Description d’un chef-d’œuvre, par Maurice Nadeau (Under the Volcano)

under the volcano

Au-dessous-du-volcanAvant de revenir peut-être moi-même sur ce livre mythique, voici des extraits de la préface magnifique de Maurice Nadeau dans l’édition Folio, une réflexion sans doute valable pour tous les chefs-d’œuvre :

« Car le chef-d’œuvre n’ouvre point ses portes à tous les vents. Il se présente comme un monde clos, hérissé de défenses et entouré de remparts. On n’y peut pénétrer qu’après plusieurs tentatives d’escalade et par effraction. Se trouve-t-on au cœur de la place qu’il n’est point encore aisé de s’y reconnaître : tout vous y paraît étranger et vaguement effrayant ; prisonnier, toutes les issues se sont refermées sur vous. Il va falloir vivre tête à tête avec un monstre inconnu qui possède sur vous tous les pouvoirs, se rendre à sa merci. Dans les arts plastiques comme en littérature, les chefs-d’œuvre commencent toujours par communiquer une sorte d’effroi. Ils échappent à nos normes.

(…)

Dans ce monde circulairement clos il est donc une issue par laquelle on peut entrer et sortir : elle se trouve à des hauteurs variables de ce typhon qui, de la terre, monte en spirale jusqu’aux nuages. Pour ne la point manquer il faut s’y jeter avec un certain élan.

(…)

Sous le récit qui nous est donné et dont l’intrigue se réduit à quelques péripéties voyantes, courent sans cesse, à des niveaux divers, d’autres récits plus difficilement décelables. Des lectures successives nous font descendre toujours plus profondément dans le gouffre, tandis que les hasards de la déambulation du Consul paraissent toujours plus savamment calculés (…) On va jusqu’à se demander si derrière les livres divers qui constituent ce livre unique ne s’en cache point encore un autre, indéchiffrable celui-là à la façon d’une kabbale moderne.

(…)

On gloserait à l’infini à propos d’une œuvre aussi riche et aussi profonde, et ce n’est certes pas le but de cette présentation. Elle voulait seulement prévenir le lecteur qui va s’enfoncer pour la première fois dans la forêt obscure que la place du moindre arbuste y a été marquée par un homme qui n’a rien voulu laisser au hasard, comme pour mieux montrer, sans doute, que le hasard nous tient dans sa main. La liberté souveraine dont il fait preuve et qui donne si souvent au lecteur l’impression de la découverte ou de la surprise se présente comme le cadeau mérité par une longue méditation dont on jurerait qu’elle fut de nature mathématique. Certains seront séduits par cette algèbre ; d’autres se laisseront emporter par le roman, divers en ses épisodes, vaste par sa prise, déchirant en son dénouement ; d’autres encore tiendront Au-dessous du volcan pour une symphonie aux amples thèmes savamment entrecroisés ; beaucoup y verront un poème déchirant en lequel se résolvent les voix cacophoniques d’une époque marquée par la destruction et éperdue de nostalgie, un nouveau Paradis perdu ; quelques-uns, enfin, parviendront peut-être à déchiffrer le message caché qu’il contient. »

Maurice Nadeau

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Passage de la langue

einstein

street art 5*

En trois jours, ma réflexion est passée du sujet de l’identité ( puis ) à celui de l’unité (). Au milieu d’eux, comme au milieu de la physique, soit métaphysiquement (au milieu est le premier sens de meta, écoutons la langue), exprimé ou non par une copule entre sujet et prédicat, le sujet premier et dernier : l’être.

Écoutons la langue. Je dis la langue pour toutes les langues. Car avant les langues, il y a ce phénomène : la langue. La langue n’est pas l’outil de la pensée, mais son passage et sa manifestation. C’est pourquoi Einstein tire la langue. Si elle était l’outil de la pensée, il n’aurait pas dit qu’il pensait sans mots. Mais pour le dire, il lui fallut passer par des mots, de même que pour dire ses découvertes – dans E=mc2, chaque terme renvoie à un mot, énergie de masse, égale, particule de masse, vitesse de la lumière, carré, et ces mots sont reliés par une syntaxe qui permet de savoir que mc2 signifie un produit (l’invisibilité de la syntaxe ne signifiant pas son absence mais ici au contraire sa présence si forte qu’elle n’a pas besoin d’être visibilisée, de même que la présence de l’être dans les langues où la copule être n’apparaît pas – si, pour reprendre l’exemple donné par Marwan Rashed dans cette conférence passionnante sur « Le grec, langue de l’être ? Réponses arabes », l’arabe dit « le garçon beau » plutôt que « le garçon est beau », c’est que « le garçon beau », comme la poésie, manifeste suffisamment en soi l’être ; dire « le garçon est beau », ce n’est pas introduire de l’être, mais signifier dans l’articulation, la composition des unités de l’unité la possibilité de penser l’être).

La langue manifeste la pensée et nous pouvons, dans sa manifestation, lire et chercher la vérité. Non dans sa surface, mais dans sa profondeur. En surface, le maquillage du sens, les « belles paroles » des séducteurs de peuple, politiques, religieux et autres vendeurs. En profondeur, dans le corps de la langue, dans sa grammaire, dans sa syntaxe, dans ses étymologies, les vérités de l’être. La langue malmenée, ou en décomposition, ou amalgamée, ou innommable, signale les morbidités. (Je songe aussi bien, par exemple, à la langue de l’horreur dans L’horreur de Dunwich de Lovecraft, qu’à celle du fascisme dans mon livre Poupée, anale nationale). Le fond de la langue, avec son mystère, sa noirceur, fait peur (voir la fin des Aventures d’Arthur Gordon Pym de Poe) comme la fin, à tous les sens du mot, de l’aventure humaine. Y descendre est pourtant le premier moyen de lutter contre la pollution de l’être qui menace d’asphyxie : pour cela, il faut, tels les ramoneurs, partir d’en bas ou d’en haut, du foyer de la cheminée ou de sur les toits, et dégager le passage (pour utiliser une autre métaphore, pensons au passage salvateur de la mer Rouge, en fait mer des Roseaux, dont j’ai montré dans Voyage qu’elle était une métaphore de la langue).

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street art 1

street art 1

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street art 4ces jours-ci à Paris, photos Alina Reyes

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« Galeries Lafayette », par Gertrude Stein (ma traduction)

Gertrude Stein par Man Ray, en 1926
René Magritte, "Golconde", 1953

René Magritte, « Golconde », 1953

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Un, un, un, un, il y a un tas d’eux. Il y a tout un tas d’eux. Il y a un tas d’eux. Chacun d’eux est un. Chacun est un, il y a un tas d’eux. Chacun est un, il y a un tas d’eux, il y a tout un tas d’eux. Chacun est un, il y a un tas d’eux.

Chacun est un. Chacun est un, il y a un tas d’eux. Chacun est un. Chacun est venu s’accoutumer à ça. Chacun est un. Il y a un tas d’eux.

Chacun est un, chacun s’est accoutumé à ça. Chacun est un. Chacun est un, il y a un tas d’eux. Chacun est accoutumé à ça. Chacun est un. Il y a un tas d’eux. Chacun est un, chacun a l’habitude d’être cet un. Chacun est un. Il y a un tas d’eux. Chacun est un, chacun a tout à fait l’habitude d’être cet un. Chacun est un. Il y a un tas d’eux. Chacun est un, chacun a tout à fait l’habitude d’être un. Chacun a tout à fait l’habitude d’être cet un. Chacun est un. Chacun a tout à fait l’habitude d’être cet un. Chacun est un. Il y a un tas d’eux.

Chacun est un. Chacun est cet un. Il y a un tas d’eux. Chacun est un. Chacun est cet un. Il y a un tas d’eux. Chacun est un.

Chacun est un. Il y a un tas d’eux. Chacun est cet un. Il y a un tas d’eux. Chacun est un. Il y a un tas d’eux. Chacun est un. Chacun est accoutumé à ça. Chacun est un. Il y a un tas d’eux.

Chacun est accoutumé à être un. Chacun est accoutumé à être cet un. Il y a un tas d’eux. Chacun est accoutumé à ça.

Chacun est un. Chacun est cet un. Chacun est tout un d’eux. Il y a un tas d’eux. Chacun est un. Chacun est cet un. Il y a un tas d’eux. Chacun est un. Chacun est tout un d’eux. Chacun est un. Chacun est accoutumé à être cet un. Chacun est accoutumé à être tout un d’eux.

Il y a un tas d’eux. Chacun est un. Chacun est accoutumé à être cet un. Chacun est tout à fait accoutumé à être cet un. Chacun est un. Chacun est l’un qu’un est en étant cet un. Il y a un tas d’eux. Chacun est un qui est un en étant l’un d’eux. Il y a un tas d’eux. Chacun est un. Chacun est un.

Chacun est un. Chacun est accoutumé à être cet un. Chacun est un. Chacun est accoutumé à être cet un étant cet un. Certains sont accoutumés à cet un étant cet un. Certains sont parfois accoutumés à cet un étant cet un. Cet un est accoutumé à cet un étant cet un. Il y a un tas d’eux. Chacun est un. Chacun est cet un. Chacun est tout à fait accoutumé à chaque un étant cet un. Chacun est un. Chacun est tout à fait accoutumé à être cet un. Chacun est un. Chacun est cet un. Chacun est accoutumé à être un. Chacun est un. Chacun est un.

Chacun est un. Chacun est cet un qu’est un. Chacun est un. Chacun est en train d’être un. Chacun est un. Chacun est en train d’être l’un qu’est en train d’être un. Chacun est un. Chacun est en train d’être l’un que chaque un est en train d’être. Chaque un est en train d’être un. Chacun est en train d’être l’un qu’un est en train d’être. Chacun est un. Chacun est un.

Chacun est un. Chacun est très bien accoutumé à être un. Chacun est très bien accoutumé à être cet un. Chacun est un. Chacun est un. Chacun est très bien accoutumé à être cet un, à être l’un qu’est en train d’être un. Chacun est un. Chacun est très bien accoutumé à être cet un. Chacun est très bien accoutumé à être un qu’est en train d’être un. Chacun est un. Chacun est très bien accoutumé à être l’un que chacun est en train d’être. Chacun est un. Chacun est un. Chacun est en train d’être l’un qu’est en train d’être un.

Il y a un tas d’eux. Chacun est un étant cet un. Chacun est un. Il y a un tas d’eux. Chacun est un. Chaque un est tout un, tout un est chaque un. Chacun est un. Chacun est un et chacun est l’un que chaque un est en train d’être en étant cet un. Chacun en étant un est un étant un étant spécialement cet un. Chacun en étant un est un étant cet un, est un étant un étant spécialement cet un. Chacun est un. Il y a un tas d’eux. Chacun est un et est en train d’être cet un, en train d’être cet un spécial, spécialement en train d’être cet un. Chacun est un. Il y a un tas d’eux. Chacun est un étant spécialement cet un, spécialement l’un qu’est en train d’être un.

Chacun est un et est cet un et est spécialement cet un et est cet un spécial et est accoutumé à être cet un, est habitué à être cet un, est tout à fait habitué à être cet un, est très bien accoutumé à être cet un, est certainement très bien accoutumé à être cet un spécial, est très bien accoutumé à être spécialement cet un, est très bien accoutumé à être l’un qu’est un, est un qu’est en train d’être un et chacun est un et il y a un tas d’eux et chacun est tout un et tout un est un, est un spécial un, et chacun est un, et il y a un tas d’eux et chacun est tout un d’eux et tout un d’eux est un spécial un, et chacun est un, chacun est l’un qu’est en train d’être cet un, et chacun est un, et chacun est en train d’être l’un que chacun est en train d’être, et chacun est un, et chacun est en train d’être chaque un, et chacun est en train d’être l’un que chaque un est en train d’être, et chacun est un est l’un qu’est un, chacun est en train d’être un est un étant l’un qu’est un. Chacun est un. Il y a un tas d’eux. Chacun est un étant l’un spécial qu’un est en train d’être.

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Gertrude Stein par Man Ray, en 1926

Gertrude Stein photographiée par Man Ray en 1926

One, one, one, one, there are many of them. Le texte originel en américain peut être lu ici (en cliquant sur la dernière page proposée), dans le volume Portraits and Prayers de Gertrude Stein (1934).

Pour le traduire, j’ai été attentive à la sonorité, et j’ai joué avec les mots un (chaque un) et être, qui sont les deux mots de ce fascinant poème, et aussi –  ce qui n’y est pas en anglais -, avec le « d’eux » qui peut évoquer, par homophonie, deux ou d’œuf.

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Dédale

derain

oiseau blanc

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Le tapuscrit de travail pour mon DEA que j’ai retrouvé hier s’accompagnait d’une dizaine de pages manuscrites, notes de lecture et réflexions pour la recherche. C’était il y a trente ans, et mon écriture est toujours la même, on dirait que ces notes ont été prises hier. Il y a là un beau départ de feu. Une note sur le labyrinthe par exemple retient mon attention. Il semble qu’elle soit tirée d’une notice du Dictionnaire des mythes littéraires (livre resté avec presque toute ma bibliothèque dans la montagne). La voici :

Antiquité = l’un et le multiple

Moyen Âge = l’horizontalité et la verticalité

Renaissance = l’extérieur et l’intérieur

Époque classique = la réalité et l’apparence

Époque moderne = le fini et l’infini

traversé et annulé par le fil

danse rituelle

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Je remarque combien fidèle est l’esprit au développement de sa pensée. Je résumais ainsi mon projet de thèse dans mon tapuscrit :

« Un fil poétique et philosophique vers une définition de l’identité, qui prend successivement une valeur morale, mythique, et métaphysique. »

Et je constate que c’est ce qu’a réalisé ma thèse, reprise près de trente ans plus tard avec un autre intitulé. J’ai aujourd’hui élargi le corpus à de nombreux auteurs, mais le seul fait que Schwob et Borges fussent deux des trois auteurs envisagés à l’époque eût nécessairement fait entrer la bibliothèque universelle dans ma thèse, dont le plan eût évidemment évolué aussi, tout en conservant cette structure annoncée en deux grandes parties, cette structure en miroir qui est aussi celle de ma thèse d’aujourd’hui et qui est une façon de donner pouvoir, dans le labyrinthe et au-delà, d’entrer, d’aller et venir, de sortir librement, grâce à la métaphysique de la création, grâce aussi à ce fil qui existe dans ma thèse actuelle entre ses nombreux éléments, ses nombreux détours, ses hypothèses et ses fictions, non pas grosse ficelle artificielle comme on en fait dans la littérature industrielle mais fil d’or ténu, requérant l’attention de celle et de celui qui fait le travail de lire, qui accomplit ainsi le travail de l’aventure en soi, comme disait Sarane Alexandrian. Et il ne s’agit pas d’une introspection, d’une affaire psychologique même si la psychologie en est, mais bien d’une aventure métaphysique, poétique, philosophique, l’aventure la plus haute qui soit, l’aventure qui détruit l’effroi mortel devant l’être qui mène l’homme à sa perte. Je suis follement amoureuse de la littérature, qui donne la vie éternelle.

Ayant rêvé hier que j’étais un oiseau blanc, c’est cette fois cet ancien dessin que, dans la continuité des jours précédents (et tout en écoutant Roger Caillois sur l’INA, où il vaut d’être abonné) j’ai repris, en superposant à la gouache originelle des couches de feutre, de crayons de couleur, d’acrylique, de stylo, qui lui donnent un caractère de costume d’Arlequin, aux multiples et divers tissus cousus. Et cette nuit j’ai rêvé que, sous ma forme humaine, je me déplaçais dans les airs, très naturellement.

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LE THÈME DE L’IDENTITÉ DANS LES ŒUVRES DE FICTION DE SCHWOB, STEVENSON ET BORGES

index
Dans la continuité du travail d'hier, j'ai repris et transformé ce vieux dessin à la gouache avec des feutres et de l'acrylique

Dans la continuité du travail d’hier, j’ai repris et transformé ce vieux dessin à la gouache avec des feutres et de l’acrylique

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J’ai retrouvé par hasard (en cherchant d’anciens dessins) dans un carton un tapuscrit datant de mon DEA (Master 2) et comprenant une note d’intention pour un « Premier travail de recherche en vue de la préparation d’une thèse sur « LE THÈME DE L’IDENTITÉ DANS LES ŒUVRES DE FICTION DE SCHWOB, STEVENSON ET BORGES » ; un « Premier plan de rédaction » et un « Premier essai de bibliographie » d’une vingtaine de pages. Jusque là je pensais avoir tout perdu de mon travail de l’époque, et il me semblait me souvenir que mon mémoire de DEA portait sur le thème du double chez ces trois auteurs. En fait il me revient que j’avais traité ce thème dans mon mémoire de maîtrise, sur Schwob (mémoire perdu aussi). J’en étais donc à l’identité, pour mon DEA et pour la thèse que j’avais l’intention de faire (finalement j’ai été embarquée ailleurs par ma propre écriture mais j’ai fini par accomplir ma thèse, trente ans plus tard, sur un autre thème, ou, à bien y réfléchir, sur une autre appellation du même thème).

Je recopie mon travail retrouvé (sauf la bibliographie, trop longue), car il peut encore servir comme base de recherche, pour la préparation d’un cours par exemple. Le voici :

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« Nous avons trop entendu parler, peut-être, de moindres sujets. Voici la porte, voici le grand air. Itur in antiquam silvam ». Ainsi Robert Louis Stevenson conclut-il l’un de ses Essais sur l’art de la fiction (« Les porteurs de lanternes »), après y avoir développé l’idée que, pour échapper à « l’irréalité obsédante et vraiment spectrale des ouvrages réalistes », l’écrivain devait se souvenir de ce qu’  « aucun homme ne vit dans la réalité extérieure, parmi les sels et les acides, mais dans la chaude pièce fantasmagorique de son cerveau, aux fenêtres peintres et aux murs historiés ».

Sans doute Marcel Schwob et Jorge Luis Borges comprenaient-ils parfaitement cette phrase de l’écrivain que tous deux admiraient. La lecture de ces trois auteurs, si différents et si originaux soient-ils, révèle entre eux une certaine intimité dans leur façon d’appréhender le monde et la littérature – une communauté d’esprit qui se vérifie dans la lecture passionnée que firent Schwob de Stevenson, et Borges de Stevenson et de Schwob.

Marcel Schwob entretint pendant six ans une correspondance avec Stevenson et fit comme un pèlerinage, après la mort de ce dernier, le voyage aux Samoa. Il dédia son premier livre de contes, Cœur double, à l’auteur de L’île au trésor et lui consacra l’un des essais de Spicilège, dans lequel il écrit : « le réalisme de Stevenson est parfaitement irréel, et c’est pour cela qu’il est tout-puissant ». Pierre Champion, le biographe de Marcel Schwob, apporte son témoignage sur l’amitié littéraire qui unit les deux hommes :

« L’esprit du jeune Marcel Schwob fut nourri, près de Léon Cahun, des histoires d’aventuriers, depuis Magon jusqu’aux pirates d’Ango. C’était là une introduction naturelle vers le milieu où se jouait l’imagination de Stevenson. Enfin, Stevenson avait pour Villon le même sentiment d’admiration que Marcel Schwob. Il y avait, entre eux, une de ces affinités qui fait que l’on se comprend sans se connaître ».

L’Île au trésor fut l’un des livres préférés de Borges enfant, qui avait appris à lire d’abord en anglais. Dans un article de jeunesse sur l’ultraïsme, il se déclare – comme il le restera toute sa vie – hostile au genre romanesque ; mais il note quelques exceptions à cette aversion : Cervantes, Sterne, Stevenson. Dans son prologue à son Histoire universelle de l’infamie, il écrit : « Les exercices de prose narrative qui composent ce livre (…) proviennent, je crois, de mes relectures de Stevenson et de Chesterton ».

À La croisade des enfants de Schwob, Borges consacra une préface. Jean-Pierre Bernès, éditeur des Œuvres complètes pour la collection de La Pléiade (le premier des deux volumes doit paraître fin 1990), raconte l’une de ses visites à l’auteur, à Genève, et leur relecture de Rémy de Gourmont :

« Il voulut lire les pages consacrées à Mallarmé, à Samain, à Gide, à Huysmans, à Moréas, et garda pour la bonne bouche Marcel Schwob qu’il avait lu de A à Z durant son adolescence et qu’il commenta avec ferveur, et reconnaissance, je crois, comme un vieil ami envers qui on a une dette d’honneur ».

- Approches du concept d’identité en philosophie et en psychologie

- Philosophie

Hume définit le principe d’individuation comme « l’invariabilité et la persistance de tout objet au cours d’une variation supposée du temps ».

Pour Aristote, l’identité, appelée une « unité d’être », comporte deux acceptions selon qu’elle est « l’unité d’un seul être » ou « l’unité d’une multiplicité d’êtres ».

Pour Héraclite, c’est l’unité de l’être, non la permanence des choses, qui représente la véritable entité cosmique.

Pour Parménide, l’identité associe unité et invariabilité.

Aristote combine les deux aspects, et affirme la compossibilité du même et de l’autre, de la persistance du substrat et de la diversité qualitative. Selon lui, l’identité ne se limite pas à l’identité numérique ; elle est aussi une identité selon le logos, à savoir la définition, l’essence ; elle repose sur des principes de cohésion.

- Psychologie

L’individu éprouve le sentiment d’identité lorsqu’il se perçoit le même, reste le même, dans le temps. De l’enfance à l’adolescence, on reconnaît trois grande sphases dans la genèse de l’identité : l’individuation primaire, l’identification catégorielle, l’identification personnalisante.

Des diverses dimensions psychologiques de l’identité, nous retenons ici ces paradoxes :

l’identité suppose un effort constant de différenciation et d’affirmation, aussitôt limité par la conformité sociale ou la perte de soi dans l’autre ;

l’identité pose la question des liens entre l’unité et la diversité du « soi », constitué d’identités multiples, de territoires, de possessions divers : mon corps, mon nom, mes racines, mes droits et mes devoirs, mes positions et mes rôles… (avec possibilité d’enrichissement ou d’aliénation par réduction de l’être à l’avoir).

- Méthode envisagée pour étudier le thème de l’identité

« La critique thématique peut encore nous révéler ce qui se transmet d’une pensée à d’autres, ce qui se découvre en diverses pensées comme étant leur principe ou leur fond », écrit Georges Poulet dans Trois Essais de mythologie romantique.

Il s’agira pour nous, à travers l’étude d’un thème (celui de l’identité), de retrouver entre trois auteurs une certaine parenté littéraire, mais aussi de metre au jour l’évolution du thème à travers leur trois œuvres. Il nous faudra donc, d’une part montrer les points communs révélés par l’étude thématique ; d’autre part dégager l’originalité de chacun des auteurs, et sa vision personnelle de l’identité à travers son œuvre.

À ces deux buts essentiels, nous nous proposons de répondre par un travail exposé en deux temps :

Première partie : étude thématique des œuvres

Deuxième partie : trois visions de l’identité

Première partie

« Dans l’étude comparative, on appelle motif l’unité thématique que l’on retrouve dans différentes œuvres. Ces motifs sont tout entiers transmis d’un schéma narratif à un autre », écrit B. Tomachevski dans l’un des textes des formalistes russes réunis par T. Todorov.

Le thème de l’identité n’est généralement pas exposé de façon directe dans les œuvres, mais traité à travers d’autres thèmes (ou motifs) : il nous faudra donc pour l’étudier établir des rapports entre ce thème central et ceux dont, dans le réseau du texte, il est indissociable.

Nos premières lectures nous ainsi amené à retenir comme intimement liés au thème de l’identité tous les thèmes du double (doubles de l’homme ou doubles du monde), ceux du temps et de l’espace (indissociables du concept d’identité, comme, nous l’avons vu, l’ont noté les philosophes et les psychologues), ainsi que ceux du message chiffré ou du trésor, qui par leur nature impliquent une quête, laquelle peut se lire comme une métaphore d’une quête de l’identité.

Cette lecture thématique sera réalisée dans un optique comparatiste, chaque motif retenu devant être étudié parallèlement dans les trois œuvres.

Deuxième partie

Après avoir mis au jour les motifs communs aux trois œuvres, nous les ordonnerons séparément dans chacune de ces œuvres afin d’en dégager un sens : il s’agira de découvrir quelle fut la vision personnelle de l’identité de chacun des auteurs. À partir de la première étude, purement littéraire, nous envisagerons ce thème d’un point de vue plus philosophique.

Une première approche des œuvres nous permet de dire que :

chez Stevenson, l’identité apparaît partagée entre des pulsions contraires, entre le bien et le mal : c’est une identité à caractère essentiellement moral ;

chez Schwob, l’identité apparaît toujours masquée : elle est essentiellement mythique, c’est-à-dire à la fois présentée sous la forme du mythe, et présentant un caractère irréel, mensonger ;

chez Borges, l’identité est prise dans le vertige du temps et de l’espace (souvent symbolisés par la bibliothèque) : elle est essentiellement métaphysique.

Cette partie se composera donc de trois grands chapitres, consacrés à chacune des trois œuvres.

[Suit un paragraphe détaillant les « œuvres de fiction qui constitueront le corpus », puis ce « Premier plan de rédaction »]

Premier plan de rédaction

INTRODUCTION

Les œuvres de Stevenson, Schwob et Borges forment un fil littéraire à travers un siècle, deux continents et trois langues.

Nous retracerons brièvement la vie et l’œuvre des trois auteurs, envisagées dans leur contexte.

Au-delà des liens de lecture entre les trois auteurs, apparaissent des liens entre les trois œuvres : nous montrerons comment s’y inscrit une quête de l’identité, exprimée à travers une esthétique de la littérature, et des thèmes communs.

PARTIE I. ANALYSE THÉMATIQUE DES ŒUVRES

I. Le message chiffré

1) Cartes

2) Langues

3) Paroles

II. Le temps et l’espace

1) La mémoire et l’oubli

2) L’éternel retour

3) L’espace labyrinthique

III. La duplicité de l’être

1) Les motifs du double

A) Le double

B) Les frères

C) Le masque

D) Le miroir

E) Jeunesse et vieillesse

2) La dualité de l’être intériorisée

IV. Mondes imaginaires et monde naturel

1) Le pays lointain

2) L’effet palimpseste : bibliothèques et métempsychose

3) Le monde de la mort

V. Le trésor, le secret

1) Les motifs du trésor et du secret

A) Le trésor

B) Le Livre

C) Le secret

D) La parole

2) La quête du trésor comme processus d’individuation

PARTIE II. TROIS VISIONS DE L’IDENTITÉ

I. Stevenson : l’identité morale

II. Schwob : l’identité mythique

III. Borges : l’identité métaphysique

CONCLUSION

Un fil poétique et philosophique vers une définition de l’identité, qui prend successivement une valeur morale, mythique, et métaphysique.

[Suit la bibliographie d’une vingtaine de pages sur le corpus, et sur les œuvres critiques].

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« Écrire. Tracer pour habiter le monde, de la Préhistoire à nos jours » : ma thèse de Littérature comparée en PDF

vignette

thèse

Je mets à disposition ma thèse en Littérature comparée.

C’est une thèse singulière, dont on peut lire la présentation dans mon discours de soutenance.

La voici :

ÉCRIRE. TRACER POUR HABITER LE MONDE, DE LA PRÉHISTOIRE À NOS JOURS

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Voir aussi quelques images de la version papier préparatoire : ICI

thèse,*

Et les pérégrinations de MADAME TERRE

madame terre 2présente dans cette thèse

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Des classifications. Exemple : le clownesque

buster keaton

kafka*

La science avance en inventant (trouvant) de nouvelles classifications. Les classifications passent trop souvent pour des réalités définitives alors qu’elles ne sont que des points de vue circonstanciés. La science avance en multipliant les points de vue. J’ai une idée de classification nouvelle et révolutionnaire en biologie, je l’exposerai peut-être un jour. Les sciences humaines aussi nécessitent une constante remise en question et réinvention des classifications. Les historiens par exemple remettent en question les classifications « Moyen Âge » et « Renaissance ». Réinventer les classifications ne signifie pas rejeter tout des classifications anciennes, mais permet de sortir de leurs limites et de se donner de nouveaux outils, de voir autrement, et à partir de là de découvrir d’autres choses.

En littérature et en art, nous avons besoin aussi d’ouvrir notre regard. Nous apprenons en littérature à distinguer le baroque, le classicisme, le romantisme, le réalisme, le naturalisme, le symbolisme etc. Nietzsche a inventé le dionysiaque et l’apollinien, classifications qui ouvrent un autre point de vue au-delà des classifications académiques précédentes. Pour ma part, je ferais entrer Nietzsche dans une classe que j’appellerai le clownesque. Une classe qui se joue des époques. Le mot clown date du XVIe siècle, il désigne d’abord le paysan, d’après une racine germanique signifiant « motte de terre », avant de devenir un personnage de cirque et de théâtre. Mais le clownesque, dans ma conception de cette catégorie, est de tous les temps. Il y a des clowns de l’Homme – véreux, fascistes, populistes et autres autocrates, imposteurs de la pensée, de l’art, de la littérature, qui mettent l’homme plus bas que l’homme. Et les clowns de Dieu qui, partant de l’humilité de l’homme, l’élèvent à ce qui le dépasse – ce sont là les inventeurs que je classe comme clownesques. J’emploie le mot humilité car il renvoie aussi, étymologiquement, à la terre, à la motte de terre, comme le mot clown. Le clownesque pourrait s’apparenter au baroque mais à la différence de ce dernier, qui tient son nom d’un mot portugais signifiant « perle irrégulière », le clownesque ne part pas d’une préciosité, même détournée, mais d’une humilité. Si le clownesque peut aboutir comme le baroque à une forme d’exubérance, ce n’est pas comme le baroque par l’exubérance et la richesse des moyens, mais par leur humilité, leur économie. Et je vois dans cette catégorie des créateurs et des interprètes aussi variés que, entre beaucoup d’autres, Sophocle, Shakespeare, Bach (la classification comme baroques de ces deux derniers pose problème), Nietzsche, Kafka, Gogol, la Callas, Glenn Gould ou Basquiat. Toute une étude peut être développée sur ce concept du clownesque, sa métaphysique, ses façons de dépasser l’homme tantôt en auguste et tantôt en clown blanc, à partir de diverses formes d’humilité.

Dans une émission de télévision de 1960 sur CBS, Leonard Bernstein compare une partition de Bach et une page de Shakespeare. De même que Bach écrit des suites de notes presque toujours dépourvues d’indications musicales, Shakespeare établit une liste de personnages sans didascalies qui indiqueraient quel temps il fait, etc., dit-il. On pourrait dire que Bach, à la base, ce sont des notes et un clavecin, c’est tout. Et Bonnefoy disait qu’on devrait jouer Shakespeare sans décors. Les personnages de Sophocle, comme les clowns, sont des masques. Les enjeux sont métaphysiques, non pas psychologiques, sociologiques, humains-trop-humains. Nietzsche parle depuis l’animal, comme souvent Kafka, par ailleurs dépouilleur de langue. Gogol parle depuis le fou, la Callas depuis la blessée, Glenn Gould depuis l’autiste, Basquiat depuis la rue. C’est depuis leurs humilités respectives, et par la distance qu’elles instaurent entre eux et l’humain content de lui-même, que ces artistes atteignent des sommets inouïs. Et si on les écoute très bien, ils font rire. C’est ainsi qu’ils rendent les humains (leurs auditeurs, leurs lecteurs…) non pas passifs, comme lorsque tout ce qu’il y a à servir leur est servi (et plus ce qu’il y a à servir est peu de chose, plus ce peu leur est tout entier servi – ainsi dans l’art et la littérature à bon marché, faciles, « grand public »), mais actifs, nécessairement interprètes de tout ce que l’humilité foncière de leur art délègue à leurs libres interprétation, pensée, développement.

Voici le passage de l’émission avec Bernstein et Gould (qui joue à partir de 5:08)

L’émission vaut grandement d’être écoutée en entier, avec notamment à partir de 40:06 la présence de Stravinsky en personne dirigeant les trois dernières scènes de son Oiseau de feu :

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Ma thèse en 180 signes. De l’or, du feu dans le labyrinthe

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rue Mouffetard à Paris ces jours-ci, photo Alina Reyes

rue Mouffetard à Paris ces jours-ci, photo Alina Reyes

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La mode est à résumer sa thèse en 180 secondes. Voici le résumé de la mienne en 180 signes :

J’ai écrit dans ma thèse qu’elle était semblable à un biface et aussi à un ruban de Möbius. Cela revient à dire : sa bifacie est une illusion. Là est le sujet, le sens de ma thèse.

Et voici ce que j’ai écrit dans ma thèse à propos de ma thèse :

«  … sur l’autre face de notre ruban, de notre fil d’or dans le labyrinthe – autre face elle-même composée, comme ces bifaces à fines et nombreuses facettes que taillaient les humains préhistoriques, de deux faces »

Plus précisément :

« Notre cheminement tient du ruban de Möbius, sauf que nous ne tournons pas sans fin dans la nuit ni ne finissons consumés par le feu, comme le dit en en palindrome latin Guy Debord : le ruban sur lequel nous évoluons a bien davantage de dimensions que celui de Möbius. Si bien que nous ne repassons jamais exactement aux mêmes points, les courbures de l’espace-temps changeant continuellement le paysage. Ce qui semble fermé s’ouvre, et de même que nos ancêtres gravèrent des signes sur les coquilles ou à l’intérieur de ces autres coquilles que sont les grottes, un poussin de signes a grandi dans notre thèse, et voici que, frappant en sa conclusion, il la fend et en sort, tel Athéna de la cuisse de Zeus, ou Ulysse de la pensée d’Athéna-Pénélope, sans primauté de l’œuf ou de la chouette, car il n’est dans cette dimension ni premier ni dernier, et qu’il déplie ses ailes en d’autres textes, des traductions et un roman initialement intitulé Histoire de l’être, que voici sur l’autre face de notre ruban, de notre fil d’or dans le labyrinthe – autre face elle-même composée, comme ces bifaces à fines et nombreuses facettes que taillaient les humains préhistoriques, de deux faces : lecture (traduction), et écriture (fiction). Car de même que « dans le système de Poe », écrit Valéry, « la consistance est à la fois le moyen de la découverte et la découverte elle-même (…) L’univers est construit sur un plan dont la symétrie profonde est, en quelque sorte, présente dans l’intime structure de notre esprit. »

Qu’est-ce qu’un labyrinthe ? En grec ancien, le mot s’employait aussi bien pour désigner un lieu rempli de détours que pour qualifier une poésie, une danse, un coquillage. Nous pourrions aussi bien répondre : un cerveau – et j’ai cité dans ma thèse Michel Foucault parlant ainsi de sa tête : « ouverte sur le monde extérieur par deux fenêtres, deux ouvertures, j’en suis bien sûr, puisque je les vois dans le miroir, et puis, je peux fermer l’une ou l’autre séparément ; et pourtant, il n’y en a qu’une seule, de ces ouvertures, car je ne vois devant moi qu’un seul paysage, continu, sans cloison ni coupure ».

Seulement, la plupart du temps, les humains ne savent pas s’y retrouver. Ils oublient, comme les enfants sans pensée de Sa majesté des mouches, qu’il faut faire signe pour pouvoir être retrouvé, sauvé. Ils oublient pourquoi le feu. Et leur monde sombre dans la barbarie. Il y a des masses de livres, en particulier ceux qui se vendent le mieux, que je ne peux pas lire car ce sont des livres barbares, qui ne font signe de rien, qui sont froids comme des cadavres – ce qui se traduit par un manque de style, ou même une langue assassinée. Comment les gens font-ils pour avaler ça, ce massacre de la musique ? Le plus inquiétant est que beaucoup ne savent plus avaler que ça, qui ne fait que les cadenasser dans les oubliettes de leur tête, où ils restent enfermés, incapables de se déplacer.

Voir aussi, à propos du labyrinthe, ma note Joie de la recherche

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Joie de la recherche

velib

cane

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Comme j’exultais d’avoir soudain compris que Le Loup des steppes avait servi de base à Harry Potter (voir ici), j’ai soudain ressenti un vif et riche plaisir naturel dans mon sein droit, pour la première fois depuis qu’il a été coupé et reconstruit. Je me suis endormie avec un sourire jusqu’aux oreilles.

Je regarde des épisodes d’une série de Sherlock Holmes sans me lasser. Je me sens comme lui, sauf que mon domaine d’investigation se trouve principalement dans les textes. Comme lui, j’y trouve le fond de l’affaire par indices et déduction (voir l’article fameux de Carlo Ginzburg Traces. Racines d’un paradigme indiciaire). Cette nuit, j’ai rêvé que la plante que j’ai mise à ma fenêtre, une succulente, avait si bien poussé qu’elle avait rejoint le sol où elle avait fondé de nouvelles et puissantes racines, qui commençaient à donner une très grande et très forte nouvelle plante.

Ma pratique de la lecture profonde est ancienne. À quinze ou seize ans, j’ai écrit une longue analyse d’Aurélia de Gérard de Nerval, à la lumière notamment de Freud, que je lisais aussi. Nous n’étudiions ni l’un ni l’autre auteur en classe, et je ne songeai à montrer à personne mon travail, que je réalisai juste pour mon plaisir, ma joie, au même titre que chanter, danser, rêver etc.

Je trouve dans les textes des choses que personne n’y a vues depuis qu’ils existent, que ce soit depuis quelques dizaines ou des centaines d’années. Et se trouvent aussi dans mes textes des choses que personne ne voit – il y faudra le temps qu’il y faudra, j’ai tout mon temps car je s’en moque.

Ma pensée est labyrinthique, comme ma vie. Le labyrinthe est un endroit où l’on se perd, mais qu’est-ce que se perdre ? Il y a des façons mauvaises de se perdre, et des façons bonnes.  Se perdre moralement, perdre son honneur, céder son âme au mensonge, aux calculs, aux trahisons, même pour « la bonne cause », c’est se rendre impuissant et mourir. Ce qui fait vivre, ce qui est fructueux, c’est de perdre à chaque instant son ego : en se perdant ainsi, on trouve. Je trouve et j’exulte.

Deux opérations chirurgicales en quelques semaines, dont l’une lourde, laissent une fatigue dans le corps, cerveau compris – d’autant que suivent des soins et des traitements fatigants aussi. Mais ce n’est pas parce qu’on est en « arrêt de travail » qu’il faut rester enfermé et arrêter de travailler, de faire travailler son corps, y compris son cerveau. Je lis, j’écris. J’ai commencé des cours de yoga. Et après avoir fait, il y a longtemps, un peu de danse moderne, puis plus récemment de la danse orientale, j’ai commencé hier matin un cours de danses afro-caribéennes à l’hôpital. Muy caliente ! À l’échauffement, la prof nous apprend à développer l’autonomie du « kiki », comme elle dit, à le faire danser. Ma première prof de danse orientale nous apprenait aussi à faire danser chaque partie de notre corps de façon autonome. À rendre notre corps intelligent. Comment vous sentez-vous ? a-t-elle demandé à chaque élève à la fin du cours. Joyeuse, j’ai dit. Et toujours pour la joie, j’ai pris un vélib pour rentrer.

L’après-midi, je vais au jardin, à la bibliothèque, et je lis, j’écris. Le canard me reconnaît, il s’approche amicalement.

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canard 1

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canard 6Hier au Jardin des Plantes, photos Alina Reyes

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Harry Potter et le Loup des steppes

Harry Potter
Hermann Hesse

Hermann Hesse

Harry Potter

Harry Potter

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Dans Le Loup des steppes, histoire d’un personnage double et en fait multiple, le personnage nommé Harry Haller est un double de l’auteur, Hermann Hesse, qui se reflète aussi dans les deux autres personnages principaux dont le nom commence par H, Hermine et Hermann. Tout se déroule dans un « théâtre magique ».

Harry Potter n’est-il pas une sorte de « Harry nouveau, chétif et juvénile », dont parle Hermann Hesse après la rencontre du porteur de lunettes Harry Haller avec Hermine ? Hermine qui sait tout et qui lui donne des ordres, comme Hermione dans Harry Potter est autoritaire et surnommée « mademoiselle-je-sais-tout ». J.K. Rowling a dit récemment qu’il ne fallait pas prononcer Hermione Her-my-own mais Her-my-knee. C’est-à-dire, si je ne me trompe, comme Hermine en anglais (quoique son Hermione doive prétendument son nom à celle du Conte d’hiver de Shakespeare).

Et bien sûr, la saga Harry Potter se déroule dans une sorte de « théâtre magique » comme Le loup des steppes. On pourrait parler aussi de l’acceptation de la mort par Harry Potter comme par Harry Haller, de leur environnement sombre, maléfique, du thème de l’exclusion… et sans doute trouver d’autres correspondances entres les deux œuvres, comme la vision dans le miroir : avis aux lecteurs d’Harry Potter, qu’ils lisent Le Loup des steppes ! Une foule d’influences littéraires ont été relevées pour tel ou tel détail de la saga de J.K. Rowling. Le Loup des steppes n’est mentionné nulle part. S’il a influencé l’écriture de Harry Potter, c’est à sa racine-même. Saluons alors le talent de J.K. Rowling, d’avoir tiré d’un chef-d’œuvre absolu une œuvre puissante aussi à sa façon, même si sa « pierre philosophale » n’atteint pas la qualité, la profondeur de la pensée de Hesse.

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La grande ville

la grande ville

nina-berberovaSachant que j’aurais trois-quarts d’heure de battement entre deux rendez-vous, j’ai saisi dans ma bibliothèque le minuscule La grande ville de Nina Berberova et je l’ai glissé dans mon sac en partant. Un peu plus tard, assise sur un banc au fragile soleil dans la verdure de l’Allée haute de la Salpêtrière, j’ai relu lentement ces trente pages lues il y a longtemps. Toujours avec la même joie, le même transport littéraires. Voici un bref passage de ce texte tout entier dansé :

« Une chaise apparut derrière mon dos, une lampe s’alluma, un verre fut posé devant moi. Nous conversâmes de choses et d’autres, telles de vieilles connaissances. Tout y passa : la beauté et la magnificence de cette grande ville, comment trouver du travail, comment utiliser la cabine téléphonique près de l’ascenseur, où acheter le pain et le lait. Des mots précieux au sujet de choses futiles. J’avais ignoré que j’aimais ce genre de mots ; j’aimais aussi la douce voix qui les disait, la grande main qui me versait du vin, et l’expression attentive avec laquelle il m’écoutait. Je me sentais bien, au chaud, rassuré. Je lui dis que j’étais heureux de l’avoir rencontré, que ses jumelles étaient surprenantes, extraordinaires, hallucinantes, et qu’avec un petit effort on pouvait sans doute voir la pyramide de Khéops même d’ici. De nouveau, je m’approchai de la fenêtre. »

Nina Berberova, La grande ville (1952), trad. du russe par Luba Jurgenson

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paris 13

paris 5 street art

rollers

jardin des plantes  Ces jours-ci à Paris 13e et 5e, photos Alina Reyes

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