L’art d’oiseau sauvage d’Alexandra Levasseur

Elle arrange les fleurs, les couleurs, les éléments, comme certains oiseaux font aussi de l’art. Et l’on croirait entendre dans ses compositions battre le cœur de l’oiseau sous ses plumes. Assemblage délicat de visions surréalistes et de sensation tragique, en toute humilité Alexandra Levasseur renverse le regard. Voici quelques-unes de ses peintures, sur bois ou sur papier, supports de prédilection qui avec le crayon chuchotent à l’acrylique la forêt. Puis l’une de ses vidéos, discrètement poignante aussi.

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alexandra-levasseur-faux-paradoxefaux paradoxe I | 14X11″: huile et crayons sur bois

*alexandra-levasseurLimbo I | 11X14″: acrylique et crayons de couleur sur papier 160g

*alexandra-levasseur-summergames-2Summer Games II | 22X30″: acrylique et crayons de couleur sur papier 320 g

*alexandra-levasseur-interferencesInterférences | 36X48″: médias mixtes sur bois

ce tableau fait penser au travail ultérieur de Philippe Echaroux chez un peuple d’Amazonie : vidéo ici

*alexandra-levasseur-infini? | 30X40″: médias mixtes sur bois

*alexandra-levasseur-arreter-le-tempsArrêter le temps | 40X30″ » : Acrylique et crayon sur bois

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Pour en voir et en savoir plus : le site d’Alexandra Levasseur

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À propos des « âmes fortes »

Myriam danse,« Myriam danse », dessin illustrant la danse et le chant, au son des tambourins, de Myriam, après le passage de la « mer Rouge » (passage que j’ai traduit ici)

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L’une des œuvres au programme de l’agrégation cette année, dont j’ai écrit un commentaire ici, est la chronique de Jean Giono intitulée Les Âmes fortes. À ce propos, je signale un passage des Entretiens d’Épictète où il parle de ce qui a fait chuter Médée, une « âme forte », une « psyché à la forte fibre », dit-il (un même mot, qui nous a donné neurologie, signifiant nerf et fibre en grec : voir note précédente). C’est un peu l’histoire du chêne et du roseau. Médée est tombée parce qu’elle a préféré sacrifier ses enfants plutôt que d’accepter de ne pas avoir ce qu’elle souhaitait avoir, explique Épictète (j’en traduirai peut-être un passage très bientôt) (NB c’est fait, ici). Sa fibre est forte, mais raide.

Telle est la faille des dominants. Le roseau est menu et flexible, mais il ne rompt pas. Le roseau est l’allié du vent, par où il parle. La mer que nous appelons Rouge s’appelle en fait en hébreu, dans la Torah, la mer des Roseaux. Les roseaux sont les porteurs de la parole, comme je l’ai montré dans Voyage. Trahir est pire que mourir. Vivre est mieux que mourir. Médée choisit la trahison et le crime. La véritable force de l’âme est celle du roseau, qui n’essaie pas d’imposer sa volonté ni ne se venger quand il ne peut l’imposer, mais ne désire que ce que le vent lui souffle et ainsi vit, sans tomber ni redouter la mort, meilleure que la trahison. Tel le furet auquel se compare Thèrèse dans le roman de Giono, l’âme souple, si elle ne peut passer par ici, passera par ailleurs, voire à travers. Le vent passe à travers les roseaux comme le vivant peut passer à travers le papier (ainsi que l’a montré Saburo Murakami dans une performance réitérée -vidéos ci-dessous) car ils sont multiples dans leur unité. Comme il est dit dans Ghost in the Shell, la spécialisation nous conduit à la mort. Ne soyons pas des êtres focalisés, c’est-à-dire des êtres-pour-la-mort. Telle n’est pas notre nature.

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https://youtu.be/i9H-oRcuWtg
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Contempler l’œuvre de Sheila Hicks et avoir une révélation sur l’Odyssée

Fascinant de sensualité et de beauté, de générosité aussi (voir en particulier la fin de la quatrième vidéo – vidéos à voir en plein écran, bien sûr), le fil œuvré par Sheila Hicks éclaire tout soudain cela dont on se doutait vaguement : ce que fit Pénélope dans l’Odyssée tandis qu’Homère contait l’histoire, ce qu’elle fit toutes les nuits à tisser pendant si longtemps, longtemps : ce qu’elle tissa, détissa et retissa sans trêve, ce fut le voyage d’Ulysse, sa propre vie, les deux faces d’une même aventure qu’ils sont, Ulysse et Pénélope, réseaux de neurones dans le cerveau de l’aède, dans la tête du poète qu’un jour, en rêve, il me donna à manger, et dont je comprends pourquoi elle était toute de fils semblables à des spaghetti multicolores.

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On peut voir aussi mes images des ateliers de tissage de la Manufacture des Gobelins : ici (où déjà se trouvent associées l’aventure et le tissage – et je rappelle qu’étymologiquement, texte et tissu sont un même mot).

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Sheila Hicks commente ici un livre de prière éthiopien du XVIIème siècle attribué au scribe Baselyos

« Les Grenouilles », d’Aristophane, v.209-221 (ma (libre) traduction)

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Voyant qu’il n’y a plus de poètes sur terre digne de célébrer ses fêtes, Dionysos, pas fier aux enfers, se résout à y descendre pour en ramener un grand. Endurant le chant des grenouilles, il rame pour traverser le fleuve du royaume des morts.

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LES GRENOUILLES :

Brékékékex koax, koax !

Brékékékex koax, koax !

Fistonnes aquatiques des cloaques,

coassons le cri flûtieux de nos célébrations,

notre douce chanson, quoi-hax, quoi-hax !

qu’autour du divin nysien dionysiak

dans le marais faisons sonner

quand la saoularde crapulerie

des sacrées fêtes d’anthestéries

accourt en masse à notre sanctuary.

Braiekékéqu’est-ce, hoax, hoax !

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Texte entier de la pièce 

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Alexa Meade, peintre sur réel

Sa démarche m’intéresse beaucoup. Ce n’est pas seulement du body art. Elle peint les personnes et leur environnement, ou dans un environnement peint, notamment de street art. En la regardant travailler on voit le caractère éminemment concret de sa peinture, tant du matériau que du support, il y a une sorte d’échange des réalités qui reprend des traditions primitives tout en étant complètement nouvelle. J’ai connu l’expérience de faire peindre mon corps nu un jour pour l’insérer par la photo dans un décor de nature, mais c’était une démarche incomplète. Celle d’Alexa Meade entre en résonance avec ma modeste pratique d’ « art récup » qui consiste à peindre un tas de choses soit récupérées soit de mon usage quotidien, sac, téléphone, agenda etc., et avec mon amour du street art, qui consiste aussi à transformer le réel à même le réel – et finalement avec ma pratique littéraire, qui dès le début s’est engagée dans la volonté d’agir sur les corps réels des lectrices et des lecteurs, en les faisant bander ou en leur suscitant d’autres émotions fortes capables de bouleverser la psyché, donc la vie, le monde.

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https://youtu.be/K5WGiIAJMHg

Le site d’Alexa Meade

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Ghost in the Shell (film et musique)

Alors que le remake américain, faisant d’un poème de la prose, publie sa bande-annonce, rappelons-nous ce manga culte, extraordinaire, visionnaire (ne sommes-nous pas désormais tous connectés ?), et la musique fantastique de Kenji Kawai (ici dès l’ouverture mais malheureusement remplacée à la fin dans cette version par la chanson One Minute Warning, enregistrée par U2 et Brian Eno sous le nom de Passengers – j’ai eu la chance de le voir lors de sa sortie avec la musique originale à la fin, qui parachevait le sublime).

NB 14 novembre : malheureusement les vidéos du film que j’ai postées, et qui étaient en ligne depuis des années, sont toutes supprimées les unes après les autres – est-ce le remake annoncé qui réveille la police ? Il y a toujours moyen de trouver le film, soit en ligne soit en dvd en bibliothèque publique. Voici du moins le trailer et les premières minutes du chef-d’oeuvre.


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Voilà. Vous reprendrez bien un peu de ce morceau, de cette mélodie, de ces voix, de ces percussions à jouir des tympans ?

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13 novembre, je me rappelle

mairie-13emairie du 13e, cette fin de semaine

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Nos enfants, jeunes adultes, circulaient dans Paris ce soir-là. L’un d’eux nous a appelés pour nous dire qu’une fusillade venait d’avoir lieu dans la rue où il passait. On ne savait pas encore de quoi il s’agissait. Ensuite il est resté enfermé toute la nuit, entassé avec ses amis dans le petit appart où ils s’étaient retrouvés pour une fête, tout près, évitant de ressortir et suivant les informations dans l’angoisse, comme nous, comme tout le monde.

Je me rappelle et je pense aux 52 Pakistanais tués par Daech hier dans un sanctuaire soufi. Je me rappelle la laideur de la guerre. Je me rappelle qu’après ce genre de choses, qui peuvent arriver aussi sous d’autres formes dans la vie privée, pour ne pas sombrer ni dans la dépression ni dans la haine ni dans le syndrome de Stockholm, il faut se rappeler. Sans panique ni fuite, en calmant ces moments où le passé cherche à tuer présent et avenir, à tuer soi ou autrui. En s’exerçant patiemment et sans relâche à toutes les armes qui peuvent combattre le mal : la raison, l’amour des proches, le respect d’autrui et de soi-même, le désir de justice, le refus d’accepter l’inacceptable, la détermination à continuer dans la juste voie, celle qui ne nous vole pas notre être. Se rappeler soi-même, quand on a été chassé de soi par la violence, la manipulation, le crime.

Se rappeler soi-même et rappeler le monde avec soi.

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Enchantements nocturnes

chant du monde,« Chant du monde », l’un de mes dessins au feutre

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La nuit en dormant je fais de très beaux rêves. Quand je passe du temps à lire dans la journée, je rêve que je lis – des phrases qu’en fait j’invente en rêvant, ou bien, la semaine dernière quand je lisais Les Contemplations, des alexandrins que j’inventais en rêvant aussi. Ce n’est pas nouveau, il m’arrivait même, un temps, de composer des musiques en rêve. Un comédien me dit qu’il monte des pièces en rêve. Le seul problème est qu’on n’est pas toujours très bien reposé en se réveillant, le cerveau ayant travaillé, et beaucoup plus vite qu’en état de veille. Je fais aussi toujours des rêves de nature et d’habitations, de déplacements… Il y a deux nuits, j’étais dans la forêt, deux beaux chevreuils accouraient en direction l’un de l’autre, coiffés de très larges chapeaux blancs fleuris, et se croisaient dans une immense grâce, sans cesser leur course ; bientôt arrivaient beaucoup d’autres chevreuils, dont beaucoup de très jeunes, et j’étais alors avec bien d’autres gens et des enfants, dont les miens, encore enfants. Toute cette jeunesse et cette animation paisible et féérique dans la forêt verte faisaient un grand étonnement de joie et une grande évidence en même temps.

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Un masque kplé kplé de Côte d’Ivoire et un masque haïtien repeint

masque-kple-kple J’ai acheté ce grand masque baoulé en bois il y a longtemps. Il fait 71 cm de long. Les cornes de buffle symbolisent la fertilité et relient au dieu de la création. D’habitude ces masques, porteurs de symboles cosmiques, sont ronds, parfois carrés, et servent à des festivals et à des cérémonies funèbres en signe de renouvellement de la vie.

À  voir ici, un film d’animation africain sur la princesse qui a fondé le peuple Baoulé. Abla Pokou est une reine historique devenue légendaire. Sa légende est librement adaptée dans ce joli film d’Abel Kouamé réalisé en 3D  avec un petit budget.

Un article sur la culture ivoirienne, dont ce film : ici

*masque-haitien-repeintOn m’a donné il y a quelques jours ce petit masque haïtien (17 cm de haut). Tel quel, en bois très foncé, il était sinistre. Je l’ai donc peint.

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mes masques en gouache sur un panneau de 70×100 cm : ici

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