« Trou blanc, troublant ? » Déconfinement, jour de fête

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"Trou blanc, troublant ?" Acrylique sur bois, 40x69 cm

« Trou blanc, troublant ? » Acrylique sur bois, 40×69 cm

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C’est un cosmos, et je l’ai appelé « Trou blanc, troublant ? » parce qu’il s’articule autour d’un trou, un vrai trou naturel dans le bois, que j’ai peint en blanc – plutôt qu’à partir d’un trou noir. Et justement ce jour de déconfinement qui vient est un peu un trou blanc de sortie du trou noir du confinement – vous me suivez ? Un trou blanc qui engendre mille autres trous blancs, et toutes les couleurs.

Bon, je sais bien que ce n’est pas vraiment la fête, ça va être encore dur, pour ceux qui travaillent et pour ceux qui ont perdu leur travail. Mais j’aime tant la fête, je la trouve même dans des choses minuscules, j’ai bien l’intention de l’éprouver pour ma première sortie, sans doute en amoureux, à plus d’un kilomètre de la maison. Loin de moi ce qu’on a appelé la « romantisation du confinement ». À la maison tout s’est passé dans une paix et une entente parfaites, mais n’empêche, quelle lourdeur, ce confinement forcé, et quelle libération, de pouvoir en sortir ! Revoir le monde, et revoir certains proches qu’on n’a pas vus depuis deux mois !

Après avoir fini mon « Trou blanc, troublant ? » aujourd’hui, j’ai vernis mes deux précédentes toiles (celle-ci et celle-là), puis j’ai commencé un autre tableau, de nouveau une reprise d’une ancienne peinture sur bois. J’aime peindre sur bois, mieux que sur toile. Les bouts de bois sur lesquels je peins ne sont pas destinés normalement à être peints, ce sont des rebuts de coupe que j’achète au magasin de bricolage ou que je récupère dans la rue au gré de mes déambulations – ça fait partie de la philosophie de ma pratique. Oh, je vais pouvoir recommencer ! Je travaille avec la nature du bois tel qu’il se présente, ici j’ai utilisé le trou et les nœuds. Je trouve que la peinture est plus belle sur le bois, même si le bois que j’utilise a des irrégularités il y a plus de lisse que la toile, le travail des différentes couches rend mieux même s’il est peut-être plus délicat à discerner à première vue. Pour l’instant je reprends d’anciennes peintures avec la technique des points, c’est une façon de l’explorer. Ça ne veut pas dire que je m’y limiterai désormais, tout est possible, tout est ouvert, j’ai de bonnes chances d’avoir encore quelques décennies devant moi pour travailler et inventer, c’est la joie !

Sexisme à L’Obs, laxisme dans l’épidémie. Et bonheurs du jour

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Détail de ma peinture en cours (acrylique sur bois)

Détail de ma peinture en cours (acrylique sur bois)

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sexisme lobsS’inspirant de l’article de Forbes (que j’avais évoqué ici sur la réussite remarquable des cheffes d’État dans le monde face à la crise du coronavirus), L’Obs a publié il y a quelque temps un article sur le même thème, titré avec une condescendance ridicule : « Les femmes aussi savent gérer la crise ». Devant le tollé suscité par ce titre puant, le magazine retirait carrément l’article de son site quelques heures plus tard.

sexisme lobs 2Aujourd’hui, le même média en ligne publie un article sur les malheurs d’un duc et d’une duchesse privés de domesticité par le confinement. Et que croyez-vous qu’il se passe ? La femme du couple est renvoyée à l’état de domestique de l’homme, sans que cela n’émeuve personne. « La duchesse passe la serpillière » dans les pièces innombrables de la demeure. J’ai laissé très exactement ce commentaire : « Je ne suis pas duchesse mais chez moi, dans le partage des tâches, c’est l’homme qui lave le sol. Pauvres gens, grand château, tête étroite. » C’est à peine croyable mais mon commentaire a été censuré ! Ai-je froissé l’ego si fragile de certains messieurs, qui s’estiment indignes de participer aux tâches ménagères ? Que ce petit monde est vieux, décidément.

Je suis allée faire un tour aujourd’hui, avant de continuer à peindre. J’ai grand bonheur à peindre, plus qu’à écrire.

Je n’écris pas depuis des jours et des jours, à part quelques commentaires que je laisse ici ou là en ligne, comme Neruda va au bordel dans le film (mal plagié des histoires de Cortazar, nécessitant le recours à une voix off, made in simili-surréalisme – bref, mauvais) que j’ai vu hier soir sur Arte. Sauf que moi je n’achète personne – ceux qui en achètent d’autres se vendent aussi eux-mêmes, tout au long de leur vie. J’ignore si ce fut le cas de Neruda ou s’il s’agit d’une diffamation portée par ce film sans génie aucun et, logiquement, aussi condescendant envers le peuple que L’Obs envers les femmes.

Ne pas travailler à mes manuscrits ne me manque pas, ce sont plutôt les salles d’étude des bibliothèques qui me manquent. Et puis j’écris aussi ce journal bien sûr, lui fait partie de ma respiration et de mon ascèse comme mon yoga du matin.

sqaure rene le gall-minJe suis allée voir le jardin partagé du square René Le Gall derrière les grilles, avec sa végétation odorante et luxuriante, poussant toute seule bien joyeusement.

En passant devant un magasin, j’ai vu qu’il y avait du gel hydroalcoolique à l’entrée pour que les clients puissent se désinfecter les mains en entrant et en sortant. Bien. Mais dans un autre, les employés ne portaient pas de masque. L’épidémie étant loin d’être finie en Île-de-France, il me semble que le port du masque devrait être obligatoire dans les commerces (pour les clients et pour les employés) comme dans les transports en commun. Mesure essentielle de respect d’autrui. Si nous ajoutons au retard pris par les pouvoirs publics dans la gestion de la crise, combien de temps encore allons-nous devoir supporter de rester sans jardins, combien de temps les cafés, les restaurants, les théâtres… devront-ils rester fermés, combien de temps encore les hôpitaux seront-ils saturés, combien de temps comptera-t-on les morts ?

moto brulee-minSexisme et laxisme sont le fait d’une paresse de la pensée, comme le racisme. Du refus de voir le réel et d’en prendre ses responsabilités. Ce que les hommes aux paupières collées veulent de toi, ne le leur donne pas : comme à leur habitude de commerce des âmes, ils ne veulent pas ton bien, dont ils ne savent rien, ils ne cherchent -sans jamais la trouver- que leur satisfaction.

Moto brûlée et jardin partagé : aujourd’hui à Paris, photos Alina Reyes

« Ce sont des villes ! C’est un peuple »

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Work in progress, détail de ma peinture en cours (sur bois)

Work in progress, détail de ma peinture en cours (sur bois)


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Screenshot_2020-05-08 gaccio bruno ( GaccioB) TwitterMacron a dit hier aux gens de la culture qu’il fallait « chevaucher le tigre ». Expression signifiant en anglais « s’injecter de l’héroïne » – ce qui fait étrangement écho à l’état halluciné dans lequel il parlait. Chevaucher le tigre est aussi le titre d’un livre du fasciste Julius Evola, qui a employé pour les besoins de son idéologie cette expression chinoise signifiant combattre l’autre avec les armes de l’autre. Macron employant une telle expression me rappelle Yannick Haenel titrant l’un de ses livres Évoluer parmi les avalanches, d’après une formule de Rimbaud. Imaginer Macron chevauchant un tigre ou Haenel évoluant parmi les avalanches… Des petits garçons qui se rêvent grands, c’est charmant quand ils ont cinq ans. À quarante ans passés, se fantasmer encore en héros, serait-ce en s’injectant de l’héroïne, alors que la réalité prouve à chaque instant qu’on n’est même pas un anti-héros, tout au plus un « homme sans qualités », un onaniste incapable d’invention ni d’action réelles (mais capable de se vendre), c’est seulement très triste.

Pour ne pas rester sur cette tristesse, donnons la parole à Rimbaud : « Villes », dit par un homme.

Ce sont des villes ! C’est un peuple pour qui se sont montés ces Alleghanys et ces Libans de rêve ! Des chalets de cristal et de bois qui se meuvent sur des rails et des poulies invisibles. Les vieux cratères ceints de colosses et de palmiers de cuivre rugissent mélodieusement dans les feux. Des fêtes amoureuses sonnent sur les canaux pendus derrière les chalets. La chasse des carillons crie dans les gorges. Des corporations de chanteurs géants accourent dans des vêtements et des oriflammes éclatants comme la lumière des cimes. Sur les plates-formes au milieu des gouffres les Rolands sonnent leur bravoure. Sur les passerelles de l’abîme et les toits des auberges l’ardeur du ciel pavoise les mâts. L’écroulement des apothéoses rejoint les champs des hauteurs où les centauresses séraphiques évoluent parmi les avalanches. Au-dessus du niveau des plus hautes crêtes une mer troublée par la naissance éternelle de Vénus, chargée de flottes orphéoniques et de la rumeur des perles et des conques précieuses, — la mer s’assombrit parfois avec des éclats mortels. Sur les versants des moissons de fleurs grandes comme nos armes et nos coupes, mugissent. Des cortèges de Mabs en robes rousses, opalines, montent des ravines. Là-haut, les pieds dans la cascade et les ronces, les cerfs tètent Diane. Les Bacchantes des banlieues sanglotent et la lune brûle et hurle. Vénus entre dans les cavernes des forgerons et des ermites. Des groupes de beffrois chantent les idées des peuples. Des châteaux bâtis en os sort la musique inconnue. Toutes les légendes évoluent et les élans se ruent dans les bourgs. Le paradis des orages s’effondre. Les sauvages dansent sans cesse la fête de la nuit. Et une heure je suis descendu dans le mouvement d’un boulevard de Bagdad où des compagnies ont chanté la joie du travail nouveau, sous une brise épaisse, circulant sans pouvoir éluder les fabuleux fantômes des monts où l’on a dû se retrouver.
   Quels bons bras, quelle belle heure me rendront cette région d’où viennent mes sommeils et mes moindres mouvements ?

Arthur Rimbaud, « Villes »

Mauvaises et bonnes comédies du jour

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Work in progress, détail de ma nouvelle repeinture en cours

Work in progress, détail de ma nouvelle repeinture en cours

Les théâtres sont fermés, allons au spectacle quand même.

Des stars lancent un appel pour la bonne cause. Leur mode de vie des plus pollueurs ne les empêche pas d’avoir l’impudeur de réclamer des actions pour la planète. Il y a quand même quelque chose d’indigent chez ces riches, c’est leur texte. Huées !

Macron histrionne en ligne devant les gens de la culture, le bras de chemise en goguette et le cerveau avec, autre chose que le coronavirus lui étant probablement passé par le nez. Doubles huées !

Le traducteur et auteur Claro fait savoir qu’il refuse d’être sélectionné pour le prix Renaudot. Bravo ! Si tous les auteurs en faisaient autant, et pour tous les prix dits littéraires, ils feraient plus pour la littérature qu’ils n’ont probablement jamais fait jusqu’ici.

Vincent Lindon a eu envie de faire un acte citoyen, le voilà : un beau texte qui peut se résumer à ce constat sur le pouvoir en place : « Une seule stratégie : mentir », et à une réclamation : la taxe Jean Valjean. Double bravo !

Le jeûne facilité

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J'ai fini aujourd'hui cette peinture, intitulée "Oreille de lièvre" (acrylique sur toile 40x50 cm)

J’ai fini aujourd’hui cette peinture, intitulée « Oreille de lièvre » (acrylique sur toile 40×50 cm)


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Je ne ferai pas ici une note sur les vertus du jeûne, de plus en plus étudiées et reconnues – on trouve maints articles sur le sujet en ligne. Je veux juste témoigner de la façon dont on peut le rendre très accessible.

Je jeûne quotidiennement entre douze et quinze heures, parfois seize. Le plus facilement du monde, puisque sept à huit de ces heures sont occupées à dormir. J’ai jeûné une fois pendant tout un Ramadan, en été donc par des journées longues et chaudes. Je n’en ai pas souffert parce que je n’avais alors rien d’autre à faire que me promener et travailler à mon rythme la maison. Mais c’était fatigant. Et Ramadan est une célébration spéciale, qui ne dure qu’un mois.

Mon compagnon jeûne souvent plusieurs fois par semaine au travail. Bien que son travail soit très fatigant, commence très tôt le matin, finisse tard le soir et comprenne une part assez conséquente d’exercice physique, ne rien manger de la journée ne le fatigue pas, c’est au contraire une façon de se détoxifier qu’il recherche naturellement. Chaque personne étant différente, pour ma part je ressens de la fatigue quand je jeûne dans la journée. J’ai donc choisi de jeûner la nuit.

Il suffit de dîner tôt le soir et de prendre son petit déjeuner au minimum douze heures après, sans rien prendre entre-temps (seules l’eau ou les boissons à l’eau, thé, tisane, café… sans sucre ni calories, n’entament pas l’efficacité du jeûne). On peut aussi sauter son petit déjeuner. Les effets bénéfiques de ce jeûne sont les mêmes que ceux d’un jeûne effectué en journée mais il est beaucoup plus facile à suivre. Pour ma part, comme je suis à la maison, je le fais durer le plus souvent au moins quatorze heures : je me couche plusieurs heures après le dîner, puis une fois réveillée je prends un peu mon temps, puis je fais ma séance de yoga quotidienne (en moyenne 45 à 50 minutes), avant de prendre mon petit déjeuner. Faire de l’exercice pendant la fin du jeûne est particulièrement bénéfique pour le renouvellement de l’organisme. Mieux vaut ensuite limiter la journée à trois repas (petit déjeuner, déjeuner, dîner), voire deux, et, sans se gaver de n’importe quoi bien sûr, manger selon ses goûts et ses choix.

Depuis que je suis ce rythme de vie, je me sens bien plus légère et tonique. Il n’est pas indispensable de pratiquer ce jeûne tous les jours, on peut commencer en le faisant deux fois par semaine par exemple, c’est bénéfique aussi. Mais quand on a goûté à cette pratique, on a juste envie de la garder, tant elle fait de bien.

Notre capacité à garder le cap

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Work in progress, détail de ma nouvelle peinture en cours

Work in progress, détail de ma nouvelle peinture en cours


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Aujourd’hui les martinets sont revenus dans le ciel de Paris. De ma fenêtre, j’ai vu des palombes transporter de longues brindilles dans leur bec. Saison des nids. La nature suit son cours. La culture aussi, puisqu’elle en fait partie. Comme j’écoute de la musique douce (de méditation) tout en en peignant, fenêtre ouverte, un merle se pose en face sur une antenne et chante de concert, en virtuose.

Mes bibliothèques me manquent, celles où j’allais travailler. Je ne travaille pas bien à la maison. J’ai besoin de me dépayser pour écrire, il en a toujours été ainsi.
De temps en temps je passe la tête par la fenêtre, pour prendre l’air et un peu de vitamine D. Je n’ai pas envie de me promener dans une ville où presque tout est fermé et où il faut faire attention à ne pas dépasser un petit kilomètre de chez soi. Toujours par la fenêtre, je regarde mon vélo, en bas dans la cour, au moins bientôt je pourrai en faire.

Le confinement est dur pour les citadins qui n’ont ni nature ni même balcon pour s’aérer. Si on s’y était pris plus tôt et plus intelligemment nous serions sortis d’affaire plus vite et avec moins de morts et de dégâts. Le confinement est sûrement encore plus dur pour les jeunes, si pleins de vitalité, et qui doivent le supporter alors qu’eux ne sont quasiment pas menacés par le virus. Et les conditions de travail pour ceux qui doivent continuer à travailler sont encore plus dures que le confinement. Une période traumatisante pour le pays, d’autant que les décisions politiques continuent d’être chaotiques et souvent incohérentes. Il est aisé de déprimer et de prophétiser comme Houellebecq que le monde d’après sera encore pire, mais rien n’est joué, en fait. Nous ne sommes pas emportés par un destin aveugle, nous gardons notre libre arbitre et notre capacité d’agir. C’est en les exerçant que nous faisons l’histoire, au lieu de la subir. Même dans les temps de contraintes et de menaces, notre capacité à garder notre esprit souple et vivant peut nous sortir d’affaire. Comme dans les livres d’aventures et les contes pour enfants, oui.

L’unité de l’être dans la Bhagavad-Gita, hymne révélé de l’hindouisme

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J'ai terminé ma peinture (acrylique sur toile 40x50 cm), et je l'ai intitulée "Oreille interne". Puis j'en ai commencé une autre

J’ai terminé ma peinture (acrylique sur toile 40×50 cm), et je l’ai intitulée « Oreille interne ». Puis j’en ai commencé une autre


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« La connaissance grâce à laquelle on ne voit qu’un être unique, indivisible et impérissable en tous les êtres, aussi distincts soient-ils les uns des autres, sache qu’elle est pure et clairvoyante. » (20)

« Les humains touchent au but suprême lorsque, par leurs actes, ils honorent celui qui engendre les vivants et qui sous-tend le monde. » (46)

« Car le Seigneur, ô Arjuna, présent au cœur de tous les êtres, les anime par sa puissance, comme s’ils étaient mus par un mécanisme. » (61)

« Prends refuge en lui seul, ô descendant des Bharata, de tout ton être.
Par sa grâce, tu éprouveras la grâce infinie du séjour éternel. » (62)

Ces versets du Chant XVIII de la Bhagavad-Gita comptent parmi ceux qui indiquent que l’hindouisme est loin d’être le polythéisme qu’on croit trop souvent, faute de l’avoir étudié avec intelligence, et surtout, de l’avoir pratiqué d’une façon ou d’une autre. Ce texte fonde ma pratique du yoga, tout autant que ma pratique du yoga me conduit à l’intelligence de ce texte.
Le savoir sans la pratique est un faux savoir. Ou, pour le dire de façon imagée : le savoir sans la pratique est une charrue sans bœufs. Quelle sorte de savoir peut avoir celui ou celle qui regarde une charrue sans avoir jamais vu ni senti labourer la terre ? La même sorte que celui ou celle qui prend des vessies pour des lanternes. Où peut aller celui ou celle qui prend place dans une voiture à cheval sans cheval ni chevaux, ou attelée à un cheval mort ? Pas plus loin que l’intelligence sans la pratique, le moteur pour apprendre à savoir et pouvoir s’en servir.
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Pour d’autres extraits de ce texte splendide, ci-dessous mot-clé Bhagavad-Gita
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Politique de la charité

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Dès leur création, j’ai détesté les Restos du cœur. Je déteste la charité. J’ai grandi dans une famille très pauvre et une fois adulte j’ai été très pauvre, longtemps, à être démunie de tout, à ne manger que des pâtes ou du riz. J’ai connu d’autres gens dans le même cas. Nous ne risquions pas de faire du gras. Ils ne se plaignaient pas, moi non plus. Je ne serais jamais allée aux Restos du cœur ni à un truc de ce genre. On a enlevé leur dignité aux pauvres. Beaucoup se surnourrissent de cochonneries. Dans cette société de consommation, il n’y a pas d’autre but que de consommer, pour les pauvres comme pour ceux qui ont de l’argent. Ce qui est à portée de consommation des pauvres, c’est la nourriture, la mauvaise nourriture qui fait les corps en surpoids et paralyse les esprits. Et la maladie de l’obésité s’étend, elle touche de plus en plus de monde dans toutes les classes, elle tue elle aussi, par l’addiction dont elle est le signe, notre capacité à nous tenir debout.

Depuis le confinement, les files d’attente s’allongent de plus en plus aux distributions de nourriture. Il s’y trouve des gens qui ont véritablement faim, des sans-abri privés des revenus de la manche depuis que les rues sont désertées, et des travailleurs privés de travail. Leur distribuer de la nourriture est utile, mais n’en reste pas moins révoltant. Ce monde est indigne. La solidarité y est devenue, par force, de la charité. Une manifestation éclatante de l’injustice sociale. Et de sa pérennisation. Si je me souviens bien, les Restos du cœur devaient être provisoires. Ils ont instauré un système. Même effet pervers que celui d’une certaine aide humanitaire, quand elle n’est pas coopération avec les gens à qui elle s’adresse. La charité, c’est le non-partage. Il y a l’indigent, et il y a le citoyen. Le citoyen agit, l’indigent est dépendant. La bonne idée d’Emmaüs, c’était de refuser ce système ; c’était un progrès certain, même s’il n’est pas allé assez loin. Et ce qui se développe maintenant et depuis les Restos du cœur, continue, pour la bonne cause, à entériner l’exclusion, participe même à l’augmenter.

On parle de solidarité, et sans doute un esprit de solidarité anime-t-il la plupart de ceux qui organisent ces distributions, mais le système, lui, est celui de la charité. Mon sens de la dignité est blessé devant ce spectacle répugnant. Qui est devenu une politique. L’hôpital se fout de la charité mais il lui a fallu la subir, il lui a fallu accepter des dons de sacs poubelles transformés en blouses et de casques de plongée pour se protéger d’un virus. Comme on parle de culture du viol, on peut parler de culture de la charité, et de politique de la charité. La Commission européenne elle-même envisage de lancer un crowdfunding pour faire face à la crise économique due au coronavirus. L’Europe faisant la manche. La boucle est bouclée.
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L’arène Littérature

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Le coronavirus a mis fin aussi aux cours du Collège de France, dont j’ai souvent parlé ici. Cette fin de cours par défaut d’Antoine Compagnon, sur les fins de la littérature, ne manque pas d’élégance. Quant à la fin de la littérature, elle se trouve en ce moment sur les étals des libraires et chez les éditeurs qui attendent la fin du confinement pour vendre leurs auteurs, des Tchitchikov – des trafiquants – plutôt que des Homère – des poètes. La reine est morte, vive la reine !
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Matin : yoga. Après-midi : peinture. Un détail du tableau en cours, bientôt fini :

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Des chercheurs salvateurs, des vendeurs de livres, et de la santé de tous

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Work in progress, un détail de ma peinture toujours en cours

Work in progress, un détail de ma peinture toujours en cours

De bonnes nouvelles arrivent d’Asie. La première vient du laboratoire chinois qui a développé un vaccin qui s’est avéré efficace sur des singes ; travaillant 24 heures sur 24, ils sont en train de le produire par dizaines de milliers d’exemplaires pour vérifier qu’il supporte la production de masse, tout en commençant à le tester sur des humains volontaires. D’autre part, des scientifiques coréens affirment que les personnes qui ont été contaminées par le coronavirus ne peuvent plus l’être. Une affirmation étayée par une étude bien sûr, et qui paraît vraisemblable : les cas présumés de recontamination au bout de trois semaines n’étaient-ils pas tout simplement des suites de la maladie pas encore guérie ? Un hashtag sur Twitter rassemble ainsi des gens qui continuent à traîner certains symptômes après plus de vingt jours, parfois après plus d’un mois. Heureusement les chercheurs cherchent, et sont capables de changer des situations.

Les éditeurs déplorent de n’avoir pas vendu de livres depuis le confinement, et prévoient que les livres publiés pendant cette période ne pourront plus être écoulés. Les livres qu’ils publient sont donc si importants que si les librairies ferment pendant quelques semaines, ils deviennent invendables ! Quel produit est plus vite périssable que le livre aujourd’hui ? L’édition est devenue l’illustration la plus sordide de la société de consommation. « Société de consommation, j’écris ton nom », voilà son credo.

profil,-min(Autoportrait en Janvier 2020 en Crète, en posture de l’arbre) (J’ai 64 ans, j’ai eu 4 enfants). Je disais hier que j’avais ces derniers mois retrouvé la souplesse de ma jeunesse grâce au yoga. Mais ce n’est pas tout. Yoga et exercice physique en général, ainsi qu’attention à l’alimentation, m’ont aussi gardée dans une forme physiologique exprimée en valeurs qui seraient tout aussi bonnes si j’avais vingt ou trente ans : 11,7 de tension, pouls à 61 au repos, rythme respiratoire de 12 (ou moins au repos) par minute. C’est ainsi sans doute que mon corps, pourtant éprouvé par deux cancers ces dernières années, des opérations et un traitement fatigants, a su se défendre contre le coronavirus, qui ne m’a causé que de légers symptômes. Sans doute ai-je eu aussi de la chance, mais du moins je l’ai aidée. La pandémie révèle quels sont les pays modernes d’aujourd’hui : ceux qui ont su réagir efficacement. Et quels sont les pays dépassés, notamment la France, le Royaume Uni et les États-Unis. Qu’elle nous incite aussi à être absolument modernes, comme disait Rimbaud, mais de façon libre, en commençant par être agissant sur notre propre condition physique et mentale. « Dieu ne change pas l’état d’un peuple tant que les gens ne changent pas d’eux-mêmes », dit le Coran (13-11). Voilà qui est tout aussi valable pour l’édition. Tant qu’elle ne changera pas, elle continuera à sombrer.
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J’ai trouvé ce graphique sur Twitter :
Screenshot_2020-05-01 Groupe J -P Vernant ( Gjpvernant) Twitter

Yoga, coronavirus… Et verdure des rues, avec aussi un peu de street art

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Il pousse même des bettes sur les trottoirs

Il pousse même des bettes sur les trottoirs


et des chardons

et des chardons


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J'aime les animaux, mais militer contre la réduction des rats en ville, est-ce bien raisonnable ?

J’aime les animaux, mais militer contre la réduction des rats en ville, est-ce bien raisonnable ?


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Hier je suis tombée sur la tête en faisant une posture de yoga sur les mains. J’ai ri du gag, et aussi du plaisir d’avoir réussi à tenir la posture au moins un instant, même si elle s’est terminée par terre. Il y a un côté très amusant dans le yoga. C’est un peu un jeu d’échecs avec soi-même, qui demande beaucoup de patience, de la science dans les déplacements, de la méditation, et qui donne la satisfaction, au fond, de n’être jamais perdant, même si ce n’est pas gagné. Quand j’ai commencé à pratiquer quotidiennement chez moi le hatha yoga, l’été dernier (après avoir suivi quelques cours de kundalini yoga), je me suis rendu compte que j’avais perdu beaucoup de la souplesse de ma jeunesse. Aujourd’hui je l’ai entièrement retrouvée, et je continue à progresser. La force augmente, aussi, grâce au travail sur les muscles profonds. À force d’entraînement, il y a de plus en plus de postures que j’arrive à faire, ou que j’arrive à faire de mieux en mieux, et en me fatiguant moins. La joie que cela apporte rayonne sur toute la vie.

C’est la dernière fois que je vais faire les courses au supermarché où j’allais d’habitude (un Carrefour). Au début du confinement, il y avait un filtrage conséquent, les clients étaient peu nombreux dans les rayons. Maintenant c’est comme avant le confinement, impossible de tenir les distances de sécurité, peu de gens portent des masques et parmi les inconscients et égoïstes une bonne bourgeoise quinquagénaire a toussé en venant vers moi, à cinquante centimètres. Macron et ses électeurs, même mépris des autres. Le gouvernement est très coupable d’avoir prétendu si longtemps que les masques étaient inutiles. Il est évident que le virus est présent dans un espace clos où évoluent en même temps des dizaines de gens, des centaines dans la journée (12 % de gens ont été contaminés en Île-de-France selon une estimation). Si on n’oblige pas les magasins un peu grands à distribuer des masques à l’entrée, et les clients à les porter au moins le temps des courses, l’épidémie va repartir. Idem pour les transports en commun, bien sûr.

Je me suis un peu baladée à pas vifs, toujours avec mon masque maison sur le nez, ce qui n’est pas agréable mais nécessaire : il faut que cela devienne une culture, comme en Asie. Et comme les jardins sont fermés, j’ai contemplé et photographié la verdure qui pousse dans les rues, et aussi quelques œuvres de Street Art nouvelles, rapidement réalisées. Ça m’a fait du bien de marcher, vivement le déconfinement. Pourvu que les responsables politiques et les gens soient assez responsables pour qu’on n’ait pas à de nouveau s’enfermer, et déplorer trop de morts, parmi les personnes fragiles et parmi les soignant·e·s et autres personnes travaillant au contact du public ! Dire que même les gens d’église râlent de ne pouvoir reprendre les messes avant juin… Eux aussi ont oublié l’universel commandement « Tu ne tueras point », qui comprend « Tu ne contamineras point ton prochain. »
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Aujourd'hui à Paris, photos Alina Reyes

Aujourd’hui à Paris, photos Alina Reyes

Sainteté des animaux sauvages

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Les animaux sauvages ne sont jamais en surpoids. Ils ne sont jamais négligés, ils sont toujours pleins de grâce. Certains se parent de couleurs magnifiques. Des oiseaux chantent splendidement aux heures de prière, à l’aube et au coucher du soleil ; et certains d’entre eux réalisent de véritables œuvres d’art en disposant plumes, brindilles, etc., pour faire la cour à l’oiselle. Beaucoup d’animaux forment des couples pour toute la vie. Beaucoup élèvent leurs petits avec la plus grande attention, sans violence et avec bienveillance. Ils vivent libres. Bref, les animaux peuvent être souvent des exemples de spiritualité pour nous, de plein accord avec leur Créateur, à l’image des plus grands saints parmi nous, de « l’élite de l’élite » spirituelle.
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Work in progress

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Travail en cours, détail

Travail en cours, détail

Je me suis mise aujourd’hui à repeindre une ancienne peinture. Pas de toile pour en commencer une nouvelle et les marchands de couleur sont fermés (personne ne s’en plaint, contrairement à ceux qui geignent sur la fermeture des librairies ; pourtant il n’est pas plus important de pouvoir lire que de pouvoir dessiner ou peindre), et de toute façon il y a déjà des toiles et des bois peints partout sur les murs chez moi, autant repeindre par-dessus ce qui peut être repeint – je n’ai pas la place d’entasser ni l’entregent pour trouver un galeriste complaisant (certains en trouvent pour leur travail d’amateur, comme le mien, mais j’aime autant ne pas en chercher).

Je suis contente d’avoir réussi à me remettre à peindre un peu. J’y avais bien pensé avant, évidemment, mais ce confinement est nuisible à mon élan créateur. Même chose pour l’écriture. Autant je travaillais comme une reine quand je me confinais moi-même dans ce but, autant je dois me contenter d’avoir de temps en temps assez de désir pour ajouter quelques lignes à mon livre en cours. Jouer du piano, je n’y arrive pas non plus, pas plus de cinq minutes une ou deux fois dans la semaine. Je lis quelques livres, mais pas plus qu’un peu. Je lis surtout les infos, comme tout le monde, et c’est une lecture qui rend triste et en colère. Pourtant il ne faut pas fermer les yeux sur ce qui se passe.

Il n’y a que pour le yoga que ça marche. Là oui ça marche bien, tant j’ai besoin d’exercice physique, pour le corps et pour l’esprit. Mais mon travail ne me tracasse pas vraiment, je ne suis pas pressée d’avancer. Pourquoi le serais-je ? Je ne pourrai pas publier avant un certain temps, et autant ne pas se presser de retourner dans ce monde de l’édition tant qu’il ne sera pas un peu rafraîchi – si le coronavirus pouvait participer à le clarifier ! Penser que tant de soignants sont morts et meurent au service des malades, et que tant de distingués auteurs, ou d’auteurs pas distingués, fustigent les mesures de protection contre la maladie au nom de la liberté, ne donne vraiment pas envie de se mêler, même de loin, à ce monde-là. Un monde qui fonctionne à l’inverse de l’épidémie : plus vous gardez vos distances avec son infection, plus il s’emploie à vous tuer. Braves gens qui n’aiment pas que l’on suive une autre route qu’eux. Mais comme les politiques, plus ils vous tuent, plus vous vous éloignez d’eux. Ça vaut pour les peuples comme pour les individus. L’histoire n’est pas finie.

Vivre au temps du coronavirus

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Ce petit signe, le coronavirus, que nous devons craindre parce qu’il peut nous tuer, est aussi un outil, une sorte de décapsuleur, qui peut nous déconditionner du système dans lequel nous sommes enfermés.

Le coronavirus a poussé le monde dans un jeûne de lui-même. De son ego, de son anthropocentrisme, de son idolâtrie des puissances de l’argent. Oui, il y a plus important, c’est la vie. Et elle ne dépend pas que de nous. Bien entendu les forces funestes de l’ancien monde s’emploient déjà à se rétablir.

Nos châteaux, nos palais, nos temples, nos jardins les plus beaux sont les édifices mentaux que nous construisons au long de notre existence, en tant qu’individus et en tant qu’espèce. Ceux-là sont invisibles mais ils se traduisent dans les livres et les œuvres d’art. C’est pourquoi tant d’œuvres aujourd’hui ressemblent à des immeubles impersonnels, des maisons préfabriquées, des amas de béton qui ne dureront pas. La politique de la domination et des profits instaure des systèmes où elle tâche de nous enfermer, physiquement et mentalement. Mais l’humain a la capacité d’être plus puissant que les systèmes qui l’entravent. Des femmes, des hommes peuvent vivre dans des HLM promis à une prochaine destruction et lire de grands livres indestructibles ; alors que d’autres, dans leurs demeures luxueuses, peuvent se contenter d’ersatz de culture, ou de culture comme objet de consommation et outil de prestige et de domination. Ce qui détermine notre vie ou notre mort après notre mort (notamment après la mort que nous impose le coronavirus), c’est la qualité des habitations mentales dans lesquelles nous aurons su, ou non, vivre.

Par ma fenêtre à Paris, photos Alina Reyes

Par ma fenêtre à Paris, photos Alina Reyes

Délier dos et dogmes

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Cette nuit, sans doute parce que c’était le début du Ramadan aujourd’hui, j’ai rêvé que je parlais, à quelques morts et quelques vivants dans une espèce de cave, de la beauté poétique du Coran. Je leur récitais la sourate al-Fatiha, mais ils ne semblaient pas vouloir comprendre ce que je disais, alors je me suis réveillée tranquillement, j’ai déroulé mon tapis de yoga et comme tous les matins j’ai commencé par m’y installer en posture de l’Enfant, pour délier mon dos raidi par la nuit de sommeil. Dans cette posture de prosternation j’ai récité de nouveau la sourate, en réalité cette fois. Puis j’ai pratiqué mon flux de postures en musique douce pendant une heure. Après quoi, la matinée était bien avancée quand j’ai pris mon petit déjeuner.

Je sais, tout ça n’est pas très catholique, ni très musulman ni très marxiste ni très conforme à quoi que ce soit, mais justement, c’est excellent pour délier les dogmes. Le débroussaillage c’est du boulot mais qui tracerait un peu de clair chemin dans ce monde gouverné par des égarés et des aliénés, sinon celles et ceux qui ont l’esprit clair et libre ?
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Cet après-midi de ma fenêtre, photos Alina Reyes

Cet après-midi de ma fenêtre, photos Alina Reyes