Siddhasana (Hatha-Yoga-Pradîpikâ)

siddhasana

Siddhasana,«  Siddhasana, l’asana parfait ou asana des Siddha

35. Ayant appliqué la plante de l’un des pieds  contre la région périnéale, on doit placer fermement l’autre pied au-dessus de l’organe sexuel. Pressant solidement le menton contre la poitrine, on doit se tenir droit, restreindre ses sens, et regarder fixement l’espace entre les sourcils. Ceci est proclamé le siddhasana qui ouvre de force les vantaux de la libération.

 

(…)

38. De même qu’une alimentation mesurée est pour les Siddha le premier des yama, et la non-violence le premier des niyama, de même les Siddha considèrent le siddhasana comme le principal d’entre tous les asana.

42. Si seulement le siddhasana est maîtrisé et fermement établi, sans effort, de lui-même, apparaît le stade de suspension des fonctions de l’esprit (unmani kala), et les trois ligatures (banddha) s’effectuent sans difficulté, spontanément.

43. Il n’y a pas d’asana qui égale siddhasana. »

Hatha-Yoga-Pradîpikâ, trad. Tara Michaël

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Tous les matins, en terminant ma séance de yoga, la joie de siddhasana.

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Sur l’épidémie. Et haïkus de l’aurore

une aube vue du train, photo Alina Reyes

 

L’épidémie nous rend à notre précarité, d’autant plus que notre santé n’est pas le souci du gouvernement. Depuis la nuit des temps les humains se battent pour vivre, pour s’entourer donc d’une meilleure sécurité. Il y a deux précarités, l’une profitable et l’autre nuisible. Ce n’est pas aux gouvernements de plonger les gens dans la précarité nuisible, celle qui tue. La seule précarité profitable est celle que les individus ou groupes d’individus préservent eux-mêmes dans leur existence, leur façon de ne pas se laisser domestiquer, de conserver un caractère aventureux et inventif à leur vie, de vivre leur liberté. Pour cela, la société doit travailler à protéger au mieux la sécurité physique et psychique de tous. En France aujourd’hui, si nous sommes grippés, il nous est demandé de ne pas aller voir notre médecin et de rester chez nous. À nous soigner comme nous pouvons, donc, sans possibilité de savoir si nous sommes ou non porteurs du coronavirus (le test étant réservé à ceux qui peuvent attester avoir fréquenté une personne ou un lieu reconnus contaminés) et en espérant que les choses n’empirent pas, qu’on n’en vienne pas à devoir appeler un Samu débordé pour être transporté dans un hôpital débordé. Les chiffres officiels de personnes contaminées (1412…), rapportés docilement par les médias, ne correspondent évidemment à aucune réalité, ou seulement à la réalité des contaminés détectés. Le mépris en marche de ceux qui ne sont rien.

 

une aube vue du train, photo Alina Reyes

une aube vue du train, photo Alina Reyes

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Aurore de mars.
Nocturne encore, le merle
l’appelle longtemps.

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Les pas au plafond
annoncent avec l’oiseau
le jour à venir

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Sommeil de l’aimé.
Je suis sa respiration
calme comme l’aube.

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Manif des femmes et haïkus des goélands

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8 mars 1-min

8 mars 2-min

8 mars 3-min

8 mars 4-min*

Dans toutes les révolutions, des statues, des têtes tombent. Ceux qui pleurnichent sur les cibles de la révolution féministe devraient se réjouir que ses guillotines ne soient que symboliques. Mettre à bas les abuseurs, d’une façon ou d’une autre, est nécessaire pour renverser la loi de leur caste.

 

goelands-min

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Que de goélands,

volant, criant sous la pluie !

La Seine est en crue.

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Sur le pont cet homme,

seul, avec des bouts de viande

qu’il jette aux oiseaux

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Rafales de vent.

Les humains s’envolent presque.

Bientôt le printemps.

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goeland-minCe 8 mars à Paris, photos Alina Reyes

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La Joyeuse

la joyeuse,-min

la joyeuse-min*

J’appellerais bien cette « Flamme de lettres », dessinée hier dans mon gros cahier-chantier d’écriture, la Joyeuse, en référence à la Joconde.  Je regarde un documentaire d’Arte sur Einstein et Hawking. Mon travail aussi va changer la vision du monde. Tout le travail produit au cours des quinze dernières années, appuyé sur le travail produit pendant les décennies précédentes, depuis l’enfance à vrai dire, et qui continue, alors que je me sens, vraiment, plus légère que jamais.

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Bonheur

bonheur,-min
"Bonheur", mon nouveau dessin

« Bonheur », mon nouveau dessin

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La nuit est ronde comme une orange.
Vertes, ses feuilles étincellent.

 

Dans ses feuilles étincelantes jaillit le jour.
Sèves.

 

Mes doigts qui tracez,
mes pieds qui martelez,
et vous mon cœur, mon cerveau, mon sang,
faites advenir le printemps !

 

Vous mes neurones, mes narines, mes nerfs.
Vous mes trois yeux, vous mes dix bras.
Vous mes mille et une joies, vous mes milliards d’années
riant dans l’univers à ma gorge déployée.
Vous mes rimes cryptées, mes mesures secrètes,
vous mes orteils, toi ma tête,
vous mes chevilles, toi ma lymphe,
vous mes eaux, mes feux, mes chairs, mes airs,
qui n’êtes ni moi ni autre,
moi l’autre, là même,
bonheur.

 

Le jour naît vert de mon sang chlorophile
ma caverne enphyllée tisse
poèmes nervurés autour des fleurs,
des fruits.

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Le paradis vécu de Miyazaki

Screenshot_2020-03-04 Ep 1 Ponyo est là - 10 ans avec Hayao Miyazaki NHK WORLD-JAPAN On Demand

Screenshot_2020-03-04 Ep 1 Ponyo est là - 10 ans avec Hayao Miyazaki NHK WORLD-JAPAN On Demand,*

Je regarde le documentaire en 4 parties mis gracieusement à disposition par NHK sur Hayao Miyazaki, l’un de mes cinéastes préférés. Le documentaire commence en 2006 et s’étend sur dix ans, au cours desquels on suit le travail du maître. En 2006, il avait 65 ans, juste un an de plus que moi aujourd’hui, et je peux me retrouver dans certaines de ses préoccupations d’artiste. Comme la nécessité d’accepter la fatigue, qui rend le travail plus lent. Et puis le bonheur, qu’il ne dit pas mais qui est sensible à l’image, à être dans cet âge, d’entrer dans la vieillesse, malgré ses inconvénients. À moment donné, il parle de lui comme d’un vieillard, ce qui est très exagéré pour un bonhomme alerte, bien conservé et à l’allure, à l’expression toujours empreintes d’enfance. Mais s’il dit vieillard, s’il anticipe, n’est-ce pas pour assumer, je dirais presque savourer, cet âge de la vie ? Chaque âge a son bonheur et voici celui qui transparaît chez Miyazaki : celui de la paix, de la nature, de l’innocence jamais perdue. Son studio personnel merveilleux. Comment il y arrive en 2CV. Comment il salue, en entrant, les créatures invisibles qui y habitent. Comment il se prépare un café. Comment il regarde par la fenêtre. La verdure et le banc, les passants de ce quartier très calme. Comment il s’assied à sa table de travail. Comment il songe et réfléchit. Comment il expérimente. Comment il dessine, peint, écrit. Les tribulations de la création. Les moments d’inspiration, les moments de doute, les moments de joie où ça vient vite et bien, bien. Où la pêche est bonne (pour créer, il faut lancer une ligne dans son cerveau, dit-il). La vie. L’univers de Miyazaki ressemble à l’univers de Miyazaki, et c’est ça le plus beau.

Ne croyez pas ceux qui vous racontent que le paradis est perdu. Il y a bien des enfers sur terre, mais le paradis est toujours là aussi, pour les grands petits comme Miyazaki, pour quiconque accepte de vivre, réellement, dans la lumière.

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Sur les puissances de la parole

Screenshot_2020-03-02 Césars «Désormais on se lève et on se barre», par Virginie Despentes

 

Puissante tribune de Virginie Despentes dans Libé sur le césar donné à Polanski.

Une voix bien plus forte et vivante que celle des soutiens, hommes et femmes, largement boomers, de ce système tel qu’il est et auquel ils et elles ont dû se soumettre pour en être et y faire carrière.

À remarquer cependant, comme cela a déjà été fait, que les seules femmes qui ont pu parler et être écoutées jusqu’à présent sont des femmes qui sont elles-mêmes intégrées dans ce monde : Springora, Haenel, Despentes sont des femmes en position de force, qui ont, comme ceux qu’elles peuvent se permettre d’accuser, des réseaux, des relais dans la presse, etc. Pour avoir dénoncé ce système et ce monde, et notamment l’écrasement des jeunes, des femmes et des immigrés par le vieux pays que nous continuons à subir, cela en 2007 dans mon roman Forêt profonde (quelques années après mon Poupée, anale nationale qui avait déjà beaucoup irrité, comme mon Lilith), j’ai été tout simplement bannie de l’édition et des médias, mon livre a été occulté et j’ai été diffamée. 2007, c’était trop tôt sans doute pour que ma parole puisse être admise, il a fallu MeToo pour que cette sorte de parole puisse bénéficier d’une écoute. Mais il y a autre chose, au moins deux autres choses : une parole prosaïque, si virulente soit-elle, est toujours moins difficile à recevoir, plus acceptable, qu’une parole violemment poétique comme la mienne ; et des protestataires malgré tout intégré·e·s sont toujours mieux reçu·e·s qu’une anarchiste asociale et irrécupérable comme moi.

Faut-il qu’il y ait des gens qui parlent pour et dans leur époque, et d’autres, en avance sur leur époque et pour plus tard ? Ainsi fonctionne encore le vieux monde, comme au XIXe siècle où Zola put signer un retentissant J’accuse (qui finit quand même par lui coûter la vie) tandis que Rimbaud, à l’écart, lui, laissa à l’humanité future son génie renversant. Je ne pense pas pour autant qu’il n’y ait pas d’autre société possible qu’une société où les artistes sont soit des assis (socialement), soit des maudits (socialement aussi). Dans un monde autrement construit, il n’y a pas nécessité d’une telle lamentable séparation. Je travaille contre toutes sortes de séparations et tandis que le monde du cinéma comme le reste de la société se fissure, tandis que les agents de cette tour de Babel qu’est notre société se retrouvent de plus en plus privés de parole commune, celles et ceux qui n’y existent pas préparent les outils d’un prochain habitat.

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Sur la littérature, la vérité et la vie

gargas henri breuil
 TRACÉ DE PÉTROGLYPHES SUPERPOSÉS, CRESWELL CRAGS. Il s’agirait des œuvres rupestres les plus anciennes répertoriées, puisqu’elles datent de l’ère glaciaire (43 000 ans). Photo : stone-circles.org.uk


TRACÉ DE PÉTROGLYPHES SUPERPOSÉS, CRESWELL CRAGS.
Des œuvres rupestres parmi les plus anciennes répertoriées (43 000 ans). Photo : stone-circles.org.uk

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Peut-être les hommes préhistoriques traçaient-ils dans les grottes des lignes superposées parce qu’ils avaient remarqué, ou senti, le phénomène de la superposition des phénomènes ? Par exemple, quelque chose se passe dans tel espace, et se repasse, de façon décalée mais très comparable, dans tel autre espace, pour un même être situé dans les deux espaces. Si ce quelque chose est chargé de morbidité et si les deux espaces se rencontrent et se renforcent mutuellement, alors le risque mortel devient plus grand. Nos ancêtres préhistoriques, comme nous avaient besoin d’apprendre à réchapper des risques mortels, et la superposition des traits pouvait être, consciemment ou non, une expression conjuratoire du risque, parce qu’elle était d’abord le signe d’une connaissance.

Ce que je dis là peut paraître obscur. C’est en cherchant des exemples concrets correspondant à la situation que j’indique qu’on peut le comprendre. Que chacun peut le comprendre en le rapportant à quelque chose qui se serait passé, dans son existence ou dans celle d’un autrui, et dont il aurait connaissance. Par exemple, le texte de ma précédente note pourrait être écrit de façon similaire avec un il à la place du elle et d’autres indices factuels, sans que le sens général, sans que la nature profonde du phénomène en question ne change. La littérature repère des trajets, des lignes existentielles et inter-existentielles, et les transpose en lignes tracées. Jacques Bouveresse écrit :

« Si on a souvent parlé de « littérature pure » à propos de Proust, on aurait tout aussi bien pu parler de la Recherche comme d’une entreprise de « connaissance pure ». Le terme « pur » renvoie ici à ce que Thibaudet voulait dire quand il a écrit qu’ « il y a chez Proust une fusion d’éléments pareillement rebelles à tout pli professionnel : vie mondaine pure, psychologie pure, littérature pure ». La connaissance pure est une connaissance qui, comme c’est le cas justement de celle de l’écrivain, ne comporte rien de spécialisé et de professionnel, ne raisonne pas en fonction des conséquences et des applications pratiques, et ne se préoccupe que de la vérité. Se détourner de la recherche de celle-ci revient, pour Proust, à se détourner de la littérature elle-même ; et c’est ce que font ceux qui s’efforcent de la mettre au service d’objectifs qui, en réalité, ne constituent que des prétextes pour s’éloigner d’elle et échapper à ses exigences, comme la description exacte des faits ou de la réalité, le triomphe du droit, l’intérêt de la nation, etc. L’artiste ne peut servir sa nation qu’en tant qu’artiste, par la contribution qu’il apporte à la connaissance, au sens indiqué, « c’est-à-dire qu’à condition, au moment où il étudie ces lois, institue ces expériences et fait ces découvertes, aussi délicates que celles de la science, de ne pas penser à autre chose – fût-ce à la patrie – qu’à la vérité qui est devant lui » [Bouveresse cite ici Thibaudet in Réflexions sur la littérature]

Jacques Bouveresse, La connaissance de l’écrivain. Sur la littérature, la vérité et la vie, éd Agone, 2008

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Enterrement, déterrement

ange cimetiere montmartre

 

Ma plus grande erreur, m’écrivit-elle, est de t’avoir envoyée au lycée et de t’avoir ainsi donné la possibilité d’étudier ; j’aurais plutôt dû te garder pour moi.

Pour elle, comme mon corps de jeune femme sous la douche, qu’elle regarda de façon appuyée, disant devant ma gêne : c’est moi qui t’ai faite.

Pour elle, comme le fait que je sois devenue écrivain, qu’elle regrettait et moquait amèrement et dont elle s’attribuait en même temps le mérite – que serais-je devenue sans son action ? insistait-elle en une démonstration aberrante : action qui avait consisté à m’envoyer au collège de Royan (que j’avais demandé et où j’allais avec certains autres enfants du coin) plutôt qu’en collège à Bordeaux, grâce à quoi j’avais pu devenir écrivain, contrairement à ceux des enfants du coin qui étaient allés à Bordeaux.

Pour elle, comme les allocations familiales, qu’elle déclarait être pour elle, pour s’acheter robes de chambre et Tupperware, plutôt que pour ses enfants.

Pour elle, comme la grande boîte de chocolats à Noël, gardée en haut de son armoire et dont les enfants n’avaient pas le droit de manger.

Pour elle, comme le beurre sur les tartines, auquel elle avait seule droit.

Pour elle, comme le nouveau canapé qu’elle désira dès que j’eus de l’argent, argent qu’elle me demanda donc pour l’acheter.

Pour elle, comme la considération qu’elle exigeait à son égard mais qu’elle accordait ou refusait de façon si peu juste aux autres.

Pour elle, qui rêvait la nuit qu’elle était Napoléon, et se vantait d’être rancunière.

Pour elle, qui parlait avec gourmandise de Vipère au poing et de Folcoche.

Pour elle, qui faisait sourire (pas ouvertement, car il fallait ménager sa susceptibilité) avec ses dénégations puériles, assenées avec le plus grand sérieux et une ferme conviction teintée d’indignation (Tel antalgique, addictif ? Allons donc, « voilà cinq ans que j’en prends tous les jours, je peux vous dire qu’il n’est pas addictif du tout » ; ou bien : « La vitesse en voiture ? Je n’en ai pas du tout peur, c’est juste que la vitesse me fait mal au ventre » (sauf dans le train, bien sûr) ; ou encore : « Aller dehors la nuit ? Ça ne me fait pas du tout peur, c’est juste que je ne voudrais pas risquer, dans l’obscurité, de marcher sur un crapaud ou quelque chose comme ça ») qui faisaient partie de son charme comme son indignation face à Internet, grâce auquel il était « trop facile » de lui apporter la preuve qu’elle affirmait, aussi souvent que péremptoirement, des choses fausses.

Pour elle, comme l’ordre dans la pièce ou la brillance de l’évier fraîchement astiqué, qu’elle préservait plutôt que d’autoriser certains de ses petits-enfants à jouer ou à se faire couler un verre d’eau, pour la bonne et excellente raison que l’eau tache l’inox.

Pour elle, qui discriminait.

Pour elle, dont j’endurai les mépris et, plusieurs fois, après quelque effronterie de ma part sans doute, les insultes ordurières, dans mon adolescence et dans mon âge mûr, sans jamais les lui rendre.

Pour elle qui me dit que je lui avais fait de beaux enfants, comme si mes enfants étaient issus de quelque inceste invraisemblable avec elle, et comme si même des enfants qui n’étaient pas les siens devaient être, comme le reste, pour elle, pour elle, pour elle.

Pour elle, comme sa joie manifeste à me trahir et à me raconter de fausses histoires sur mon enfance, où elle me rabaissait et se donnait de l’importance :« tu ne comprenais rien aux maths, je t’ai appris », ou « je t’avais fait une liste de livres de littérature à lire » et autres mensonges contre lesquels je protestais à peine, tant c’était petit et sot, jusqu’au moment où, voyant qu’il s’agissait d’un système doublement pervers, si gratifiant pour elle qu’il était inarrêtable, j’ai fait la seule chose à faire : couper les ponts.

Pour elle, pour elle, pour elle, que rien n’arrivait à combler, parce qu’elle ne faisait quasiment rien par elle, pourtant douée de divers talents et aptitudes.

Pour elle, qui sut aussi, parfois, faire quelque chose pour d’autres et pour moi ; pour elle qui sut, trop souvent, faire des choses contre d’autres et contre moi.

Pour elle, qui disait aimer avoir pouvoir de vie ou de mort sur les nouveau-nés ; pour elle qui me menaça de se suicider à cause d’un foutu paragraphe de roman qui froissait son ego en évoquant les difficultés de ma jeunesse ; pour elle qui m’écrivit aussi, à cause de ça, qu’elle me considérait désormais comme morte.

Pour elle qui m’a rendu impossible un adieu et qu’on enterre demain, sans moi et sans rancune de ma part non plus.

Pour elle, c’est fini. Et puisqu’elle a menti jusqu’au bout, puisque j’en ai pleuré, puisqu’elle a voulu, plus ou moins obscurément, faire peser sur moi la faute de sa mort, il fallait bien que quelqu’un de vivant dise certaines vérités que justice réclame.

C’est fait. Pour elle, mon âme en paix.

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Vérité et mort

 

La vérité peut faire si peur que certaines personnes préfèrent affronter la mort.

Pourtant ce n’est pas une bonne façon de mourir que de mourir sans avoir fait la vérité. Ni pour soi, ni pour les autres.

Et ce n’est pas non plus une bonne façon de vivre que de continuer à vivre en continuant à occulter la vérité, aux dépens d’autrui. Ce n’est pas une bonne façon : d’une part parce qu’on fait ainsi du mal, à autrui et à soi ; d’autre part parce que c’est du temps où nous sommes vivants qu’il faut apprendre à bien mourir. Dans quel autre temps que celui où nous sommes vivants apprendrions-nous à être justes, ou simplement honnêtes, dans quel autre temps apprendrions-nous à quitter honnêtement notre carrière sur cette terre ?

Ce matin j’ai fini ma séance de yoga, une fois relevée de shavasana, la « posture du cadavre », une fois revenue en siddhasana, « posture parfaite », en prononçant le mantra Sat nam, qui signifie, en sanskrit, une identification avec la vérité. La mort ne fait pas la vérité. Seule la vie la fait.

*

Haïkus du yoga

bouquets d'oeillets offert par O ce matin

« Il y a un moment où le langage cesse (moment obtenu à grand renfort d’exercices), et c’est cette coupure sans écho qui institue à la fois la vérité du Zen et la forme, brève et vide, du haïku ». Roland Barthes

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Tapis de yoga.

Assise en siddhasana

je n’ai pas de poids

*

Couchée sur le dos

en shavasana, yeux clos.

Paix fluide de l’eau.

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Changement de forme.

Relevée, mon âme

fait vibrer le Aum.

*

*

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Les âmes mortes

Gogol_Nikolai

 

Égocentrique :
préférant se punir
plutôt que d’aider, par un aveu,
la victime de sa trahison.

*

Famille ! Combien de proches changés en traîtres.

*

Enfant, on me fit grand reproche d’avoir,
à la question : « pour qui tu te prends ? »
répondu : « pour quelqu’un d’intelligent ».
Je vois aujourd’hui qu’on me prend pour une imbécile,
et qu’on se donne ainsi raison.
Car imbécile, je l’ai été, comme la plupart des trompés
élevant un mur entre le mal et eux, pour ne pas voir,
pour, surtout, s’y adosser, ne pas tomber.
Mais une fois qu’ils ont pu ouvrir les yeux,
plus bête qu’eux encore sont ceux qui espèrent les leur faire refermer.

*

Judas, au moins, après avoir trahi
ne nia pas avoir trahi.
Il y a plus misérable que lui.

*

Je rends hommage à ceux qui ont arraché au néant
ces grands livres qui secourent aux pénibles moments.
Qui nous embrassent et nous emmènent.
Hommage à toi, Nicolas Gogol, dont je relis Les âmes mortes
Grâce à toi je ris pendant la tragédie.
Je sais ce qu’il t’en a coûté de vivre parmi les âmes mortes du monde,
ô si vivant dans ton corps de lettres, comme tous mes amis,
vrais amis car pour tant d’autres, comme le chante le poète
Que sont mes amis devenus ?
Ce sont amis que la mort de leur âme emporte.
N’importe, la vie est là.

*

«  Quels chemins étroits, tortueux, détournés, impraticables, a choisis l’humanité en quête de l’éternelle vérité, alors que devant elle s’ouvrait une royale avenue, large et droite comme celles qui mènent aux demeures souveraines. Ensoleillée le jour, illuminée la nuit, cette voie dépasse toutes les autres en splendeur ; cependant les hommes ont toujours cheminé dans les ténèbres sans l’apercevoir. Si parfois, obéissant à une inspiration d’en haut, ils s’y engageaient, ils s’égaraient bientôt à nouveau, se rejetaient en plein jour dans d’inextricables fourrés, prenaient plaisir à s’aveugler mutuellement et, se guidant sur des feux follets, arrivaient au bord de l’abîme pour se demander avec effroi les uns aux autres : « Où est l’issue ? Où est le bon chemin? » Nicolas Gogol, Les âmes mortes

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Écrire-sculpter

profil,-min

 

Rêvé cette nuit que debout, nue, parmi des gens habillés, je me sentais solide, sereine et lumineuse comme une statue, vivante de tout mon corps discrètement sculpté, de toutes mes articulations et de tous mes muscles assouplis et renforcés.

Menuhin en torsion, sous la conduite d'Iyengar

Menuhin en torsion, sous la conduite d’Iyengar

Cela après que j’ai lu hier que B.K.S. Iyengar, dont j’ai donné un texte sur la vérité dans la note précédente, avait été surnommé le Michel-Ange du yoga, parce qu’il faisait de chaque asana, chaque posture, une œuvre d’art, ciselée avec précision. Pas étonnant qu’il ait été l’ami de Yehudi Menuhin, son plus fameux disciple.

Je pratique le yoga tous les jours chez moi depuis l’été dernier, c’est une école de la joie et de la patience. Peu à peu des postures qui paraissaient impossibles deviennent possibles, et la joie et la patience de l’entraînement du corps et de la respiration se développent et s’installent dans l’esprit. Et bien sûr c’est surtout de mon esprit que mon rêve parlait, à travers mon corps nu et debout, paisiblement, parmi les humains. Comme Iyengar était le Michel-Ange du yoga, j’essaie d’être une Iyengar de l’écriture.

Iyengar est né difforme, avec une trop grosse tête, puis il a contracté dans son enfance la tuberculose et la malaria. Il s’est guéri de ses infirmités en pratiquant le yoga dix heures par jour, et il a porté sa discipline à de nouveaux sommets, tout en travaillant à la rendre accessible à tous. Il a subi le racisme et la discrimination en Angleterre et aux États-Unis. Il a ouvert des écoles de yoga Iyengar dans le monde entier. Il a vécu et travaillé son art jusqu’à l’âge de 95 ans. Précision, rigueur, alignement, caractérisent le yoga d’Iyengar. Excellent programme pour cette autre discipline, l’écriture, qui travaille avec les articulations et la vitalité de la langue.

 

Iyengar en sirsasana en 1998. Jusqu'à un âge très avancé, il tenait cette posture pendant une demi-heure.

Iyengar en sirsasana en 1998 (à 80 ans). Jusqu’à un âge très avancé, il tenait cette posture pendant une demi-heure.

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Le temps de vivre

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Mes cartes de différentes bibliothèques, dans lesquelles je lis et écris

Mes cartes de différentes bibliothèques, dans lesquelles je lis et j’écris

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J’écris de grands livres déraisonnables, mais grands.

Soyons humble, pourtant. Je viens de regarder un beau documentaire d’Arte sur « L’Écosse d’Harry Potter » (qui me rappelle mes séjours dans la fantastique Édimbourg). Et ce que j’en retiens, c’est que l’Écosse réelle est infiniment plus belle que celle des livres de J-K Rowling. Son talent n’est pas ici en question. Le fait est simplement que le réel vivant est sans commune mesure avec la fiction. La fiction a si bien pris le dessus dans le monde des hommes que le réel y est maintenant transporté dans le monde de la fiction : la com dirige le monde, ou tente de le diriger, et les hommes sont comme dans la caverne de Platon.

Dans mon travail, je ne cherche pas la fiction mais le réel vivant de la langue. Mon travail sur la fiction est volontairement faible. Je vais ainsi à contre-courant de toute la production littéraire contemporaine – suis-je très en retard, ou en avance ? J’ai confiance.

 

Le vent tourne

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à la boulangerie orientale où j'ai déjeuné ce midi, entre deux séances de travail à la bibliothèque de recherche du Museum

à la boulangerie orientale où j’ai déjeuné ce midi, entre deux séances de travail à la bibliothèque de recherche du Museum

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À la maison, ce soir. Je raconte à O : Sollers, Pierrat, Savigneau, Gallimard, interrogés par le New York Times (article en français) pour leur implication dans l’affaire Matzneff, et qui, bien sûr, se terrent, ne répondent pas. Haha ! Je reconnais que je suis fort aise de voir en si mauvaise posture la bande de ceux qui se sont faits mes ennemis depuis une quinzaine d’années (raison pour laquelle je ne publie plus, mais ça changera). Les masques tombent. La presse française continue à les protéger mais l’histoire retiendra tout ça, et d’autres choses encore.

À la bibliothèque, dans la journée. Je suis en train de devenir une autre, ai-je pensé en me repoussant dans ma chaise après avoir fini d’écrire un paragraphe. Encore ? Oui. Face à moi l’étoile verte et le croissant de lune jaune de la mosquée, à hauteur de mes yeux en cette bibliothèque du Muséum, au dernier étage. Nous sommes nous-mêmes notre livre saint en puissance, celui qui fonde des mondes, des vies. Encore faut-il se donner la peine de l’écrire, ou de le lire personnellement, ce qui est une autre façon d’écrire.

Énormes rafales de vent. Derrière l’autre baie vitrée, les arbres nus s’agitent vivement. De temps à autre la pluie survient, tapote longuement le toit. Puis de nouveau bourrasques bruyantes, tournant autour de la bibliothèque, on pourrait croire qu’elle va décoller, s’envoler, voguer parmi les nuages, par-dessus les paysages, avec tous ses travailleurs dedans, impassibles, naviguant de leurs livres à leurs ordinateurs, de leurs lectures à leurs écritures, peut-être pas même conscients d’être parmi les plus heureux du monde.

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