états maîtrisés et immaîtrisés du corps et de l’esprit

Retournée courir après un mois et douze jours d’interruption pour cause d’intense traduction. Maintenant que je ralentis des doigts, je peux accélérer des pieds. Bon c’était une reprise, pas ma meilleure performance, mais je n’ai pas trop perdu quand même, ça va revenir vite. Et puis peu importe, l’essentiel est de courir, de bouger. Il faudra que j’aille en salle mesurer mon cœur sur un tapis : la médecin me dit qu’il est bon, mais quand même je voudrais savoir jusqu’où je peux le pousser sans problème. En attendant, je fais attention, je ralentis quand je sens que ça bat fort. Dialogue entre le corps physiologique, automatique, immaîtrisé, et le corps qui s’exerce à la maîtrise.

Réveillée à sept heures par deux vers d’Homère que je n’arrêtais pas de lire en rêvant – sauf que ce n’étaient pas des vers d’Homère, mais de l’invention de mon rêve. J’ai cherché le verbe principal dans le dictionnaire en me levant, n’étant plus sûre de son sens, et ça m’a agréablement éclairée. À l’état de veille, je suis bien incapable d’improviser un seul vers en grec, mais l’état de rêve est plus agile. L’état d’écriture, ou de traduction, tient, du moins pour moi, de ces deux états, l’état de veille qui maîtrise mais est plus limité, l’état de rêve qui permet tout mais dans l’immaîtrisé. L’enjeu étant de combiner le meilleur des deux.

J’avais changé ma playlist pour courir, j’ai couru sur l’album des Cumbias Chichadelicas, c’était parfait. Comme mon état général ressenti, corps et esprit.

Homère, Virgile…

J’en suis à peaufiner quelques détails importants dans ma traduction, ici et là. Plus la traduction sera en elle-même parlante, moins j’aurai à gloser sur le texte. En fait, je pense construire mon commentaire sur une présentation de chaque personnage, ne serait-ce que pour expliquer la traduction que j’ai faite de son nom quand c’est le cas, et cela dans un certain ordre que j’ai déterminé. Simplicité et clarté, c’est ce que je veux, sachant que j’ai parfois tendance à une complexité difficile d’accès du fait de la concision, presque héraclitéenne, de mon expression. Je veux aussi accomplir tout cela assez rapidement, car déjà me presse le désir de passer à autre chose, peut-être un peu de peinture et surtout, mon roman et une nouvelle traduction poétique, celle des Bucoliques de Virgile, dont les premiers vers que j’ai donnés ici me donnent envie de poursuivre. Il me plaît de traduire de la poésie antique ou ancienne (je pense aussi, notamment, à Chrétien de Troyes, et aussi à d’autres grands textes dont je ne connais pas encore les langues, mais que je pourrais apprendre pour l’occasion), parce qu’il faut toujours retraduire pour garder vivantes ces œuvres dans nos cœurs, ce dont l’humanité a grand besoin, en ce moment et toujours, et parce que du pur point de vue de la pratique poétique c’est un exercice extraordinaire à vivre, dont j’espère qu’il pourra apporter aussi ouverture, connaissance et joie aux lectrices et lecteurs à venir.

culture de la lâcheté

J’ai fait une expérience intéressante avec France Info, qui rejette absolument tous mes commentaires, qu’ils soient critiques, anodins ou bienveillants, postés depuis un compte à mon nom. J’ai copié-collé l’un d’eux et je l’ai reposté depuis un compte anonyme : il est passé aussitôt. Ce que ne veulent pas ces gens, ce sont des paroles assumées par qui les écrit. L’anonymat est la règle qui les rassure, dans leur culture de la lâcheté. Bien entendu peu m’importe France Info, mais le problème est que cette règle est celle de toutes les fausses élites qui occupent la place publique, à la façon dont les prétendants sont les lamentables élites d’Ithaque. Culture du viol de la langue et, allant avec, culture de la lâcheté.

Hier soir nous avons regardé le feu d’artifice depuis le toit. Pendant ce temps, d’autres, irrités par cette société, s’en prenaient aux forces de l’ordre. Agresseurs ni meilleurs ni pires que ces fausses élites, dont la nuisance est cependant plus grande, paralysant toute vérité vivante dans le pays.

Quand j’ai dit au chirurgien que j’allais prendre ma retraite, il y a un an, il a dit, un peu désapprobateur : « Ah bon ! Jeune retraitée ! » J’avais 64 ans. Et hier j’ai découvert qu’en fait j’aurais pu la prendre trois ans plus tôt, j’aurais déjà eu tous les trimestres nécessaires pour une retraite à taux plein – j’ai onze trimestres de plus, dont cinq que je n’ai pas encore fait valider (et je ne vais pas m’en soucier, car les trimestres supplémentaires ne comptent pas). Ma phobie administrative ne me fait pas oublier, comme à certaines de nos élites, de déclarer et payer ce que je dois, mais souvent, de réclamer ce qui m’est dû. Ce n’est pas la première fois – j’ai recouru aux aides publiques quand je n’avais pas d’autre choix mais de longues années je m’en suis passée quand j’y avais droit (allocations de la CAF, remboursements sécu…). La caisse de retraite a rectifié finalement d’elle-même une partie de l’affaire, si bien que j’ai désormais un tiers du montant de ma retraite en plus, et j’ai eu un virement pour le rappel, depuis septembre, de ce qui m’était dû – et comme j’ai travaillé dans tant de secteurs, je suis affiliée à un tas de régimes, tous n’ont pas encore procédé au calcul de ce qu’ils me devaient.

J’ai tant travaillé que malgré les années où le milieu de l’édition m’a soudain privée de la possibilité de publier et donc de cotiser, avant que j’aie le temps de me retourner vers l’enseignement, j’aurais pu partir trois ans plus tôt – sans compter tous les trimestres travaillés à partir de mes douze ans, de longues heures quotidiennes de travail pendant toutes mes vacances d’été, qui n’étaient pas déclarées – même à cette époque, je pense, le travail des enfants devait être interdit, mais je devais, seule de la fratrie, payer mes fournitures et livres scolaires, mes pauvres vêtements aussi – et j’envoyais le reste à des associations d’aide aux prisonniers politiques, pressentant peut-être que tel était aussi mon destin, sous la forme moderne de la culture de la lâcheté.

On the road avec Homère

J’ai relu l’ensemble de la traduction. Corrigé quelques vers du début du premier chant, remplacé « peuchère » par un autre mot, qui changera peut-être encore. Apporté une ou deux petites corrections ici ou là, surtout quelques coquilles en fait. Presque rien de changé au premier jet (en dehors des noms propres).
À voir ainsi le texte se dérouler en vers, et surtout à l’entendre, tendu, avançant, j’ai pensé au rouleau de Kerouac pour Sur la route – sauf qu’Homère est plus impeccable, plus implacable. Quel extraordinaire texte. Il se pourrait que je le mette en ligne quand le travail sera fini, si le monde de l’édition ne veut toujours pas me laisser publier librement – normalement. Il faudrait que je trouve une solution pour ne pas le mettre sur n’importe quel serveur. Ou bien je me servirai de nouveau d’Amazon, à tout petit prix. Nous verrons. Je n’ai pas besoin des éditeurs pour vivre, ni financièrement ni existentiellement. Et mon travail a tout son temps, bien plus que moi.

Pour l’instant, il me reste à rédiger la présentation, le commentaire. Je vais y passer encore quelques jours, je n’ai pas l’intention d’écrire des dizaines de pages – mais qui sait où cette affaire peut encore m’entraîner ? La merveille est que j’ai tout mon temps. Je me rappelle l’avoir dit à Zagdanski, quand il y a une vingtaine d’années nous avons fait un livre d’entretien : que j’aspirais au jour où j’aurais tout le temps de travailler. Je l’ai, maintenant que je n’ai plus les préoccupations de la jeunesse, les amours, les enfants, la nécessité de toujours trouver encore de quoi gagner sa vie, les amis, les sorties, etc. J’ai très bien vécu, pour tout cela je n’en demande pas plus. Et qu’il me reste encore quarante ans ou quarante jours à vivre, je remercie le ciel de m’avoir donné d’arriver jusque là, jusqu’à ce point qui me semblait désirable même dans mon enfance, par rapport à celui des adultes, parce que justement il pouvait avoir les avantages de l’enfance sans ses inconvénients, cet âge de la vie où il est possible de disposer à la fois du grand temps et de la grande liberté. Au service des vivant·e·s d’aujourd’hui et d’après.

Petit poème du jour

Soucieux de leur façade,
ces paons à fausses plumes,
faisant la roue pour cacher leurs chiures,
se soucient aussi de celle des autres.
Lâchez-moi les baskets
je cours plus vite que vous
qui ne m’empêcherez pas
de montrer mon cul si ça me chante.
Je ne fais pas comme vous faites
je fais toute chose autrement
et j’emmerde ceux qui ne sont pas contents.
Si vous espérez ma bénédiction
vous aurez mieux satisfaction
en vous y mettant vous-même le doigt,
dans le culte.
Vous ne m’achèterez pas, vendus.

bonheur

Midi vingt, j’ai fini de recopier toute ma traduction de l’Odyssée (Dévoraison). Avec son tout dernier mot comme clou étincelant du texte, trouvaille (fidèle à Homère) qui me réjouit. Reste à relire, et à écrire le commentaire. Encore quelques jours de travail. Puis je reviendrai à mon roman. Maintenant, pensai-je en recopiant les derniers vers, je vais pouvoir écrire un roman qui va faire un malheur – corrigeant aussitôt dans ma tête : qui va faire un bonheur.

Le quasi-omniscient : de nos rêves à Homère

Les rêves sont à mon sens l’une des manifestations de notre état de conscience le plus éveillé, état de conscience dont l’alphabet est notre physiologie. Du moins nos rêves que je dirais « en vers », nos rêves poétiques, par opposition aux rêves prosaïques qui ne sont que des expressions de nos inquiétudes ou de nos désirs du quotidien – et qui ont leur utilité. L’improprement appelé « inconscient » devrait presque être appelé plutôt « omniscient », tant il est supérieur à notre connaissance « consciente » du monde et de l’être. Ce que nous appelons ordinairement conscience est en réalité un état de semi-conscience, ne saisissant du monde, de l’être, du vrai, que des représentations mentales prosaïques, limitées non par notre raison mais par notre hubris, comme disent les Grecs.

Dans le monde d’Homère, quasiment tout et chacun est divin, plus ou moins et quasiment, sous tel ou tel aspect. Et tel ou telle est « le plus » quelque chose – le plus beau, le plus fort, la plus intelligente…, mais quasiment toujours après tel ou telle autre, qui lui-même ou elle-même vient après tel ou telle autre pour telle ou telle qualité. « Quasiment » est la clé de cette divinité, qui est ouverture infinie sur l’infini. Sans ce « quasiment », la conscience est fermée. Les prétendants pleins d’hubris sont une illustration de la conscience fermée. Ils ne voient pas au-delà d’eux-mêmes. Leurs appétits sont dévorants parce qu’ils tournent en rond dans un cercle fermé, sans échappatoire – et c’est ainsi qu’eux-mêmes finiront. Dans le cercle enfermant de l’idolâtrie, cette prison de l’esprit.
Ce qu’on appelle polythéisme est chez les Grecs l’expression ultime de ce refus de l’idolâtrie exprimé par le « quasiment » grec. Dieu a maints aspects, maintes formes de divinités, mais aucun de ces aspects, aucune de ces formes, ne prétend être Dieu. Même « Zeus le père » a lui-même des parents, des sœurs et frères, des enfants, et il parlemente avec les autres dieux pour prendre telle ou telle décision. Aucune image du divin dans le panthéon grec ne peut être considérée, ni se considérer elle-même, comme définitive. La divinité est mosaïque, contenue dans chacun de ses éléments, mais non exclusivement.

Homère emploie parfois le mot dieu, « théos » comme sujet sans article. La plupart du temps, on traduit le mot avec article : un dieu. Pour s’accorder à un contexte polythéiste. C’est ce que j’ai fait, au début. Mais à la réflexion, au fil de la traduction, il m’est apparu qu’il n’était pas plus inexact de traduire, au moins parfois, par « Dieu », sans article et avec majuscule. Puisque Homère ne met pas d’article, et puisque un nom commun sujet sans article devient nom propre. Homère n’ignore pas Dieu comme absolu, seulement il évite d’en faire trop mention pour ne pas tomber dans l’hubris religieuse. Une seule fois dans le texte Athéna dit « moi, je suis Dieu », que l’on peut traduire aussi « moi, je suis dieu », pour, encore une fois, éviter l’hubris. L’entendre dire « moi, je suis Dieu », c’est donner une idée de la mosaïque infinie dont elle est une part, de par son essence de « dieu ». C’est entendre la voix du Principe qui s’exprime à travers les dieux, comme à travers nos rêves non prosaïques.

En écoutant les cours de Michel Zinc au Collège de France sur les romans du Graal, j’ai été frappée par sa remarque selon laquelle toute littérature commence par la poésie puis devient prose. Les grands textes fondateurs sont écrits en vers. Le passage à la prose, dit Michel Zinc, est censé exprimer des vérités, contrairement à l’univers poétique. Nos librairies sont pleines de livres en prose, de prose sans poésie ou pauvre en poésie. Donc pleines de vérités limitées, tournant en rond dans un monde humain, trop humain, inconscient de la grandeur du monde et de l’être.

Jouer et éprouver

Souvent je suis obligée de m’arrêter pour contempler le texte que je recopie, tellement c’est puissant. Comme quelque chose qui vous laisse sans voix, sans faim et sans soif – et sans pouvoir bouger, un moment. Atterré de beauté. Combien de fois dans la journée suis-je tentée de donner ici tel ou tel passage, de le partager ? Je me retiens de le faire, car ce serait comme spoiler, il faut garder le bonheur de la découverte au moment de la publication, et puis aussi celui de la découverte dans la continuité de la lecture, depuis le début. Du reste, il faudra sans doute que je retire aussi les traductions des premiers chants que j’ai données ici, et qui ne sont plus valables, ne serait-ce que parce que les noms des personnages ont changé.

J’ai mal à l’auriculaire de la main gauche à force de taper, c’est celui qui tape les a et il y en a beaucoup. J’ai eu mal longtemps à l’avant-bras gauche à force de manier mon lourd dictionnaire, avant de me résoudre à utiliser un dictionnaire en ligne. J’ai mal au dos aussi, à rester ainsi assise à taper. Ainsi donc j’ai des blessures de sport, en quelque sorte, en traduisant l’Odyssée (je suis un bien humble sportive, mais une sérieuse athlète de la littérature). Le sport y a une grande importance – on ne sait trop s’il faut traduire par « les jeux » ou « les épreuves » le mot grec dont nous vient directement le mot athlétisme – notamment parce que c’est par l’épreuve des haches que débutera le massacre des prétendants. Je n’en suis pas encore là, mais j’ai passé tout à l’heure l’épisode des portes des rêves, et j’ai encore arrangé la traduction, joué avec les mots comme Homère l’a fait, pour le plaisir de l’auteur et celui des auditeurs et lecteurs. Je commence juste le chant XX, ses premiers vers sont tellement saisissants – je me suis arrêtée et j’ai écrit ce qui précède.

Mila

Ce matin j’ai écrit un commentaire sur France Info pour prendre la défense de Mila, lui souhaiter bon courage et dénoncer le harcèlement, en précisant qu’il était pratiqué de façon générale pas seulement par des jeunes mais par toutes sortes de gens. Mon commentaire n’est jamais passé, quoique je l’aie reproposé plusieurs fois sous plusieurs formes, jamais injurieuses. À quoi jouent les médias ? Prétendant défendre la liberté d’expression, et la bafouant. Ils m’ont fait le même coup pour des commentaires sur Edgar Morin, proposés sous plusieurs formes en vain. C’est moins grave, en vrai je me fiche assez d’Edgar Morin, mais pour Mila, et pour tous les harcelés, et spécialement toutes les harcelées, car ce sont le plus souvent des femmes qui sont visées et ainsi chassées des réseaux sociaux (moi-même j’ai dû plusieurs fois fermer mes comptes facebook et twitter, avant d’y renoncer complètement, comme de renoncer à laisser ouverts les commentaires sur mon blog), refuser les messages de soutien est particulièrement pernicieux.

Il faut rappeler, comme l’a fait le recteur de la Grande mosquée de Paris qui a reçu Mila aujourd’hui, dans une tentative d’apaisement qu’elle a appréciée, que ses insultes sur l’islam ont été proférées alors qu’elle était déjà harcelée, ce qui évidemment crée un stress et une agressivité en réponse à l’agression subie. Aucune comparaison possible avec Charlie Hebdo qui pendant des années, semaine après semaine, insulta méthodiquement les musulmans, ce qui constituait un harcèlement envers cette catégorie de la population, ainsi qu’envers les Roms, que ce journal visait aussi, et plus horriblement encore. Mila ne se laisse pas faire, et elle continue, refusant de quitter les réseaux. Certains lui reprochent d’être ce qu’elle est, mais depuis quand exige-t-on de quiconque qu’il ou elle se conforme à ce qu’on voudrait qu’il ou elle soit ? Mila ne lèse personne, n’empêche personne de vivre ; c’est l’inverse qui se produit, depuis trop longtemps. Je ne le dis pas en pensant spécialement à mon propre cas, mais à celui de toutes les personnes, en particulier toutes les femmes, empêchées de parler par des meutes abjectes de lâcheté et de bêtise. Que le jugement de quelques-uns des harceleurs de Mila soit le début d’un vrai combat de la justice, des gouvernements et des réseaux sociaux, contre ce fléau.

Fléau qui ne date pas d’internet. Alors que j’essayai en vain de faire passer mes commentaires sur cette affaire ce matin, j’avais à l’esprit le harcèlement infligé à Pénélope pendant de nombreuses années et à Ulysse aussi lors de son retour. Les harceleurs sont cette goule dévorante qui font que j’ai intitulé ma traduction Dévoraison.

des chiffres et des lettres

Je souris ou je ris souvent en recopiant ma traduction. Dans ces moments d’humour d’Homère, je pense spécialement à mes élèves, j’imagine comme on pourrait avoir un bon moment à étudier tel ou tel passage – mais pas seulement dans les moments d’humour. Homère est donné à découvrir aux petites classes de collège, mais il serait tellement intéressant aussi à étudier avec des lycéens. On leur propose souvent, en cours de français, des œuvres qui les intéressent moyennement ou moins encore que moyennement, alors que là on a de la très grande littérature qui peut intéresser et former tout le monde, à tous les niveaux d’étude. Y compris évidemment à l’université, et pas seulement pour les étudiants en lettres classiques.

Long travail que de recopier ces milliers de vers d’abord traduits au stylo, et en plus j’ai dû numéroter les dix premiers chants environ, que je n’avais pas du tout ou pas bien numérotés au fil de la traduction – c’est ainsi que j’en avais ici ou là un de trop ou un de moins, voire plus ; d’une part parce que si on ne fait pas ce travail de numérotation au fur et à mesure de la traduction, ce que j’ai fait méticuleusement au bout d’un moment, on n’est pas à l’abri de sauter un ou des vers par inadvertance, ou de traduire un seul vers sur deux vers, d’autre part parce que dans le texte grec lui-même il manque parfois un vers, mais qu’il faut le compter quand même. Bref c’était fastidieux et ça m’a pris beaucoup de temps, mais c’est fait, et maintenant le problème ne se pose plus, j’ai rattrapé les premiers chants et ceux que je recopie désormais sont correctement numérotés au brouillon. Il va me falloir encore quelques jours pour tout recopier, puis ensuite au moins une semaine pour écrire le commentaire. Heureusement que j’ai ça à faire, qui rend moins brutale la séparation d’avec le texte, qui est un être vivant en moi.

Cet après-midi en marchant un peu pour m’aérer quand même, j’ai trouvé dans la rue une carte étrangère qui m’a donné très envie de me remettre à mon roman ; je l’ai emportée. Rien ne vaut la liberté, ne jamais y renoncer.

Sub tegmine fagi

Je songe un peu à faire d’autres traductions quand j’aurai fini de mettre au propre et commenter celle d’Homère. Peut-être le Conte du Graal de Chrétien de Troyes. Ou bien Les Métamorphoses d’Ovide, ou Virgile. C’est très exaltant de traduire un texte qu’on admire, mais j’essaie de ne pas me précipiter, je dois aussi écrire mon propre roman. Nous verrons. J’ai pour ainsi dire désir de constituer un trésor littéraire en français, de textes précieux à transmettre, comme si on devait les emmener dans l’espace en déménageant de la Terre. Un trésor à sauvegarder. Bien sûr il y a déjà des traductions, mais il faut toujours retraduire, parce que les traductions, comme le reste mais pas comme le grand texte, vieillissent. Les traductions en arrivant redonnent vie et jeunesse au grand texte, puis avec le temps appellent d’autres traductions. On pourrait tracer un arbre généalogique des traductions en différentes langues à partir du texte originel. Chaque langue est une branche qui produit une lignée, des fruits appelés à se renouveler aux saisons, et le tout forme un grand arbre où peut vivre l’humanité.