L’amour court les rues, voici ses traces du jour

trottoir 2

trottoir 1Je devais aller chercher un livre que j’avais commandé. Sur le chemin, boulevard de l’Hôpital, j’ai photographié les inscriptions sur le trottoir

trottoir 2

trottoir 3*

La boutique où je devais retirer mon livre était fermée, j’avais près de deux heures devant moi avant son ouverture. Je suis allée à la mairie du 13e, où je savais qu’il y avait une nouvelle exposition d’un peintre chinois.

shanping liuSa fille était en train de finir de l’installer, j’ai parlé avec elle.

shanping liu,

shanping liu 1Shanping Liu peint beaucoup, à l’encre, les cyprès, nommés en Chine arbres de vie, et qui peuvent vivre 5000 ans

shanping liu 2C’est très très beau. Et aussi la montagne, et ses monastères

shanping liu 3

shanping liu,,

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graff

Comme il me restait encore du temps, je suis allée, de l’autre côté de la place d’Italie, jusqu’à ma friperie préférée, Guerisol, où j’ai trouvé un bon pull et un chemisier quasi neufs à 3 euros chacun

guerisol

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Puis je suis retournée à la boutique où j’ai enfin récupéré mon colis. Je me suis dirigée vers le jardin des Plantes dans le but de m’y asseoir pour découvrir mon livre. En chemin, j’ai photographié des espaces végétalisés sur les trottoirs.

anarchie vegetale pour un monde moins brutalSur le petit panneau en haut de celui-ci, on pouvait lire : « anarchie végétale pour un monde moins brutal »

vegetal

vegetal,

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Une fois au jardin, j’ai ouvert mon colis et découvert cette merveille,

monsters,,My Favorite Thing is Monsters, le roman graphique d’Emil Ferris, tout au stylo. Il vient de paraître aussi en traduction française, mais je préférais avoir la version originale. Magnifiquement dessiné, mis en page, raconté.

monsters

monsters,

Après avoir lu et contemplé les premières pages au soleil, je suis allée à la bibliothèque du jardin où je me suis assise pour dessiner « les doigts verts » dans mon carnet avec mon stylo 4 couleurs

arbre,

Hier après-midi à Paris 13e et 5e, photos Alina Reyes

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Sur le terrain. Un mariage et quatre enterrements

metro

 

« Il faut aller sur le terrain ». C’est la dernière parole que j’ai adressée à mon directeur de thèse hier, alors que nous finissions nos coupes de champagne. Aller sur le terrain et faire aller sur le terrain les élèves et les étudiants auxquels nous voulons enseigner ce qu’est la littérature, ce que sont la lecture et l’écriture.

Au professeur précédent que j’avais contacté il y a trois ans pour cette thèse, j’avais annoncé d’emblée : si je veux faire une thèse, c’est pour révolutionner la thèse.

Cela s’est passé le jour de la sainte Thècle, dont Wikipédia nous apprend qu’elle fut ermite dans une grotte et que « L’Église catholique a supprimé son culte en 1969. En effet, ses actes sont très tôt rejetés par les Pères de l’Église, qui ne peuvent accepter qu’une femme donne le baptême et à plus forte raison qu’elle se donne le baptême à elle-même. » Indécrottables catholiques, même le plus fameux héros grec, Héraklès, renoncerait à nettoyer leurs si puantes écuries (quant à Jésus, il y a longtemps qu’il s’est tiré de ce bourbier où Dieu les laisse macérer, pour leur punition – ils adorent les punitions).

J’avais apporté quatre exemplaires de mon livre Voyage pour les offrir aux quatre membres du jury en guise de témoignage de la manière d’échauffement pour ma thèse que représente ce travail, mais j’ai oublié de les leur donner. Acte manqué, sans doute. La langue dit sans doute pour dire peut-être. Or qui peut être n’a pas à douter de son autorité. J’enterre des impasses, j’ouvre des voies. Cherchez.

De retour à la maison auprès de mes trois gars de Paris, j’ai dit à O combien s’était confirmé pour moi ce que j’avais vu en rêve à propos de cette soutenance de thèse : qu’elle était la confirmation de notre union, commencée lors de notre rencontre, il y a trente ans, à l’université où nous préparions un DEA de Littérature. Et il était d’accord. Voilà, c’est devant la Poésie qui nous avait tous convoqués là que nous nous sommes mariés. Les gars pour fêter ça ont mis Stayin’ Alive et Syd et moi avons dansé.

 

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Mon discours de soutenance de thèse en littérature comparée

vignette these

J’ai soutenu ma thèse cet après-midi à l’UCP, moi-même soutenue par Madame Terre et par O. Je dirai plus tard l’importance intime de ce moment. Pour l’instant, mentionnons que ce furent de très bonnes heures, à converser avec des gens intelligents. Et me voici donc désormais docteure. Voici le discours par lequel j’ai présenté mon travail.

photo O

cet après-midi à Cergy, photo O

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DISCOURS DE SOUTENANCE DE THÈSE

Je vous remercie, monsieur le président du jury, mesdames et messieurs les membres du jury, pour votre présence, que je vis comme littéraire en ce moment littéraire. Je remercie Olivier Létoile qui est venu me soutenir après avoir, pour rendre le monde poétiquement habitable, transporté Madame Terre à vélo sur des milliers de kilomètres par toutes les routes d’Île de France et au-delà. Madame Terre est présente dans cette thèse, notamment ici en couverture dans le paysage que Samuel Beckett aimait parcourir à vélo, autour de chez lui à Ussy-sur-Marne. Elle est maintenant un peu cabossée par tous ces périples, mais toujours debout et pour ainsi dire enceinte de la terre, des feuillages et des petits cailloux que son porteur a versé dans son ventre à chaque étape, à chaque but atteint. J’ai aussi apporté avec moi ce classeur dont quelques pages sont reproduites dans la thèse, et dont je reparlerai.

Je vais présenter mon travail en évoquant d’abord sa genèse. Puis j’en retracerai les étapes, les dépassements successifs des difficultés par une méthode choisie. Enfin je dirai les résultats auxquels je pense être arrivée. Au cours de cette présentation pourront surgir des références littéraires qui ne se trouvent pas dans la thèse car si la thèse est finie, la pérégrination littéraire, elle, continue.

Pourquoi, il y a trois ans, après une vie consacrée à la littérature, me suis-je inscrite en thèse ? Dans le roman de Peské Marty intitulé Ici le chemin se perd il y a un moment où le personnage aux identités changeantes, dont les auteurs nous suggèrent fortement qu’il s’agit du tsar Alexandre 1er, qui passe pour mort, assassiné pour des raisons politiques, mais qui erre en vagabond à travers la sainte Russie et surtout sa folle Sibérie, du moment où ce personnage, donc, après avoir été quasiment démasqué par un derviche et son Coran, est arrêté par la police, qui l’interroge car il a perdu ses papiers. Comment est-il arrivé là ? Notre sans-papiers, notre exclu, notre marginal se lance alors dans le récit picaresque de ses six dernières années, sans négliger descriptions poétiques, réflexions profondes sur la misère de l’homme et évocations sensuelles des consolations données par les joies de l’amour aux multiples visages. Cela pendant exactement 206 pages, soit sans doute au moins dix heures de récit à l’oral : où l’on voit que dans les années 1830, les policiers en Sibérie avaient du temps devant eux. Il me faudrait au moins autant de pages et de temps pour raconter les six années qui précédèrent et causèrent mon inscription en thèse. Nous ne sommes pas en Sibérie, je ferai donc plus bref en montrant simplement ce livre, Voyage, que j’ai autoédité en 2013 et qui comprend, comme un échauffement pour cette thèse, de nombreuses traductions et exégèses de passages de la Bible et du Coran, mêlées à des épisodes de fiction ou de poésie. Et en me reportant trente ans en arrière, au moment où la publication de mon premier petit roman, devenu best-seller international, me fit prendre une autre voie que celle de la thèse que je projetais de faire après mon DEA de Littérature comparée à Bordeaux, avec un mémoire sur le double chez Stevenson, Schwob et Borges. J’ai repris ce fil universitaire interrompu pour le mener à terme.

Je m’inscrivis d’abord à Paris IV, avant de me rendre compte que mon ignorance en matière d’universités m’avait conduite à un choix peu adéquat à mon projet. Là se trouve ma transition au chapitre des difficultés rencontrées, et de leur résolution en différentes étapes et par le choix d’une méthode.

Je crus d’abord que je pourrais, comme il m’avait été demandé de le faire, me résoudre à accomplir un travail relativement normal, ou suffisamment normé, en traitant mon sujet à partir d’un nombre très restreint d’auteurs. Ma thèse s’intitula d’abord : Poétique du trait. Le geste originel chez Parménide, Shakespeare, Poe, Schwob, Kafka, Borges. Mais plus mon travail avançait, plus il revenait à ma première idée, qui était d’embrasser un corpus aussi vaste et varié, voire imprévu, que l’exigerait le cours de ma pensée. Ce fut une étape importante de décider, à la fin de ma deuxième année de thèse, et alors que je n’avais encore rien montré de mon travail à mon premier directeur de thèse, de changer d’université et de directeur de thèse. Il me sembla que Cergy, où existe un Master d’écriture créative qui se conclut par un mémoire comprenant un volet critique et une création littéraire, m’offrirait plus de liberté – même si ma thèse ne devait pas s’inscrire dans ce cadre. Et je trouvais très intéressant le caractère un peu décalé du travail de Rémi Astruc sur les communautés. Il accepta de diriger désormais ma thèse et je me mis à l’écrire.

Je devrais dire plutôt : je me mis à la composer. Car j’avais, les deux années précédentes, rassemblé un grand nombre de notes, de citations, de réflexions personnelles, de textes que j’avais traduits, d’articles que j’avais écrits, de textes que j’avais commencé à rédiger, souvent et délibérément à la main, et que je rangeais dans ce classeur, mon chantier. Je rédigeais souvent à la main parce que je voulais éprouver ce dont je parlais : ce dont il était question quand l’humain trace des traits, que ce soit pour écrire, dessiner ou gribouiller. Et je gribouillais beaucoup, je faisais des formes et j’en collais aussi des toutes faites que je découpais dans des brochures ou des magazines, je faisais feu de tout bois, je nourrissais la machine intellectuelle et poétique en moi et je la faisais tourner avec mes stylos, mes crayons, mes pinceaux, prolongements de ma main – puisque l’humain eut toujours des mains, et des instruments qu’il fit de ses mains pour prolonger ses mains.

J’avais bien sûr un double numérique de mon travail en cours, qui ne comprenait que les textes dactylographiés à l’ordinateur. J’avais un plan, aussi, et comme il est naturel, il évoluait. Pour m’instruire et me documenter mais aussi pour me pénétrer de la démarche scientifique dans la recherche, je suivais des cours au Collège de France et j’assistais à nombre de colloques et autres journées d’étude dans diverses universités et institutions. Je lus ou parcourus plusieurs thèses. J’appréciai tout l’intérêt d’un travail de recherche académique quand il est bien mené. Mais malgré ses qualités et son utilité indéniables, je ne souhaitais pas adopter strictement une démarche de ce type, parce que je souhaitais arriver à d’autres résultats que ceux qu’elle peut donner. Je ne pouvais pas faire comme si je n’avais pas écrit plus de trente livres (romans, essais, théâtre, poésie), comme si je n’avais pas une expérience littéraire dont je tirais un autre enseignement, un autre savoir. C’est justement cet autre savoir que je voulais transmettre. Transmettre la connaissance de la littérature que j’avais pu acquérir en pratiquant la littérature comme lectrice, mais aussi comme auteure, les deux pratiques étant indissociablement mêlées, unies. Pour cela il me fallait démontrer, non par un témoignage ni par un raisonnement mais par un acte, ce que Julio Cortazar a appelé la « continuité des parcs ».

Claude Lévi-Strauss a montré que ce qu’il a nommé « la pensée sauvage » n’était pas une pensée non-scientifique. Il s’agit d’une manière de science qui se fonde sur la pensée analogique, comme en poésie, et sur ce qu’il a appelé un bricolage avec les éléments symboliques à disposition. C’est aussi une science en ce qu’elle utilise l’analyse et la classification, et en ce qu’elle parvient à des résultats : une vision élaborée du monde, de l’être, et dans ses aspects directement pratiques, une pharmacopée dont la médecine moderne continue de s’inspirer. C’est une pensée dans laquelle tous les éléments de l’univers sont connectés, unis. Et je reviens à la continuité des parcs de Cortazar. Rappelons le fil de sa nouvelle éponyme : un homme lit une histoire dans laquelle un homme en train de lire une histoire va être tué ; l’assassin s’approche et le lecteur est effectivement tué. Le parc du réel s’unit exactement à celui de la fiction, par la magie d’un de ces retournements littéraires dans lesquels Cortazar est maître, semblable à celui d’un ruban de Möbius, énigmatique et saisissant. Ce qui est écrit est effectif.

J’ai écrit ma thèse en lectrice de Cortazar, l’auteur qui m’a donné mon nom d’auteure, et en sauvage de la pensée. J’ai souhaité réaliser la continuité des parcs de la critique et de la création, de la poésie et de la science, de la raison et de la fiction, de la littérature et de l’histoire, de l’anthropologie, de la philosophie, comme de l’écriture et de la lecture, de la traduction, du dessin… Le choix de mon corpus est en partie aléatoire. J’aurais pu travailler sur Gogol, sur Nerval ou sur Faulkner, par exemple, parmi bien d’autres auteurs essentiels dans ma bibliothèque mentale. J’aurais pu mentionner et citer Simone Weil, Maria Zambrano, le Voyage au bout de la nuit, les lettres de Van Gogh, les cahiers de Nijinski, Michel Vieuchange, Orhan Pamuk, Maïakovski, Charles Perrault, René Daumal, Cendrars, Kawabata et tant et tant d’autres, j’aurais pu rendre ma thèse plus profuse encore. Car la profusion sert pour fixer des vertiges, comme dit Rimbaud dans « Alchimie du verbe ». J’entends ici fixer dans son sens en français, dans le sens où l’écriture établit de manière durable ce qui est volatile, et dans son sens en anglais, celui d’une réparation, semblable à celle d’un mémorial. Profusion et fusion ont la même racine grecque dans le verbe cheuein : verser, répandre. J’ai fait avec ce qui se présentait à mon esprit dans le flux, la continuité de l’écriture : c’est l’aspect bricolage de la pensée sauvage, qui comme les rêves a sa logique porteuse de sens profond, unificatrice, la part de l’intuition qui a aussi une importance capitale dans la recherche scientifique, y compris dans les sciences dites exactes.

À la partie critique (face A de mon ruban de Möbius) structurée selon trois grands mouvements où les textes sont étudiés selon une grande variété d’approches, s’est finalement jointe une face A’, comprenant les traductions que j’avais d’abord projeté de donner en annexe, et un ensemble de fictions également toutes reliées entre elles et reprenant sous une autre forme le dédale, l’interrogation, les thèmes traités dans la partie critique : ainsi ai-je mené et réalisé ma recherche d’un objet total apte à esquisser une vision de la totalité, d’un texte permettant une circulation ouverte et infinie dans sa démultiplication miroitante. Une recherche dont le mode opératoire et les enjeux sont en harmonie, me semble-t-il, avec ceux de la recherche scientifique la plus contemporaine, que ce soit en mathématiques, en physique, en histoire et sans doute dans d’autres disciplines, où la démultiplication des points de vue conduit à la fois, paradoxalement, à l’hyperspécialisation et à l’éclatement des classifications dans la quête d’une nouvelle union des théories.

Je pourrais parler encore longtemps de ma méthode, car la recherche et l’invention de la méthode font partie intégrante de la recherche, mais au fond ce qui compte, ce sont les résultats qu’elle a donnés. Outre les effets de la démultiplication miroitante que je viens d’évoquer, j’en vois trois principaux. Les deux premiers sont à mon sens l’ampleur de la vision, et la finesse de la vision. Si je m’étais astreinte à suivre toutes les normes académiques, je n’aurais pas embrassé une aussi longue période ni un aussi ample corpus, car mon étude eût été alourdie d’indications qui auraient ralenti et embrumé le cours de la pensée, son fonctionnement. L’absence de contextualisation a l’intérêt scientifique de mieux fixer le regard sur l’objet lui-même et d’inciter le lecteur à aller chercher lui-même ce qui n’est pas dit à propos de ce qui est dit.

Quand on veut monter, il faut se délester. Mais il faut aussi avoir de bons yeux, comme l’aigle – sinon, mieux vaut rester au sol. Or les bons yeux s’acquièrent par l’intimité avec l’objet visé. L’intimité avec la littérature a ses raisons que la raison académique peut ignorer. Il faut parfois savoir, sans les chasser, tenir à distance respectueuse de la chambre d’amour poétique, alchimique, certaines règles prétendument scientifiques et incontournables.

Comme exemples de finesse de la vision dans cette thèse, je citerais la lecture des œuvres d’art que sont la Vénus de Höhle Fels ou la grotte de Bruniquel ; la pénétration de l’énigmatique fin de l’unique roman d’Edgar Poe ; ou encore la mise au jour en quelque sorte archéologique de sens jusque là cachés de plusieurs poèmes des Illuminations, notamment « Parade » ou « H », qui constitue la découverte majeure de cette thèse. Ce travail aurait pu faire à lui seul l’objet d’une thèse mais j’ai choisi partout la concision, quitte à laisser le lecteur développer lui-même l’investigation et la compréhension à partir des éléments donnés.

J’ai choisi la concision, moins pour des questions de volume (personne ne m’empêchait de faire une thèse de 3000 ou 10 000 pages) que pour des raisons d’efficacité. Car voici le troisième résultat recherché et approché : un texte capable de faire un effet puissant. Qui fait ressentir le désir de la littérature et la grandeur d’être humain. Si cette thèse porte aussi les faiblesses d’un travail expérimental, j’espère du moins qu’elle saura inspirer d’autres chercheurs, d’autres auteurs. Qu’ils et elles reprendront le flambeau, continueront le travail, feront progresser une autre approche de la littérature, une pratique élargie de la littérature comparée.

Dans Le mystère du jardin chinois, l’une des enquêtes du juge Ti écrites par Frédéric Lenormand, se trouve ce délicieux dialogue :

- « Il y a un labyrinthe, dans ce jardin ?

Rossignol haussa les épaules :

- Ce jardin est un labyrinthe.

- Je suis heureux d’avoir eu la chance d’entrer dans cet endroit fabuleux, dit le juge.

- La chance, ce serait d’en sortir, M.Ti. »

Mesdames, Messieurs, vous êtes un peu les juges Ti de cette thèse aussi labyrinthique que la bibliothèque de Babel selon Borges et je ne doute pas que, tout aussi avisés que lui, vous en trouviez les sorties autant que les entrées. Je vous remercie d’avoir suivi avec moi, par votre lecture et par votre écoute, ces sentiers de l’humain qui vont du gribouillage à la pensée en mouvement, et je me réjouis de l’échange qui vient.

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Mémorial. La grande guerre de la poésie

sortie somme 7 memorial de thiepval

La nuit avant-dernière, j’ai rêvé que O et moi emmenions des universitaires au mémorial franco-britannique de Thiepval, dans la Somme, mémoire des lieux de la Grande Guerre. Lui a rêvé, la même nuit, du même endroit. Dans mon rêve, c’était une journée lumineuse mais j’étais un peu choquée de voir ces visiteurs deviser comme si de rien n’était en parcourant le site. Ils ne se rendent pas compte de ce que cela représente, pensais-je, du recueillement et du respect que ce site appelle.

La signification de ce rêve est claire, à l’heure où O, Madame Terre et moi, nous nous apprêtons à soutenir ma thèse : notre habitation poétique du monde nous a coûté une grande guerre contre les forces morbides du monde. Mon rêve a exprimé l’inquiétude que cela ne soit pas bien compris, que ne soit pas représentée dans l’esprit d’autrui la somme d’engagement terrible nécessaire à l’accomplissement d’une vie poétique, d’une œuvre poétique, à la préservation d’une âme poétique dans le monde, pour la survie de l’humanité. Mais en fait, je pense que cela peut être compris. Si ce n’était pas le cas, depuis des centaines de milliers d’années que l’homme est homme, bien avant l’homme moderne, il n’y aurait plus d’hommes. La poésie sous toutes ses formes a toujours vaincu les forces de destruction, survécu aux attaques de l’ignorance, du mensonge et de la méchanceté ; et tant qu’elle survivra, nous survivrons.

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Animaux du jour

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J’ai ma pierre au jardin alpin, comme j’avais ma pierre à la montagne. Sous un pin où je m’assois, très longtemps parfois, miraculeusement à l’écart dans un jardin public. En ce beau dimanche ensoleillé il y avait du monde au jardin des Plantes et souvent les gens, soudain m’apercevant là dans mon bel isolement (une seule personne peut pénétrer dans cet endroit), Ici le chemin se perd sur mes genoux, élevaient leur portable et photographiaient la scène. Je les comprends, c’est si paisible.

De ma place j’ai vu une corneille effleurer en vol la tête d’une femme, qui a poussé un cri de surprise et de frayeur. Quand j’ai repris mon chemin, un peu plus tard, une palombe m’a fait la même chose. J’ai senti le souffle de ses plumes sur mes cheveux, j’ai légèrement sursauté, j’ai souri. Les oiseaux avaient envie de parler, aujourd’hui.

Les arbres aussi, et j’ai parlé avec eux, sans paroles. Je suis la chamane éternelle, la poussière tourbillonnant dans la lumière, la joie incarnée.

platane oriental

En reprenant mon chemin dans le jardin, j’ai vu ce nid posé entre les jambes de la nymphe chevauchant un poisson (Joseph Félon a appelé sa statue « Nymphe tourmentant un dauphin », mais l’animal ne ressemble pas beaucoup à un dauphin). Le nid de l’oiseau invisible, descendu de quel ciel ?

nid naiade

J’ai contemplé un panda roux endormi puis réveillé à plusieurs mètres du sol sur ses bambous, et un wallaby pensif dans les roseaux ; puis je suis allée continuer à lire sous un autre arbre.

panda roux

panda roux,

wallabyaujourd’hui au jardin des Plantes, photos Alina Reyes

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La bibliothèque dans le miroir

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Il y a quelqu’un à la montagne, l’un des hommes que j’ai mis au monde, qui lit ma bibliothèque de là-haut. De temps en temps il me rappelle quelque excellent titre qu’il vient de lire et que j’ai lu il y a longtemps. Tarass Boulba, de Gogol, la fois précédente. Ici le chemin se perd, de Peské Marty, il y a quelques jours. Comme il a fait mention de la fin où le personnage est initié au Zen, j’ai eu envie de le relire, et dès que j’ai été assez en forme pour cela, aujourd’hui donc, je suis allée le chercher à la bibliothèque.

Il y a ce moment extraordinaire à la fin du très génial Chien enragé de Kurosawa, qu’on peut voir en replay en ce moment sur Arte, où le personnage plus âgé qui fait en quelque sorte office d’initiateur au Zen pour le jeune enquêteur (lui apprenant à ouvrir son esprit, garder son calme, se débarrasser de la compassion envers ceux qui comme des chiens enragés sont pris dans l’engrenage du mal), cloué sur un lit d’hôpital, regarde le monde dans un petit miroir. Le dernier verbe est oublier. Il faut le voir, c’est magnifique.

Voici les images que j’ai prises en chemin :

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street art 9Cet après-midi à Paris 5e, photos Alina Reyes

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Corpus sanus in bibliotheca sana

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photo Alina Reyes

photo Alina Reyes

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L’opération cette fois a été la bonne, l’erreur chirurgicale est réparée. Gag : mon sein avait bien été enlevé, mais pas sa lésion cancéreuse, restée dans le coin où elle se planquait. Qu’est-ce qui avait pu distraire mes deux chirurgiens, le cancérologue et le reconstructeur, au point de leur faire commettre une telle bévue ? Il m’a paru que c’était comme si la société n’acceptait pas de me débarrasser du cancer qu’elle m’avait infligé. Mais les deux hommes de l’art, finalement, l’ont fait. Mon tout nouveau sein en reconstruction est désormais sain, comme le reste de mon corps.

Avant d’être de nouveau opérée, j’avais ces derniers jours éliminé pareillement de ma bibliothèque les livres qui n’auraient pas dû s’y trouver. Les nuisibles, soit parce qu’ils sont nuls soit parce qu’ils sont cancérigènes, je les ai jetés dans la poubelle. Les deux ou trois bons livres que j’avais en double et la vingtaine d’autres qui peuvent être intéressants mais que je ne relirai pas, je les ai déposés dans le hall de mon immeuble, afin que les voisins se servent à volonté – et  ils sont partis très vite.

Tous ces soins sont fatigants, je n’ai pu reprendre le chemin de l’école, d’autant que j’ai été affectée dans un établissement presque aussi lointain que celui de l’année dernière. À cause de l’épuisement qui s’en était suivi, j’avais dû abandonner mon poste au deuxième semestre, mais il semble décidément que l’Éducation Nationale préfère payer pour m’empêcher d’enseigner que pour me permettre d’enseigner. J’enseignerai donc autrement, par le nouveau livre que j’écris.

La nécessité de cette deuxième opération retarde le moment tant désiré où je vais enfin pouvoir faire du sport. Je ne pourrai avant trois bonnes semaines me mettre au yoga, retourner à la piscine, refaire du vélo et peut-être d’autres activités encore. Je peux toujours marcher, mais sans quasiment rien porter. Heureusement, grâce à ma bibliothèque bien rangée, je peux y puiser quelques bons livres à lire, et d’autres à relire, car les bons livres sont toujours bons à relire. Et c’est ce que je fais, entourée d’amour.

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Zen et zazen, pratique

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toit paris 13

immeuble paris 13

chaise rue 13eHier en marchant à Paris 13e, photos Alina Reyes

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Ce matin, à l’aube, j’ai fait zazen – je vais dire comment. Mais je pratique le Zen depuis que j’ai lu, il y a très longtemps (et relu, il n’y a pas longtemps) Siddharta de Hermann Hesse, superbe et classique porte d’entrée au bouddhisme pour les Occidentaux. Adolescente, je me suis intéressée à toutes les spiritualités, j’ai essayé de pénétrer, à ma façon, toutes celles auxquelles j’avais accès à travers des textes. En lisant le témoignage de Taïkan Jyoji dont j’ai donné un passage dans la note précédente, je me dis que toutes les épreuves qu’il est allé chercher dans un monastère au Japon pour parvenir à l’illumination, je les ai pour ma part vécues naturellement, dans la vraie vie telle qu’elle est pour une fille du peuple, mère très tôt et rapidement mère célibataire, sans qualification ni travail autre que des successions de jobs temporaires et mal payés, connaissant des années de grande pauvreté et même de faim, puis malgré tout trouvant le moyen de faire des études, à l’âge où les autres les terminent, de trouver de nouveaux jobs, etc. Pour traverser tout cela, la précarité et l’insécurité permanentes, puis plus tard une célébrité soudaine (et pas du tout aimée) sans se perdre en chemin, sans perdre sa joie ni son esprit d’enfance, pour traverser tout cela et bien d’autres choses et se sentir toujours fraîche à soixante-deux ans, toujours prête à découvrir, apprendre et inventer encore, le Zen profondément vécu, sans signe extérieur, le calme profond malgré les agitations de surface, m’a beaucoup soutenue.

Le Zen n’est pas une religion, c’est une pratique. Une pratique au moins autant physique que spirituelle. En fait, le corps et l’esprit y sont complètement unis. Un esprit vivant dans un corps vivant, un esprit aiguisé dans un corps aiguisé. Je ne peux pas dire que j’ai approché le zazen, la « méditation » (le terme est impropre) zen en novice : mes longues années de mysticisme sauvage, puis dans le cadre du christianisme, puis dans celui de l’islam (avec notamment la prière islamique, très physique aussi), mes années de pratique de la contemplation, qui fait partie de mon existence quotidienne, qui est mon existence quotidienne, mes temps d’érémitisme, me facilitent évidemment l’opération qui consiste à faire le vide, comme on dit faute de mieux – faire la paix et la lumière. Mais ce n’est pas une raison pour se dispenser d’expérimenter des méthodes, et j’ai donc expérimenté zazen pour la première fois. Pour me préparer, en plus de continuer à lire le livre dont j’ai parlé, j’ai visionné plusieurs vidéos de maîtres zen, tant pour l’esprit que pour l’exercice physique de zazen. Hier soir j’ai testé, les fesses posées sur un coussin comme indiqué, la position en lotus ; et j’ai constaté que je n’arrivais plus à la faire : là où ma cheville a été brisée, il y a quelques années à la montagne, ça tire trop. Peut-être, si je persévère, et en me mettant aussi bientôt au yoga, parviendrai-je à réassouplir l’articulation. Pour le moment, je me mets donc en demi-lotus – ce que le maître zen dans la vidéo ci-dessous appelle la façon asymétrique (mais les débutants qui n’arrivent pas à faire non plus le demi-lotus peuvent simplement croiser les jambes de leur mieux, ou même, pour les plus raides, s’asseoir sur une chaise). Ensuite il faut se tenir bien droit, c’est essentiel, avec les mains posées l’une sur l’autre, les pouces joints formant une ouverture ovale – les vidéos ci-dessous expliquent tout cela dans le détail. Puis pratiquer la respiration abdominale. Respirer avec le ventre, comme le font les chanteurs. J’ai appris cela dans l’enfance, de mon père qui était chanteur de bel canto amateur, et ensuite, adulte, en chantant dans divers chœurs : quand on doit tenir une note très longue, il faut l’expirer tout aussi longuement. Le maître zen recommande ici de tenir au moins 8 secondes. Hier soir, j’ai été tout de suite à 25 secondes, temps vérifié sur le réveil électronique. Ce matin, sans forcer, tout doucement, j’ai commencé à 18 secondes, puis le temps a augmenté de lui-même à chaque expiration, pour se stabiliser à 25 ou 27 secondes. Je n’ai pas cherché à faire plus, par un effort, car la respiration doit rester naturelle. Mais compter mentalement les secondes est un très bon moyen d’empêcher les pensées importunes ou l’endormissement. J’ai fait cela environ un quart d’heure, puis je suis restée un bon moment à savourer la paix et la lumière avant de me relever.

Deux heures plus tard, à l’hôpital où je me trouvais pour une petite intervention d’une petite heure avant une nouvelle opération demain, la médecin m’a dit « ça se passe très bien, vous ne bougez pas du tout, c’est parfait ». J’ai alors remarqué que sans y penser, naturellement, je pratiquais une respiration calme et profonde. Et j’étais profondément calme.

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Rentrée du Street Art à Paris 13e, suite

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Seul ce qui est fait avec amour et respect donne le bonheur.

Par cette après-midi radieuse, je suis allée à pied avec trois de mes beaux garçons chercher une bibliothèque chez un particulier qui la vendait pour une bouchée de pain, rue de la Providence où il y a quelques années j’allais répéter des œuvres de Bach, Mozart, Verdi…, avec un grand chœur. En chemin, j’ai photographié des œuvres de Street Art que je n’avais pas encore vues, avant de revenir avec des planches sous le bras, puis de passer la fin de l’après-midi à installer mes livres, avec un bonheur sans mesure. Aujourd’hui l’opération grand ménage et réaménagement de mon bureau, pour accompagner l’écriture de mon roman en cours, se poursuit. Je me sens comme une reine en son royaume.

 

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street art 13e 20Hier après-midi à Paris, photos Alina Reyes

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Voir aussi la note de l’autre jour : Rentrée du Street Art à Paris 13e

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