

au studio Albatros, photos Alina Reyes
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au studio Albatros, photos Alina Reyes
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Mon instinct de reporter photographe me poussait à y aller, mais je suis encore fragilisée physiquement par l’intervention chirurgicale, et je suis plutôt restée à regarder le direct sur mon ordinateur. Ce matin j’ai pensé au moment où nous avons dû voter Chirac parce qu’il n’y avait pas d’autre choix si nous ne voulions pas de Le Pen comme président, le dilemme devant cette manifestation très récupérée ressemblait à cela : y aller quand même, ou non ? Mon état de santé a décidé pour moi, je suis restée à la maison.
Au début de la manifestation, j’ai entendu que des gens chantaient la Marseillaise et répondaient en chœur « Charlie ! » aux meneurs qui demandaient : « Vous êtes qui ? » J’ai pensé aux foules de Paris qui avaient acclamé Pétain, puis quelques années après, De Gaulle. Quel esprit restera de cette manifestation, qu’est-ce qui va suivre ? L’esprit de rassemblement, ou l’esprit de division, la chasse aux musulmans, la stigmatisation accrue, l’esprit de guerre ? J’ai pensé aussi que cet été, plus de deux mille innocents sont morts à Gaza, et qu’on nous a interdit dans un premier temps de manifester.
J’ai entendu sur France 24 le premier ministre albanais, Edi Rama, rappeler que dans son pays, musulmans et chrétiens vivent ensemble, et que ce qui menace le vivre ensemble, partout, ce sont les problèmes sociaux et de pauvreté. Dire qu’il était là comme chez lui, car selon lui ce sont les valeurs universelles de la France qu’il faut défendre, pas seulement pour les Français mais pour tous. Et enfin appeler à ne pas fermer l’Europe, et à cesser de dire qu’on est en guerre, car si on est en guerre, c’est contre nous-même, dire qu’on est en guerre ou se comporter comme si on menait une guerre, c’est susciter la guerre civile. Le ciel fasse que ce discours soit entendu par tant de nos intellectuels qui se croient partis en guerre contre l’obscurantisme, et qui au nom de la culture nous poussent dans la nuit de la guerre civile.
J’ai entendu aussi un représentant de la Fédération Internationale des Droits de l’Homme, Patrick Baudouin, rappeler qu’on ne peut lutter efficacement contre le terrorisme tout en soutenant les violations du droit international, en Palestine et ailleurs. J’ai entendu Missoum Chaoui, aumônier musulman, appeler à donner la parole aux intellectuels musulmans dans les médias, et d’autres appeler aussi à promouvoir l’exégèse de l’islam.
J’ai pensé que le premier caricaturiste assassiné, en 1987, fut Naji al-Ali, fameux dessinateur palestinien qui dirigeait ses critiques contre tous les puissants, aussi bien arabes qu’israéliens, et finalement on ne sait quel clan a commandité son assassinat. Voilà ce qui arrive aux hommes vraiment libres. Aujourd’hui nous déplorons aussi la mort de caricaturistes qui eux, s’en prenaient à un seul camp – mais il n’empêche que c’est toujours le même nœud politique qui est au centre du problème. Et que rien ne s’arrangera, ni pour les juifs ni pour les musulmans ni pour personne, tant qu’on ne se résoudra pas à renoncer à soutenir la colonisation de la Palestine. Que la liberté d’expression continuera à être bafouée tant que seront promus la division, l’esprit de guerre interne.
J’ai entendu le directeur d’Afrique Magazine, Zyad Limam, rappeler que la très grande majorité des musulmans en Europe sont tout à fait intégrés, et que le maire de Rotterdam est un musulman qui n’est pas né aux Pays-Bas. Que le problème vient de la frange qui est restée en marge de la société – rejoignant ainsi le constat du premier ministre albanais sur la question de l’appauvrissement.
J’ai entendu un juif (dont je n’ai pas entendu le nom) rappeler qu’en France on est citoyen avant d’être juif, musulman, chrétien, bouddhiste, athée… ingénieur, médecin, ouvrier… et qui a récusé le terme de communauté juive et a jugé indécente l’invitation de Netanyahou faite aux membres de la « communauté juive » de partir s’installer en Israël, où par ailleurs, a-t-il rappelé, il y a aussi des problèmes sociaux et des problèmes de sécurité.
J’ai entendu une autre personne dont je n’ai pas retenu le nom mais qui n’était pas musulmane rappeler que la stigmatisation des musulmans était, au même titre que l’antisémitisme, un « mal français », et que s’il était bon que le Président soit auprès des juifs ce soir à la synagogue, il serait bon qu’il fasse aussi un geste envers les musulmans.
J’ai entendu toute la journée les hélicoptères tourner au-dessus de Paris, et en ce moment encore.
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« Je ne suis pas Charlie, je suis Ahmed, le flic mort. Charlie a ridiculisé ma foi et ma culture et je suis mort en défendant son droit de le faire. »

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Et ce dimanche, une manifestation récupérée par les politiques, où l’on a refusé l’extrême-droite française mais où l’on accueille l’extrême-droite israélienne, qui est pire. En fait le compréhensible désir des gens de se retrouver pour manifester ensemble a été capturé par les politiques, du moins à Paris. Si bien qu’on peut se demander au profit de quoi, de qui, vont se déplacer les manifestants. Je ne sais pas encore si j’irai faire des photos. Je pourrais manifester avec un panneau « Je suis moi-même (ou « Moha m’aime », comme le titre d’un de mes livres…), disciple de tous les prophètes, d’Isaïe à Gandhi et de Jésus à Mohammed »…
Nous ne sommes pas nombreux, dans le camp des résistants au racisme anti-musulmans. C’est toujours ainsi, ce fut ainsi aussi avec les juifs, quand il fallait résister à l’antisémitisme (et il le faut toujours, mais les musulmans sont maintenant des cibles plus prisées, étant moins défendus), mais le fait que ce soit toujours ainsi n’est pas une consolation – on aimerait que les hommes évoluent… S’ils le font, c’est si lentement…
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Les condamnations de la tuerie d’hier à Charlie Hebdo viennent de toutes parts. Le choc est profond. C’est naturel et bon signe, mais après le choc il faut sortir de la stupéfaction. Il faut ouvrir les yeux et comprendre où nous en sommes, et pourquoi. Sortir du sentimentalisme des foules, si aisément manipulable. Nous avons vu ce qu’il en fut après le 11 septembre. Comment le choc fut utilisé pour porter la guerre, au nom d’un mensonge, et faire des centaines de milliers de victimes innocentes en Irak – une affaire que nous continuons à payer, cet attentat contre Charlie faisant aussi partie de ses conséquences.
Le caractère désastreux de l’ordre mondial a des conséquences, il faut les voir. La dissension au sein de notre société a aussi des conséquences, et cet attentat est aussi l’une d’elles. Il faut sortir de la sidération afin de ne pas tomber dans la récupération politique, et afin de pouvoir changer de cap. On n’écoute pas assez tous ceux qui alertent sur les conséquences de l’injustice au sein d’une société, sur les conséquences de la stigmatisation, sur les conséquences de l’exclusion et du mépris. On laisse au contraire empirer les choses, on organise même la publicité autour de ce qui les fait empirer, dans une espèce de fuite en avant orgueilleuse, comme s’il s’agissait d’un combat de coqs sur leur tas de fumier. « Il faut qu’ils sachent qu’ils n’auront pas le dernier mot », a déclaré notre ministre de la Justice. Est-ce ainsi que l’on gouverne ? Non. Les coups de menton à la Valls ou à la Taubira n’ont d’autre effet que de provoquer à la violence. Un peuple n’est pas un lion en cage, on ne le dresse pas en agitant le fouet, ni avec des rodomontades. Un peuple est comme une famille, et les familles où règnent l’autoritarisme et la surdité sont plus que les familles respectueuses marquées de drames. Une famille a besoin de véritable autorité, c’est-à-dire d’exemplarité. Une famille a besoin de responsables dignes, respectueux de la loi, c’est-à-dire respectueux d’autrui et enseignant par l’exemple et la parole le respect d’autrui. Seul le respect réciproque tient la famille unie.
« Je suis Charlie », disent les gens choqués. La plupart d’entre eux ne sont pas des lecteurs de Charlie, ils ne savent pas ce qu’était devenu ce journal. Ils ne savent pas que cela revient à dire « Je suis un beauf raciste » (lire le témoignage instructif de l’un de ses anciens contributeurs). Non, les gens de ce pays ne sont pas tous des racistes. Ils sont choqués par la tuerie parce qu’ils respectent la vie et parce qu’ils tiennent à la liberté d’expression. Faisons tous attention à ne pas nous tromper de combat. Nous avons besoin de sortir du cercle vicieux de la dissension, alimentée par trop de personnages en vue. Leur médiatisation crée une illusion mortelle. Écoutons les avertissements de ceux qui voient et avertissent. Ne nous obstinons pas dans la mauvaise voie.
« Je suis Mohammed », « Je suis Jésus », « Je suis Bouddha », je suis de ces hommes et de ces femmes qui ont su ne pas répondre au mal par le mal. Qui ne répondent pas au mensonge par le mensonge, à la tricherie par la tricherie, aux manœuvres par des manœuvres. Qui ne prennent pas la défense des plus forts, qui ne se mettent pas du côté de ceux qui sont en mesure d’abuser, d’insulter, de manipuler ou même de tuer ceux qui sont en position de faiblesse. Sachons, chacun d’entre nous, qui « je suis » et qui « nous sommes ». Sachons ne pas nous laisser à être qui l’on nous dit d’être, qui « l’opinion », la doxa, la pensée unique, nous dit d’être, sans réfléchir à ce que cela signifie.
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ce matin à Paris, photo Alina Reyes
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Mon beau pays en paix.
À l’hôpital, nous attendons.
L’hélicoptère dans le ciel
tourne. Aux couleurs de la police,
comme dans les rues ses voitures.
Hier la tuerie. Et aujourd’hui.
Ici à l’hôpital on soigne.
Hommes et femmes en blouses blanches
font couler le sang mais pour la vie.
Des hommes sont partis en guerre
à l’intérieur de ce pays,
portant la haine avec des mots.
D’autres répliquent avec des armes.
L’être est tout entier communion
dit Parménide en grec ancien.
Alors d’où vient la division ?
Du renoncement à la voie
de vérité. Ceux-là qui marchent
dans les ombres appellent l’ombre
dans laquelle errent les tueurs.
Notre pays souffrant,
avance-toi vers la lumière,
choisis des guides aux bonnes ailes,
légères, rassembleuses et claires.
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Le libraire m’a appelée : le Bailly, le dictionnaire de grec ancien d’occasion était arrivé. J’ai bondi de joie et j’y suis allée. Et voici que j’ai découvert que ce livre avait appartenu à Maurice Croiset, fameux helléniste dont je trouve par exemple cet article paru dans la Revue des Deux Mondes en 1907, La question homérique au début du vingtième siècle. Et aussi ce passage d’un livre de Thibault Damour, Si Einstein m’était conté, où l’on peut revivre l’accueil par Maurice Croiset d’Einstein au Collège de France, prenant la parole en français devant les plus grands scientifiques de l’époque : « Le Temps n’existe pas ! » Sensation. Grande sensation.
Ah c’est mon plus beau jour de l’année.
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Michel Houellebecq imagine dans son prochain roman l’élection d’un Président de la République française nommé Mohammed Ben Abbes, et ça met les journalistes en émoi. Il appelle cela « faire peur ». Haha. Comme nos braves concitoyens sont peureux, et comme nos élites sont elles aussi peureuses et hystériques. Souvenons-nous aussi de l’effroi des Américains quand François Mitterrand fit entrer des ministres communistes dans son gouvernement. Dans mon roman Forêt profonde, après la fonte des glaces qui paralyse Paris, la narratrice voit depuis Notre-Dame se construire des minarets autour du Sacré-Cœur. Ma foi, pourquoi pas ? Si nous me suivons, nous retournerons à l’esprit grec, source commune au monde islamo-chrétien, dans laquelle les « mythes » ou les concepts « religieux » sont de libres éléments de langage pour soutenir la pensée, révéler la lumière, la joie, la paix, la beauté.
La veille de l’anesthésie générale, l’infirmière a voulu me donner un léger somnifère pour la nuit. Je l’ai refusé, étant accoutumée indifféremment à bien dormir ou à ne pas dormir. Je n’avais pas la moindre angoisse, et donc il m’était égal de savoir que je dormirais peu, là à l’hôpital avec une voisine de chambre et des infirmières qui viendraient la soigner plusieurs fois dans la nuit puis nous réveiller le matin. Mais une fois de retour à la maison j’ai lu sur internet qu’un bon sommeil, donc un bon repos, dans les jours qui précèdent une anesthésie générale, permet un meilleur réveil.

Le matin suivant l’opération, ravie à la perspective de ma sortie, j’étais toute en joie et très réveillée bien qu’une bonne partie de la nuit se soit passée en soins de contrôle, j’ai écrit quelques poèmes. O et moi sommes rentrés à pied, une vingtaine de minutes de marche sous la pluie fraîche, c’était parfait. Mais une fois à la maison, j’ai senti la léthargie s’emparer de nouveau de mon cerveau. Il n’est pas rare que l’anesthésiant continue à se faire sentir pendant quelque temps avant d’être complètement évacué par le corps. Pour me réveiller, je me suis mise à lire des polars – de Gunnar Staalesen L’écriture sur le mur, de Henning Mankell, Meurtriers sans visage, Les Chiens de Riga, La Lionne blanche, de Michael Connelly, Les neuf dragons. Et ça a marché à merveille, mon cerveau s’est débarrassé des substances qui revenaient le hanter. Je continue sur ma lancée à alterner les lectures de philosophes grecs présocratiques et d’auteurs de polars. Qu’ont-ils en commun ? Ils renvoient la corruption à sa place. La corruption et la peur sont les deux faces d’une même médaille, de ce même genre de médaille que les pouvoirs épinglent sur la poitrine des citoyens qu’il veulent conserver soumis au monde tel qu’il est, peureux et corrompu. Je ne suis pas de ce monde qui a peur, je ne suis pas de ceux qui lui sont soumis.

J’ai rêvé que tu montais au ciel avec les enfants, dit-il. Ce n’était pas une métaphore, c’était un pouvoir, et tu avais aussi d’autres pouvoirs, ajoute-t-il. Moi j’ai rêvé de bateaux et de chevaux, entre autres. J’ai vu notamment des bateaux d’un rouge extraordinairement vivant le long de l’embouchure d’un fleuve qui était à la fois la Gironde et le Bosphore. Je vais et je viens aussi bien depuis mon état de corps vivant ici-bas que depuis après la mort du corps, et ce n’est que joie et lumière.
photos O, Athènes 2007 et Assouan 2008

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« Il faut donc aller vers le commun. Car le commun appartient à tous. Mais bien que le Logos soit commun à tous, la plupart vivent comme s’ils avaient une intelligence à eux. » Héraclite
L’empire empire. L’ONU refuse de reconnaître le commun. Or il est impossible d’établir la justice sans avoir d’abord reconnu le vrai (dans le cas d’Israël et de la Palestine, une situation coloniale, donc inique : vérité commune universellement valable). Et il est impossible d’établir la paix sans avoir fait justice.
N’ayant plus mon dictionnaire de grec ancien à disposition, j’ai commandé un Bailly d’occasion, je l’aurai dans quelques jours, une belle façon de marquer la nouvelle année. Je pourrai traduire plus aisément qu’avec le dictionnaire en pdf dont je dispose, utile mais beaucoup trop lent à l’usage. Or le monde égaré, le monde tombé dans le faux, a besoin de revenir aux sources de la pensée. Est-ce un paradoxe que les tenants des monothéismes soient tombés dans le polythéisme en croyant chacun de leur côté avoir une intelligence à eux, et que d’un monde archaïque et dit païen, des hommes nous transmettent encore l’urgence du sens du logos unique et commun ?
« Il faut voir que le combat appartient à tous, que la lutte est justice, et que tout se transforme et s’entreprend par la lutte. » Héraclite
« Le penser-vivre est commun à tous. » Héraclite
(Les traductions de ces fragments d’Héraclite sont les miennes)
Voir aussi Parménide.
Bon passage à la nouvelle année ! avec Héraclite, pour qui tout est barque et flux.
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aujourd’hui à Paris, photos Alina Reyes
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Devant une plante vivante, une crèche avec un dromadaire et un zèbre comme animaux témoins, un berger tout petit aussi et cinq poupées russes (toutes ces figurines étant des fèves des années précédentes), et une étoile porteuse de lumière avec cinq planètes autour.
Le mot installation vient, comme stalle ou étable, du mot d’origine francique étal, qui signifie position et demeure.
Joyeux Noël à tous !
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explications ici… vidéo à voir en plein écran… avec de belles aurores boréales, des continents, des nuages, des terres, des orages, et au-delà, des étoiles et des constellations… le voyage ne s’arrête jamais !












à Paris aujourd’hui, photos Alina Reyes
voyons plus grand que la rétrospective de l’année…
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