentant ce personnage sans visage. Car Poe dépasse l’interdit, le transgresse, grâce à l’écrit. Grâce à la lettre, et malgré son caractère secrètement maléfique – grâce à son dépassement de la lettre, plutôt, mais il a fallu en passer par là – il accède à la figure (mot que Baudelaire traduit malheureusement par « l’homme » dans la dernière phrase du roman, avant la « Note » qui suit cette fin). Une figure bien plus grande que la sienne, mais une figure et non pas un dos. Il accède à la figure ultime, celle dont la vision est interdite, vision dont normalement on ne revient pas – raison pour laquelle elle est interdite. Avalé par l’abîme (a chasm) qui s’ouvre brusquement (threw itself open) pour les recevoir (to receive us), lui, son compagnon (son double, son reflet ?) et la lettre désormais morte (Nu-Nu, nom de l’indigène noir, l’habitant de Tsalal embarqué avec eux qui est aussi, redoublé, celui d’une lettre grecque, ce Nu, ou Noun en hébreu et en arabe, initiale des Nazaréens qui continue à désigner aujourd’hui les chrétiens d’Orient – cette lettre désormais morte (his spirit departed), rappelant le mot de saint Paul (écrit en grec) selon lequel « la lettre tue, l’esprit vivifie »9, c’est-à-dire : le salut est de lire non à la lettre mais dans l’esprit de la lettre), avalé par l’abîme comme Jonas par la baleine, Edgar Allan Poe, alias Arthur Gordon Pym, ne devrait pas pouvoir en revenir. Or il en revient (sans son compagnon au nom de disciple de Jésus, Peters), et raconte. Tout, sauf ce qui s’est passé entre l’abîme et le présent recouvré. La peuplade-alphabet, la lettre à-la-lettre a voulu le tuer. Qu’est-ce qui a pu le sauver, sinon cette figure « de la blancheur parfaite de la neige » (of the perfect whiteness of the snow) qui s’est dressée sur la chaîne de montagnes vaporeuse (the range of vapor), aussi vaporeuse que les montagnes rendues comme de la laine cardée prophétisées par le Coran pour le jour de l’abîme et de la résurrection10 (Coran connu de Poe), aussi embrumée que la montagne où Moïse partit à la rencontre de la face de Dieu11, cherchée par tous les prophètes ? Cela se passe dans le roman un 22 mars – date pascale – dans la région de nouveauté et d’étonnement, d’émerveillement (region of novelty and wonder) où ils sont entrés le premier du mois, selon le journal de bord.

1 Paul AUSTER en conversation avec Isaac GEWIRTZ à la New York Public Library le 16 janvier 2014

2 Jack KEROUAC, Le vagabond solitaire

3 STENDHAL, Le Rouge et le Noir, épigraphe du chapitre V

4 « If it is any point requiring reflection, (…) we shall examine it to better purpose in the dark ». Edgar POE, The Purloined Letter, in Complete Tales & Poems, Vintage Books Edition, New York, 1975, p.208

5 « Le reflet de votre personne dans ce miroir-là. » Edgar POE, Mystification, in Complete Tales & Poems, Vintage Books Edition, New York, 1975, p.357

6 Edgar POE, Narrative of Arthur Gordon Pym, in Complete Tales & Poems, Vintage Books Edition, New York, 1975, p.871

7 id.

8 Edgar POE, Narrative of Arthur Gordon Pym, in Complete Tales & Poems, Vintage Books Edition, New York, 1975, chapitre XXV, p.879

9 2 Corinthiens 3, 6

10 Coran, sourate 101, Al-Qari, « Le Fracas » (appellation métaphorique de la résurrection), versets 5 (pour les montagnes) et 9 (pour l’abîme)

11 Exode 24, 15

Relier. Pas seulement par la technologie. Par les avancées de l’esprit aussi

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Une conférence extrêmement intéressante. « Les Mardis de l’Espace des sciences avec Hervé Février, Responsable du développement des réseaux optiques chez Facebook. Comment l’évolution des technologies des télécommunications et de l’électronique numérique, depuis les années cinquante, a-t-elle conduit à la naissance d’Internet, et plus récemment des réseaux sociaux ? Cette conférence propose de découvrir l’infrastructure actuelle de ces réseaux sociaux, en se livrant à un exercice périlleux : tenter de percevoir le devenir de ces technologies. »

Après, se dire qu’il faut seulement ne pas renoncer à avancer autant dans les domaines de l’esprit que dans la technologie. D’autant que les mots sont en train de disparaître des réseaux sociaux.

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refletreflet dans le verre couvrant une peinture (détail) dans la chapelle Saint Louis de la Salpêtrière, devant laquelle je passais cet après-midi à Paris, photo Alina Reyes

Être de tout ce qui fait sens dans tout ce qui relie

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