Trek en Lozère. 2) Loups, patous, papillons, chevaux préhistoriques, dolmens et autres créatures animales, végétales ou minérales du causse Méjean

creatures du causse 13-min

creatures du causse 5-min
*

C’est le pays de la bête du Gévaudan. Le vivant s’y présente fantasmatique aussi bien que réel, surnaturel comme naturel. Aujourd’hui c’est un pays de loups, raison pour laquelle, sur nos chemins souvent buissonniers, nous avons dû passer par-dessus je ne sais combien de barrières, clôturant d’immenses pâturages.

Mais les barrières ne suffisent pas à protéger les brebis contre les attaques de loups : des patous accompagnent les troupeaux dans leurs déplacements. Un jour que nous bivouaquions dans ce désert, nous avons eu l’occasion de les voir à l’œuvre. Avant l’arrivée du troupeau, ils inspectent le territoire minutieusement, le flairent à des centaines de mètres à la ronde, pour chasser tout intrus du large périmètre de sécurité qu’ils instaurent autour des ovins. Sentinelles remarquables, qui bien sûr nous ont remarqués aussi. Et nous ont infligé un quart d’heure d’intimidation féroce. Le réflexe d’O fut de m’entourer de ses bras pour me protéger et me rassurer. Le mien, bravade en réalité révélatrice de l’intensité de ma peur, fut de saisir l’opinel à portée de main et de l’ouvrir pour nous défendre, au cas où ils passeraient à l’attaque. Finalement nous nous sommes réfugiés dans la tente, que nous avions plantée avant d’avoir entendu ni vu venir les bêtes. Ils ont fini par partir, le troupeau est passé et s’est éloigné. Mais le lendemain matin, tôt, alors que nous nous apprêtions à replier la tente, le troupeau est réapparu loin à l’horizon et les chiens ont déboulé vers nous, réitérant leurs menaces. De nouveau nous avons attendu dans la tente qu’ils soient assurés que nous resterions inoffensifs et que le troupeau repasse et s’éloigne en faisant sonner ses clochettes.

Je n’ai photographié ni loups ni patous, et j’ai eu du mal à saisir avec mon téléphone quelques-uns des milliers de papillons qui virevoltent partout, y compris sur vous, et des vautours fauves qui évoluent dans les ciels fantastiques du causse (cf note précédente). Mais voici les images que j’ai pu faire des présences vivantes, réelles ou imaginaires, d’un bestiaire comprenant aussi bien des animaux comme les chevaux préhistoriques (chevaux de Przewalski, espèce éteinte dans la nature qui fut, à partir des 14 spécimens ayant survécu dans des zoos, réhabituée à la vie sauvage dans les steppes du causse avant d’être réintroduite dans celles de la Mongolie) que des créatures minérales dressées par l’homme (dolmens, menhirs) ou naturelles (dolomies du chaos de Nîmes-le-Vieux), des vivants végétaux ou une représentation légendaire dans une église de Sainte-Énimie.
*

creatures du causse 14-min

creatures du causse 2-min

creatures du causse 3-min

creatures du causse 4-min

creatures du causse 6-min

creatures du causse 7-min

creatures du causse 8-min

creatures du causse 9-min

creatures du causse 10-min

creatures du causse 11-min

creatures du causse 12-min

creatures du causse 18-min

creatures du causse 13-min

creatures du causse 15-min

creatures du causse 1-min

creatures du causse 16-min

creatures du causse 17-min

photos Alina Reyes

voir aussi :

les ciels du causse Méjean

l’architecture traditionnelle en Lozère

notre trek, pas à pas

l’art urbain à Quézac

Nous sommes tellement des animaux

coyote & blaireau

Dans cette vidéo, le coyote qui sautille me fait penser à Balkany échappé de prison, dansant à la fête de la musique, et le blaireau qui le suit… ben, à ceux qui le filment et l’applaudissent.

Bon, en vrai, c’est franchement plus mignon avec un vrai coyote et un vrai blaireau, qui connaissent pas les paradis fiscaux. Juste l’éden terrestre, avec sa nécessité, souvent cruelle, de vivre, et ses joies, adorables.

Je ne dis plus rien en ce moment de la politique, des violences policières, de tout ce dont j’ai déjà tant parlé. Parfois il est bon de quitter ce monde-là et de reposer en paix. C’est aussi une façon de ne pas laisser ce monde-là, humain trop humain, gagner sur nous, animal libre, humain libre.

Cinq animaux métaphysiques

animaux metaphysiques 6-min

"Tirésias"

« Tirésias »


"Le chameau de la prophétesse"

« Le chameau de la prophétesse »


"Le papillon de la dernière heure"

« Le papillon de la dernière heure »


"Phénix"

« Phénix »


"Grenouille de longue vie"

« Grenouille de longue vie »


*
Les cinq sont peints en technique mixte (acrylique, gouache, feutre) sur papier 24×32 cm.

« Tirésias », muni des deux sexes, est aussi muni de deux regards, deux paires d’yeux, ceux de l’homme et ceux de la femme, donc voyant.

« Le chameau de la prophétesse » fait référence à l’histoire de la chamelle du prophète Mohammed, à qui il laissa le soin de déterminer l’endroit où construire la mosquée de Médine.

« Le papillon de la dernière heure » fait référence, entre autres, à la magnifique sourate 101 du Coran

« Phénix », comme il se doit, brûle et renaît de ses cendres

« Grenouille de longue vie » fait référence à nombre de mythologies dans le monde, dans lesquelles la grenouille est symbole de résurrection, comme dans le christianisme, et de longue vie. Par exemple à la fin de l’hymne aux grenouilles du Rig-Veda :

« Plaise aux grenouilles, lors du multiple pressurage
nous gratifiant de vaches par centaines,
de prolonger le temps de notre vie ! »

Sainteté des animaux sauvages

galets peints 6-min

*
Les animaux sauvages ne sont jamais en surpoids. Ils ne sont jamais négligés, ils sont toujours pleins de grâce. Certains se parent de couleurs magnifiques. Des oiseaux chantent splendidement aux heures de prière, à l’aube et au coucher du soleil ; et certains d’entre eux réalisent de véritables œuvres d’art en disposant plumes, brindilles, etc., pour faire la cour à l’oiselle. Beaucoup d’animaux forment des couples pour toute la vie. Beaucoup élèvent leurs petits avec la plus grande attention, sans violence et avec bienveillance. Ils vivent libres. Bref, les animaux peuvent être souvent des exemples de spiritualité pour nous, de plein accord avec leur Créateur, à l’image des plus grands saints parmi nous, de « l’élite de l’élite » spirituelle.
*

Disparitions et apparitions

selfie masque-min

selfie masque-minIl y avait longtemps que je n’étais pas sortie. Je suis allée faire des courses dans l’idée d’en profiter pour marcher un peu et faire quelques photos de la ville par temps de confinement. Mais la ville ne me plaît pas du tout, ainsi inanimée. Je trouve ça sinistre. Je n’ai pas fait de photos, à part un selfie, masquée, devant la Sorbonne Nouvelle ; et j’étais de retour moins d’une heure après. Une fois dans mon appartement sans balcon, j’ai fait encore quelques selfies, pour photographier quand même quelque chose de vivant (quoique pâlichon, par manque de grand air).

Je n’apprécie pas vraiment non plus toutes ces images d’animaux qui profitent du confinement pour se promener dans les villes. L’esthétique fin-du-monde sied mieux aux fictions qu’à la réalité, je trouve. Mais j’aime par exemple ces images d’un chevreuil profitant de la tranquillité de la plage pour se baigner longuement, courir… Nous excluons les animaux sauvages d’un territoire qui leur revient autant qu’à nous. Or ce n’est pas aux abusés de changer de comportement, mais aux abuseurs. Sinon cela se retourne contre ces derniers, comme en ce moment avec ce coronavirus.

Nous oublions que les animaux dans la nature sont pleins de joie, et d’autres émotions, comme nous. Comme nous ils aiment la tranquillité, la liberté, et prendre du bon temps. Quand je vivais seule dans ma grange à la montagne, je passais des heures dehors sans faire aucun bruit et alors les animaux sauvages apparaissaient. Parfois ceux qui sont petits circulaient tout près de moi sans s’apercevoir de ma présence immobile. C’était un bonheur indicible. Je contemplais les grands, le cœur battant aussi, quand ils s’approchaient ou quand je les rencontrais sur mes chemins, les mêmes que les leurs (les animaux empruntent les chemins, comme nous). Puis il finissaient par me voir, me regardaient fixement, avant de partir en bondissant.

selfie,-min

Les livres de Jakob ou le Grand voyage. Au régal des oiseaux, etc.

oiseaux etc. 5-min

 

olga tokarczuc

J’ai un faible pour le prix Nobel de littérature et je me le reproche un peu : je n’aime pas les prix littéraires, alors pourquoi une exception pour le Nobel ? Eh bien parce qu’il est international, parce qu’on entend « noble » dans son nom (raison sans autre raison que poétique) et parce qu’il m’a fait découvrir des auteurs, dont au moins un que j’ai beaucoup aimé : Gao Xinjian. Cette année nous en avons donc deux. J’ai lu Peter Handke, mais je ne connaissais pas Olga Tokarczuc. J’ai eu très envie de la lire, et j’ai emprunté aussitôt à la bibliothèque numérique son grand roman Les livres de Jakob ou le Grand voyage (tiens, je mettais en une de ma note d’hier un dessin de « l’arbre du voyageur »). Rien que le titre, avec son interminable sous-titre : à travers sept frontières, cinq langues, trois grandes religions et d’autres moindres rapporté par les défunts , leur récit se voit complété par l’auteure selon la méthode des conjectures, puisées en divers livres, mais aussi secourues par l’imagination qui est le plus grand don naturel reçu par l’homme : Mémorial pour les Sages, Réflexion pour mes Compatriotes, Instruction pour les Laïcs, Distraction pour les Mélancoliques, constitue un puissant appel à la lecture. Me rappelant le Manuscrit trouvé à Saragosse de Jean Potocki, ou même Ici le chemin se perd de Peské Marty, ou encore les livres de Léo Perutz et d’autres qui constituent des Mille et une Nuits de la fantastique Europe centrale, voire le Melmoth de Maturin, enfin toute une littérature à la Récits d’un pèlerin russe, voyageuse de l’esprit autant que de l’espace et du temps, surréaliste sans l’être, réaliste sans l’être, poétique absolument.

Et j’ai donc commencé à lire ce roman, au jardin, dans l’enchantement du verbe, des plantes et des oiseaux. Et je n’ai pas été étonnée d’y trouver le nom de Potocki, en effet, introduit dans l’histoire, et aussi un personnage en train d’écrire un livre reprenant toutes ses lectures – n’est-ce pas ce que fait l’auteure avec ce texte merveilleux ? Quelle bonne nouvelle, que la visibilité donnée à cette histoire de faux messie (paraît-il) qui passe par le judaïsme, l’islam et le christianisme sans se fixer, en bon pèlerin. Génial, j’ai encore huit cents pages à lire.

Un article sur ce livre : ici

*

oiseaux etc. 1-minAu régal des corneilles

oiseaux etc. 2-min… des moineaux, aile et tête en bas (le voyez-vous ?)

oiseaux etc. 3-min…des papillons

oiseaux etc. 4-min…des abeilles, et de moi

oiseaux etc. 5-mincet après-midi au Jardin des Plantes, photos Alina Reyes

*

Cane, canetons, canards, etc.

canards etc. 18-min

Avant d’aller travailler à la bibliothèque de recherche du Muséum, je suis allée passer un bon moment dans le jardin. Pour commencer, j’ai rencontré mes amis le couple de canards, que je vais voir très souvent, et j’ai eu le bonheur de découvrir leurs sept adorables nouveau-nés.

 

canards etc. 1-minD’habitude, quand elle est avec son compagnon, c’est lui qui m’écoute, tandis qu’elle me snobe un peu. Mais là, quand j’arrive, elle conduit tous ses canetons dans l’herbe, comme pour me les présenter, puis elle m’écoute, toute heureuse et fière, la féliciter.

canards etc. 2-min

canards etc. 3-min

Lui est là et les suit de bassin en bassin, mais toujours à distance, sans doute aussi pour surveiller : les corneilles et autres dangers menacent les petits. D’autres années, j’ai vu ainsi de jour en jour diminuer leur nombre auprès de leurs parents.

canards etc. 6-min

canards etc. 5-min

Allez les enfants, on retourne à l’eau !

canards etc. 7-min

Et on change de bassin. Ah mais il faut sauter du bord. Un ou deux sont intrépides et y vont direct, pour les autres c’est plus compliqué

canards etc. 8-min

canards etc. 9-minBravo bébé tu l’as fait

canards etc. 10-minCeux-là tremblotent et tergiversent

canards etc. 11-minSans parler de ceux qui sont encore de l’autre côté, ayant du mal à grimper sur le bord. Il faut aller les encourager

canards etc. 12-minCelui-ci est malin, il a repéré l’endroit où il peut contourner la difficulté en descendant par paliers. Les derniers le suivent par le même chemin.

Je reprends ma promenade et m’arrête plus loin, où se trouve un autre couple de canards, plus jeunes et au plumage splendide.

canards etc. 13-minLui

canards etc. 14-minElle

canards etc. 15-minOui, tu es très belle, pleine de grâce.

Quand je retourne voir la petite famille, elle a encore changé de bassin. Il y a des gens autour, je ne m’attarde pas. Mais je me rends compte ce matin en regardant mes photos qu’il n’y figure plus que six canetons. Le septième est-il simplement hors cadre, ou… ? Je repasserai sans doute aujourd’hui, voir ce qu’il en est.

canards etc. 16-min

Après avoir passé un délicieux moment assise sur ma pierre, sous mon pin, au jardin alpin, à écrire dans mon journal intime, je me dirige vers la bibliothèque : il est temps de se mettre au travail. Entre la serre et la bibliothèque, des femmes prennent un cours de danse lente.

Je fais une image et j’y vais, écrire comme une reine.

canards etc. 17-minCe lundi au jardin des Plantes, photos Alina Reyes

*

Le hau et le Coran par Marcel Mauss et l’accouplement des gendarmes

square rene le gall 6-min

square rene le gall 0-minL’heure de bâtir les nids

*

« Les sociétés n’ont, en effet, pas très grand intérêt à reconnaître aux héritiers d’un auteur ou d’un inventeur, ce bienfaiteur humain, plus que certains droits sur les choses créées par l’ayant droit » Marcel Mauss, Essai sur le don

 

square rene le gall 1-minL’heure de faire des petits

*

 

Aujourd’hui une note en forme d’énigme. Voici deux autres passages du même auteur et du même livre qui a fait couler tant d’encre. D’abord sur le hau, qui, précise-t-il en note, désigne chez les Maoris « comme le latin spiritus, à la fois le vent et l’âme, plus précisément, au moins dans certains cas, l’âme et le pouvoir des choses inanimées et végétales, le mot de mana étant réservé aux hommes et aux esprits et s’appliquant aux choses moins souvent qu’en mélanésien. »

 

square rene le gall 3-minCes insectes appelés gendarmes – des punaises, en fait – avec leurs masques sur le dos, s’accouplent pendant douze à vingt-quatre heures, tout en marchant, tantôt dans le sens vers où tire l’un, tantôt dans le sens vers où tire l’autre (je les ai observés cet après-midi, et d’autres fois avant). Chez les humains il y a une chanson qui dit « si quand j’avance tu recules comment veux-tu que je t' » etc., mais eux ça ne les empêche pas de faire leur affaire.

Mais reprenons où nous en étions : le hau tel que décrit par Marcel Mauss :

« À propos du hau, de l’esprit des choses et en particulier de celui de la forêt, et des gibiers qu’elle contient, Tamati Ranaipiri, l’un des meilleurs informateurs maori de R. Eldson Best, nous donne tout à fait par hasard, et sans aucune prévention la clef du problème. « Je vais vous parler du hau… Le hau n’est pas le vent qui souffle. Pas du tout. Supposez que vous possédez un article déterminé (taonga) et que vous me donnez cet article ; vous me le donnez sans prix fixé. Nous ne faisons pas de marché à ce propos. Or, je donne cet article à une troisième personne qui, après qu’un certain temps s’est écoulé, décide de rendre quelque chose en paiement (utu), il me fait présent de quelque chose (taonga). Or, ce taonga qu’il me donne est l’esprit (hau) du taonga que j’ai reçu de vous et que je lui ai donné à lui. Les taonga que j’ai reçus pour ces taonga (venus de vous) il faut que je vous les rende. Il ne serait pas juste (tika) de ma part de garder ces taonga pour moi, il pourrait m’en venir du mal, sérieusement, même la mort. Tel est le hau, le hau de la propriété personnelle, le hau des taonga, le hau de la forêt. Kati ena. (Assez sur ce sujet.) »

Ce texte capital mérite quelques commentaires. (…) Pour bien comprendre le juriste maori, il suffit de dire : « Les taonga et toutes propriétés rigoureusement dites personnelles ont un hau, un pouvoir spirituel. Vous m’en donnez un, je le donne à un tiers : celui-ci m’en rend un autre, parce qu’il est poussé par le hau de mon cadeau ; et moi je suis obligé de vous donner cette chose, parce qu’il faut que je vous rende ce qui est en réalité le produit du hau de votre taonga.

(…) La conservation de cette chose serait dangereuse et mortelle et cela non pas simplement parce qu’elle serait illicite, mais aussi parce que cette chose qui vient de la personne, non seulement moralement, mais physiquement et spirituellement, cette essence, cette nourriture, ces biens, meubles ou immeubles, ces femmes ou ces descendants, ces rites ou ces communions, donnent prise magique et religieuse sur vous. »

(Avis aux exploiteurs et spoliateurs)

square rene le gall 4-min

*

Et maintenant, à la fin du livre, ce passage mentionnant le Coran :

« Peut-être pourrions-nous indiquer une conclusion à la fois sociologique et pratique. La fameuse Sourate LXIV, « déception mutuelle » (Jugement dernier), donnée à La Mecque, à Mahomet, dit de Dieu :

15. Vos richesses et vos enfants sont votre tentation pendant que Dieu tient en réserve une récompense magnifique.

16. Craignez Dieu de toutes vos forces ; écoutez, obéissez, faites l’aumône (sadaqa) dans votre propre intérêt. Celui qui se tient en garde contre son avarice sera heureux.

17. Si vous faites à Dieu un prêt généreux, il vous paiera le double, il vous pardonnera car il est reconnaissant et plein de longanimité.

18. Il connaît les choses visibles et invisibles, il est le puissant et le sage.

(…)

« Peut-être (conclut Mauss), en étudiant ces côtés obscurs de la vie sociale, arrivera-t-on à éclairer un peu la route que doivent prendre nos nations, leur morale en même temps que leur économie. »

*

square rene le gall 5-minAujourd’hui au square René Le Gall à Paris 13e, photos Alina Reyes

*

Un dernier mot, il est de Goethe (trad. par Henri Blaze) :

« Quoi ! Vous condamnez l’élan sublime de l’orgueil, prêtres stupides ! Si Allah avait voulu faire de moi un ver, il m’en aurait donné la forme. »

*

Au cirque de Troumouse et « sur les traces des grands esprits autour de Chambon sur Lignon »

troumouse 1,-min

Le dernier ennemi vaincu, c’est la mort.

Lorsque l’odeur de la mort monte dans le monde, il faut lui opposer la loi de la vie.

La vie naturelle et la vie humaine du corps et de l’esprit, qui sont une.

Après une balade en images au magnifique cirque de Troumouse dans les Pyrénées, un documentaire du Centre de Recherche sur les Arts et le Langage (CRAL) sur le passage et la vie de maints grands esprits, juifs et autres, pendant la Seconde guerre mondiale dans la région montagneuse de Chambon sur Lignon, en pays cévenol. « Montagne-refuge » des protestants depuis la Réforme, elle accueillit et sauva aussi nombre d’enfants juifs. Une petite heure de bonheur avec André Chouraqui, Albert Camus, Alexandre Grothendieck, Léon Poliakov, Francis Ponge, Paul Ricœur, Georges Canguilhem, Raymond Aron, Pierre Vidal-Naquet, Marcel Pagnol et bien d’autres, dans une sorte de miracle grec à la française. Ou comment voir, comme le dit Nathalie Heinich, « comment des liens purement intellectuels se superposent à des liens topographiques ».

*

troumouse 1,-min

troumouse 2-min

troumouse 3-min

troumouse 4-min

troumouse 5-min

troumouse 6-min

troumouse 7-min

troumouse 8-min

troumouse 9-min

troumouse 10-minAu cirque de Troumouse, photos Alina Reyes

*

*

Une si triste féerie

vignette-min

La maison s’effondre.

La maison s’effondre sur le peuple.

Le peuple des vivants.

À Charleville-Mézières, chez Rimbaud, à Marseille, chez Artaud, des immeubles s’effondrent sur les vivants empêchés d’habiter poétiquement le monde.

À Paris le président après avoir salué Thiers le versaillais salue Pétain, autre assassin de peuple.

À Paris le jardin des Plantes dans un temps d’extinction des vivants sur Terre organise son arche de Noé. De grands animaux de tissu coloré finissent d’être installés en vue d’être illuminés ces soirs d’hiver. Une si triste féerie.

Qui sait ? La colombe finira peut-être par revenir, dans le bec un rameau d’olivier.

Il dépend de l’animal manquant dans cet exposition : nous.

*

especes en voie d'illumination 1-min

especes en voie d'illumination 2-min

especes en voie d'illumination 3-min

especes en voie d'illumination 4-min

especes en voie d'illumination 5-min

especes en voie d'illumination 6-min

especes en voie d'illumination 7-min

especes en voie d'illumination 8-min

especes en voie d'illumination 9-min

especes en voie d'illumination 10-min

especes en voie d'illumination 11-min

especes en voie d'illumination 12-min

especes en voie d'illumination 13-min

especes en voie d'illumination 14-min

Hier au jardin des Plantes, photos Alina Reyes

*

Joie de la recherche

velib

cane

*

Comme j’exultais d’avoir soudain compris que Le Loup des steppes avait servi de base à Harry Potter (voir ici), j’ai soudain ressenti un vif et riche plaisir naturel dans mon sein droit, pour la première fois depuis qu’il a été coupé et reconstruit. Je me suis endormie avec un sourire jusqu’aux oreilles.

Je regarde des épisodes d’une série de Sherlock Holmes sans me lasser. Je me sens comme lui, sauf que mon domaine d’investigation se trouve principalement dans les textes. Comme lui, j’y trouve le fond de l’affaire par indices et déduction (voir l’article fameux de Carlo Ginzburg Traces. Racines d’un paradigme indiciaire). Cette nuit, j’ai rêvé que la plante que j’ai mise à ma fenêtre, une succulente, avait si bien poussé qu’elle avait rejoint le sol où elle avait fondé de nouvelles et puissantes racines, qui commençaient à donner une très grande et très forte nouvelle plante.

Ma pratique de la lecture profonde est ancienne. À quinze ou seize ans, j’ai écrit une longue analyse d’Aurélia de Gérard de Nerval, à la lumière notamment de Freud, que je lisais aussi. Nous n’étudiions ni l’un ni l’autre auteur en classe, et je ne songeai à montrer à personne mon travail, que je réalisai juste pour mon plaisir, ma joie, au même titre que chanter, danser, rêver etc.

Je trouve dans les textes des choses que personne n’y a vues depuis qu’ils existent, que ce soit depuis quelques dizaines ou des centaines d’années. Et se trouvent aussi dans mes textes des choses que personne ne voit – il y faudra le temps qu’il y faudra, j’ai tout mon temps car je s’en moque.

Ma pensée est labyrinthique, comme ma vie. Le labyrinthe est un endroit où l’on se perd, mais qu’est-ce que se perdre ? Il y a des façons mauvaises de se perdre, et des façons bonnes.  Se perdre moralement, perdre son honneur, céder son âme au mensonge, aux calculs, aux trahisons, même pour « la bonne cause », c’est se rendre impuissant et mourir. Ce qui fait vivre, ce qui est fructueux, c’est de perdre à chaque instant son ego : en se perdant ainsi, on trouve. Je trouve et j’exulte.

Deux opérations chirurgicales en quelques semaines, dont l’une lourde, laissent une fatigue dans le corps, cerveau compris – d’autant que suivent des soins et des traitements fatigants aussi. Mais ce n’est pas parce qu’on est en « arrêt de travail » qu’il faut rester enfermé et arrêter de travailler, de faire travailler son corps, y compris son cerveau. Je lis, j’écris. J’ai commencé des cours de yoga. Et après avoir fait, il y a longtemps, un peu de danse moderne, puis plus récemment de la danse orientale, j’ai commencé hier matin un cours de danses afro-caribéennes à l’hôpital. Muy caliente ! À l’échauffement, la prof nous apprend à développer l’autonomie du « kiki », comme elle dit, à le faire danser. Ma première prof de danse orientale nous apprenait aussi à faire danser chaque partie de notre corps de façon autonome. À rendre notre corps intelligent. Comment vous sentez-vous ? a-t-elle demandé à chaque élève à la fin du cours. Joyeuse, j’ai dit. Et toujours pour la joie, j’ai pris un vélib pour rentrer.

L’après-midi, je vais au jardin, à la bibliothèque, et je lis, j’écris. Le canard me reconnaît, il s’approche amicalement.

*

canard 1

canard 2

canard 3

canard 4

canard 5

canard 6Hier au Jardin des Plantes, photos Alina Reyes

*

 

Animaux vs bêtise humaine

vignette

Qu’est-ce qu’ils nous emmerdent avec leurs hommages nationaux. Que de lourdeur, que de connerie. La bêtise humaine est en train de détruire le monde. Comme l’Office national des forêts, sous le petit banquier à qui les grands phynanciers ont prêté les clés de l’Élysée, est en train de saccager les forêts françaises pour faire du fric en vendant du bois. Il ne leur suffit plus d’aller saccager l’habitat des autres (comme BHL tenant sa fortune de la destruction de la forêt africaine et de l’exploitation des Africains), il leur faut détruire leur propre pays aussi.

Je croyais sincèrement qu’Aznavour était suisse, comme Hallyday. Y a-t-il des Suisses en Suisse, ou seulement de pauvres réfugiés fiscaux ? Le banquier a vanté sa « poésie », comme s’il savait ce que c’est, la poésie. Il l’ignore tout autant que sa prof de français, et je sais de quoi je parle.

Voyons plutôt les autres animaux. Les animaux, même les plus communs, captivent toujours mon attention. Je suis étonnée par exemple que certaines personnes puissent passer à côté de canards sans leur jeter un regard. Peut-être y a-t-il dans les autres espèces, comme dans la nôtre, des imbéciles, des traîtres, des lâches, des vendus, des misérables manipulateurs et des faibles tout prêts à se laisser manipuler – mais nous ne les connaissons pas assez personnellement pour le savoir ou pour les reconnaître, et nous pouvons donc les contempler sans le dégoût provoqué par certains tristes spécimens de notre espèce, livrés au copinage comme cochons. Les animaux des autres espèces nous rappellent singulièrement la nôtre, mais avec ce qu’il faut de distance pour nous alléger de la pensée des plus cons de nos congénères.

 

au jardin 1 canard

au jardin 2 crapaud

au jardin 3 grenouille

au jardin 4 poisson

au jardin 5 poissons

au jardin 6 grenouille

au jardin 7 corneille

au jardin 8 corneille,Ce vendredi après-midi au jardin des Plantes à Paris, photos Alina Reyes

*

 

Animaux du jour

vignette

J’ai ma pierre au jardin alpin, comme j’avais ma pierre à la montagne. Sous un pin où je m’assois, très longtemps parfois, miraculeusement à l’écart dans un jardin public. En ce beau dimanche ensoleillé il y avait du monde au jardin des Plantes et souvent les gens, soudain m’apercevant là dans mon bel isolement (une seule personne peut pénétrer dans cet endroit), Ici le chemin se perd sur mes genoux, élevaient leur portable et photographiaient la scène. Je les comprends, c’est si paisible.

De ma place j’ai vu une corneille effleurer en vol la tête d’une femme, qui a poussé un cri de surprise et de frayeur. Quand j’ai repris mon chemin, un peu plus tard, une palombe m’a fait la même chose. J’ai senti le souffle de ses plumes sur mes cheveux, j’ai légèrement sursauté, j’ai souri. Les oiseaux avaient envie de parler, aujourd’hui.

Les arbres aussi, et j’ai parlé avec eux, sans paroles. Je suis la chamane éternelle, la poussière tourbillonnant dans la lumière, la joie incarnée.

platane oriental

En reprenant mon chemin dans le jardin, j’ai vu ce nid posé entre les jambes de la nymphe chevauchant un poisson (Joseph Félon a appelé sa statue « Nymphe tourmentant un dauphin », mais l’animal ne ressemble pas beaucoup à un dauphin). Le nid de l’oiseau invisible, descendu de quel ciel ?

nid naiade

J’ai contemplé un panda roux endormi puis réveillé à plusieurs mètres du sol sur ses bambous, et un wallaby pensif dans les roseaux ; puis je suis allée continuer à lire sous un autre arbre.

panda roux

panda roux,

wallabyaujourd’hui au jardin des Plantes, photos Alina Reyes

*

Grothendieck : « faire des « maisons » (comme on « ferait » l’amour…) » (Récoltes et semailles, 2)

vignette

Lire Grothendieck est une merveille pour tout·e chercheur·e, pour comprendre ce que nous faisons quand nous cherchons et découvrons. Voici une deuxième salve d’extraits que j’ai sélectionnés, assise sur ma pierre dans un recoin du jardin alpin, après avoir longuement contemplé la vie dans les bassins.

*

bassin et carpe 2*

« Ce qui fait la qualité de l’inventivité et de l’imagination du chercheur, c’est la qualité de son attention, à l’écoute de la voix des choses. Car les choses de l’ Univers ne se lassent jamais de parler d’elles-mêmes et de se révéler, à celui qui se soucie d’entendre. Et la maison la plus belle, celle en laquelle apparaît l’amour de l’ouvrier, n’est pas celle qui est plus grande ou plus haute que d’autres. La belle maison est celle qui reflète fidèlement la structure et la beauté cachées des choses.

*

grenouille 2*

Mais la réalité (qu’un rêve hardi parfois fait pressentir ou entrevoir, et qu’il nous encourage à découvrir…) dépasse à chaque fois en richesse et en résonance le rêve même le plus téméraire ou le plus profond.

*

goutte lotus*

Plutôt que de me laisser distraire par les consensus qui faisaient loi autour de moi, sur ce qui est « sérieux » et ce qui ne l’est pas, j’ai fait confiance simplement, comme par le passé, à l’humble voix des choses, et à cela en moi qui sait écouter. La récompense a été immédiate, et au delà de toute attente. En l’espace de ces quelques mois, sans même « faire exprès », j’avais mis le doigt sur des outils puissants et insoupçonnés. Ils m’ont permis, non seulement de retrouver (comme en jouant) des résultats anciens, réputés ardus, dans une lumière plus pénétrante et de les dépasser, mais aussi d’aborder enfin et de résoudre des problèmes de « géométrie de caractéristique p » qui jusque là étaient apparus comme hors d’atteinte par tous les moyens alors connus.

*

nymphea*

Dans notre connaissance des choses de l’Univers (qu’elles soient mathématiques ou autres), le pouvoir rénovateur en nous n’est autre que l’innocence. C’est l’innocence originelle que nous avons tous reçue en partage à notre naissance et qui repose en chacun de nous, objet souvent de notre mépris, et de nos peurs les plus secrètes. Elle seule unit l’humilité et la hardiesse qui nous font pénétrer au cœur des choses, et qui nous permettent de laisser les choses pénétrer en nous et de nous en imprégner.

Ce pouvoir-là n’est nullement le privilège de « dons » extraordinaires – d’une puissance cérébrale (disons) hors du commun pour assimiler et pour manier, avec dextérité et avec aisance, une masse impressionnante de faits, d’idées et de techniques connus. De tels dons sont certes précieux, dignes d’envie sûrement pour celui qui (comme moi) n’a pas été comblé ainsi à sa naissance, « au delà de toute mesure ».

Ce ne sont pas ces dons-là, pourtant, ni l’ambition même la plus ardente, servie par une volonté sans failles, qui font franchir ces « cercles invisibles et impérieux » qui enferment notre Univers. Seule l’innocence les franchit, sans le savoir ni s’en soucier, en les instants où nous nous retrouvons seul à l’écoute des choses, intensément absorbé dans un jeu d’enfant…

je ne vois personne d’autre sur la scène mathématique, au cours des trois décennies écoulées, qui aurait pu avoir cette naïveté, ou cette innocence, de faire (à ma place) cet autre pas crucial entre tous, introduisant l’idée si enfantine des topos.

*

mare*

Oui, la rivière est profonde, et vastes et paisibles sont les eaux de mon enfance, dans un royaume que j’ai cru quitter il y a longtemps. Tous les chevaux du roi y pourraient boire ensemble à l’aise et tout leur saoul, sans les épuiser! Elles viennent des glaciers, ardentes comme ces neiges lointaines, et elles ont la douceur de la glaise des plaines. Je viens de parler d’un de ces chevaux, qu’un enfant avait amené boire et qui a bu son content, longuement. Et j’en ai vu un autre venant boire un moment, sur les traces du même gamin si ça se trouve – mais là ça n’a pas traîné. Quelqu’un a dû le chasser. Et c’est tout, autant dire. Je vois pourtant des troupeaux innombrables de chevaux assoiffés qui errent dans la plaine – et pas plus tard que ce matin même leurs hennissements m’ont tiré du lit, à une heure indue, moi qui vais sur mes soixante ans et qui aime la tranquillité. Il n’y a rien eu à faire, il a fallu que je me lève. Ça me fait peine de les voir, à l’état de rosses efflanquées, alors que la bonne eau pourtant ne manque pas, ni les verts pâturages. Mais on dirait qu’un sortilège malveillant a été jeté sur cette contrée que j’avais connue accueillante, et condamné l’accès à ces eaux généreuses. Ou peut-être est-ce un coup monté par les maquignons du pays, pour faire tomber les prix qui sait? Ou c’est un pays peut-être où il n’y a plus d’enfants pour mener boire les chevaux, et où les chevaux ont soif, faute d’un gamin qui retrouve le chemin qui mène à la rivière…

*

mare aux nympheas*

Sans avoir eu à me le dire jamais, je me savais le serviteur désormais d’une grande tâche : explorer ce monde immense et inconnu, appréhender ses contours jusqu’aux frontières les plus lointaines; et aussi, parcourir en tous sens et inventorier avec un soin tenace et méthodique les provinces les plus proches et les plus accessibles, et en dresser des cartes d’une fidélité et d’une précision scrupuleuse, où le moindre hameau et la moindre chaumière auraient leur place… C’est ce dernier travail surtout qui absorbait le plus gros de mon énergie – un patient et vaste travail de fondements que j’étais le seul à voir clairement et, surtout, à « sentir par les tripes ». C’est lui qui a pris, et de loin, la plus grosse part de mon temps, entre 1958 (l’année où sont apparus, coup sur coup, le thème schématique et celui des topos) et 1970 (l’année de mon départ de la scène mathématique).

*

chemin fougeres*

La « création » dans mon travail de mathématicien, c’était avant tout là qu’elle se plaçait : dans cette attention intense pour appréhender, dans les replis obscurs, informes et moites d’une chaude et inépuisable matrice nourricière, les premières traces de forme et de contours de ce qui n’était pas né encore et qui semblait m’appeler, pour prendre forme et s’incarner et naître… Dans le travail de découverte, cette attention intense, cette sollicitude ardente sont une force essentielle, tout comme la chaleur du soleil pour l’obscure gestation des semences enfouies dans la terre nourricière, et pour leur humble et miraculeuse éclosion à la lumière du jour. »

aujourd’hui au jardin des Plantes, photos Alina Reyes

*

Voir d’autres extraits de Récoltes et semailles ou de La Clef des songes : mot-clé Alexander Grothendieck

*

« Mutatoque ordine, mutant naturam » (et ma vidéo d’amphibiens hier au Jardin des Plantes)

amphibien
hier au Jardin des Plantes, photo Alina Reyes

hier au Jardin des Plantes, photo Alina Reyes

 

« mutatoque ordine, mutant naturam » : Lucrèce dans son De rerum natura parlait ici des atomes (reformulant quelques vers plus loin : « mutatoque ordine, mutant naturam res ») mais on pourrait en dire autant de la pensée, pensai-je hier en lisant cette phrase dans la bibliothèque du Museum d’histoire naturelle où je travaillais, après avoir écouté et contemplé les grenouilles au Jardin des Plantes. En changeant l’ordre, elle peut changer la nature, les choses, la nature des choses et même leur histoire.

J’ai consulté des articles de chimie, j’ai réfléchi aux nombres premiers, j’ai dessiné un plan des lieux pour le roman que j’ai commencé à concevoir il y a quelques semaines à Édimbourg. J’ai aussi noté cette phrase de  Gassendi, citée par François Bernier dans son Abrégé de la philosophie de M. Gassendi (1675) :

« Là où nostre industrie et nostre subtilité finit, c’est là que commence l’industrie et la subtilité de la nature. »

La pensée est de l’ordre de la nature.

 

Ne dirait-on pas la pochette de l’album de Nirvana, Smells like teen spirit ?

 

Crocodile rêveur, flamants roses & compagnie

vignette

crocodile

« Tout n’est pas dur chez le crocodile. Les poumons sont spongieux, et il rêve sur la rive. »
Henri Michaux, « Tranches de savoir », in Face aux verrous

flamants roses 8

flamants roses 9

flamants roses 3

flamants roses 11Le crocodile rêve, peut-être, mais le flamant rose dort, la tête dans l’aile et le pied en l’air

flamants roses 1

flamants roses 2

flamants roses 5

flamants roses 6

flamants roses 7

flamants roses 10

Hier à la Ménagerie du Jardin des Plantes, photos Alina Reyes

bouc,*

Grand cerisier en fleur, merle, canards, perruche

vignette

« On peut imaginer des histoires sans suite, mais cependant associées, comme des rêves. Des poèmes, qui sont simplement sonores et pleins de mots éclatants (…) la nature est si purement poétique, comme la cellule d’un magicien, d’un physicien, une chambre d’enfants, un grenier, un entrepôt, etc. »

Novalis, Fragments, traduits par Maeterlinck

cerisier en fleur 1

cerisier en fleur 2

cerisier en fleur 3

cerisier en fleur 4

merle

canards

perruchecet après-midi au Jardin des Plantes, photos Alina Reyes

(les perruches à collier, arrivées accidentellement par avion il y a plusieurs décennies, se sont très bien acclimatées à l’Île-de-France et y vivent à l’état sauvage)

*

Montagnes et chat perché

vignette

chat perchéAu quatrième étage, un chat se repose, se déplace, bouge, s’étire sur la barre de trois centimètres de large

chat quatrieme etage*

Vers le quartier chinois, j’ai pris des journaux chinois gratuits dans la rue, j’y ai découpé une montagne en noir et blanc avec ses écritures, j’ai souligné ses traits et je l’ai coloriée pour l’insérer dans le classeur de ma thèse en couleurs

montagneavec ses deux tout petits personnages tout en bas

vignette*

Au nom des ours.es

Ursus_arctos_Dessin_ours_brun_grand

Nicolas Hulot veut réintroduire deux ourses dans les Pyrénées. Je lis dans un magazine écologiste ce titre : « Les ours béarnais vont pouvoir copuler ». Voilà donc des ourses considérées comme objets livrés aux mâles de leur espèce, et toute leur espèce considérée comme objet qu’on peut trafiquer, pour la bonne cause évidemment. On ne voit pas quelle violence on fait subir à ces animaux, capturés, soumis à de la chirurgie, déportés complètement déboussolés dans un endroit qu’ils ne connaissent pas, très peuplé d’humains. Il n’est pas rare qu’ils adoptent des comportements aberrants, comme d’entrer dans des villages et se nourrir dans les poubelles. Pour l’ourse déportée Franska, cela s’est terminée par une mort violente, dont j’avais fait écho dans ce texte que je redonne maintenant en hommage à la nature et à la vérité qu’on ne cesse de bafouer.

*

Un matin dans une forêt de pins, par Ivan Shishkine et Constantin Savitsky

Un matin dans une forêt de pins, par Ivan Shishkine et Constantin Savitsky

LA GRANDE OURSE

Repose en paix, Franska. Me dit le vent, la brise dans la maison qu’on m’a prise.

La justice des hommes, qu’ils s’étaient mis en position de me devoir, par ma mort révèle ce qu’elle est, et d’abord pour eux-mêmes : iniquité systématique, à la fois dissimulée et flagrante. Les animaux sauvages ont-ils un prénom ? On m’a enlevée à ma forêt natale, on m’a fait subir un long voyage par route, des opérations chirurgicales. Pour pouvoir me ficher, me surveiller, me suivre à la trace technologique comme n’importe quel citoyen du monde moderne. On m’a ouvert le ventre pour y implanter un radio-émetteur. On m’a arraché une dent pour déterminer mon âge. Comme au chien de la fable, on m’a imposé un collier. Pour me maintenir attachée non par une laisse, mais par un GPS relié à plusieurs satellites.

Ainsi kidnappée, déplacée, manipulée, triturée, trafiquée, ainsi informée de l’homme et de sa familiarité brutale, on m’a fait reprendre la route. Enfin, on m’a relâchée sur un territoire que je ne connaissais pas, où je n’ai pu me fondre, et qui s’est vite révélé hostile : un mois avant ma mort, j’avais déjà des dizaines de plombs de petit calibre dans le corps.

Ils m’avaient appelé Franska, donc. Façon de marquer ma naturalisation ? En fait une domestication forcée. Me gratifier d’un prénom signifiait ma réduction à l’état d’objet des hommes. D’objet propre à satisfaire les intérêts et les fantasmes obscurs des hommes. Car leur fascination pour le monde naturel n’a d’égale que leur haine secrète envers lui. C’est toute l’histoire de l’humanité : un incessant combat contre la nature. Qui prend parfois les traits de l’amour. D’un amour faux, irresponsable, aveugle. Au nom de l’amour de mon espèce, on m’a fait subir tous ces outrages. C’est une manœuvre en laquelle les hommes sont maîtres. Ils la pratiquent beaucoup entre eux. Une puissance étrangère envahit un pays et y installe durablement la guerre, ou la dictature, sous prétexte de lui apporter la démocratie et la paix. Dans l’espace privé comme dans l’espace public, on insulte, on souille, on détruit couramment ce que l’on désire et voudrait honorer. Toujours au nom du bien et pour la bonne cause, les peuples sont les dupes continuelles de ceux qu’ils élisent. Le mensonge d’État s’étend à tous les secteurs du pouvoir.

Justement, revenons à toi, Franska, chuchote et crie le vent.

J’ai causé bien des problèmes, dans ces montagnes où j’errai, déracinée de ma forêt originelle. Comme bien d’autres ours avant moi, « réintroduits » pour le bien que nous veulent les bureaucrates et leurs idéologues, je me suis attaquée aux troupeaux des hommes. De mes pattes puissantes j’ai ouvert les côtes des brebis comme des portails, dévoré leur cœur – ou pire encore, je l’ai délaissé. Le carnage apparut maints matins, dans maintes prairies, à maints bergers, qui en restèrent aussi tremblants et traumatisés que leurs bêtes survivantes.

Une nouvelle fois, la colère des éleveurs a monté. Une nouvelle fois, ils ont protesté bruyamment, soutenus par les élus locaux. Comme depuis des années, l’affaire n’en finissait pas. On a même tenté d’effrayer le touriste en plaçant çà et là sur le territoire de telle commune où j’étais passée, des panneaux avertissant le randonneur que le maire dégageait sa responsabilité en cas de rencontre avec le fauve.

Et puis voici qu’en une bien triste aurore d’août, un militaire basé sur l’une de ces communes « menacées » écrasait, raconta la presse, l’ourse maudite, sur une quatre-voies. Aussitôt fait, aussitôt réglé : une tente était dressée autour de l’accident afin de le rendre invisible, et la route bloquée par les gendarmes cinq heures durant, tandis que les hélicoptères assuraient la surveillance par le haut. Un peu plus tard on montrerait à la télévision la traînée de sang sur le bitume, et le sinistre cadavre de l’ourse éventrée. On expliquerait le scénario : une première voiture aurait, sans s’arrêter, heurté et blessé l’animal, qui aurait poursuivi sa traversée avant d’être frappée une deuxième fois par le véhicule de l’armée.

L’absence de témoins, hors une mystérieuse conductrice qui ne songea à se manifester à la police qu’après avoir appris ma mort, ne doit bien sûr pas faire douter un instant les citoyens de la véracité des faits. On voit mal les autorités, embarrassées par ce dossier, imaginer de fermer la route à six heures du matin, pour y monter un faux accident avec une ourse repérée, capturée la veille, et déjà sacrifiée. Ou bien poussée sur la voie… Évidemment on peut tout imaginer, pourquoi et comment croire tout ce que l’ « on » raconte ? Mais voyons, et la science ? Le rapport d’autopsie confirme, donc… Et puis, à qui aurait profité la ma mort ? À tout le monde ? Puisque je ne me tenais pas bien, puisque je n’avais pas sept ans comme on le croyait mais dix-sept ans, puisque je ne servais ni les intérêts de la région ni les partisans de la réintroduction ? Un moindre mal eût sans doute été de me rendre à ma forêt qui me pleurait et m’espérait, mais l’homme n’aime pas se désavouer. Les meilleurs complices du crime sont les sourds.

Franska, dit le vent, fausse ou vraie victime d’un accident de la route, ourse des sourds, ne tends-tu pas un miroir aux humains, dans ta triste fin ? Ayant détruit la variété des peuples, réduit le chatoiement de leur humanité, sont-ils devenus si seuls, sous leurs universels tristes tropiques, qu’il leur faut désormais humaniser les bêtes en leur donnant un nom, avant de les détruire, non comme le chasseur tue sa proie, mais dans un réseau de responsabilités administratives et collectives ? Ta mort n’est-elle pas le reflet de la mort qu’il se donnent et se promettent eux-mêmes ? Je te vois, je te lis, signe de leur liberté et de leur dignité bafouées. Logique meurtrière d’une pensée calculatrice acharnée contre la pensée sauvage. Ton sang obscènement exposé sur le bitume, il crie de rage, il est en moi. Dit le vent. Et les arbres balancent leurs hauts feuillages comme des chevelures de femmes debout sur les rochers, face à la mer où le bateau de leurs hommes vient de sombrer.

L’après-midi même, dans le village du militaire qui, après ça, partait vite en vacances, on fêtait, à grands renforts de sono, l’arrivée de la Vuelta, course de vélos espagnole. Au stand de l’Armée de terre, un jeune soldat en treillis distribuait des brochures de propagande aux enfants désœuvrés. Sur celui de la presse locale, on amusait le public avec des quizz sur les derniers vainqueurs du Tour de France. Toute question de dopage oubliée, les gagnants empochaient, ravis, de laids colifichets frappés de publicités. Et du côté des éleveurs, on se promettait d’alimenter à vie en gigot d’agneau l’exécuteur missionné d’une pauvre ourse qui avait eu le tort de ne pas savoir ne pas être libre. D’une grande ourse qui continue à danser dans le ciel, transporter la nuit et servir de boussole.

*

Grâces de la Préhistoire et de l’Histoire naturelle. Le rêve et la raison

36203637393_1ac0d0be3b_q

38675388392_1c441b7643_z
*


*
Du tir à l’arc préhistorique comme sport d’avenir. Et deux millions de dessins zoologiques en accès libre sur la Biodiversity Heritage Library : une splendeur de grâce dont voici quelques images, glanées dans cette bibliothèque en ligne où le dessin se fait écriture du vivant, comme toute bonne écriture propre à saisir la beauté du vivant sans l’assassiner, en l’exaltant tout en glorifiant à la fois le rêve et la raison.

27061875559_c9fa082c5b_z

23972986017_fe4b31d223_z

37940077022_7c7ea8b1d6_z

26195183809_3370c7fd1d_z

37970590031_3944617acf_z

36943580753_7965b2b855_z

37092580035_6fd7603310_z

37092577705_4d39188c84_z

36657657921_1f69fe3788_z
*

Histoire d’œuf, avec Piero della Francesca, Julio Cortazar et la poule d’eau

piero della francesca

Piero_della_Francesca_046détail-1-530x339

Piero della Francesca, Retable Montefeltro, détail. Source

*

« Devant les seaux qui adouciraient cette aube,
Masaccio entendit prononcer son nom.

Il partit, et déjà le jour
de Piero della Francesca se levait. »

Julio Cortazar, derniers vers de son poème Masaccio, trad Silvia Baron Supervielle

 

vignetteHier après-midi j’ai trouvé le nid de la poule d’eau, dont j’avais photographié la construction, puis où je l’avais photographiée en train de couver (cf notes des jours précédents), vide. C’est une question à la Petit Prince : les œufs ont-ils été mangés par un animal, ou bien ont-ils éclos, provoquant le déménagement de la petite famille ?

sorbonne nouvelleAu retour, j’ai vu cette nouvelle œuvre de street art, signée Arsène, sur un mur de la Sorbonne Nouvelle.

Et maintenant les poules d’eau couvent, et autres merveilles de la vie des animaux

vignette

jardin 1 poule d'eau couve

La semaine dernière je les ai photographiées en train de s’affairer à bâtir le nid, aujourd’hui je trouve le couple en train d’attendre un heureux événement : l’une couve, l’autre continue, à un rythme beaucoup plus tranquille, à aller chercher des herbes sèches et des feuilles mortes qu’elle rapporte à la couveuse, bec à bec. Cette dernière, sans bouger, les ajoute au nid autour d’elle, et sans doute elles se relaient, car lorsque je suis repassée une ou deux heures après, elle était dans l’autre sens – difficile de les distinguer, car les deux sexes sont semblables.

Dans le bassin, des petites grenouilles vertes et beaucoup de crapauds « alytes accoucheurs », dont j’ai vu l’accouplement l’autre jour : le mâle enlace la femelle par les hanches, par derrière, de façon qui ressemble beaucoup à celle des humains, mais en fait ses mouvements sont un massage destiné à faire pondre la dame crapaud : aussitôt que les œufs sont sortis, le monsieur crapaud les féconde et rassemble le cordon d’ovocytes entre ses chevilles. Lors de l’éclosion, il s’immerge pour que les têtards naissent dans l’eau.

jardin 2 grenouille

jardin 3 poule d'eau compagne

jardin 4 poule d'eau au ventil soufflait une jolie brise qui faisait voleter ses plumes tandis qu’elle s’en allait chercher des herbes

jardin 5 poule d'eau herbe au bec

puis les rapportait à sa compagne

jardin 6 poule d'eau buisson

jardin 7 grenouille,

jardin 8 libellule

cette magnifique libellule semblait me regarder sans crainte de ses yeux ronds pendant que je la photographiais

jardin 9 nenuphars

je suis allée voir aussi les autres bassins

jardin 10 bassin

jardin 11 bassin,

et un peu plus loin j’ai contemplé cet ail, tout étoilé

jardin 12 ail

aujourd’hui au Jardin des Plantes, photos Alina Reyes

*

La petite poule d’eau tisse son nid, comme l’humain tisse son livre

petite poule d'eau

Une femme qui la regardait m’a dit : « je suis là depuis un bon moment, elle n’arrête pas. » Puis elle est partie, en ajoutant : « elle doit faire ça toute la journée. » À mon tour je suis restée là un bon moment, et elle n’a pas arrêté ses allées et venues extrêmement affairées, sans répit, soignées, choisissant dans la verdure environnante herbes et feuilles avec rapidité et métier, parfois se ravisant, en rejetant une après deux ou trois pas et revenant en arrière en prendre une meilleure, traversant et retraversant l’allée en jonglant s’il le fallait entre les gens qui passaient et regardaient les grenouilles du bassin sans la voir, elle, la petite poule d’eau toute à sa tâche, à sa mission, déposant son matériau, brin après brin, dans le secret d’une touffe de verdure au milieu de l’eau, puis repartant, cueillant, revenant, ainsi de suite inlassablement, à se demander comment un si petit animal peut déployer autant d’énergie, et à se dire que seule la vie, la vie qui toujours vient et revient, peut motiver et rendre possible une telle dépense, un tel don de soi, pour la construction d’un abri où elle pourra être accueillie et se développer. À la bibliothèque Buffon où je venais de passer, il y avait une petite exposition sur la végétation et le livre, liés à l’origine comme le sont par l’étymologie le texte et le tissu.

 

poule d'eau 1

poule d'eau 2

poule d'eau 3

poule d'eau 4

poule d'eau 5

poule d'eau 6

poule d'eau 7

poule d'eau 8

poule d'eau 9

poule d'eau 10

poule d'eau 11

poule d'eau 12

poule d'eau 13

poule d'eau14

poule d'eau 15

liber

cet après-midi au Jardin des Plantes et à la bibliothèque Buffon, photos Alina Reyes

*

Corbeaux cannibales

J’ai assisté à (et je suis intervenue dans) une scène sinistre cet après-midi. On pourrait croire à une parabole, mais non, c’était la réalité. En revenant de mon grand tour dans le 13e où je voulais aller voir les nouvelles fresques (ensuite je suis allée jusqu’à la Bnf, je donnerai d’autres photos dans quelques heures), j’ai traversé le Jardin des Plantes. Dans une allée déserte, j’ai entendu des croassements et vu dans la lumière déclinante un corbeau couché sur le dos, en train d’essayer de faire reculer un autre corbeau qui commençait à le becqueter. D’abord j’ai espéré que l’autre était en train d’essayer de l’aider à se relever. Mais non, décidément. Et déjà un autre corbeau s’approchait aussi, et rapidement, d’autres encore, qui commençaient à entourer le corbeau couché dans l’herbe, semblant incapable de bouger mais croassant et lançant son cou, sa tête et son bec en avant pour les faire reculer. Alors, du geste et de la voix, je les ai effarouchés. Ils sont tous partis comme un seul homme, et même le corbeau immobilisé s’est envolé de son côté.

*