Heidegger philosophe de ceux qui se donnent la mort pour tâche (actualisé)

À méditer en ces temps de terrorisme et de guerres iniques, alors que Mr Obama par douze fois a opposé – heureusement en vain – son veto à une loi autorisant les proches des victimes des attentats du 11-Septembre à poursuivre l’Arabie saoudite devant la justice, parce qu’un tel texte affaiblirait le principe d’immunité qui protège les États (et leurs diplomates) de poursuites judiciaires et risquait, par un effet boomerang, d’exposer les États-Unis à des poursuites devant divers tribunaux à travers le monde (article sur France 24).

Voir aussi mon article sur Heidegger, publié dans The Conversation et republié ici.

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« Deux œuvres du peintre Vincent Van Gogh ont été retrouvées 14 ans après avoir été volées, a annoncé vendredi le Musée Van Gogh d’Amsterdam (Pays-Bas).

Il s’agit des peintures intitulées « Vue sur la mer à Scheveningen » (1882) et « Sortie de l’église réformée de Nuenen » (1884/85).

Les œuvres ont été retrouvées grâce à une vaste enquête menée en Italie par une équipe spécialisée dans la criminalité organisée. » L’article entier ici

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Être ou ne pas être ? De l’anti-sémitisme intrinsèque de Heidegger et de son actualité

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Alina Reyes, Université Paris-Sorbonne – Sorbonne Universités

« Habiter, être mis en sûreté, veut dire : rester enclos »
(Heidegger, Essais et conférences, « Bâtir habiter penser »)

Un peu avant dans le même texte, Heidegger a établi une identité entre bâtir, habiter et être, liés selon lui par une même racine à travers les verbes buan, habiter (en anglo-saxon), bauen, bâtir, et les formes ich bin, du bist et bis (sois). « Être homme veut dire : être sur terre comme mortel, c’est-à-dire : habiter. »

Heidegger a commenté la parole de Hölderlin « l’homme habite en poète », mais sa conception profonde de l’être homme c’est : habiter la terre en mortel. L’auteur de « La limitation de l’être » (Introduction à la métaphysique), le penseur de l’« être-pour-la-mort » qui jugea son époque « déracinée, décadente, enjuivée » (Guillaume Payen, « Racines et combat chez Martin Heidegger », dans O. Lazzarotti et P.-J. Olagnier, L’identité, entre ineffable et effroyable) ne fut pas antisémite par simple adéquation à son temps. Le fondement même de sa pensée est antisémite dans le sens où il conçoit l’être dans l’enracinement alors que l’être selon la Torah est, tel Moïse allant au buisson ardent, l’être qui franchit les limites territoriales comme les limites de l’homme.

La hantise de Heidegger, c’est le nomadisme, et son idole, la terre. Or les nationalismes quels qu’ils soient, y compris le sionisme, les impérialismes quels qu’ils soient, y compris islamistes, et les racismes, y compris et d’abord l’antisémitisme et sa variante l’islamophobie, tiennent de la même hantise morbide de contrôle. Et l’influence du philosophe allemand est forte chez les intellectuels de ces divers courants, tant en Orient qu’en Occident. D’où l’importance actuelle de décrypter sa nocivité. Car son idéologie imprègne une grande part de la pensée actuelle, la plupart diffusée dans les esprits de façon inconsciente et indirecte, donc d’autant plus dangereuse.

Le nomade échappe à l’ordre bourgeois, il n’est pas assis, il a très peu de biens, il est en mouvement, il est insaisissable. Ce n’est pas pour rien que Hachem (nom en hébreu) a été inventé (découvert) par les Hébreux, un peuple nomade. Ce n’est pas pour rien que Jésus marchait tout le temps. Ce n’est pas pour rien qu’Elle/Il (le Matriciel, selon la traduction d’André Chouraqui du Miséricordieux coranique) a trouvé son dernier prophète en Mohammed, parmi les tribus nomades du désert. Dieu, que la Torah refuse justement de nommer, et auquel l’islam reconnaît au moins 99 noms, ce qui est une autre façon de ne pas lui en fixer un, Elle/Lui que nous pouvons en ce sens appeler plutôt le Vivant – et tout le monde comprend ce qu’est le vivant, même les athées – se trouve dans les traces de pas, les écritures qui vont et viennent ; non dans les tours de Babel, les habitations-constructions pour « rester enclos », qu’elles soient de matière ou de pensée.

Quel énorme réseau de parole a dû tisser Heidegger pour essayer d’y prendre le vivant, de le neutraliser. Aussi énorme que sa peur, et celle de ses suiveurs. Et bien sûr il n’y a là rien à récolter, sinon la mort.

La philosophie de Heidegger crée les nationalismes à partir de cette même idéologie de la terre et d’un peuple associé à une terre. Idéologie morbide : seuls les morts appartiennent à la terre où ils finissent. Les morts de leur vivant aiment bien se bercer de mots, être « le là », le là être… comptine pour endormir les hommes restés dans leur le là, leur ça.

La pensée de Heidegger est antisémite au sens précisément d’anti-sémite, à l’opposé de l’esprit sémitique, de l’esprit du déplacement permanent, à l’œuvre au cœur même des langues sémites – arabe autant qu’hébreu. Heidegger a cherché sa pensée dans le grec et dans l’allemand. Or ces langues constituent trois mondes clairement à part.

D’un côté le monde des langues sémitiques (hébreu, araméen, arabe…), de l’autre le monde grec, de l’autre encore la structure latine. Il n’est pas impossible de penser en allemand ou en latin sans être anti-sémite, mais cela implique de sortir de sa langue. En fait Heidegger a peu emprunté de sa pensée à la langue grecque, sinon un idéalisme qu’il a voulu ramener à tout prix dans le giron de l’allemand, alors que ces deux langues, et donc la structure de pensée qu’elles portent, sont très différentes.

Heidegger hanté par la peur de la bâtardise raciale et culturelle a pourtant lui-même abâtardi sa pensée dans cette confusion illusoire, cette volonté cachant une honte secrète, un sentiment d’infériorité non assumé, de justifier l’allemand par le grec. Quête d’origine qui a pourtant donné quelques résultats intéressants, pourvu qu’on n’oublie pas de retirer ces pépites du fossé boueux dans lequel ce terrien les a jetées et où elles ne peuvent pousser.

La philosophie de Heidegger est massivement néfaste et dangereuse, d’autant plus qu’elle est séductrice et flatteuse, fonctionnant comme un miroir aux alouettes, donnant à son lecteur le sentiment de sa propre supériorité, de sa propre intelligence ; cela de façon aussi illusoire que le fait de refléter l’allemand par le grec.

« La rose est sans pourquoi », dit Angelus Silesius. La rose est « sans pourquoi » parce qu’elle est tout être. Le pourquoi appartient à l’existence, pas à l’être. « Hier kein warum », dit le tortionnaire à Primo Levi à Auschwitz. « Ici pas de pourquoi ». Il s’agit d’une inversion. D’une inversion de la vérité. Ce qui est vrai, c’est que tout Auschwitz est avec pourquoi. Est calcul, fabrication pour quelque chose, pour-quoi. Fabrication existentielle devant laquelle l’homme est écrasé par le pourquoi qu’il ne peut que poser.

La vérité est : ici pas de « sans pourquoi ». Donc : pas de rose. Auschwitz appartient à la pensée heideggerienne d’un pour-quoi défini comme « pour-la-mort », de l’homme pour-la-mort. C’est pourquoi, écrit Primo Levi : « Si c’est un homme ». Et c’est une question, sans point d’interrogation.

Heidegger est-il heideggerien ? Oui, son nazisme l’a prouvé. Nietzsche est-il nietzschéen ? Non. Nietzsche est lui-même. Nietzsche n’a pas besoin de maîtres. Pas même de lui-même comme maître. Seuls sont nietzschéens, ou autres -ens (platoniciens, chrétiens, hégéliens, heideggeriens, rimbaldiens, etc.) ou -istes (idéalistes, marxistes, féministes, etc.), ceux qui ne se sentent pas assez solides pour marcher sans béquilles. Ceux qui pallient par des -ens ou par des -istes leur manque d’être. Après tout, c’est peut-être ce qui a fini par arriver à Nietzsche. Il est devenu nietzschéen, donc fou – ou bien sa folie a été son moyen d’échapper à la menace de devenir nietzschéen, donc encore plus mort que fou.

L’idolâtrie, qui est toujours au bout du compte idolâtrie de soi, détruit. Les idoles existent, mais leur existence n’est pas fondée sur l’être. Les idoles existent dans la fixité et la corruption permanente, la défaite, l’écrasement par le temps. L’être est vivant, mouvant. Nietzsche est vivant, mais seulement pour les vivants.

Les heideggeriens ont fait de leur maître leur messie. Sa parole est pour eux parole d’évangile. Son annonce est inverse à celle des messagers du Vivant. Ils annoncent un homme créé pour la vie éternelle, c’est-à-dire du moins la vie en grâce et en plénitude, il annonce un homme comme « être-pour-la-mort ». Ils peuvent se sacrifier pour leurs prochains, il ne se sacrifie pas, accepte de prendre la place des sacrifiés par le régime inique, légitime intellectuellement l’envoi à la mort des hommes, puisqu’ils sont êtres-pour-la-mort. Ses disciples sont spirituellement des esclaves de la mort, des serviteurs souvent involontaires, dans leur servitude volontaire, de la mort. Ils nuisent mais leur nuisance n’est pas éternelle car ils mourront, leur croyance s’accomplira pour eux.

La passion de Heidegger (en cela non détaché d’un catholicisme du Christ cloué), c’est le fixe. L’être du sémite, c’est le passage. Le déplacement permanent. L’utopie comme art de ne pas rester dans la place. De n’être pas assis, mais en dé-placement. En mouvement, même immobile. De ne s’installer que pour partir. D’être insaisissable, c’est-à-dire bien plus éternel qu’en étant là. Être d’ailleurs, aller ailleurs et par ailleurs. C’est-à-dire, dans l’être même du vivant.

(Et Nuit debout qui s’accroche à sa place, la place de la République, comme dans La République de Platon les hommes s’en tiennent au mur de la caverne, hypnotisés par leurs impressions, ne voyant pas ce qu’ils font, dos tourné au réel, mériterait-elle encore le nom de mouvement, si elle refusait, contrairement à Abraham, de quitter son lieu de naissance, de s’abandonner à la logique du vivant, de passer à autre chose, la suite ?)

The Conversation

Alina Reyes, Doctorante, littérature comparée, Maison de la Recherche, Université Paris-Sorbonne – Sorbonne Universités

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

Pour-quoi

« La rose est sans pourquoi », dit Angelus Silesius. La rose est « sans pourquoi » parce qu’elle est tout être. Le pourquoi appartient à l’existence, pas à l’être. « Hier kein warum », dit le tortionnaire à Primo Levi à Auschwitz. « Ici pas de pourquoi ». Il s’agit d’une inversion. D’une inversion de la vérité. Ce qui est vrai, c’est que tout Auschwitz est pourquoi. Est calcul, fabrication pour quelque chose, pour-quoi. Fabrication existentielle devant laquelle l’homme est écrasé par le pourquoi qu’il ne peut que poser. La vérité est : ici pas de « sans pourquoi ». Donc : pas de rose. Auschwitz appartient à la pensée heideggerienne d’un pour-quoi défini comme « pour-la-mort », de l’homme pour-la-mort. C’est pourquoi, écrit Primo Levi : « Si c’est un homme ». Et c’est une question, sans point d’interrogation.

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Police des corps et de la parole

En Palestine, la police d’occupation arrête les petits jeteurs de cailloux ; en France on fait mieux, des cailloux symboliques suffisent pour être conduit au poste. Un enfant de huit ans dénoncé par son instituteur, arrêté et interrogé par la police pour une parole incorrecte au sujet de Charlie Hebdo. Un enfant de seize ans dénoncé, arrêté, placé en garde à vue et interrogé pendant vingt-quatre heures, quoique n’ayant en rien le profil d’un djihadiste, pour avoir publié sur son facebook le dessin parodique d’une couverture de Charlie que j’ai publié moi aussi il y a quelques jours ici. Les cas d’enfants arrêtés par la police de l’État français (qui fut acclamée lors de la grande manifestation organisée à Paris par ce même État le 11 janvier) pour « apologies du terrorisme » se multiplient. Voilà ce qu’est devenu le pays de la liberté d’expression.

En Italie, c’est l’écrivain Erri de Luca qui risquait cette semaine la prison, pour avoir pris en paroles la défense d’activistes en lutte contre un projet destructeur de nature. Lui aussi est accusé d’apologie du terrorisme, puisqu’il soutient des « saboteurs ». Voilà ce que devient la liberté d’expression en Europe.

En France, Houellebecq veut entrer à l’Académie française. Finkielkraut y est déjà, et Hélène Carrère d’Encausse lui est favorable. L’Institut va-t-il prendre officiellement le relais de Charlie Hebdo, devenu emblème national ?

Au Chili, de nouvelles analyses vont être faites sur le corps de Pablo Neruda pour déterminer si oui ou non Pinochet l’a fait assassiner, quelques jours après son coup d’État du 11 septembre.

À la Bibliothèque Nationale de France, s’est tenu il y a quelques jours un colloque sur « Heidegger et les juifs ». Avec toujours les défenseurs acharnés du philosophe dont on ne peut vraiment plus nier qu’il fut nazi, et antisémite au point d’estimer que les juifs devaient être l’objet d’une « extermination totale ». C’est que l’esprit nationaliste, terrien et raciste d’Heidegger sert aujourd’hui, inconsciemment ou non, à justifier le colonialisme d’Israël et à travers Israël, du monde occidental. Bernard-Henry Lévy semble pourtant l’avoir un peu amère, cette haine des juifs de leur gourou, éclatée au grand jour. Mais comme il ne veut pas lui non plus faire machine arrière et reconnaître qu’il s’est trompé et bien aveuglé, comme il ne veut surtout pas chercher le fond nihiliste de la philosophie d’Heidegger, il se fend d’un article pour affirmer qu’il faut quand même continuer à le lire. Mais qui a jamais dit le contraire ? Il n’est pas question de placer en garde à vue les lecteurs d’Heidegger. Si seulement ils voulaient bien apprendre à lire, et à reconnaître comme dans Charlie Hebdo la bête immonde cachée derrière la façade, le monde se porterait mieux.

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De l’anti-sémitisme intrinsèque d’Heidegger

1photo Alina Reyes

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Après la publication des Carnets noirs, le débat continue sur l’antisémitisme d’Heidegger, sur le mode : son antisémitisme a-t-il influencé sa philosophie, ou ne faut-il y voir qu’un trait commun à tant d’hommes, et notamment de philosophes qui l’ont précédé ? Parmi tous ces débatteurs, philosophes de formation ou philosophes autoproclamés, aucun n’arrive à voir que toute la philosophie d’Heidegger est antisémite, au sens précisément de anti-sémite, à l’opposé de l’esprit sémitique, de l’esprit du déplacement permanent, à l’œuvre au cœur même des langues sémites – arabe autant qu’hébreu. Heidegger a cherché sa pensée dans le grec et dans l’allemand. Or ces langues constituent trois mondes clairement à part. D’un côté le monde des langues sémitiques, de l’autre le monde grec, de l’autre encore la structure latine. Il n’est pas impossible de penser en allemand ou en latin sans être antisémite, mais cela implique de sortir de sa langue. En fait Heidegger a peu emprunté de sa pensée à la langue grecque, sinon un idéalisme qu’il a voulu ramener à tout prix dans le giron de l’allemand, alors que ces deux langues, et donc la structure de pensée qu’elles portent, sont très différentes. Heidegger hanté par la peur de la bâtardise raciale et culturelle a pourtant lui-même abâtardi sa pensée dans cette confusion illusoire, cette volonté cachant une honte secrète, un sentiment d’infériorité non assumé, de justifier l’allemand par le grec. Quête d’originellité qui a pourtant donné quelques résultats intéressants, pourvu qu’on n’oublie pas de retirer ces pépites du fossé boueux dans lequel ce terrien les a jetées et où elles ne peuvent pousser. La philosophie d’Heidegger est massivement néfaste et dangereuse, d’autant plus qu’elle est séductrice et flatteuse, fonctionnant comme un miroir aux alouettes, donnant à son lecteur le sentiment de sa propre supériorité, de sa propre intelligence ; cela de façon aussi illusoire que le fait de refléter l’allemand par le grec.

La passion d’Heidegger, c’est le fixe. L’être du sémite, c’est le passage. Le déplacement permanent. L’utopie comme art de n’être pas dans la place. De n’être pas assis, mais en marche. En mouvement, même immobile. De ne s’installer que pour partir. D’être insaisissable, c’est-à-dire bien plus éternel qu’en étant là. Être d’ailleurs, aller ailleurs et par ailleurs. C’est-à-dire, dans l’être même du vivant.

mes autres textes sur Heidegger : ici

La peur de la vie

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tout à l’heure au Jardin des Plantes

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À l’occasion de la publication de ses Cahiers noirs, on reparle de Heidegger. Dommage qu’il y ait besoin de découvrir son antisémitisme écrit noir sur blanc pour le critiquer, sans se rendre compte que le fond de sa pensée est morbide, extrêmement dangereux, nihiliste. D’ailleurs le sionisme la rejoint tout à fait, dans le sens où la hantise de Heidegger, c’est le nomadisme, et son idole, la terre. Et les nationalismes, les impérialismes quels qu’ils soient, y compris islamistes, tiennent de la même hantise morbide de contrôle.

Le nomade échappe à l’ordre bourgeois, il n’est pas assis, il a très peu de biens, il est en mouvement, il est insaisissable. Ce n’est pas pour rien que Dieu a été inventé (découvert) par les Hébreux, un peuple nomade. Ce n’est pas pour rien que Jésus marchait tout le temps. Ce n’est pas pour rien que Dieu a trouvé son dernier prophète en Mohammed, au milieu des tribus nomades. Dieu se trouve dans les traces de pas, les écritures qui vont et viennent ; non dans les tours de Babel, les constructions pharaoniques, qu’elles soient de béton ou de pensée. Quel énorme réseau de parole a dû tisser Heidegger pour essayer d’y prendre Dieu, de le neutraliser. Aussi énorme que sa peur, et celle de ses suiveurs. Et bien sûr il n’y a là rien à récolter, sinon la mort.

Actualité mortifère de Heidegger

On continue ici et là à bavarder autour de l’antisémitisme de Heidegger, et ce n’est pas fini. Mais qui parle du fond de l’affaire ? À savoir, que l’antisémitisme de Heidegger est un anti-nomadisme. C’est là dessus qu’est fondée toute sa pensée, dès Être et Temps. Nous sommes en plein dans le conflit entre Abel et Caïn, inversé : ici c’est Abel qui veut tuer Caïn. Pour Heidegger, être c’est être dans une langue, sur un sol. Être dans le délimité, le cyclique, le cercle fermé, dans l’espace comme dans le temps. Son Dasein est l’être du cultivateur dans son champ, du fermier en famille dans sa ferme. Se référer aux Présocratiques est pour lui une façon – pour laquelle il n’hésite pas à s’illusionner sur une prétendue parenté entre le grec et l’allemand – de s’en tenir à une sorte d’immanentisme, de ne pas dépasser les mécanistes, de ne pas voir dans leur belle et nécessaire pensée l’étape qui permet d’avancer vers la pensée des fins dernières, des fins de la fin, des fins d’après la fin. Le « berger de l’être » de Heidegger est un berger figé, enraciné comme un épouvantail. La pensée de Heidegger aujourd’hui, son antisémitisme fondamental, règne aussi bien dans le mépris réservé aux migrants et aux sans-terre que dans le sionisme et dans tous les nationalismes et les communautarismes, dans le repli sur des familles fermées, loin, bien loin de l’esprit des familles très élargies et itinérantes sur lesquelles sont fondées les religions judéo-islamo-chrétiennes. Voyage et sa règle des Pèlerins d’Amour sont l’antidote à cette pensée mortifère.

Prophétie

Les heideggeriens ont fait de leur maître leur messie. Sa parole est pour eux parole d’évangile. Son annonce est inverse à celle du Christ, à celle des messagers du Ciel. Ils annoncent un homme créé pour la vie éternelle et pour la vie en abondance, il annonce un homme comme « être-pour-la-mort ». Ils se sacrifient pour leurs prochains, il ne se sacrifie pas, accepte de prendre la place des sacrifiés par le régime inique, légitime intellectuellement l’envoi à la mort des hommes, qu’il voit comme êtres-pour-la-mort. Ses disciples sont spirituellement des esclaves de la mort, des serviteurs souvent involontaires, dans leur servitude volontaire, du satan. Ils nuisent mais leur nuisance n’est pas éternelle car ils mourront, leur croyance s’accomplira pour eux.

Heidegger, opium des intellectuels

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au Jardin des Plantes, photo Alina Reyes

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Plus je contemple la pensée d’Heidegger, plus je vois la radicalité et l’immensité de son erreur, de sa fausseté. Or il faut le faire, la contempler, car elle continue à faire des ravages, qu’il faut révéler. Quand j’ai commencé à le lire, il y a quelques années, j’ai été particulièrement intéressée par son retour aux racines grecques. Je constate pourtant que le fait que je partage avec lui le goût des Grecs, et en particulier des Présocratiques, et aussi de la poésie (quoique mes poètes ne soient pas les siens), et aussi de la langue et de ses racines (quoique mes langues, à part le grec, ne soient pas les siennes), et spécialement l’expérience de la solitude en montagne (quoique ma montagne fût plus haute), dont il a dit comme je peux aussi le dire combien elle est fondamentale dans le travail de la pensée, tout cela n’empêche pas que ma pensée est complètement contraire à la sienne, non seulement dans son moyen d’expression (nous ne partageons pas du tout la même langue, non tant parce qu’il écrit en allemand et moi en français, que parce qu’il écrit en universitaire et en scientifique et moi en prophète et en poète), mais aussi et surtout dans ses conclusions, spirituelles, politiques et pratiques.

Je remarque aussi, avec mon pourtant pauvre bagage philosophique, combien la substance de sa pensée est fondée sur la reprise de pensées ou morceaux de pensée élaborés par d’autres philosophes – ou bien, ce qui est encore plus évident, sur la glose à partir de textes poétiques -, combien en fait il n’invente rien, mais se contente de manier des éléments de pensée pour les faire coïncider avec son fond paranoïaque et nihiliste, les tisser maniaquement, comme un malade ou un meurtrier peut avoir besoin de révéler ce qui l’habite, tout en le cachant habilement dans le tapis. Là réside sans doute l’une des clés de la fascination qu’il exerce. Heidegger est une voie de garage, mais justement c’est ce qui plaît à beaucoup de ceux qui essaient d’échapper à la voie de la vie et de la vérité, qui leur paraît impossible à assumer. D’autant qu’il a pris soin de faire que sa voie, tout en ne permettant pas d’avancer, permette de piétiner et de se gratter autant qu’on veut, comme une drogue qui ne s’épuise pas.

Ces quelques remarques jetées ici, en chemin sur un livre que je prépare.