Allez au jardin

Dans le bac de terre accroché à ma fenêtre, je laisse les graines venir du ciel, sans arroser ni rien faire moi-même. Il y pousse de la mousse, de toutes petites herbes à quatre feuilles qui se serrent comme un petit peuple, d’autres ont de longues tiges et montent droit dans la lumière, certaines portent de minuscules fleurs jaunes ou blanches, l’une est si fine et haute qu’elle se balance dans la brise à tout instant, avec ses micro-soleils qui s’ouvrent, se referment et se réouvrent. Jamais sans le ciel. N’oubliez pas votre jardin !

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De la Pitié au Jardin

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ce dimanche après-midi j’ai désiré aller à Saint-Louis de la Salpêtrière, mais elle  était fermée

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je suis allée sur la promenade haute de l’hôpital

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il y a trois statues de Roger Vène, pour la célébration des 400 ans de la Pitié (1612-2012), celle-ci s’appelle « Extase »

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j’ai longtemps déambulé dans le labyrinthe de l’hôpital

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et à la sortie je suis allée voir ce « Livre de la Vie »

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je suis rentrée par le Jardin des Plantes

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devant le manège des Animaux disparus, il y avait ce jeune chrétien avec un chapelet autour du cou

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et pour ce musulman, c’était l’heure de la prière

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Notre paradis de ce jour

aujourd'hui au Jardin des Plantes, photos Alina Reyes

 

Je suis au Jardin des Plantes comme j’étais en mes montagnes, comme j’étais à l’océan, comme je fus et suis toujours et partout, au paradis. Le paradis n’a pas de fin, et il nous est chaque jour donné.

Les hommes ont un ennemi, des ennemis, mais moi je n’en ai pas, je n’en ai jamais eu.

Comment un croyant peut-il revendiquer la loi naturelle ? Il n’est de loi que celle de l’Esprit.

On peut toujours ne pas vouloir croire en quelque chose, si cela est, cela est.

L’amour que nous portons à certains êtres les aide à monter au ciel, en telle ou telle place du ciel. Puis, de là-haut, ils nous aident, sur terre. Par exemple à écrire, comme je l’ai fait tout à l’heure au jardin.

 

Avant l’orage

Au Jardin des Plantes, j’ai trouvé le nid de la petite poule d’eau.

Les canetons du printemps ont bien grandi. Les deux petites canes qui restent sont toujours avec leur mère, les quatre autres ont été mangés par les corneilles. C’est l’heure de la sieste !

Sous l’arbre j’ai continué à écrire mon roman.

Une belle jardinière est passée, telle une pèlerine.

Avant de repartir, je suis repassée voir le nid, la petite poule y était.

Tout sentait divinement bon, l’air était bon à en manger.

Et maintenant c’est l’orage, qui fait encore monter les bonnes odeurs par la fenêtre ouverte, dans le chant de la pluie.

 

En lisant « Le Sceau des saints », de Michel Chodkiewicz (5)

tout à l'heure au Jardin des Plantes, photos Alina Reyes

 

Poursuivons notre lecture avec des passages du cinquième chapitre (Les héritiers des prophètes) de ce livre (éd tel gallimard) sous-titré Prophétie et sainteté dans la doctrine d’Ibn Arabî. Il faudrait citer tout le livre – je vous invite à le lire (il est publié en collection de poche). Ce chapitre est consacré plus particulièrement aux issawi, ceux qui sont dans la suite de Jésus – l’auteur précisant par ailleurs qu’au cours d’une vie, comme celle d’Ibn Arabî, il est possible de se trouver emmené spirituellement à la suite de différents prophètes.

« La qualité d’héritier d’un prophète – (…) Ibn Arabî souligne que l’héritage ainsi reçu, s’il est parfois total, peut aussi n’être que partiel – est essentiellement conformité au type spirituel particulier représenté par ce prophète. Mais la relation ainsi établie entre le saint et son modèle prophétique n’est pas un vague « patronage » et serait plutôt à comparer avec la transmission d’un patrimoine génétique. (…) Un chapitre entier des Futûhât est consacré au cas des saints « christiques », c’est-à-dire de ceux qui, à titre plénier ou non, sont les héritiers de Isâ, Jésus. » (p.83)

« Ibn Arabî y revient : « Il y a à notre époque, aujourd’hui même, des compagnons de Jésus et aussi de Jonas qui vivent à l’écart des hommes. » » (p.85)

« Nadla s’arrêta au pied d’une montagne pour y accomplir la prière de l’après-midi et lança le grand appel à la prière (adhân). Une voix mystérieuse fit écho à chacune des formules de cet appel rituel et l’interpella : « Ô Nadla, je témoigne que Muhammad est l’envoyé d’Allâh. Telle est la religion [droite], celle que nous a annoncée Jésus fils de Marie. Et c’est sur la communauté de Muhammad que se lèvera l’Heure ! »
La montagne se fend soudain et la tête du personnage invisible qui a tenu ces propos finit par apparaître. Il déclare se nommer Zurayb b. Barthalmâ. Il lui a été prescrit par Jésus dont il est « mandataire » (wasî) de demeurer en ce lieu jusqu’au jour où, à la fin des temps, le fils de Marie redescendra sur terre. » (p.86)

« Commentant ensuite ce curieux récit, le Shaykh al-Akbar [Ibn Arabî] souligne que ce personnage et tous ceux qui, comme lui, sont des « mandataires » ou des « exécuteurs testamentaires » (awsiyâ) toujours vivants des prophètes du passé font partie des saints de la communauté muhammadienne bien que le contenu de la Révélation apportée par le Prophète ne leur soit pas parvenu par la voie ordinaire : c’est de Khadir en personne – de celui qui est le maître des esseulés (afrâd) – qu’ils l’ont reçu. L’existence de tels êtres est la raison pour laquelle le Prophète a interdit de tuer les moines (ruhbân) qui s’éloignent des créatures et s’isolent avec leur Seigneur et a ordonné de les laisser s’adonner en paix à cette adoration. » (p.87)

 

En lisant « Le Sceau des saints », de Michel Chodkiewicz (4)

cet après-midi au Jardin des Plantes qui embaume divinement, photos Alina Reyes

 

Poursuivons notre lecture avec des passages du quatrième chapitre (La réalité muhammadienne) de ce livre (éd tel gallimard) sous-titré Prophétie et sainteté dans la doctrine d’Ibn Arabî.

« Lorsqu’on lui demanda : « Quand fus-tu prophète ? », il répondit : « J’étais prophète alors qu’Adam était entre l’eau et la boue », ce qui veut dire : alors qu’Adam n’était pas encore venu à l’existence. (…) D’autres textes d’Ibn Arabî préciseront plus loin la nature et la fonction de cette Réalité muhammadienne primordiale (haqîqa muhammadiyya) dont chaque prophète depuis Adam, le premier d’entre eux, ne représente qu’une réfraction partielle à un moment de l’histoire humaine. Que signifie le mot haqîqa que nous avons traduit par « Réalité » ? Selon le Lisân al-arab, il désigne le sens propre d’une chose par opposition au sens figuré (majazî) ; ou encore le « fond » d’une chose, d’une affaire, sa vraie nature, son essence et donc aussi l’intimité inviolable d’un être, sa hurma. » (p.70)

« … les véritables croyants sont, selon le Coran (2 : 4 ; 2 : 136, etc.), ceux qui croient en ce qui a été révélé à Muhammad et en ce qui a été révélé avant lui. La notion du verus propheta que figure le long pèlerinage de la Lumière muhammadienne à travers les éons est une conséquence logique de cette doctrine fondamentale où les messages prophétiques successifs, manifestations multiples de la Vérité une, sont autant d’étapes conduisant à celui qui apporte la « somme des Paroles » (jawâmi’ al-kalim), parachevant et abrogeant du même coup les Lois antérieures. Mais le Coran n’est pas seulement source doctrinale. Il est aussi la matrice où s’élabore la forme de l’aventure des âmes et des langages qui l’expriment. Le métal brûlant des visions et des symboles en porte ineffaçablement l’empreinte. »  (p.74)

« Une autre notion, complémentaire de celle de haqîqa muhammadiyya, doit être mentionnée ici : c’est celle d’  « Homme Parfait » (insân kâmil). « C’est par lui que Dieu regarde Ses créatures et leur dispense Sa Miséricorde ; car il est l’Homme adventice et pourtant sans commencement, éphémère et pourtant éternel à jamais. Il est aussi la Parole qui sépare et unit. C’est en vertu de son existence que le monde subsiste. Il est au monde ce que le chaton d’un sceau est à ce sceau : c’est-à-dire le lieu où l’empreinte est gravée, le signe par lequel le roi scelle ses trésors. Il a été nommé khalîfa [lieutenant, vicaire, substitut] en raison de cela : car c’est par lui que Dieu préserve Sa création, de même que le sceau préserve les trésors. Aussi longtemps que le sceau du roi demeure intact, nul n’oserait ouvrir les trésors sans sa permission. L’Homme a donc été chargé de garder le royaume et le monde sera préservé aussi longtemps qu’y subsistera l’Homme Parfait. » Le terme d’insân kâmil s’applique proprement à l’homme en tant qu’il est en acte ce en vue de quoi il a été créé, c’est-à-dire en tant qu’il réalise effectivement son théomorphisme originel : car Dieu a créé Adam « selon sa forme ». Comme tel, il est le « confluent des deux mers » (majma’ al-bahrayn, expression empruntée au verset 18 : 60), celui en qui se réunissent donc les réalités supérieures et inférieures, l’intermédiaire ou « isthme » barzakh) entre le haqq et le khalq, Dieu et la création. Il est aussi « frère du Coran », « pilier du ciel », « Parole totalisatrice » (…) le kamâl, la perfection de l’insân kâmil, ne doit pas s’entendre en un sens « moral » (qui correspondrait en somme à l’  « héroïcité des vertus ») mais signifie ici « achèvement » ou « accomplissement ». (pp 78-79)