Autour de la manifestation de ce 11 janvier

Mon instinct de reporter photographe me poussait à y aller, mais je suis encore fragilisée physiquement par l’intervention chirurgicale, et je suis plutôt restée à regarder le direct sur mon ordinateur. Ce matin j’ai pensé au moment où nous avons dû voter Chirac parce qu’il n’y avait pas d’autre choix si nous ne voulions pas de Le Pen comme président, le dilemme devant cette manifestation très récupérée ressemblait à cela : y aller quand même, ou non ? Mon état de santé a décidé pour moi, je suis restée à la maison.

Au début de la manifestation, j’ai entendu que des gens chantaient la Marseillaise et répondaient en chœur « Charlie ! » aux meneurs qui demandaient : « Vous êtes qui ? » J’ai pensé aux foules de Paris qui avaient acclamé Pétain, puis quelques années après, De Gaulle. Quel esprit restera de cette manifestation, qu’est-ce qui va suivre ? L’esprit de rassemblement, ou l’esprit de division, la chasse aux musulmans, la stigmatisation accrue, l’esprit de guerre ? J’ai pensé aussi que cet été, plus de deux mille innocents sont morts à Gaza, et qu’on nous a interdit dans un premier temps de manifester.

J’ai entendu sur France 24 le premier ministre albanais, Edi Rama, rappeler que dans son pays, musulmans et chrétiens vivent ensemble, et que ce qui menace le vivre ensemble, partout, ce sont les problèmes sociaux et de pauvreté. Dire qu’il était là comme chez lui, car selon lui ce sont les valeurs universelles de la France qu’il faut défendre, pas seulement pour les Français mais pour tous. Et enfin appeler à ne pas fermer l’Europe, et à cesser de dire qu’on est en guerre, car si on est en guerre, c’est contre nous-même, dire qu’on est en guerre ou se comporter comme si on menait une guerre, c’est susciter la guerre civile. Le ciel fasse que ce discours soit entendu par tant de nos intellectuels qui se croient partis en guerre contre l’obscurantisme, et qui au nom de la culture nous poussent dans la nuit de la guerre civile.

J’ai entendu aussi un représentant de la Fédération Internationale des Droits de l’Homme, Patrick Baudouin, rappeler qu’on ne peut lutter efficacement contre le terrorisme tout en soutenant les violations du droit international, en Palestine et ailleurs. J’ai entendu Missoum Chaoui, aumônier musulman, appeler à donner la parole aux intellectuels musulmans dans les médias, et d’autres appeler aussi à promouvoir l’exégèse de l’islam.

J’ai pensé que le premier caricaturiste assassiné, en 1987, fut Naji al-Ali, fameux dessinateur palestinien qui dirigeait ses critiques contre tous les puissants, aussi bien arabes qu’israéliens, et finalement on ne sait quel clan a commandité son assassinat. Voilà ce qui arrive aux hommes vraiment libres. Aujourd’hui nous déplorons aussi la mort de caricaturistes qui eux, s’en prenaient à un seul camp – mais il n’empêche que c’est toujours le même nœud politique qui est au centre du problème. Et que rien ne s’arrangera, ni pour les juifs ni pour les musulmans ni pour personne, tant qu’on ne se résoudra pas à renoncer à soutenir la colonisation de la Palestine. Que la liberté d’expression continuera à être bafouée tant que seront promus la division, l’esprit de guerre interne.

J’ai entendu le directeur d’Afrique Magazine, Zyad Limam, rappeler que la très grande majorité des musulmans en Europe sont tout à fait intégrés, et que le maire de Rotterdam est un musulman qui n’est pas né aux Pays-Bas. Que le problème vient de la frange qui est restée en marge de la société – rejoignant ainsi le constat du premier ministre albanais sur la question de l’appauvrissement.

J’ai entendu un juif (dont je n’ai pas entendu le nom) rappeler qu’en France on est citoyen avant d’être juif, musulman, chrétien, bouddhiste, athée… ingénieur, médecin, ouvrier… et qui a récusé le terme de communauté juive et a jugé indécente l’invitation de Netanyahou faite aux membres de la « communauté juive » de partir s’installer en Israël, où par ailleurs, a-t-il rappelé, il y a aussi des problèmes sociaux et des problèmes de sécurité.

J’ai entendu une autre personne dont je n’ai pas retenu le nom mais qui n’était pas musulmane rappeler que la stigmatisation des musulmans était, au même titre que l’antisémitisme, un « mal français », et que s’il était bon que le Président soit auprès des juifs ce soir à la synagogue, il serait bon qu’il fasse aussi un geste envers les musulmans.

J’ai entendu toute la journée les hélicoptères tourner au-dessus de Paris, et en ce moment encore.

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Où est l’union ?

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« Je ne suis pas Charlie, je suis Ahmed, le flic mort. Charlie a ridiculisé ma foi et ma culture et je suis mort en défendant son droit de le faire. »
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Et ce dimanche, une manifestation récupérée par les politiques, où l’on a refusé l’extrême-droite française mais où l’on accueille l’extrême-droite israélienne, qui est pire. En fait le compréhensible désir des gens de se retrouver pour manifester ensemble a été capturé par les politiques, du moins à Paris. Si bien qu’on peut se demander au profit de quoi, de qui, vont se déplacer les manifestants. Je ne sais pas encore si j’irai faire des photos. Je pourrais manifester avec un panneau « Je suis moi-même (ou « Moha m’aime », comme le titre d’un de mes livres…), disciple de tous les prophètes, d’Isaïe à Gandhi et de Jésus à Mohammed »…

Nous ne sommes pas nombreux, dans le camp des résistants au racisme anti-musulmans. C’est toujours ainsi, ce fut ainsi aussi avec les juifs, quand il fallait résister à l’antisémitisme (et il le faut toujours, mais les musulmans sont maintenant des cibles plus prisées, étant moins défendus), mais le fait que ce soit toujours ainsi n’est pas une consolation – on aimerait que les hommes évoluent… S’ils le font, c’est si lentement…

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La grande récupération

Tout le monde dit « Je suis Charlie » et ça ne plaît pas trop aux dessinateurs survivants de Charlie. Je les comprends. L’ironie est que beaucoup de ceux qui disent « Je suis Charlie » sont à mille lieues de ressembler à Charlie, d’hier ou d’aujourd’hui, alors que ceux qui ont en commun avec Charlie l’esprit libertaire et le rejet de tout consensus mou et de toute « pensée unique », ne clameront certes pas « Je suis Charlie ». D’autant que Charlie était devenu islamophobe – l’esprit des rédactions aussi vieillit, et il n’est pas rare que le naufrage guette ce qui est vieillissant. Luz et Willem pointent du doigt la récupération actuelle de leur magazine, mais ils auraient bien fait de s’en soucier plus tôt. Car depuis Val, Charlie était la proie des récupérateurs, et cela a continué. Tant que Charlie était Charlie et rien d’autre, il pouvait bien caricaturer ce qu’il voulait, c’était dans sa nature, comme le dit Luz, d’être un fanzine auquel il ne fallait pas accorder une importance démesurée. Luz le dit, les gars ne sont pas des penseurs. Or ils ont été récupérés par la « pensée unique » qui bien sûr en vérité est une non-pensée, à des fins politiques. Ils ont été soutenus par des gens qui œuvrent, assez paranoïaquement, pour un certain ordre du monde occidental qu’ils ont peur de voir disparaître, et qui pour cela s’emploient à récupérer voire manipuler des figures qui passent pour de la contre-culture alors qu’elles sont utilisées -comme les Femen- pour la perpétuation de la culture dominante. Le même phénomène s’est produit pour le dernier roman de Michel Houellebecq, qui a été soutenu de façon absolument exceptionnelle par les grands médias, lui valant même un passage au 20 heures. Il n’est pas difficile de voir qu’il s’agissait là de promouvoir non pas un roman mais une idéologie, toujours la même. La France qu’on veut nous vendre depuis quelques années est la France de l’esprit Deschiens : une France morne et triste, sans lumière, sans consistance, repliée sur des sentiments négatifs et sur son impuissance. Cela se traduit par une phraséologie également sans éclat ni beauté, dans les livres comme dans la bouche d’un chef d’État linguistiquement ségolénisé, ramenant la langue au niveau de l’entresol. Pourquoi, par exemple, dire « La France, elle a fait face », plutôt que « La France a fait face » ? C’est qu’il faut que la langue ressemble à un personnage des Deschiens ou de Houellebecq, qu’elle soit une pauvre chose représentative de pauvres citoyens sans pouvoir ni espoir. C’est qu’il faut mettre l’étouffoir sur l’homme, afin de le dissuader d’essayer de comprendre ce qui se passe vraiment, comment le dieu argent essaie de faire de l’homme un ver dans une décharge publique, seulement occupé à se nourrir et à nourrir par la même occasion le clan des pollueurs, en matière et en esprit.

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Le « djihad » comme haine de soi

Rappelons tout d’abord que le djihad, en bon islam, est le combat spirituel, tel que le connaissent les spirituels de toutes traditions et religions sur la terre – et comme le dit Arthur Rimbaud : le combat spirituel est plus rude que la bataille d’hommes. Mais les hommes préfèrent le moins rude, et ils choisissent plutôt la bataille d’hommes. Ainsi a été détourné le sens du mot djihad, que des manipulateurs utilisent pour convaincre des hommes perdus, qui n’ont pas trouvé la voie pour devenir des hommes accomplis, de s’en venger au nom d’un idéal aussi fallacieux que nébuleux.

Plusieurs éléments donnent un éclairage brutal sur la psychologie des trois « djihadistes » passés à l’acte ces deux derniers jours à Paris. Ces hommes ont semé sur leur chemin de folie meurtrière les signes de la terrible haine de soi qui les a lancés contre le miroir de leur mort. L’un, arabe, a achevé froidement un policier arabe qui faisait appel à sa compassion. L’autre, noir, a tué une bien innocente policière noire. L’un et l’autre ont tiré dans le miroir de leur gentillesse perdue, de l’humain qu’ils auraient pu être s’ils n’étaient pas morts dans leur âme, et de leur origine. En tuant des clients juifs de l’épicerie casher, c’est aussi l’origine sémitique de sa religion qu’a visée Coulibaly : sur cela, cette haine de l’origine, antisémites musulmans et antisémites chrétiens se retrouvent.

Tout cela se retrouve dans la tuerie perpétrée à Charlie Hebdo. Pourquoi ont-ils visé Charlie Hebdo plutôt que d’autres titres de la presse tout aussi connus pour leur islamophobie obsessionnelle et leurs Unes islamophobes ? L’une des raisons est que le dessin parle plus fort au grand public ; comme la musique il peut être utilisé plus facilement encore que les mots pour enrégimenter et idéologiser les foules – musique (chants de ralliement, fanfares etc) et dessins orduriers ou tableaux « édifiants » et propagandistes ont largement été utilisés par les régimes nazi, communistes, fascistes ou fascisants, comme aujourd’hui par la publicité et la communication. C’est ce possible détournement de leur puissance qui a toujours inspiré une méfiance de certains spirituels, notamment musulmans, à l’égard des images et de la musique.

Mais il y a dans le ciblage de Charlie Hebdo quelque chose de plus profond encore. Il y a de nouveau l’effet miroir, dédoublé. D’une part les images ordurières du magazine renvoient les musulmans à la figure que leur forge le très ancien mépris colonialiste et raciste, figure qu’ils ne peuvent que détester mais qui les habite malgré eux, comme un enfant que l’on aura pendant toute son enfance insidieusement dévalorisé sera malgré lui pénétré d’une image négative de lui. D’autre part les dessinateurs de Charlie, maniant l’ironie avec tout le mépris de leur position surplombante, tout en restant, à cause de leur histoire, sympathiques aux yeux du grand public qui a connu aussi le meilleur de leur œuvre, en d’autres temps, sont en eux-mêmes des icônes de ce que ne pourraient jamais être les « djihadistes » qui les ont tués. Eux ne seraient jamais des privilégiés, élevés dans l’idée que toutes les audaces leur étaient permises, du moment qu’ils possédaient les armes pour cela, des armes qui ne tuent pas physiquement. Eux n’auraient jamais la capacité de se battre ainsi. Et pourtant, eux aussi auraient aimé être « reconnus », prolonger le quart d’heure de célébrité qu’ils connurent au détour d’un reportage (Coulibaly jeune à l’Élysée, Kouachi après avoir été arrêté pour organisation d’entraînement au djihad). Si l’un d’eux a fait tomber sa carte d’identité dans une voiture, cela ressemble fort à un acte manqué : une signature, une piste pour avoir sa photo dans les médias. Si Kouachi a accepté de parler avec BFMTV, si Coulibaly a appelé lui-même la chaîne, c’est bien parce que ces jeunes gens sont de leur temps, de ce temps dont une grande partie de la société se nourrit, le temps de la télé réalité, actualisation du temps « du pain et des jeux du cirque » des impérialistes romains de l’Antiquité, le temps où l’on jette en pâture au public d’éphémères gloires venues de nulle part et fondées sur rien, avant qu’elles ne disparaissent, souvent tragiquement, dans le néant où elles sont renvoyées. Le temps de la recherche tragique dans le miroir de l’être qu’on n’y trouve pas.

En tirant à bout portant dans leurs miroirs détestés, tout en les appelant via la télé, en une ultime et désespérée tentative d’être enfin reconnus comme des personnes, comme des gens qui aussi bien que des dessinateurs ou des policiers comptent aux yeux de la société, ils ont brutalement assassiné leurs prochains, tout en se condamnant eux-mêmes. Et il y a là un signe capital pour l’ensemble de l’humanité, une question posée : que faisons-nous de l’homme ? Le monstre que nous en faisons nous menace.

Charlie Hebdo, Dammartin, Vincennes – zones d’ombre

Il ne s’agit pas d’incriminer la police, sa tâche n’était pas facile et peut-être n’a-t-elle pu éviter de tuer les tueurs. Il n’y aura donc pas de procès, pas de parole, et c’est regrettable. Ce qui est très dommageable aussi, c’est de répondre à la mort violente par la mort violente. Chaque fois que cela se produit, c’est une défaite de la démocratie, et le fait que cela se reproduise aggrave chaque fois l’atteinte, et aggrave la blessure que la tuerie initiale fait à l’humanité en chacun de nous.

Pas de procès donc, mais espérons que l’enquête éclairera les nombreuses zones d’ombre de toute cette affaire. Combien y avait-il de tueurs dans les locaux de Charlie Hebdo ? Pourquoi un jeune lycéen s’est-il retrouvé accusé dans les médias, puis le lendemain disculpé par ses camarades de classe ? Qu’en est-il ? Si ce n’était lui, y avait-il un troisième homme, et qui était-il ?

Que se préparait à faire Coulibaly, jeudi matin, quand il est tombé par hasard sur une policière qu’il a tuée, alors qu’il était armé jusqu’aux dents et portait un gilet pare-balles ? Qui était la femme qui, selon des otages réfugiés au sous-sol de l’épicerie casher, l’accompagnait cet après-midi à Vincennes, et où est-elle passée ? Quel est l’homme avec lequel des otages du supermarché ont vu arriver Coulibaly ?

Et puis : dans quelles circonstances exactement Coulibaly à Vincennes et les frères Kouachi à Dammartin ont-il été tués ? C’était exactement à l’heure de la prière du soir. C’est le moment que la police a choisi à Vincennes pour intervenir : les lieux étant écoutés, les policiers ont profité du moment où ils ont entendu Coulibaly commencer sa prière pour libérer les otages et donner l’assaut. N’ont-ils pas usé de la même tactique à Dammartin ? Ou bien est-ce par un pur hasard que les frères Kouachi, à Dammartin, sont sortis en tirant au même instant ? Sont-ils vraiment sortis d’eux-mêmes, ou pour répondre à un assaut ?

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Une immense tristesse

Honte à ceux qui jettent de l’huile sur le feu contre l’islam, soit en l’attaquant obsessionnellement, soit en prétendant le promouvoir ostensiblement, par la parole et le costume, alors qu’ils ne font ainsi que salir une religion qui prône la discrétion et non pas la provocation, la sagesse et le juste milieu et non pas l’hystérie mentale, l’intelligence et non pas la crasse bêtise. Des deux côtés, islamophobes stigmatisant les musulmans innocents et islamistes prenant l’islam en otage, nous assistons au combat de deux bandes d’aveugles, et nous sommes au milieu du terrain, leurs victimes. Bandes d’irresponsables, vous réveillerez-vous ? Il y a des morts, de jour en jour, à cause de vos combats de coqs.

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Qui est Charlie ?

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Les condamnations de la tuerie d’hier à Charlie Hebdo viennent de toutes parts. Le choc est profond. C’est naturel et bon signe, mais après le choc il faut sortir de la stupéfaction. Il faut ouvrir les yeux et comprendre où nous en sommes, et pourquoi. Sortir du sentimentalisme des foules, si aisément manipulable. Nous avons vu ce qu’il en fut après le 11 septembre. Comment le choc fut utilisé pour porter la guerre, au nom d’un mensonge, et faire des centaines de milliers de victimes innocentes en Irak – une affaire que nous continuons à payer, cet attentat contre Charlie faisant aussi partie de ses conséquences.

Le caractère désastreux de l’ordre mondial a des conséquences, il faut les voir. La dissension au sein de notre société a aussi des conséquences, et cet attentat est aussi l’une d’elles. Il faut sortir de la sidération afin de ne pas tomber dans la récupération politique, et afin de pouvoir changer de cap. On n’écoute pas assez tous ceux qui alertent sur les conséquences de l’injustice au sein d’une société, sur les conséquences de la stigmatisation, sur les conséquences de l’exclusion et du mépris. On laisse au contraire empirer les choses, on organise même la publicité autour de ce qui les fait empirer, dans une espèce de fuite en avant orgueilleuse, comme s’il s’agissait d’un combat de coqs sur leur tas de fumier. « Il faut qu’ils sachent qu’ils n’auront pas le dernier mot », a déclaré notre ministre de la Justice. Est-ce ainsi que l’on gouverne ? Non. Les coups de menton à la Valls ou à la Taubira n’ont d’autre effet que de provoquer à la violence. Un peuple n’est pas un lion en cage, on ne le dresse pas en agitant le fouet, ni avec des rodomontades. Un peuple est comme une famille, et les familles où règnent l’autoritarisme et la surdité sont plus que les familles respectueuses marquées de drames. Une famille a besoin de véritable autorité, c’est-à-dire d’exemplarité. Une famille a besoin de responsables dignes, respectueux de la loi, c’est-à-dire respectueux d’autrui et enseignant par l’exemple et la parole le respect d’autrui. Seul le respect réciproque tient la famille unie.

« Je suis Charlie », disent les gens choqués. La plupart d’entre eux ne sont pas des lecteurs de Charlie, ils ne savent pas ce qu’était devenu ce journal. Ils ne savent pas que cela revient à dire « Je suis un beauf raciste » (lire le témoignage instructif de l’un de ses anciens contributeurs). Non, les gens de ce pays ne sont pas tous des racistes. Ils sont choqués par la tuerie parce qu’ils respectent la vie et parce qu’ils tiennent à la liberté d’expression. Faisons tous attention à ne pas nous tromper de combat. Nous avons besoin de sortir du cercle vicieux de la dissension, alimentée par trop de personnages en vue. Leur médiatisation crée une illusion mortelle. Écoutons les avertissements de ceux qui voient et avertissent. Ne nous obstinons pas dans la mauvaise voie.

« Je suis Mohammed », « Je suis Jésus », « Je suis Bouddha », je suis de ces hommes et de ces femmes qui ont su ne pas répondre au mal par le mal. Qui ne répondent pas au mensonge par le mensonge, à la tricherie par la tricherie, aux manœuvres par des manœuvres. Qui ne prennent pas la défense des plus forts, qui ne se mettent pas du côté de ceux qui sont en mesure d’abuser, d’insulter, de manipuler ou même de tuer ceux qui sont en position de faiblesse. Sachons, chacun d’entre nous, qui « je suis » et qui « nous sommes ». Sachons ne pas nous laisser à être qui l’on nous dit d’être, qui « l’opinion », la doxa, la pensée unique, nous dit d’être, sans réfléchir à ce que cela signifie.

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Pays souffrant

1ce matin à Paris, photo Alina Reyes

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Mon beau pays en paix.

À l’hôpital, nous attendons.

L’hélicoptère dans le ciel

tourne. Aux couleurs de la police,

comme dans les rues ses voitures.

Hier la tuerie. Et aujourd’hui.

Ici à l’hôpital on soigne.

Hommes et femmes en blouses blanches

font couler le sang mais pour la vie.

Des hommes sont partis en guerre

à l’intérieur de ce pays,

portant la haine avec des mots.

D’autres répliquent avec des armes.

L’être est tout entier communion

dit Parménide en grec ancien.

Alors d’où vient la division ?

Du renoncement à la voie

de vérité. Ceux-là qui marchent

dans les ombres appellent l’ombre

dans laquelle errent les tueurs.

Notre pays souffrant,

avance-toi vers la lumière,

choisis des guides aux bonnes ailes,

légères, rassembleuses et claires.

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Liberté d’expression, j’écris ton nom

1

à Paris ces jours-ci, photo Alina Reyes

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Je l’ai écrit plusieurs fois, je suis d’accord avec ce que disait Raoul Vaneigem : « rien n’est sacré, tout peut se dire ». Cela signifie aussi, et c’est capital, que tout ce qui se dit peut être contesté. Tout peut se dire, tant que cela ne tombe pas sous le coup de la loi (diffamation, incitation à la haine). Et tout peut se dire en réponse à ce qui a été dit.

La tragédie qui endeuille la France et tous les partisans de la liberté d’expression dans le monde, doit nous inciter à réfléchir sur l’usage qui est fait de ce droit dans notre pays. L’une des dernières fois que j’ai évoqué cette phrase de Raoul Vaneigem, ce fut à propos de l’ingérence caractérisée de Manuel Valls dans les affaires judiciaires de Dieudonné. Le discours de Dieudonné me fait horreur, tous les discours racistes ou sexistes me font horreur, toutes les stigmatisations me révoltent, qu’elles visent des juifs, des Roms, des musulmans ou tout autre groupe humain ainsi essentialisé. Que ceux qui tiennent de tels discours s’attendent à des protestations en retour est tout à fait sain et salutaire. Mais un ministre n’a pas à se mêler, comme ce fut alors le cas, d’intervenir pour précipiter et augmenter la censure de tel ou tel.

Aussi est-il capital que la liberté d’expression soit la même pour tous. Que ses limites soient les mêmes pour tous, et que son droit soit le même pour tous. Si les pouvoirs ne s’attachent pas à cette équité de traitement, ils ne font que semer et augmenter la zizanie dans la société. Pourquoi peut-on s’acharner sur les musulmans, comme Zemmour, Charlie Hebdo (qui s’en prenait aussi avec une grande virulence aux Roms – parlant de leur « tradition coprophage ») ou malheureusement Houellebecq, et avoir tous les honneurs des médias, alors que ceux qui tout aussi honteusement s’acharnent sur les juifs, voire sur les gays, sont systématiquement boycottés, voire éliminés de la scène publique ? Pourquoi une parole haineuse et discriminante serait-elle plus honorable qu’une autre, selon sa cible ? Pourquoi accepter de promouvoir la haine, ce qui revient à la nourrir, et d’autant plus si on la promeut toujours à l’encontre des mêmes catégories de population ? Si bien que beaucoup finissent par croire que si on s’acharne sur ceux-là plutôt que sur ceux-ci, c’est parce que ceux-là le méritent. Fatal cercle vicieux.

Les médias feraient bien d’être un peu moins arrogants quand ils exigent leur droit à la liberté d’expression. Car ils sont les premiers à ne pas respecter ce droit, quand il s’agit de celui d’autrui, de ceux qui ne pensent pas comme eux, ou même tout simplement ne font pas partie de leur milieu. Eux ne tuent pas avec des kalachnikovs comme les assassins des douze personnes de Charlie Hebdo, mais ils disposent de puissants moyens d’exclusion, et en abusent trop souvent. À l’heure où nous renouvelons notre attachement à la très précieuse liberté d’expression, rappelons-nous que la meilleure façon de la respecter est de savoir aussi remettre en question nos pratiques, celles de nos médias et de nos politiques (il y a peu encore, un jeune homme, Rémi Fraisse, a été tué pour avoir manifesté son opinion, et son cas n’est pas isolé, ni en France ni dans le monde dit libre). À mon humble niveau, je sais ce qu’il en est de ne plus pouvoir publier dans la presse parce qu’on a déplu au milieu, et d’être empêché de publier librement dans l’édition parce qu’on est la cible de certaines personnes qui ont décidé de pratiquer leur propre loi pour atteindre leur but. Si nous voulons être dignes face à l’indignité de ceux qui tuent par idéologie, commençons par nous désidéologiser nous-mêmes, et surtout par essayer d’être honnêtes, envers nous-mêmes et les uns envers les autres.

Faut-il encore le répéter ? Oui : la fin ne justifie jamais les moyens.

Le mal à l’œuvre

Qu’y a-t-il dans la tête d’hommes qui en assassinent froidement d’autres par idéologie ? Certains prétendent que la religion fait un grand retour, mais non, il ne s’agit pas de religion. Il s’agit d’idéologies, et ce n’est pas nouveau, même si les crimes qu’elles engendrent laissent un sentiment d’horreur qui paraît toujours inédit.

« L’image représente une figure majeure du discours antisémite et un outil non négligeable dans les processus de discrimination et de persécution des Juifs ». Marie-Anne Matard Bonucci. L’islamophobie est un antisémitisme, et les auteurs de Charlie Hebdo, comme bien d’autres, étaient tombés dans ce mal européen séculaire. Il y a cent ou soixante-dix ans, on ne vit pas des extrémistes assassiner pour autant, au nom de la défense du judaïsme et des juifs, les dessinateurs des journaux qui préparaient les esprits à leur persécution en masse.

La haine est toujours là, mais le monde a changé, et on la trouve maintenant des deux côtés. Les hommes ont montré de quelle horreur à très grande échelle ils étaient capables, la guerre a fait des dizaines de millions de morts, mais les leçons de l’histoire n’ont pas été tirées. La radicalisation politique sert d’exutoire aux violents et l’islam, insuffisamment défendu de l’intérieur (par des musulmans pacifiques mais souvent prisonniers d’un réflexe identitaire) comme de l’extérieur (par les pouvoirs politiques souvent méprisants et agressifs à son égard), est devenu leur otage. Trop d’intellectuels et de médias se comportent de façon irresponsable, organisant l’amplification et la publicité de la stigmatisation, et par suite, de la division. Tandis que les irresponsables politiques de tous bords, depuis des décennies laissent empirer la situation de la société, où les inégalités se creusent non seulement sur le plan matériel mais sur celui de l’éducation. Au bas de l’échelle certains pratiquent le trafic d’armes et de drogues comme d’autres, en haut de l’échelle, pratiquent le trafic de la vérité, les trafics politiques et les trafics financiers. Le viol de la loi et le faux règnent du haut en bas de la société, et les uns les autres se regardent au miroir de la mort. Ils croient se combattre mais ils œuvrent pour le même camp, et c’est le pays entier, y compris les innocents et les hommes de bonne volonté, qui en est victime.