Thersite ou Homère parrésiaste : Iliade II, 211-244 (ma traduction)

Thersite est présenté comme laid parce que la vérité qu’il présente est laide. Certes c’est un aspect de la vérité, qui en a d’autres, mais c’en est un. On ne me fera pas croire qu’Homère ne s’identifie pas en partie à lui, diseur de vérité, parrésiaste menacé par les puissants et rejeté par les autres. À mon sens, c’est justement à cause de cette menace et de ce rejet qu’Homère utilise un personnage qu’il a l’air de mépriser pour lui faire dire des vérités sans trop risquer les coups de bâton. Sinon, pourquoi lui donner la parole, pourquoi écrire (oui, je parle d’écrire, car je vois, en lisant çà et là de savants hellénistes, qu’Homère ait écrit ses textes est très sérieusement estimé vraisemblable, ou du moins complètement possible) – pourquoi écrire, donc, ce vigoureux passage, reprenant des reproches plus tôt exprimés par Achille à l’encontre d’Agamemnon, avec plus de force encore quand ils sont dits par un humble ?

*

Les hommes enfin s’assoient et se tiennent en place.
Seul Thersite, intarissable bavard, continue à criailler ;
Il connaît en son cœur un tas de mots inappropriés
Et vains, inconvenants, pour s’en prendre aux rois,
215 Et essayer de faire rire les Argiens ;
C’est l’homme le plus laid venu sous les murs de Troie ;
Il est cagneux, boiteux d’une jambe, et se tient
Voûté, les épaules affaissées sur le torse ; par-dessus,
Un poil rare fleurissant sur une tête pointue.
220 Il est surtout odieux à Achille et à Dévor,
Qu’il insulte tous deux ; cette fois, avec des cris aigus,
C’est au divin Agamemnon qu’il adresse ses reproches ;
Car terribles sont au cœur des Achéens la rancune
Et la colère contre le roi. L’invectivant, il hurle :

225 « Atride, de quoi te plains-tu ? de quoi as-tu besoin
Encore ? Ton campement est plein d’airain, il est plein
De femmes de premier choix, celles que nous, les Achéens,
Nous te donnons, à toi d’abord, quand nous prenons une ville.
Ou manques-tu encore d’or, de l’or que t’apporterait
230 Un Troyen dompteur de chevaux, en rançon pour son fils
Que moi ou un autre Achéen aurions capturé ?
Ou d’une nouvelle femme avec qui faire l’amour,
En la retenant pour toi, à l’écart ? Non, je ne trouve
Normal qu’un chef plonge dans le mal les fils des Achéens.
235 Ô ventres mous, cœurs vils, Achéennes, et non plus Achéens,
Rentrons à la maison avec nos nefs, et laissons-le là,
À Troie, savourer ses privilèges, qu’il voie
Si nous allons venir à son secours, ou pas.
Lui qui maintenant offense Achille, un homme bien supérieur
240 À lui : il lui a enlevé sa part, et il la garde.
Mais Achille laisse se calmer sa colère en son cœur ;
Sinon, Atride, c’eût été ta dernière brimade. »

Ainsi, insultant, parle à Agamemnon, berger des peuples,
Thersite ;

*

Je suis absolument bouleversée par tout ce que je trouve dans l’Iliade. Je ne m’attendais pas à tant, à si fort. Dans la nuit, l’image qui m’est venue est celle du bac révélateur dans lequel apparaît la photographie (j’ai pratiqué cela à vingt ans, avant la photo numérique). Jusque là, je n’avais lu que des extraits de ce poème, et seulement en traduction. Vivre avec, le vivre comme je le fais en le traduisant à haute intensité, en donne une tout autre vision. Une autre vision d’Homère que celle qu’il donne de lui dans l’Odyssée. Après environ 900 vers traduits ce midi, en sept jours pile donc, depuis que j’ai commencé, dimanche après-midi dernier (ayant terminé le matin même de traduire les dernières dizaines de vers des Bucoliques), je commence à avoir aussi une idée du commentaire qui accompagnera ma traduction.

Dans l’intimité de Virgile

Traduit hier la très très belle septième églogue, où les thèmes de la poésie, de la nature et de l’amour se trouvent confirmés dans leur union, et, grâce au chant amébée (les deux bergers se répondent, ici en quatrains) dans leur douceur d’une part, dans leur amertume d’autre part. Jusqu’à présent, je crois que c’est le chant que j’ai eu le plus de plaisir à traduire, peut-être aussi parce que ma technique s’est améliorée, et que mes alexandrins y conviennent à merveille, étrangement rapprochant là les quatrains de l’esprit du haïku.

Heureuse d’avoir pu ainsi découvrir Virgile de plus près, au plus près, dans son intimité de poète. J’en suis à traduire un chant par jour, je devrais donc avoir fini à la fin de la semaine (mais le chant 8, que je vais commencer aujourd’hui, est plus long, il me faudra peut-être deux jours, d’autant que mon rhume des foins étant reparti de plus belle, j’ai dû prendre un antihistaminique dès ce matin, et ça assomme – mon rhume des foins a commencé juste en même temps que j’ai commencé à traduire les Bucoliques, il y a dix jours, ah c’est bucolique, et ce serait amusant si on ne respirait pas un si mauvais air à Paris, qui augmente les allergies).

Quand, le matin, je relis le chant traduit la veille, c’est comme si je prenais une cuillère de miel. Virgile n’est pas mielleux, mais son monde enchanté enchante, vous remplit d’enchantement, vous transforme en ruche, vous-même productrice de miel lumineux et gavé de nutriments. Ce n’est pas pour rien que Dante l’a choisi comme guide dans le monde des morts. Virgile est un puissant viatique contre la mort, et en même un temps un ouvreur de toutes portes, qui permet de s’aventurer dans l’au-delà sans y laisser son âme ni sa peau. Je sais ce que le Christ est allé faire aux enfers, mais je sais aussi ce que fait Virgile aux enfers, au purgatoire et au paradis – une division de l’au-delà bien artificielle pour lui, qui abolit toute frontière.

Virgile, Les Bucoliques, Eglogue 2 (ma traduction)

C’est l’histoire du berger Corydon qui aime le bel Alexis, sans espoir. J’ai traduit en alexandrins son monologue discrètement érotique, qui charme et fait sourire, le voici :

(N.B. Il ne s’agit pas de ma traduction définitive, je la corrigerai au fil de mon travail, de ma traduction de toute l’œuvre)

Églogue II

Le berger Corydon, pour le bel Alexis,
Joie du maître, brûlait, sans espoir d’être admis.
Il venait assidu sous les faîtes ombrés
Des hêtres denses. Là, seul et désordonné,
5 Il jetait aux monts, aux forêts, sa vaine ardeur :
« Ô cruel Alexis, tu dédaignes mes chants ?
Sans pitié de moi ? J’en mourrai finalement.
C’est l’heure où les bêtes cherchent l’ombre et le frais,
L’heure où les lézards verts se cachent dans les haies,
10 Où Thestylis broie aux moissonneurs fatigués
Par la rude chaleur l’ail et le serpolet.
Avec moi, qui tourne dans tes traces, s’exhale
Des arbres, au soleil, le son rauque des cigales.
Mieux ne vaut-il tristes colères et mépris
15 Hautains d’Amaryllis, mieux ne vaut être épris
De Ménalque, lui, noir autant que tu es blanc ?
Ne te fie pas trop à la couleur, bel enfant !
Blanc troène tombe, noirs vaciets sont cueillis.
Tu me prends de haut, ne veux savoir qui je suis,
20 Combien riche en troupeaux, en laitages neigeux.
J’ai mille brebis en Sicile aux monts herbeux ;
Le lait frais ne me manque, l’hiver ni l’été ;
Je chante ce qu’appelant ses bêtes chantait
Amphion de Dircé sur l’Aracynthe actéen.
25 Je me suis vu hier, je ne suis pas vilain,
Miré dans la mer calme ; je ne craindrais pas
Daphnis à tes yeux, si l’image ne ment pas.
Veuilles-tu habiter avec moi les cabanes
Et transpercer les cerfs dans ces humbles campagnes,
30 Pousser aux vertes mauves les chevreaux, d’un chant
Imiter avec moi, unis dans les bois, Pan !
Lui qui, à la cire, conjoignit les pipeaux,
Pan qui veille aux brebis et aux chefs des troupeaux.
N’aie regret de frotter ta lèvre au flageolet ;
35 Pour connaître ces airs, qu’Amyntas n’a-t-il fait ?
J’ai une syrinx à sept tuyaux inégaux,
Dont autrefois Damète me fit le cadeau.
« Te voilà son second », me dit-il en mourant,
Et le sot Amyntas en fut tout jalousant.
40 De plus j’ai trouvé au fond d’un ravin risqué
Deux petits chevreuils encor de blanc tachetés,
Qui chaque jour épuisent deux pis de brebis ;
Je te les garde ; mes dons t’inspirent mépris ?
Les auront donc qui les demande, Thestylis.
45 Viens, bel enfant : voici pour toi, pleines de lis,
Des corbeilles portées par les nymphes ; pour toi,
La blanche Naïade cueille violettes pâles
Et pavots, puis narcisse et aneth aromale,
Les tresse avec herbes suaves et daphné,
50 Peint de jaunes soucis les flexibles vaciets.
Moi je cueillerai des coings au tendre duvet,
Des châtaignes que mon Amaryllis aimait ;
Puis de blondes prunes, fruit honoré aussi ;
Et vous, lauriers, et toi, myrte bien assorti,
55 Qui, tout proches, mêlez vos suaves parfums. 
Simple es-tu, Corydon : Alexis n’a aucun
Souci de tes dons ; Iollas n’y céderait pas
Non plus. Hélas ! qu’ai-je voulu, pauvre de moi ?
Perdu, lançant l’Auster aux fleurs, le sanglier
60 Aux sources. Qui fuis-tu, fou ? Les dieux habitaient
Aussi les forêts, et le Dardanien Pâris.
Que Pallas réside entre les remparts bâtis 
Par elle ; et qu’à nous, les forêts plaisent, avant tout.
La lionne aux yeux farouches suit le loup ; le loup,
65 La chèvre ; la chèvre lascive, le cytise ;
Toi, Corydon, Alexis : chacun, qui l’attise.
Regarde, les taureaux ramènent les charrues,
Le soleil bas double les ombres étendues :
Moi je brûle encor ; quelle mesure à l’amour ?
Ah, Corydon, Corydon, quel démentiel tour !
Ta vigne dans l’ormeau est taillée à moitié ;
Que ne tresses-tu donc quelque chose en osier
Et jonc souple, dont tu aurais besoin ? Et puis,
S’il ne veut, tu trouveras un autre Alexis.

*
Pour comparaison, on peut voir cette traduction en prose disponible en ligne ; on peut comprendre que j’ai dû çà ou là renoncer à un adjectif ou à quelque substantif, l’alexandrin forçant à la concision. Mais il me semble que l’essentiel y est ! Je viens à l’instant de terminer cette traduction, commencée hier, je la réviserai peut-être plus tard mais elle me semble déjà présentable.
Demain je passe à la troisième églogue, c’est un exercice qui me plaît beaucoup comme je l’expliquais hier. À suivre !

Les Bucoliques, c’est parti

J’ai donc commencé à traduire les Bucoliques. La langue de Virgile est beaucoup plus facile que celle d’Homère, mais ce qui est très difficile c’est ce que je m’exerce à faire : convertir ses hexamètres dactyliques en alexandrins. Je n’ai pas connaissance qu’on s’y soit déjà risqué (du moins un vers pour un vers), et j’ignore si je tiendrai sur la longueur mais le défi poétique est si beau qu’il me donne envie de continuer. Il oblige à chercher une extrême concision dans l’expression, tout en laissant au vers l’ampleur où l’on respire. Dans l’hexamètre dactylique, Virgile dispose de plus de temps que moi dans l’alexandrin pour développer son chant. Mais si je m’autorise des vers plus longs, à quatorze pieds ou davantage – j’ai essayé – ça chante beaucoup moins bien. Or Virgile chante, comme Tityre sur sa flûte en roseau.

Pour commencer, je me suis rendu compte que ma première traduction des cinq premiers vers, il y a deux ans, était en fait défectueuse : malgré la concision recherchée, je n’avais pu éviter de faire plus long, à savoir six alexandrins pour cinq hexamètres. Et puis de toute façon je ne suivais pas assez l’allure des vers, ça n’allait pas. J’ai donc tout refait, et j’ai continué. Voici les premiers vers – j’en suis déjà un peu plus loin, mais voilà pour l’avant-goût :

*
MÉLIBÉE

Tityre, allongé sous l’ample couvert d’un hêtre,
Tu mûris à la flûte une muse sylvestre ;
Nous, nous abandonnons frontières et doux champs,
Quittons la patrie ; toi, à l’ombre lentement,
Tu fais sonner aux bois la belle Amaryllise.

TITYRE

Ô Mélibée, un dieu nous a fait cette guise :
Oui, pour moi, il sera dieu toujours ; son autel
Souvent boira d’un tendre agneau de mon cheptel.
Il laisse errer mes bœufs, tu vois, et pour le reste,
Je joue ce que je veux sur mon calame agreste.

*
Meliboeus

Tityre, tu patulae recubans sub tegmine fagi
Silvestrem tenui musam meditaris avena ;
Nos patriae fines et dulcia linquimus arva.
Nos patriam fugimus ; tu, Tityre, lentus in umbra,
Formosam resonare doces Amaryllida silvas.

Tityrus

O Meliboee, deus nobis haec otia fecit.
Namque erit ille mihi semper deus, illius aram
Saepe tener nostris ab ovilibus imbuet agnus.
Ille meas errare boves, ut cernis, et ipsum
Ludere quae vellem calamo permisit agresti.

*

Le quasi-omniscient : de nos rêves à Homère

Les rêves sont à mon sens l’une des manifestations de notre état de conscience le plus éveillé, état de conscience dont l’alphabet est notre physiologie. Du moins nos rêves que je dirais « en vers », nos rêves poétiques, par opposition aux rêves prosaïques qui ne sont que des expressions de nos inquiétudes ou de nos désirs du quotidien – et qui ont leur utilité. L’improprement appelé « inconscient » devrait presque être appelé plutôt « omniscient », tant il est supérieur à notre connaissance « consciente » du monde et de l’être. Ce que nous appelons ordinairement conscience est en réalité un état de semi-conscience, ne saisissant du monde, de l’être, du vrai, que des représentations mentales prosaïques, limitées non par notre raison mais par notre hubris, comme disent les Grecs.

Dans le monde d’Homère, quasiment tout et chacun est divin, plus ou moins et quasiment, sous tel ou tel aspect. Et tel ou telle est « le plus » quelque chose – le plus beau, le plus fort, la plus intelligente…, mais quasiment toujours après tel ou telle autre, qui lui-même ou elle-même vient après tel ou telle autre pour telle ou telle qualité. « Quasiment » est la clé de cette divinité, qui est ouverture infinie sur l’infini. Sans ce « quasiment », la conscience est fermée. Les prétendants pleins d’hubris sont une illustration de la conscience fermée. Ils ne voient pas au-delà d’eux-mêmes. Leurs appétits sont dévorants parce qu’ils tournent en rond dans un cercle fermé, sans échappatoire – et c’est ainsi qu’eux-mêmes finiront. Dans le cercle enfermant de l’idolâtrie, cette prison de l’esprit.
Ce qu’on appelle polythéisme est chez les Grecs l’expression ultime de ce refus de l’idolâtrie exprimé par le « quasiment » grec. Dieu a maints aspects, maintes formes de divinités, mais aucun de ces aspects, aucune de ces formes, ne prétend être Dieu. Même « Zeus le père » a lui-même des parents, des sœurs et frères, des enfants, et il parlemente avec les autres dieux pour prendre telle ou telle décision. Aucune image du divin dans le panthéon grec ne peut être considérée, ni se considérer elle-même, comme définitive. La divinité est mosaïque, contenue dans chacun de ses éléments, mais non exclusivement.

Homère emploie parfois le mot dieu, « théos » comme sujet sans article. La plupart du temps, on traduit le mot avec article : un dieu. Pour s’accorder à un contexte polythéiste. C’est ce que j’ai fait, au début. Mais à la réflexion, au fil de la traduction, il m’est apparu qu’il n’était pas plus inexact de traduire, au moins parfois, par « Dieu », sans article et avec majuscule. Puisque Homère ne met pas d’article, et puisque un nom commun sujet sans article devient nom propre. Homère n’ignore pas Dieu comme absolu, seulement il évite d’en faire trop mention pour ne pas tomber dans l’hubris religieuse. Une seule fois dans le texte Athéna dit « moi, je suis Dieu », que l’on peut traduire aussi « moi, je suis dieu », pour, encore une fois, éviter l’hubris. L’entendre dire « moi, je suis Dieu », c’est donner une idée de la mosaïque infinie dont elle est une part, de par son essence de « dieu ». C’est entendre la voix du Principe qui s’exprime à travers les dieux, comme à travers nos rêves non prosaïques.

En écoutant les cours de Michel Zinc au Collège de France sur les romans du Graal, j’ai été frappée par sa remarque selon laquelle toute littérature commence par la poésie puis devient prose. Les grands textes fondateurs sont écrits en vers. Le passage à la prose, dit Michel Zinc, est censé exprimer des vérités, contrairement à l’univers poétique. Nos librairies sont pleines de livres en prose, de prose sans poésie ou pauvre en poésie. Donc pleines de vérités limitées, tournant en rond dans un monde humain, trop humain, inconscient de la grandeur du monde et de l’être.

Sub tegmine fagi

Je songe un peu à faire d’autres traductions quand j’aurai fini de mettre au propre et commenter celle d’Homère. Peut-être le Conte du Graal de Chrétien de Troyes. Ou bien Les Métamorphoses d’Ovide, ou Virgile. C’est très exaltant de traduire un texte qu’on admire, mais j’essaie de ne pas me précipiter, je dois aussi écrire mon propre roman. Nous verrons. J’ai pour ainsi dire désir de constituer un trésor littéraire en français, de textes précieux à transmettre, comme si on devait les emmener dans l’espace en déménageant de la Terre. Un trésor à sauvegarder. Bien sûr il y a déjà des traductions, mais il faut toujours retraduire, parce que les traductions, comme le reste mais pas comme le grand texte, vieillissent. Les traductions en arrivant redonnent vie et jeunesse au grand texte, puis avec le temps appellent d’autres traductions. On pourrait tracer un arbre généalogique des traductions en différentes langues à partir du texte originel. Chaque langue est une branche qui produit une lignée, des fruits appelés à se renouveler aux saisons, et le tout forme un grand arbre où peut vivre l’humanité.

Journal du jour

J’ai fini ce jeudi après-midi de traduire le chant XX, qui est l’un des plus brefs (394 vers quand même) et que j’ai commencé à traduire mardi (avant-hier). Avec des passages fantastiques – le coup de folie des prétendants, suivi de la prophétie du devin Théoclymène – et une montée en tension extrêmement habile et maîtrisée. Homère est vraiment le roi des poètes. J’ai hâte d’avancer, tant le texte est haletant, et je commence à penser que lorsque j’aurai fini, ce sera un peu difficile de devoir en sortir. Heureusement il me restera encore fort à faire, trouver un ordinateur sur lequel réviser et taper le manuscrit en paix, et écrire le commentaire. Mais cela ne me prendra peut-être pas non plus beaucoup de temps, si je continue à travailler à cette allure, portée par le mouvement. Heureusement, encore ensuite, il y a mon roman qui m’attend. Et puis me remettre un peu à la peinture ou autre art plastique, et enfin à tout ce que j’aime faire et qui ne peut s’énumérer, tant tout m’intéresse. Il me semble que mes paupières, ma pupille, sont écarquillées, que j’ai des lampes à la place des yeux, tant je passe de temps à « voir » le texte d’Homère. Oui, et je sens ma tête creuse, comme un phare, tant le texte la remplit, la nettoie de l’inutile. J’ai la tête qui tourne, et c’est de pure joie.

Dévor, l’humain augmenté

Ce qui sauve Dévor (Ulysse), à chaque fois, c’est son indestructible foi. Même quand il récrimine, il n’abandonne pas. Au chant XX, le voici tardant à trouver le sommeil en se demandant, non pas tant comment il va vaincre à lui seul des dizaines d’hommes, puisque Athéna l’a assuré de son aide, mais plutôt où, une fois qu’il les aura tués, il pourra se réfugier. Athéna vient, sans autre détail lui dit de ne se soucier de rien, il l’écoute, il s’endort.

On s’est habitué à voir les dieux partout chez Homère, mais Dévor est le seul personnage à avoir autant de contact avec le divin. Pendant cette nuit où malgré l’immense danger Dévor dort, par terre dans l’entrée du palais, sa femme, dans ses hauts et brillants appartements, tourmentée et appelant la mort, ne peut trouver le sommeil. Non, même chez Homère, le divin ne se manifeste pas si couramment ni si puissamment à tous, très loin de là. Dévor est l’exception. La dimension de Dévor, c’est celle de l’humain augmenté, augmenté d’un autre monde auquel les autres n’ont pas accès, ou auquel ils ont peu d’accès.

La déesse Cacheuse lui avait promis immortalité et jeunesse s’il restait auprès d’elle, caché. Il est parti, mais non sans emporter avec lui sa foi. Et la promesse de la déesse s’est quand même réalisée, au grand jour : près de trois mille ans plus tard, il est toujours là, toujours jeune et rajeunissant au fil des lectures et des traductions.

Après cette nuit, à l’aurore, Dévor adresse une prière à Zeus, lui demande deux signes pour confirmer qu’il est avec lui, signes que le dieu lui envoie aussitôt : un grondement de tonnerre, et une parole prophétique prononcée par une servante épuisée de travail à cause des prétendants. Une femme qui moud le grain pour nourrir contre son gré tout ce monde de la dévoration, que bientôt Dévor va rendre à la raison.

La porte d’ivoire et la porte de corne

Voici la traduction que je me suis amusée à trouver au jeu de mots d’Homère dans le fameux passage des portes du rêve, discours de Pénélope au chant XIX qui a eu et garde une immense postérité. En grec le jeu de mots est fondé sur des ressemblances entre le nom signifiant ivoire et le verbe signifiant tromper, et entre le nom signifiant corne et le verbe signifiant réaliser. Bien entendu on ne peut rendre directement le jeu de mots d’une langue à une autre, il faut en inventer un autre. Voici d’abord la façon dont Victor Bérard s’en était pas trop mal tiré, alors que beaucoup de traducteurs y ont à peu près renoncé ou sont restés plus évasifs :

Les songes vacillants nous viennent de deux portes ; l’une est fermée de corne ; l’autre est fermée d’ivoire ; quand un songe nous vient par l’ivoire scié, ce n’est que tromperies, simple ivraie de paroles ; ceux que laisse passer la corne bien polie nous cornent le succès du mortel qui les voit.

Et voici donc la mienne, du moins pour l’instant :

Il y a deux portes pour les rêves évanescents :
L’une est faite de corne, l’autre est faite d’ivoire.
Les songes qui viennent par l’ivoire d’éléphant
Trompent énormément, ils ne se réalisent pas.
Ceux qui viennent par la porte de corne raclée
N’écornant pas le vrai, se réalisent quand on les voit.

Chant XIX, v.562-567

δοιαὶ γάρ τε πύλαι ἀμενηνῶν εἰσὶν ὀνείρων·
αἱ μὲν γὰρ κεράεσσι τετεύχαται, αἱ δ᾽ ἐλέφαντι·
τῶν οἳ μέν κ᾽ ἔλθωσι διὰ πριστοῦ ἐλέφαντος,
οἵ ῥ᾽ ἐλεφαίρονται, ἔπε᾽ ἀκράαντα φέροντες·
οἱ δὲ διὰ ξεστῶν κεράων ἔλθωσι θύραζε,
οἵ ῥ᾽ ἔτυμα κραίνουσι, βροτῶν ὅτε κέν τις ἴδηται.

Encore quelques réflexions sur l’Odyssée ; et un point (final) sur la « traduction » de Lascoux

En traduisant le passage où Dévor (Ulysse) dit que son plus proche ami sur le bateau, celui avec lequel il est en communion de pensée, celui qu’il estime le plus, est un héraut aux « épaules rondes, peau noire, cheveux crépus », j’ai pensé à Bilal, le proche du prophète Mohammed chargé de l’appel à la prière – une sorte de messager, lui aussi. Il n’y a pas plus de racisme que de sexisme dans l’Odyssée, et c’est normal, car racisme et sexisme vont ensemble, procèdent du même état d’esprit, se retrouvent forcément ensemble dans les esprits, même quand ils le nient ou s’en cachent. Dès les premiers vers de l’épopée sont évoqués les Éthiopiens – Bérard traduit « les nègres », sans doute parce que le mot signifie « teint brûlé », mais autant Éthiopien ou teint brûlé n’ont aucune connotation, ni péjorative ni méliorative, autant nègre est plombé de racisme, qu’on le veuille ou non. En tout cas, ce que révèle une lecture attentive de l’Odyssée, c’est que nous sommes très en retard sur Homère, surtout très très en-dessous d’Homère quant au regard porté sur les femmes et sur les « autres », étrangers ou caractères singuliers divers. Homère le répète, Zeus est toujours aux côtés de l’étranger, de l’errant et du mendiant, et qui les maltraite s’expose à sa colère. Et chez Homère, les esclaves, comme le porcher ou la nourrice, peuvent être aussi hautement considérés que les héros, ils peuvent s’adresser aux nobles tout aussi librement que n’importe qui ; et il en va de même pour les femmes, qui malgré leur place assignée par le patriarcat, n’en ont pas moins, quel que soit leur statut, de dignité et de liberté d’expression que les hommes. Pour Homère, la beauté compte beaucoup, et compte également pour les deux sexes, qu’il s’agisse de beauté physique ou de beauté morale – l’une n’étant pas du tout nécessairement le reflet de l’autre.

En hébreu et en arabe on désigne couramment Dieu par des mots qui se réfèrent à la matrice, à l’amour maternel – « le Matriciel », comme l’a bellement traduit du Coran André Chouraqui. Mais contrairement aux textes saints, la tradition patriarcale occulte la dimension féminine du divin, Dieu reste au masculin. Dans le poème homérique, gouverné par la figure d’une déesse, Athéna, le divin chatoie dans tous ses genres, le masculin et le féminin, mais aussi tous autres genres non sexuels. Les gens s’y présentent toujours en faisant référence à leur « race », mais race est une mauvaise traduction, plombée de racisme qu’on le veuille ou non elle aussi, et je préfère traduire par lignée, qui est d’ailleurs plus juste puisqu’en grec le mot fait référence à la suite des engendrements, des genres, des générations ; c’est l’équivalent de ce que nous appelons le nom de famille. Il s’agit de poser sa présence et son être clairement dans le monde, afin qu’y règne le juste ordre cosmique. Si Dévor retourne chez lui sous une fausse identité, ce n’est pas pour mentir, c’est pour rétablir, par une opération intellectuelle, spirituelle et physique, l’ordre cosmique qui y est perturbé et constitue ainsi une menace de mort. Aujourd’hui le déséquilibre accentué par des siècles d’histoire entre hommes et femmes, et entre lignées humaines, menace de mort l’Ithaque qu’est devenue notre planète.

J’ai finalement pu feuilleter en librairie la traduction de Lascoux qui vient de paraître. Pire que je ne pensais d’après ce que j’en avais vu en ligne. Un gros pavé – chaque vers doit faire au moins le triple du vers grec, avec tout ce qu’il y ajoute en bavardage, onomatopées, interjections. J’ai regardé le vers sur la couronne de Pénélope : sans surprise, pas plus que les autres traducteurs, il n’a voulu admettre une couronne et a traduit collier, contre le texte grec. Aussi sexiste que les autres donc, mais en plus vulgaire et plus mauvais : appelant Aphrodite « fifille » ou, quand Homère dit « la très intelligente (ou la très sensée) Euryclée », traduisant « la vieille ». Je ne vais pas multiplier les désastreux exemples de ses insultes à Homère, ajoutons simplement que son entrée dans le poème est d’une platitude accablante (alors que tous les autres traducteurs jusque là ont essayé de rendre sa beauté, sa subtilité, sa majesté) et que d’emblée il se montre inspiré non par Homère, mais par une série d’Arte qui est une contrefaçon d’Homère, puisque, reprenant le même contresens selon lequel Ulysse s’opposerait aux dieux, en toute falsification là encore, il qualifie Ulysse de « rival des dieux », quand Homère le dit « semblable aux dieux ». Eh bien, on ne peut pas en dire autant de tout le monde.

L’Odyssée, miracles et réflexions ; sur la royauté

Le verbe me sort de la tête comme la nourriture sortit de la tête d’Homère, quand il me la donna à manger en rêve, dans ma jeunesse. J’ignorais alors qu’un jour je traduirais l’Odyssée, et que je la traduirais par Dévoraison, mais l’esprit en moi le savait. De sa tête, qu’il me donnait donc à manger, montaient des sortes de fils multicolores, c’était ce que je mangeais et dont je sais maintenant qu’ils étaient les vers qu’aujourd’hui je traduis, les sortant à mon tour de ma tête, passés par alchimie du verbe d’une langue à une autre. « Moi je trame des amorces », comme dit dans ma langue Pénélope, dont j’ai aussi traduit le nom – que je ne donne pas pour l’instant au cas où il changerait. Dévor aussi est l’homme aux mille amorces, plutôt qu’aux mille ruses, comme je l’ai expliqué. Ce que je comprends de l’Odyssée a mûri dans ma tête et mon sang depuis des décennies, depuis mon adolescence de collégienne amorçant pour la première fois une traduction de quelques vers de ce texte. Ce n’est pas une traduction à distance du texte que je donne, c’est une traduction que je sors de la tête d’Homère lui-même, et de ma propre chair qui l’a mangée.

Traduire l’Odyssée est un régal grâce à la richesse de son sens, et à la splendeur de sa langue, composite, archaïque et unique, moderne au sens où elle est pure nouveauté dans son époque et pour toute époque, étant donné qu’elle n’a jamais existé que dans, par et pour ce poème. Qui la traduit doit aussi réinventer sa propre langue, à partir de ce qu’elle est, ce qu’elle fut, ce qu’elle pourrait être. J’ai été contente de trouver le mot pharmaque, un vieux mot français devenu inusité, qui sonne si particulièrement et traduit au plus près le mot grec qu’on traduit habituellement par drogue. Je ne cherche pas à multiplier ce genre de trouvailles, il ne faut pas s’embarquer dans un système, tout doit rester libre et ouvert, variable et changeant, avec aussi un aspect hiératique pour respecter la situation, la dimension du poème, qui n’a rien de prosaïque, dans un texte où le porcher lui-même est mille fois qualifié de divin. Il me semble qu’à part Leconte de Lisle, tous ceux et celle qui ont traduit l’Odyssée jusqu’à présent se sont efforcés de la transposer dans une langue prosaïque, y compris et spécialement Bérard malgré la fausse poésie de ses alexandrins blancs. Seulement la traduction de Leconte de Lisle est souvent approximative, et comme je l’ai maintes fois noté, au moins aussi misogyne que les autres, alors qu’Homère n’est pas du tout misogyne – ce qui est tout sauf un détail concernant ce poème où les femmes ont une si grande importance.

Je n’ai toujours pas vu la traduction de Lascoux, qui vient de sortir, toute farcie d’onomatopées comme au guignol, mais le fait qu’il appelle Aphrodite « fifille », en contradiction totale avec le regard d’Homère, ne laisse rien espérer de mieux pour ce qui est du sexisme qui défigure complètement l’esprit de l’œuvre – appelle-t-il Zeus « pépère », pour achever de rabaisser le poème ? J’y reviendrai dès que j’aurai eu l’occasion de consulter cette traduction que je n’ai certes pas l’intention d’acheter. Son auteur se dit musicien et avoir voulu faire œuvre de musicien, c’est très bien, moi aussi j’ai une oreille, j’ai pratiqué la musique depuis l’enfance et longtemps, en particulier le chant choral, mais enfin il ne suffit pas d’avoir l’air, à tous les sens de l’expression, il ne suffit pas de se donner un air, de donner un air à ce qu’on fait, ni pour faire de la poésie, ni pour faire quoi que ce soit. Poésie, en grec, signifie faire, cela implique le concret, le solide, quelque chose qui n’appartient pas au domaine des apparences, du bluff. On ne fait pas des enfants en se masturbant ni en jetant de la poudre aux yeux d’autrui. Croire à ses fantasmes et y faire croire, voilà le nihilisme, celui qui est à l’œuvre aussi dans ceux qui fantasment sur la royauté, les Macron comme ceux qui giflent les Macron, les faux rois comme les faux sujets. Voilà la dévoration, et voilà la nécessité de la raison, de la réflexion fondée, pour sortir l’être et le monde de cette folie.

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« Ô femme, nul mortel sur la terre sans frontières
Ne te blâmerait ; car ta gloire va jusqu’au vaste ciel ;
Toi, telle un roi irréprochable qui, respectueux
Des dieux, règne sur un peuple nombreux et courageux,
En soutenant le bon droit, tandis que la noire terre
Porte l’orge et le blé, les arbres se chargent de fruits,
Les brebis font des petits, la mer fournit des poissons,
Et les peuples, sous son bon gouvernement, sont heureux. »
Dévoraison, XIX, 107-114 (ma traduction)

« Dévoraison », ou l’Odyssée selon Reyes

L'impression papier de mon tatouage se trouve être à l'exacte dimension de mon vieux dictionnaire de grec, dont je l'ai tatoué aussi, en le recouvrant de plastique pour le protéger de l'usure due à son intense service

L’impression papier de mon tatouage se trouve être à l’exacte dimension de mon vieux dictionnaire de grec, dont je l’ai tatoué aussi, en le recouvrant de plastique pour le protéger de l’usure due à son intense service

J’ai décidé de révéler l’énorme nouveauté de ma traduction de l’Odyssée hier soir en traduisant le passage du chant XVII où il m’a semblé que, parlant d’Argos, le chien d’Ulysse, Homère parlait de moi. D’abord en vantant sa rapidité et son flair, « le meilleur pour suivre les pistes dans les forêts profondes », puis en le décrivant tel qu’à l’arrivée d’Ulysse en son palais : toujours beau mais gisant devant la porte sur un tas de fumier et couvert de tiques qui lui sucent le sang. Bien entendu Argos est ici le miroir d’Ulysse, contraint de se présenter à son palais sous l’aspect d’un vieux mendiant en guenilles, tandis que des parasites, les prétendants, ces fumiers, dévorent ses vivres.

Quelques heures plus tôt, dans l’après-midi, j’avais passé pas mal de temps sur un fragment de vers difficile à traduire et demeuré énigmatique. La première partie du vers 266 de ce même chant : ἐξ ἑτέρων ἕτερ᾽ ἐστίν. Littéralement : « des autres un autre est ». Si vous avez suivi mon histoire d’Argos en miroir d’Ulysse, vous comprenez immédiatement son sens. Mais dans l’ordre de la lecture, Argos vient après, et jusqu’ici les traducteurs n’ont pas fait le rapport. Ce « des autres un autre est » est prononcé par Ulysse quand il arrive, sous l’aspect d’un mendiant, devant son palais, et le décrit au porcher Eumée qui l’accompagne. Embarrassés, les traducteurs adoptent tantôt l’interprétation selon laquelle le palais comprend plusieurs bâtiments, à la mycénienne, ou plusieurs étages, ou bien celle selon laquelle le palais est différent des autres, se distingue des autres. Après une assez longue réflexion sur l’ensemble du texte et sur son contexte immédiat, et consultation approfondie du dictionnaire pour les autres formes d’utilisation du mot « autre » en grec, j’en suis arrivée pour ma part à cette traduction : « Chaque élément s’y rapporte aux autres ». Sans doute l’obscurité de la formule en grec est-elle délibérée. Homère n’est pas un compilateur de mythes, contes et légendes, mais un immense génie de la poésie qui ne choisit aucun de ses mots au hasard – trop souvent les traducteurs estiment que tel ou tel mot se trouve là dans le vers pour des raisons de métrique ; bien sûr, cela arrive. Mais le plus souvent, quand un mot ou une formule revêt un caractère inhabituel, le poète l’a voulu et pensé. Des autres un autre est, à nous de le trouver. De même que chaque élément du palais d’Ulysse se rapporte aux autres de façon pensée, raisonnée pour être efficace, chaque élément de son poème est en rapport pour ainsi dire cosmique avec le tout.

Au cours du même épisode, Ulysse transformé en mendiant à la porte de son palais rappelle à Eumée ce qui est évoqué de façon récurrente dans l’Odyssée : la tyrannie du ventre, de l’estomac affamé, qui pousse les hommes à armer des navires pour aller porter le mal à d’autres, piller, assassiner, la tyrannie de ce ventre qui fait tant de mal aux humains. Rappelons-nous que dès les premiers vers de l’épopée, il est spécifié que les compagnons d’Ulysse sont tous morts pour avoir, poussés par la faim, mangé les bœufs interdits du Soleil. Des autres mythes et mythèmes du texte, celui-ci en est bien un qui se rapporte à tous. Venons-en à la révélation proprement dite de l’énorme nouveauté de ma traduction.

Elle est très simple. La traduction est un autre de l’autre, mais jusqu’ici on a oublié de traduire les noms des personnages du poème. Or la plupart portent un nom à l’amérindienne, un nom imagé qui dit l’autre de leur être profond. La liste en est impressionnante. Et à elle seule, elle constitue une fantastique signalisation du sens profond du poème, signalisation que les auditeurs grecs percevaient immédiatement, puisqu’elle se disait dans leur langue, mais que toutes les traductions jusqu’ici ont perdue. Certains noms sont directement traduisibles, comme Eumée, Bon-nourricier, Nausicaa, Phare-des-nefs, Alkinoos, Esprit-puissant, ou encore Cyclope, Roule-l’œil, ou Antinoos, Contre-esprit, ou Mélanthios, Nielle (plante parasite des cultures de céréales et toxique)… Pour d’autres, le sens est plus complexe, plus caché, et je l’ai aussi traduit par une évocation verbale plutôt que directement. Ainsi en est-il pour le nom d’Ulysse. Les Grecs pouvaient y entendre par homophonie la plainte et l’irritation, les maux soufferts par Ulysse au long de son voyage, et aussi le voyage, le chemin lui-même. Mais au plus profond, à la racine du mot, se trouve le sens de « manger, dévorer ». Et c’est celui que, en regard de l’ensemble du poème, j’ai choisi de retenir pour traduire le nom d’Ulysse : Dévor. Et de même qu’Odyssée, Odysseia, le titre du poème, vient du nom Ulysse, Odysseus en grec, j’ai intitulé ma traduction Dévoraison – où l’on peut entendre le constant thème de la dévoration, pulsion de vie et de mort, et ce qui en sauve dans le poème, la force raisonnante d’Athéna et d’Ulysse, l’alliance entre la raison divine et la raison humaine.

Bref, il y a là de quoi écrire toute une thèse, et même plusieurs. J’ai tracé encore bien d’autres pistes inouïes au cours de ma traduction et je continue. Je les révélerai et expliciterai dans le commentaire qui accompagnera ma traduction. Pour l’instant elles ne sont écrites nulle part sinon dans ma tête, à la bonne garde de la chouette d’Athéna imprimée dans mon corps. Comme le dit Dévor devant son palais, voilà une porte que nul ne peut enfoncer.

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12-6-21
Plus de précisions, notamment sur l’étymologie du nom, dans mon article « Appelez-le Dévor »