Dédale

derain

oiseau blanc

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Le tapuscrit de travail pour mon DEA que j’ai retrouvé hier s’accompagnait d’une dizaine de pages manuscrites, notes de lecture et réflexions pour la recherche. C’était il y a trente ans, et mon écriture est toujours la même, on dirait que ces notes ont été prises hier. Il y a là un beau départ de feu. Une note sur le labyrinthe par exemple retient mon attention. Il semble qu’elle soit tirée d’une notice du Dictionnaire des mythes littéraires (livre resté avec presque toute ma bibliothèque dans la montagne). La voici :

Antiquité = l’un et le multiple

Moyen Âge = l’horizontalité et la verticalité

Renaissance = l’extérieur et l’intérieur

Époque classique = la réalité et l’apparence

Époque moderne = le fini et l’infini

traversé et annulé par le fil

danse rituelle

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Je remarque combien fidèle est l’esprit au développement de sa pensée. Je résumais ainsi mon projet de thèse dans mon tapuscrit :

« Un fil poétique et philosophique vers une définition de l’identité, qui prend successivement une valeur morale, mythique, et métaphysique. »

Et je constate que c’est ce qu’a réalisé ma thèse, reprise près de trente ans plus tard avec un autre intitulé. J’ai aujourd’hui élargi le corpus à de nombreux auteurs, mais le seul fait que Schwob et Borges fussent deux des trois auteurs envisagés à l’époque eût nécessairement fait entrer la bibliothèque universelle dans ma thèse, dont le plan eût évidemment évolué aussi, tout en conservant cette structure annoncée en deux grandes parties, cette structure en miroir qui est aussi celle de ma thèse d’aujourd’hui et qui est une façon de donner pouvoir, dans le labyrinthe et au-delà, d’entrer, d’aller et venir, de sortir librement, grâce à la métaphysique de la création, grâce aussi à ce fil qui existe dans ma thèse actuelle entre ses nombreux éléments, ses nombreux détours, ses hypothèses et ses fictions, non pas grosse ficelle artificielle comme on en fait dans la littérature industrielle mais fil d’or ténu, requérant l’attention de celle et de celui qui fait le travail de lire, qui accomplit ainsi le travail de l’aventure en soi, comme disait Sarane Alexandrian. Et il ne s’agit pas d’une introspection, d’une affaire psychologique même si la psychologie en est, mais bien d’une aventure métaphysique, poétique, philosophique, l’aventure la plus haute qui soit, l’aventure qui détruit l’effroi mortel devant l’être qui mène l’homme à sa perte. Je suis follement amoureuse de la littérature, qui donne la vie éternelle.

Ayant rêvé hier que j’étais un oiseau blanc, c’est cette fois cet ancien dessin que, dans la continuité des jours précédents (et tout en écoutant Roger Caillois sur l’INA, où il vaut d’être abonné) j’ai repris, en superposant à la gouache originelle des couches de feutre, de crayons de couleur, d’acrylique, de stylo, qui lui donnent un caractère de costume d’Arlequin, aux multiples et divers tissus cousus. Et cette nuit j’ai rêvé que, sous ma forme humaine, je me déplaçais dans les airs, très naturellement.

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Allez à la félicité

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« L’Allemagne a déclaré la guerre à la Russie. Après-midi piscine », écrivait Franz Kafka dans son Journal le 2 août 1914. Quand le monde va mal, il nous faut plus que jamais être ses médecins, ses infirmiers, en allant bien, en gardant les forces de vie. Car il y a les combats que nous voyons, et ceux que nous ne voyons pas, qui déterminent l’issue des premiers. L’amour, à commencer par l’amour de la vie, est seul en mesure de sauver le monde. Ne nous laissons jamais vaincre par les forces de mort. Les forces de l’esprit qui combattent au-dessus et au-dessous de nos têtes demandent, pour une issue heureuse, notre participation empathique, courageuse, aux armées de la joie, du bonheur, de la paix.

Mon amoureux et moi avons déjeuné d’un sandwich assis sur une pierre, sous un arbre, dans la chaleur et la lumière douces de cet automne, l’odeur des conifères et des milliers de plantes, aux chants des oiseaux et du vent léger dans les feuillages. Une classe multicolore d’enfants de primaire parcourait cet espace de jardin, cahier en mains, notant leurs observations. Je les contemplais dans leur fraîcheur merveilleuse, songeant à mes élèves, le cœur battant. Les avoir connus est l’une des meilleures expériences de ma vie, mais il m’arrive de penser que si j’avais passé le concours de professeur des écoles plutôt que le CAPES, j’aurais été nommée dans mon académie, à Paris… et je n’aurais pas eu à m’épuiser dans ces heures de trajet qui ont causé, d’après mon médecin, la récidive de mon cancer, et donc je serais encore aujourd’hui en mesure d’enseigner, d’avoir ce bonheur et cette utilité. Mais j’ignorais cette différence entre les deux concours, et comme le dit une expression pleine d’histoire, avec des si on mettrait Paris en bouteilles. Le bonheur et l’utilité peuvent continuer à exister par d’autres voies, que je ne manque pas de faire exister.

Lu hier Une étude en rouge, la première enquête de Sherlock Holmes. « J’ai fait la magique étude », disait Rimbaud.

J’ai classé sous le mot clé « labyrinthe » mes notes suivantes :

Le livre de sable de Jorge Luis Borges, un coran

Antigone au lieu labyrinthe

Zbigniew Herbert, « Le labyrinthe au bord de la mer »

Poe, Magritte, et les lettres en leur tracé

Mon discours de soutenance de thèse en littérature comparée

Joie de la recherche

Ma thèse en 180 signes. De l’or, du feu dans le labyrinthe

Dédale au Mont-Saint-Michel (en 40 photos et une petite réflexion)

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Dédale au Mont-Saint-Michel (en 40 photos et une petite réflexion)

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   paris 0Départ de Paris, il fait encore nuit

paris 1

paris 2

paris 3

en routeLe jour se lève en route, avec des nuées roses et bleues

en route 2Des moineaux nichent à la station d’essence

moineaux

moineau

Et puis on approche du Mont

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mont saint michel 2où des marcheurs vont

mont saint michel 3Nous voici tout près

mont saint michel 4puis sur le pont

mont saint michel 5À gauche de l’image, la gendarmerie. Aujourd’hui l’armée est là, elle rend hommage aux réservistes, avec musique et discours (nous verrons ça d’en haut dans quelques images)

mont saint michel 6La statue de l’archange brille tout là-haut, toute petite d’en bas

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mont saint michel 9O connaît le Mont comme sa poche, il nous conduit hors de la rue marchande

mont saint michel 10La marée est forte ce samedi, le Mont est une île à notre arrivée, puis très vite la mer se retire

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mont saint michel 20Vue du cimetière où reposent quelques rares habitants et religieux

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mont saint michel 22Ce goéland à la patte blessée attend les touristes pour être nourri

mont saint michel 23L’armée procède à sa célébration, tandis que les sables réapparaissent

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mont saint michel 25La rampe par où était montée la nourriture des prisonniers pendant la Révolution

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mont saint michel 28L’une des meurtrières de la forteresse

mont saint michel 29À l’arrière-plan, on distingue l’autre îlot de la baie, Tombelaine

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mont saint michel 36Je continue à suivre O

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a au mont

mont saint michel 39Nous nous installons tous les deux pour deux heures dans les rochers au bord de l’eau, où nous observons les mouettes, les goélands, la pêche des cormorans et même des phoques. Il me photographie, je le photographie.

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mont saint michel 41L’après-midi, l’eau a laissé place au labyrinthe des sables

Sur la route du retour, un arrêt pour goûter le cidre, le pommeau et le calvados de producteurs nommés Lécrivain

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ce 13 octobre 2018, photos Alina Reyes

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Pour retenir le Minotaure, Dédale construisit un labyrinthe pour Minos, puis s’y retrouva enfermé par ce dernier qui craignait que le secret ne s’évente. Mais l’architecte connaissait toutes les sorties de son œuvre, invisibles aussi bien que visibles, et il s’en alla par la voie des airs. Son fils Icare, inexpérimenté, s’y brûla les ailes et tomba à l’eau – se noya dans la mer, cette tombe, face mortelle du labyrinthe (le nom originel du Mont-Saint-Michel était Mont-Tombe). Un dédale peut être considéré comme un versant céleste du labyrinthe terrestre, chtonien, auquel il ajoute, en son nom, le salut.

Sur le labyrinthe, voir note précédente

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Ma thèse en 180 signes. De l’or, du feu dans le labyrinthe

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rue Mouffetard à Paris ces jours-ci, photo Alina Reyes

rue Mouffetard à Paris ces jours-ci, photo Alina Reyes

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La mode est à résumer sa thèse en 180 secondes. Voici le résumé de la mienne en 180 signes :

J’ai écrit dans ma thèse qu’elle était semblable à un biface et aussi à un ruban de Möbius. Cela revient à dire : sa bifacie est une illusion. Là est le sujet, le sens de ma thèse.

Et voici ce que j’ai écrit dans ma thèse à propos de ma thèse :

«  … sur l’autre face de notre ruban, de notre fil d’or dans le labyrinthe – autre face elle-même composée, comme ces bifaces à fines et nombreuses facettes que taillaient les humains préhistoriques, de deux faces »

Plus précisément :

« Notre cheminement tient du ruban de Möbius, sauf que nous ne tournons pas sans fin dans la nuit ni ne finissons consumés par le feu, comme le dit en en palindrome latin Guy Debord : le ruban sur lequel nous évoluons a bien davantage de dimensions que celui de Möbius. Si bien que nous ne repassons jamais exactement aux mêmes points, les courbures de l’espace-temps changeant continuellement le paysage. Ce qui semble fermé s’ouvre, et de même que nos ancêtres gravèrent des signes sur les coquilles ou à l’intérieur de ces autres coquilles que sont les grottes, un poussin de signes a grandi dans notre thèse, et voici que, frappant en sa conclusion, il la fend et en sort, tel Athéna de la cuisse de Zeus, ou Ulysse de la pensée d’Athéna-Pénélope, sans primauté de l’œuf ou de la chouette, car il n’est dans cette dimension ni premier ni dernier, et qu’il déplie ses ailes en d’autres textes, des traductions et un roman initialement intitulé Histoire de l’être, que voici sur l’autre face de notre ruban, de notre fil d’or dans le labyrinthe – autre face elle-même composée, comme ces bifaces à fines et nombreuses facettes que taillaient les humains préhistoriques, de deux faces : lecture (traduction), et écriture (fiction). Car de même que « dans le système de Poe », écrit Valéry, « la consistance est à la fois le moyen de la découverte et la découverte elle-même (…) L’univers est construit sur un plan dont la symétrie profonde est, en quelque sorte, présente dans l’intime structure de notre esprit. »

Qu’est-ce qu’un labyrinthe ? En grec ancien, le mot s’employait aussi bien pour désigner un lieu rempli de détours que pour qualifier une poésie, une danse, un coquillage. Nous pourrions aussi bien répondre : un cerveau – et j’ai cité dans ma thèse Michel Foucault parlant ainsi de sa tête : « ouverte sur le monde extérieur par deux fenêtres, deux ouvertures, j’en suis bien sûr, puisque je les vois dans le miroir, et puis, je peux fermer l’une ou l’autre séparément ; et pourtant, il n’y en a qu’une seule, de ces ouvertures, car je ne vois devant moi qu’un seul paysage, continu, sans cloison ni coupure ».

Seulement, la plupart du temps, les humains ne savent pas s’y retrouver. Ils oublient, comme les enfants sans pensée de Sa majesté des mouches, qu’il faut faire signe pour pouvoir être retrouvé, sauvé. Ils oublient pourquoi le feu. Et leur monde sombre dans la barbarie. Il y a des masses de livres, en particulier ceux qui se vendent le mieux, que je ne peux pas lire car ce sont des livres barbares, qui ne font signe de rien, qui sont froids comme des cadavres – ce qui se traduit par un manque de style, ou même une langue assassinée. Comment les gens font-ils pour avaler ça, ce massacre de la musique ? Le plus inquiétant est que beaucoup ne savent plus avaler que ça, qui ne fait que les cadenasser dans les oubliettes de leur tête, où ils restent enfermés, incapables de se déplacer.

Voir aussi, à propos du labyrinthe, ma note Joie de la recherche

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Joie de la recherche

velib

cane

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Comme j’exultais d’avoir soudain compris que Le Loup des steppes avait servi de base à Harry Potter (voir ici), j’ai soudain ressenti un vif et riche plaisir naturel dans mon sein droit, pour la première fois depuis qu’il a été coupé et reconstruit. Je me suis endormie avec un sourire jusqu’aux oreilles.

Je regarde des épisodes d’une série de Sherlock Holmes sans me lasser. Je me sens comme lui, sauf que mon domaine d’investigation se trouve principalement dans les textes. Comme lui, j’y trouve le fond de l’affaire par indices et déduction (voir l’article fameux de Carlo Ginzburg Traces. Racines d’un paradigme indiciaire). Cette nuit, j’ai rêvé que la plante que j’ai mise à ma fenêtre, une succulente, avait si bien poussé qu’elle avait rejoint le sol où elle avait fondé de nouvelles et puissantes racines, qui commençaient à donner une très grande et très forte nouvelle plante.

Ma pratique de la lecture profonde est ancienne. À quinze ou seize ans, j’ai écrit une longue analyse d’Aurélia de Gérard de Nerval, à la lumière notamment de Freud, que je lisais aussi. Nous n’étudiions ni l’un ni l’autre auteur en classe, et je ne songeai à montrer à personne mon travail, que je réalisai juste pour mon plaisir, ma joie, au même titre que chanter, danser, rêver etc.

Je trouve dans les textes des choses que personne n’y a vues depuis qu’ils existent, que ce soit depuis quelques dizaines ou des centaines d’années. Et se trouvent aussi dans mes textes des choses que personne ne voit – il y faudra le temps qu’il y faudra, j’ai tout mon temps car je s’en moque.

Ma pensée est labyrinthique, comme ma vie. Le labyrinthe est un endroit où l’on se perd, mais qu’est-ce que se perdre ? Il y a des façons mauvaises de se perdre, et des façons bonnes.  Se perdre moralement, perdre son honneur, céder son âme au mensonge, aux calculs, aux trahisons, même pour « la bonne cause », c’est se rendre impuissant et mourir. Ce qui fait vivre, ce qui est fructueux, c’est de perdre à chaque instant son ego : en se perdant ainsi, on trouve. Je trouve et j’exulte.

Deux opérations chirurgicales en quelques semaines, dont l’une lourde, laissent une fatigue dans le corps, cerveau compris – d’autant que suivent des soins et des traitements fatigants aussi. Mais ce n’est pas parce qu’on est en « arrêt de travail » qu’il faut rester enfermé et arrêter de travailler, de faire travailler son corps, y compris son cerveau. Je lis, j’écris. J’ai commencé des cours de yoga. Et après avoir fait, il y a longtemps, un peu de danse moderne, puis plus récemment de la danse orientale, j’ai commencé hier matin un cours de danses afro-caribéennes à l’hôpital. Muy caliente ! À l’échauffement, la prof nous apprend à développer l’autonomie du « kiki », comme elle dit, à le faire danser. Ma première prof de danse orientale nous apprenait aussi à faire danser chaque partie de notre corps de façon autonome. À rendre notre corps intelligent. Comment vous sentez-vous ? a-t-elle demandé à chaque élève à la fin du cours. Joyeuse, j’ai dit. Et toujours pour la joie, j’ai pris un vélib pour rentrer.

L’après-midi, je vais au jardin, à la bibliothèque, et je lis, j’écris. Le canard me reconnaît, il s’approche amicalement.

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canard 6Hier au Jardin des Plantes, photos Alina Reyes

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Mon discours de soutenance de thèse en littérature comparée

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J’ai soutenu ma thèse cet après-midi à l’UCP, moi-même soutenue par Madame Terre et par O. Je dirai plus tard l’importance intime de ce moment. Pour l’instant, mentionnons que ce furent de très bonnes heures, à converser avec des gens intelligents. Et me voici donc désormais docteure. Voici le discours par lequel j’ai présenté mon travail.

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cet après-midi à Cergy, photo O

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DISCOURS DE SOUTENANCE DE THÈSE

Je vous remercie, monsieur le président du jury, mesdames et messieurs les membres du jury, pour votre présence, que je vis comme littéraire en ce moment littéraire. Je remercie Olivier Létoile qui est venu me soutenir après avoir, pour rendre le monde poétiquement habitable, transporté Madame Terre à vélo sur des milliers de kilomètres par toutes les routes d’Île de France et au-delà. Madame Terre est présente dans cette thèse, notamment ici en couverture dans le paysage que Samuel Beckett aimait parcourir à vélo, autour de chez lui à Ussy-sur-Marne. Elle est maintenant un peu cabossée par tous ces périples, mais toujours debout et pour ainsi dire enceinte de la terre, des feuillages et des petits cailloux que son porteur a versé dans son ventre à chaque étape, à chaque but atteint. J’ai aussi apporté avec moi ce classeur dont quelques pages sont reproduites dans la thèse, et dont je reparlerai.

Je vais présenter mon travail en évoquant d’abord sa genèse. Puis j’en retracerai les étapes, les dépassements successifs des difficultés par une méthode choisie. Enfin je dirai les résultats auxquels je pense être arrivée. Au cours de cette présentation pourront surgir des références littéraires qui ne se trouvent pas dans la thèse car si la thèse est finie, la pérégrination littéraire, elle, continue.

Pourquoi, il y a trois ans, après une vie consacrée à la littérature, me suis-je inscrite en thèse ? Dans le roman de Peské Marty intitulé Ici le chemin se perd il y a un moment où le personnage aux identités changeantes, dont les auteurs nous suggèrent fortement qu’il s’agit du tsar Alexandre 1er, qui passe pour mort, assassiné pour des raisons politiques, mais qui erre en vagabond à travers la sainte Russie et surtout sa folle Sibérie, du moment où ce personnage, donc, après avoir été quasiment démasqué par un derviche et son Coran, est arrêté par la police, qui l’interroge car il a perdu ses papiers. Comment est-il arrivé là ? Notre sans-papiers, notre exclu, notre marginal se lance alors dans le récit picaresque de ses six dernières années, sans négliger descriptions poétiques, réflexions profondes sur la misère de l’homme et évocations sensuelles des consolations données par les joies de l’amour aux multiples visages. Cela pendant exactement 206 pages, soit sans doute au moins dix heures de récit à l’oral : où l’on voit que dans les années 1830, les policiers en Sibérie avaient du temps devant eux. Il me faudrait au moins autant de pages et de temps pour raconter les six années qui précédèrent et causèrent mon inscription en thèse. Nous ne sommes pas en Sibérie, je ferai donc plus bref en montrant simplement ce livre, Voyage, que j’ai autoédité en 2013 et qui comprend, comme un échauffement pour cette thèse, de nombreuses traductions et exégèses de passages de la Bible et du Coran, mêlées à des épisodes de fiction ou de poésie. Et en me reportant trente ans en arrière, au moment où la publication de mon premier petit roman, devenu best-seller international, me fit prendre une autre voie que celle de la thèse que je projetais de faire après mon DEA de Littérature comparée à Bordeaux, avec un mémoire sur le double chez Stevenson, Schwob et Borges. J’ai repris ce fil universitaire interrompu pour le mener à terme.

Je m’inscrivis d’abord à Paris IV, avant de me rendre compte que mon ignorance en matière d’universités m’avait conduite à un choix peu adéquat à mon projet. Là se trouve ma transition au chapitre des difficultés rencontrées, et de leur résolution en différentes étapes et par le choix d’une méthode.

Je crus d’abord que je pourrais, comme il m’avait été demandé de le faire, me résoudre à accomplir un travail relativement normal, ou suffisamment normé, en traitant mon sujet à partir d’un nombre très restreint d’auteurs. Ma thèse s’intitula d’abord : Poétique du trait. Le geste originel chez Parménide, Shakespeare, Poe, Schwob, Kafka, Borges. Mais plus mon travail avançait, plus il revenait à ma première idée, qui était d’embrasser un corpus aussi vaste et varié, voire imprévu, que l’exigerait le cours de ma pensée. Ce fut une étape importante de décider, à la fin de ma deuxième année de thèse, et alors que je n’avais encore rien montré de mon travail à mon premier directeur de thèse, de changer d’université et de directeur de thèse. Il me sembla que Cergy, où existe un Master d’écriture créative qui se conclut par un mémoire comprenant un volet critique et une création littéraire, m’offrirait plus de liberté – même si ma thèse ne devait pas s’inscrire dans ce cadre. Et je trouvais très intéressant le caractère un peu décalé du travail de Rémi Astruc sur les communautés. Il accepta de diriger désormais ma thèse et je me mis à l’écrire.

Je devrais dire plutôt : je me mis à la composer. Car j’avais, les deux années précédentes, rassemblé un grand nombre de notes, de citations, de réflexions personnelles, de textes que j’avais traduits, d’articles que j’avais écrits, de textes que j’avais commencé à rédiger, souvent et délibérément à la main, et que je rangeais dans ce classeur, mon chantier. Je rédigeais souvent à la main parce que je voulais éprouver ce dont je parlais : ce dont il était question quand l’humain trace des traits, que ce soit pour écrire, dessiner ou gribouiller. Et je gribouillais beaucoup, je faisais des formes et j’en collais aussi des toutes faites que je découpais dans des brochures ou des magazines, je faisais feu de tout bois, je nourrissais la machine intellectuelle et poétique en moi et je la faisais tourner avec mes stylos, mes crayons, mes pinceaux, prolongements de ma main – puisque l’humain eut toujours des mains, et des instruments qu’il fit de ses mains pour prolonger ses mains.

J’avais bien sûr un double numérique de mon travail en cours, qui ne comprenait que les textes dactylographiés à l’ordinateur. J’avais un plan, aussi, et comme il est naturel, il évoluait. Pour m’instruire et me documenter mais aussi pour me pénétrer de la démarche scientifique dans la recherche, je suivais des cours au Collège de France et j’assistais à nombre de colloques et autres journées d’étude dans diverses universités et institutions. Je lus ou parcourus plusieurs thèses. J’appréciai tout l’intérêt d’un travail de recherche académique quand il est bien mené. Mais malgré ses qualités et son utilité indéniables, je ne souhaitais pas adopter strictement une démarche de ce type, parce que je souhaitais arriver à d’autres résultats que ceux qu’elle peut donner. Je ne pouvais pas faire comme si je n’avais pas écrit plus de trente livres (romans, essais, théâtre, poésie), comme si je n’avais pas une expérience littéraire dont je tirais un autre enseignement, un autre savoir. C’est justement cet autre savoir que je voulais transmettre. Transmettre la connaissance de la littérature que j’avais pu acquérir en pratiquant la littérature comme lectrice, mais aussi comme auteure, les deux pratiques étant indissociablement mêlées, unies. Pour cela il me fallait démontrer, non par un témoignage ni par un raisonnement mais par un acte, ce que Julio Cortazar a appelé la « continuité des parcs ».

Claude Lévi-Strauss a montré que ce qu’il a nommé « la pensée sauvage » n’était pas une pensée non-scientifique. Il s’agit d’une manière de science qui se fonde sur la pensée analogique, comme en poésie, et sur ce qu’il a appelé un bricolage avec les éléments symboliques à disposition. C’est aussi une science en ce qu’elle utilise l’analyse et la classification, et en ce qu’elle parvient à des résultats : une vision élaborée du monde, de l’être, et dans ses aspects directement pratiques, une pharmacopée dont la médecine moderne continue de s’inspirer. C’est une pensée dans laquelle tous les éléments de l’univers sont connectés, unis. Et je reviens à la continuité des parcs de Cortazar. Rappelons le fil de sa nouvelle éponyme : un homme lit une histoire dans laquelle un homme en train de lire une histoire va être tué ; l’assassin s’approche et le lecteur est effectivement tué. Le parc du réel s’unit exactement à celui de la fiction, par la magie d’un de ces retournements littéraires dans lesquels Cortazar est maître, semblable à celui d’un ruban de Möbius, énigmatique et saisissant. Ce qui est écrit est effectif.

J’ai écrit ma thèse en lectrice de Cortazar, l’auteur qui m’a donné mon nom d’auteure, et en sauvage de la pensée. J’ai souhaité réaliser la continuité des parcs de la critique et de la création, de la poésie et de la science, de la raison et de la fiction, de la littérature et de l’histoire, de l’anthropologie, de la philosophie, comme de l’écriture et de la lecture, de la traduction, du dessin… Le choix de mon corpus est en partie aléatoire. J’aurais pu travailler sur Gogol, sur Nerval ou sur Faulkner, par exemple, parmi bien d’autres auteurs essentiels dans ma bibliothèque mentale. J’aurais pu mentionner et citer Simone Weil, Maria Zambrano, le Voyage au bout de la nuit, les lettres de Van Gogh, les cahiers de Nijinski, Michel Vieuchange, Orhan Pamuk, Maïakovski, Charles Perrault, René Daumal, Cendrars, Kawabata et tant et tant d’autres, j’aurais pu rendre ma thèse plus profuse encore. Car la profusion sert pour fixer des vertiges, comme dit Rimbaud dans « Alchimie du verbe ». J’entends ici fixer dans son sens en français, dans le sens où l’écriture établit de manière durable ce qui est volatile, et dans son sens en anglais, celui d’une réparation, semblable à celle d’un mémorial. Profusion et fusion ont la même racine grecque dans le verbe cheuein : verser, répandre. J’ai fait avec ce qui se présentait à mon esprit dans le flux, la continuité de l’écriture : c’est l’aspect bricolage de la pensée sauvage, qui comme les rêves a sa logique porteuse de sens profond, unificatrice, la part de l’intuition qui a aussi une importance capitale dans la recherche scientifique, y compris dans les sciences dites exactes.

À la partie critique (face A de mon ruban de Möbius) structurée selon trois grands mouvements où les textes sont étudiés selon une grande variété d’approches, s’est finalement jointe une face A’, comprenant les traductions que j’avais d’abord projeté de donner en annexe, et un ensemble de fictions également toutes reliées entre elles et reprenant sous une autre forme le dédale, l’interrogation, les thèmes traités dans la partie critique : ainsi ai-je mené et réalisé ma recherche d’un objet total apte à esquisser une vision de la totalité, d’un texte permettant une circulation ouverte et infinie dans sa démultiplication miroitante. Une recherche dont le mode opératoire et les enjeux sont en harmonie, me semble-t-il, avec ceux de la recherche scientifique la plus contemporaine, que ce soit en mathématiques, en physique, en histoire et sans doute dans d’autres disciplines, où la démultiplication des points de vue conduit à la fois, paradoxalement, à l’hyperspécialisation et à l’éclatement des classifications dans la quête d’une nouvelle union des théories.

Je pourrais parler encore longtemps de ma méthode, car la recherche et l’invention de la méthode font partie intégrante de la recherche, mais au fond ce qui compte, ce sont les résultats qu’elle a donnés. Outre les effets de la démultiplication miroitante que je viens d’évoquer, j’en vois trois principaux. Les deux premiers sont à mon sens l’ampleur de la vision, et la finesse de la vision. Si je m’étais astreinte à suivre toutes les normes académiques, je n’aurais pas embrassé une aussi longue période ni un aussi ample corpus, car mon étude eût été alourdie d’indications qui auraient ralenti et embrumé le cours de la pensée, son fonctionnement. L’absence de contextualisation a l’intérêt scientifique de mieux fixer le regard sur l’objet lui-même et d’inciter le lecteur à aller chercher lui-même ce qui n’est pas dit à propos de ce qui est dit.

Quand on veut monter, il faut se délester. Mais il faut aussi avoir de bons yeux, comme l’aigle – sinon, mieux vaut rester au sol. Or les bons yeux s’acquièrent par l’intimité avec l’objet visé. L’intimité avec la littérature a ses raisons que la raison académique peut ignorer. Il faut parfois savoir, sans les chasser, tenir à distance respectueuse de la chambre d’amour poétique, alchimique, certaines règles prétendument scientifiques et incontournables.

Comme exemples de finesse de la vision dans cette thèse, je citerais la lecture des œuvres d’art que sont la Vénus de Höhle Fels ou la grotte de Bruniquel ; la pénétration de l’énigmatique fin de l’unique roman d’Edgar Poe ; ou encore la mise au jour en quelque sorte archéologique de sens jusque là cachés de plusieurs poèmes des Illuminations, notamment « Parade » ou « H », qui constitue la découverte majeure de cette thèse. Ce travail aurait pu faire à lui seul l’objet d’une thèse mais j’ai choisi partout la concision, quitte à laisser le lecteur développer lui-même l’investigation et la compréhension à partir des éléments donnés.

J’ai choisi la concision, moins pour des questions de volume (personne ne m’empêchait de faire une thèse de 3000 ou 10 000 pages) que pour des raisons d’efficacité. Car voici le troisième résultat recherché et approché : un texte capable de faire un effet puissant. Qui fait ressentir le désir de la littérature et la grandeur d’être humain. Si cette thèse porte aussi les faiblesses d’un travail expérimental, j’espère du moins qu’elle saura inspirer d’autres chercheurs, d’autres auteurs. Qu’ils et elles reprendront le flambeau, continueront le travail, feront progresser une autre approche de la littérature, une pratique élargie de la littérature comparée.

Dans Le mystère du jardin chinois, l’une des enquêtes du juge Ti écrites par Frédéric Lenormand, se trouve ce délicieux dialogue :

- « Il y a un labyrinthe, dans ce jardin ?

Rossignol haussa les épaules :

- Ce jardin est un labyrinthe.

- Je suis heureux d’avoir eu la chance d’entrer dans cet endroit fabuleux, dit le juge.

- La chance, ce serait d’en sortir, M.Ti. »

Mesdames, Messieurs, vous êtes un peu les juges Ti de cette thèse aussi labyrinthique que la bibliothèque de Babel selon Borges et je ne doute pas que, tout aussi avisés que lui, vous en trouviez les sorties autant que les entrées. Je vous remercie d’avoir suivi avec moi, par votre lecture et par votre écoute, ces sentiers de l’humain qui vont du gribouillage à la pensée en mouvement, et je me réjouis de l’échange qui vient.

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Poe, Magritte, et les lettres en leur tracé

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Un extrait de ma thèse, en majeure partie écrit ce matin à partir de cinq heures :

Ce que Magritte paraît avoir compris, en lisant Poe, de la démultiplication de l’être par la représentation, la création de personnages, c’est que celles-ci mettent en évidence une inter-diction de la reproduction de la réalité par l’art, par la diction placée à la fois comme miroir et comme mur ou rideau (the white curtain évoqué dans les dernières lignes du roman de Poe) entre la réalité et l’œuvre. L’art, la littérature, ne sont pas des reproductions de l’être mais des mécanismes à réveiller la conscience de l’être. Mécanismes comparables à l’allégorie de la Caverne de Platon, faite pour réveiller la conscience des hommes face au mur de représentations humaines qui ne sont pas plus des êtres humains que la pipe ou la pomme peintes par Magritte ne sont une pipe ou une pomme.

Poe « écrit sur les inter-états (interstates) », dit Paul Auster. Et jouant sur le mot interstate qui signifie aussi autoroute : « c’est juste une narration roulante (just a rolling narrative) », ajoute-il, la plupart du temps débarrassée des dialogues et des descriptions de ce qu’on appelle le réalisme contemporain.1 La narration de Poe roule telle une logique implacable d’un état de l’être à l’autre, même quand cette logique se dissimule telle sa « lettre volée » dans une énigme que le texte ne semble pas résoudre mais au contraire opacifier, brouiller voire disperser ainsi que dans The Narrative of Arthur Gordon Pym of Nantucket, où le récit est entrecoupé de passages documentaires longs comme des traversées encombrées d’interminables banlieues de la littérature et parcourt de nuit des énigmes violemment éclairées par les phares du véhicule, d’autant plus incompréhensibles que le reste du paysage reste plongé dans la nuit noire ou dans un épais brouillard, tel celui qui fait rideau (curtain) à la fin du roman.

Nous émettons ici l’hypothèse que cette association de discours et de registres, documentaire-explicatif et narratif-fantastique, aussi incongrue d’un point de vue structurel et stylistique que celle d’un parapluie et d’une machine à coudre, loin d’être une maladresse de l’auteur, vise à opérer dans l’esprit du lecteur des passages audacieux d’un état à l’autre, générateurs d’une nouvelle appréhension du réel. Poe ne livre pas plus la solution de son roman que Magritte ne livre le visage du personnage de sa Reproduction interdite car la solution n’est pas la représentation ni ce qui est représenté, elle est dans l’énigme, dans l’œuvre elle-même comme voie, comme questionnement de l’être : le but et l’enseignement du voyage se trouve dans le fait-même de voyager, c’est-à-dire dans l’interrogation et le fait d’interroger.

La « face blanche et personnelle de Dieu » que Jack Kerouac raconte avoir vue au cours d’une tempête en mer, lui disant « Ti-Jean, ne te tourmente pas, si je vous prends aujourd’hui, toi et tous ces pauvres diables qui sont sur ce rafiot, c’est parce que rien n’est jamais arrivé sauf Moi, tout est Moi », ne rappelle-t-elle pas la « figure blanche » que le narrateur du roman de Poe voit se dresser devant lui au moment du naufrage imminent ? « Et nous atteindrons l’Afrique, dit peu après Kerouac, nous l’avons atteinte d’ailleurs, et si j’ai appris une leçon, ce fut une leçon en BLANC. »2

Leçon en blanc, non écrite noir sur blanc, leçon telle une page blanche dressée devant l’homme ou le lecteur qui la vit, leçon qui dépasse celle du « miroir promené le long du chemin », comme le disait du roman Stendhal3, leçon où le texte n’agit pas en miroir où se reconnaître mais en miroir où ne plus se voir, ou se découvrir perdu de vue – pour mieux se trouver ailleurs. Dans un ailleurs indicible ou proche de l’indicible, un ailleurs seulement suggéré par l’énigme semée, par le rejet du spectateur-lecteur derrière son propre dos, sur une scène originelle, telle « l’Afrique » de Kerouac, bien plus étrange, lointaine et pourtant familière que la scène primitive selon Freud.

René Magritte, "La Reproduction interdite"

René Magritte, « La Reproduction interdite »

« Si c’est un point qui réclame réflexion, dit Dupin dans La Lettre volée, nous aurons avantage à l’examiner dans le noir. »4 La réflexion se fait dans le noir. Il faut passer par le noir pour advenir à la lumière, à la contemplation de la lumière. Ainsi pourraient se résumer Les Aventures d’Arthur Gordon Pym, où les tribulations finales du narrateur dans une peuplade adoratrice du noir (tout est noir chez ces gens, objets, peau et même dents) aboutissent à cette apothéose apocalyptique du naufrage-vision de la grande figure blanche. Mais reflection, mot signifiant en anglais à la fois reflet et réflexion, rime avec mystification dans la nouvelle éponyme de Poe, où un mystificateur se propose de réparer un affront en lançant une carafe non à la face de celui dont il s’estime insulté, mais dans son reflet, en lui demandant de prendre « the reflection of your person in yonder mirror »5 pour lui-même. Il s’avère à la fin du texte qu’il ne s’agit encore là que de l’image annonciatrice d’une manipulation bien plus subtile, une manipulation verbale, avec des mots écrits, une manipulation intellectuelle, réfléchie, par laquelle celui au reflet duquel il lance en effet une bouteille, brisant le miroir et son image avec, sera plus complètement berné et ridiculisé.

La réflexion, qu’elle soit reflet physique ou psychique, image ou image mentale, révélation du visage ou pensée, est associée à la lettre, et de façon très ambivalente. Les miroirs terrifient les indigènes de Tsalal. Les méandres souterrains (explorés par le narrateur et son compagnon retournés à la condition primitive, faisant du feu en frottant deux morceaux de bois et vivant de cueillette et de chasse), ce que Baudelaire titre (chapitre XXIII) « le labyrinthe », les galeries de l’abîme (the chasm)6 de l’île où vivent ces gens aussi noirs qu’un alphabet sur pattes sur une page ou dans les caractères d’une imprimerie, ont des formes, des tracés (outlines of the chasm)7 rappelant ceux de lettres, notamment hébraïques. Et leur cri de terreur, à la toute fin repris par les gigantesques oiseaux blancs apparus dans le ciel, Tekeki-li, a lui aussi une consonance sémitique. L’écriture actuelle habite secrètement dans les profondeurs, les cavernes des écritures originelles.

La Reproduction interdite de Magritte reflète l’œuvre de Poe, notamment dans l’interdiction où se trouvent le narrateur et son dernier compagnon de revenir là d’où ils viennent, l’interdiction d’un retour sur soi8 – et la trahit en même temps, en représentant ce personnage sans visage. Car Poe dépasse l’interdit, le transgresse, grâce à l’écrit. Grâce à la lettre, et malgré son caractère secrètement maléfique – grâce à son dépassement de la lettre, plutôt, mais il a fallu en passer par là – il accède à la figure (mot que Baudelaire traduit malheureusement par « l’homme » dans la dernière phrase du roman, avant la « Note » qui suit cette fin). Une figure bien plus grande que la sienne, mais une figure et non pas un dos. Il accède à la figure ultime, celle dont la vision est interdite, vision dont normalement on ne revient pas – raison pour laquelle elle est interdite. Avalé par l’abîme (a chasm) qui s’ouvre brusquement (threw itself open) pour les recevoir (to receive us), lui, son compagnon (son double, son reflet ?) et la lettre désormais morte (Nu-Nu, nom de l’indigène noir, l’habitant de Tsalal embarqué avec eux qui est aussi, redoublé, celui d’une lettre grecque, ce Nu, ou Noun en hébreu et en arabe, initiale des Nazaréens qui continue à désigner aujourd’hui les chrétiens d’Orient – cette lettre désormais morte (his spirit departed), rappelant le mot de saint Paul (écrit en grec) selon lequel « la lettre tue, l’esprit vivifie »9, c’est-à-dire : le salut est de lire non à la lettre mais dans l’esprit de la lettre), avalé par l’abîme comme Jonas par la baleine, Edgar Allan Poe, alias Arthur Gordon Pym, ne devrait pas pouvoir en revenir. Or il en revient (sans son compagnon au nom de disciple de Jésus, Peters), et raconte. Tout, sauf ce qui s’est passé entre l’abîme et le présent recouvré. La peuplade-alphabet, la lettre à-la-lettre a voulu le tuer. Qu’est-ce qui a pu le sauver, sinon cette figure « de la blancheur parfaite de la neige » (of the perfect whiteness of the snow) qui s’est dressée sur la chaîne de montagnes vaporeuse (the range of vapor), aussi vaporeuse que les montagnes rendues comme de la laine cardée prophétisées par le Coran pour le jour de l’abîme et de la résurrection10 (Coran connu de Poe), aussi embrumée que la montagne où Moïse partit à la rencontre de la face de Dieu11, cherchée par tous les prophètes ? Cela se passe dans le roman un 22 mars – date pascale – dans la région de nouveauté et d’étonnement, d’émerveillement (region of novelty and wonder) où ils sont entrés le premier du mois, selon le journal de bord.

1 Paul AUSTER en conversation avec Isaac GEWIRTZ à la New York Public Library le 16 janvier 2014

2 Jack KEROUAC, Le vagabond solitaire

3 STENDHAL, Le Rouge et le Noir, épigraphe du chapitre V

4 « If it is any point requiring reflection, (…) we shall examine it to better purpose in the dark ». Edgar POE, The Purloined Letter, in Complete Tales & Poems, Vintage Books Edition, New York, 1975, p.208

5 « Le reflet de votre personne dans ce miroir-là. » Edgar POE, Mystification, in Complete Tales & Poems, Vintage Books Edition, New York, 1975, p.357

6 Edgar POE, Narrative of Arthur Gordon Pym, in Complete Tales & Poems, Vintage Books Edition, New York, 1975, p.871

7 id.

8 Edgar POE, Narrative of Arthur Gordon Pym, in Complete Tales & Poems, Vintage Books Edition, New York, 1975, chapitre XXV, p.879

9 2 Corinthiens 3, 6

10 Coran, sourate 101, Al-Qari, « Le Fracas » (appellation métaphorique de la résurrection), versets 5 (pour les montagnes) et 9 (pour l’abîme)

11 Exode 24, 15

Zbigniew Herbert, « Le labyrinthe au bord de la mer »

giottoGiotto, L’expulsion des démons d’Arezzo (détail)

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Quelqu’un a dit fort justement que ce n’est pas nous qui lisons Homère, regardons les fresques de Giotto, écoutons Mozart, mais Homère, Giotto et Mozart qui nous regardent, nous écoutent et constatent notre vanité et notre bêtise. Les pauvres utopistes, les débutants de l’histoire, les incendiaires de musées, les liquidateurs du passé sont pareils à ces insensés qui détruisent les œuvres d’art car ils ne peuvent leur pardonner leur calme, leur dignité et leur froid rayonnement.

(traduit du polonais par Brigitte Gautier)

Antigone (2) Au lieu labyrinthe

 

Antigone peut aussi bien signifier « Au lieu des angles ».  Nous l’avons vu, son nom est composé du préfixe anti : « au lieu de, à la place de » ; et de gonè, qui peut aussi bien venir des originels gonu, « genou », et gonia, « angle », que de gonè, « enfantement, enfant, descendance, race, famille, génération » ou de gonos, « action d’engendrer, semence génitale, parents, ancêtres, enfant, fils ou fille, sexe, origine, naissance ».

Tout cela se comprend fort bien si l’on songe aux angles du carrefour où son père Œdipe tua lui-même son père (et faire s’affaisser les genoux de quelqu’un est une expression grecque pour dire tuer quelqu’un), avant d’épouser sa mère et d’engendrer Antigone. Laquelle est à la fois fille et sœur d’Œdipe, fille et petite-fille de Jocaste, sœur et nièce de ses frères et sœur, lesquels sont à la fois, respectivement, ses frères et sœur et oncles et tante.

C’est donc au lieu de tout cela que se trouve Antigone, et que se noue son destin. Antigone est née d’une involution de la lettre et de la loi. Elle est au point de chute d’un crime commis contre le temps via la rupture de l’ordre des générations. Cet « Au lieu de » où elle est née, ce sont les angles obscurs du labyrinthe auquel elle est condamnée. Anti-Ariane, elle entraînera son fiancé dans la mort. Mais alors qu’Ariane finira jouet d’un homme (qui l’abandonnera sur une île comme un objet) puis d’un dieu (qui la récupèrera), Antigone s’affirmera libre des hommes et délibérément accordée au divin.

à suivre