Feuille

Voici les trois versions de cette « Feuille » que j’ai repeinte, sur un morceau de bois (20 x 20 cm) trouvé dans la rue. Feuille d’arbre, et feuille de papier, écrite.

J’ai peint le fond en ocre rouge puis par-dessus la forme blanche, sans savoir ce que j’allais faire ensuite. Je suis partie faire un tour, j’ai appliqué au passage un PostIt avec un mot de Rûmî quelque part dans une rue, je suis rentrée, j’ai fait le visage, les points, les petits traits.

Quelques jours après, j’ai repeint le visage de la Feuille.

Quelques heures après, je l’ai repeint encore.

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feuille

feuille,

feuille,,*

Celle qui voyage

L'un de mes PostIt dans le métro cette nuit

L’un de mes PostIt dans le métro cette nuit

*

Celle qui voyage
danse sur toute voie
sur les fils sur les sentiers étroits
sur les vastes avenues et dans les chemins
de hautes profondeurs encore inexistants avant qu’elle n’y passe.

Celle qui voyage danse
va, nage, court, bondit, caracole, cabriole, joue
d’un monde à l’autre
d’une vie à l’autre
d’une mort à l’autre
d’un temps à l’autre.

Celle qui voyage chante
et se gave de feuilles, de nuages et d’étoiles
les doigts de ses pieds se remuent dans la terre
font surgir d’eux des arbres immenses et des petites fleurs
les doigts de ses mains se remuent dans le ciel
y font vibrer la joie et sa grande bouche rit.

*

Pierre noire, roseraie

De même que nous sommes distribué·e·s en ce monde, chacun·e quelque part, en quelque lieu, en quelque temps, puis rapatrié·e·s d’où nous venons, mais pas exactement d’où nous venons et pas tous ni toutes au même endroit ou au même envers, après avoir distribué mes PostIt dans la ville, à mesure que je vois qu’ils n’y sont plus je les rapatrie ici – sinon tous, du moins certains.

postit 28,Pour l’histoire de celui-ci, voir la note d’hier

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postit 27Celui-ci est resté plusieurs jours en place, sur cette pierre autour de laquelle il y a toujours beaucoup de monde.

postit 27,

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Seule
Une statue
Sait où porter
Son pas
Lorsqu’elle décide
De fuir le jardin.

Issa Makhlouf

(trad. N. el-Hazan, A. Laabi, J. E. Bencheikh, éd. José Corti)

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PostIt : habiter en poète

postit 26

postit 26,*

En continuant à appliquer mes PostIt çà et là au gré de mes déplacements, je me rends compte que cela ne va pas de soi de la même manière partout. Certains lieux appellent le PostIt, soit parce que vous les connaissez bien, vous en êtes intime (et vous vous en rendez davantage compte en vous promenant avec quelques mots de poètes dans votre sac, en les sentant désireux de venir habiter concrètement ces lieux-là), soit parce que ces lieux, moins connus (ou inconnus, sans doute) ont des affinités avec vous. Alors que d’autres lieux vous semblent d’abord à apprivoiser, moins immédiats, comme s’ils se tenaient délibérément à distance de vous, comme s’ils voulaient vous rappeler qu’ils ne sont que des objets (n’en croyons rien). Outre les lieux, ce sont les moments aussi qui font varier la capacité d’habitation des PostIt. Parfois c’est le moment – et tous les PostIt sont appliqués -, parfois c’est moins le moment – et ils restent dans le sac. Les PostIt, comme les musiques ou les chansons que vous avez en tête ou que vous chantez malgré vous, sont de bons indicateurs de votre état d’esprit.

Sur mes chemins j’ai plaisir à voir aussi de temps en temps des PostIt qui sont toujours là depuis plusieurs jours. D’autres sont partis, ont été enlevés. Je mets désormais ici des photos de ceux dont je sais qu’ils n’y sont plus. Je laisse les autres continuer à habiter là où ils habitent, avant d’être rapatriés ici.

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postit 28

« Sur toutes les cimes
La paix. »
Goethe

Celui-ci est resté très peu de temps : deux femmes m’ayant repérée en train de le mettre attendant mon départ, mécontentes comme si j’avais commis quelque attentat, pour l’enlever de là, je l’en ai retiré moi-même et je suis allée le mettre ailleurs, où il est peut-être toujours (quand j’y repasserai, si je vois qu’il n’y est plus, je le mettrai en ligne aussi)

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En lisant le Kalevala : la création du monde par Ilmatar, la Femme-Air

Avant le début du monde, Ilmatar, la  « Femme-Air » ou « Fille de l’Air », plane sur les eaux, enceinte des vagues et du vent, enceinte depuis 700 ans de Väinämöinen, le « Ménestrel », dieu des chants et de la poésie. Un oiseau, aigle ou canard selon les versions originelles, orales, de l’épopée finnoise, pond ses œufs sur son genou dépassant de l’onde. Elle les renverse et commence à créer le monde. Extrait de la première rune (chant) :

 

R.W. Ekman, "Ilmatar", 1860, huile sur toile, 79 x 111,5 cm

R.W. Ekman, « Ilmatar », 1860, huile sur toile, 79 x 111,5 cm

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« L’oiseau se met à couver ses œufs. Il couve un jour, il couve deux jours, il couve presque trois jours. Alors, la mère de l’onde, Ilmatar, sentit une chaleur ardente dans sa peau ; il lui sembla que son genou était en feu, que tous ses nerfs se liquéfiaient.

Et elle replia vivement son genou, elle secoua tous ses membres ; et les œufs roulèrent dans l’abîme, en se brisant à travers les flots.

Cependant, ils ne se perdirent point dans la vase, ils ne se mêlèrent point avec l’eau. Leurs débris se changèrent en belles et excellentes choses.

« De la partie inférieure des œufs se forma la terre, mère de tous les êtres ; de leur partie supérieure, le ciel sublime ; de leurs parties jaunes, le ciel radieux ; de leur partie blanche, la lune éclatante ; leurs débris tachetés devinrent les étoiles ; leurs débris noirs les nuages de l’air. »

Et les temps marchèrent en avant, et les années se succédèrent, car le soleil et la lune avaient commencé à briller.

Mais la mère de l’onde, Ilmatar, continua encore à errer sur la vaste mer, sur les flots vêtus de brouillards. Au-dessous d’elle, la plaine humide, au-dessus d’elle le ciel clair.

Et la neuvième année, le dixième été, elle leva la tête hors de l’eau et se mit à répandre autour d’elle ses créations.

Partout où elle étend la main, elle fait surgir des promontoires ; partout où touchent ses pieds, elle creuse des trous aux poissons ; partout où elle plonge, elle rend les gouffres plus profonds. Quand elle effleure du flanc la terre, elle y aplanit les rivages ; quand elle la heurte du pied, elle y fait naître des filets fatals aux saumons ; quand elle la frappe du front, elle y perce des golfes.

Puis elle prend son élan et s’avance jusqu’en pleine mer. Là, elle crée des rochers, elle enfante des écueils, pour le naufrage des navires, pour la mort des marins.

Déjà les îles émergent des flots, les piliers de l’air se dressent sur leur base, la terre, née d’une parole, déploie sa masse solide, les veines aux mille couleurs sillonnent les pierres et émaillent les rochers. Et Väinämöinen n’est point encore né, le runoïa éternel n’est point encore paru. »

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Kalevala, épopée de 22795 vers répartis en cinquante chants, composée par Elias Lönnrot au milieu du XIXe siècle à partir de poèmes de la mythologie finnoise ; traduction de L. Léouzon Le Duc (Lönnrot ayant opté pour aigle puis pour canard, j’ai seulement changé le mot en « oiseau », et l’appellation « fille d’Ilma » (de l’Air) en son nom en finnois, au sens moins restreint : « Ilmatar ». Je lis ce splendide poème (grâce à l’une de mes splendides petites-filles éduquées en Finlande, qui en connaissent des passages par cœur) dans la version que j’ai téléchargée sur gallica.fr.

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Dans la pièce obscure,
lumière de la tablette :
le Kalevala

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Les pages jaunies
glissent sur l’écran tactile :
le vieux livre vit

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Calme nuit d’été
La ville chuchote à peine
tandis que je lis

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L’amour avec Johnny Depp

thèse-min*

J’ai beaucoup œuvré et travaillé dans ma vie, je suis ces temps-ci bien fatiguée. Mais cette masse de travail accompli me remplit de vie, de joie, de bonheur, de plénitude. Cette nuit nous avons fait l’amour, Johnny Depp et moi. Lui dans toute sa grâce d’acteur assis sur un banc, au jardin, le tout étant à la fois homme, jardin et manuscrit ou partition. Je me suis assise sur lui et comme il était chaud partant, j’ai ouvert son pantalon de cuir, je l’ai mis torse nu et nous avons baisé comme ça. C’était l’un des meilleurs rêves érotiques que j’ai fait, les sensations si réelles à la fin m’ont réveillée.

Johnny Depp, que je remercie pour son aimable, solide et enthousiaste participation à ce rêve, y représentait à la fois mon compagnon, qui a le même âge et qui est tout aussi beau que lui, et mon œuvre, celle qui me donne mon nom d’usage, comme d’autres portent le nom de leur époux.

J’ai soixante-deux ans, je sens que je suis fatiguée mais ma puissance de vie est intacte, aussi grande que lorsque je suis arrivée en ce monde et peut-être plus car comme dit l’adage « si jeunesse savait, si vieillesse pouvait… » Or je sais plus que dans ma jeunesse, et je peux toujours, même si le travail fourni, si intense, m’oblige à prendre des plages de repos. J’ai lutté constamment contre l’aliénation sociale, j’ai fait quatre enfants, j’ai arraché de moi et bâti une œuvre puissante et audacieuse, qui résonnera dans le temps. Plus trivialement, j’ai travaillé aussi très tôt, dès l’âge de douze ou treize ans pendant toutes les vacances d’été pour payer mes études, et même à onze ans donnant des cours à un enfant, puis gagnant ma vie dans des jobs divers, de serveuse à chargée de communication, de journaliste à prof, etc., de façon toujours précaire, tout en élevant mes enfants et à deux reprises en reprenant mes études.

Dans ma chambre, dans la grange à la montagne, j’aimais beaucoup, dans mon grand isolement, contempler par la fenêtre la nature, les arbres, les rochers, les animaux ; et m’asseoir en tailleur sur le lit, avec des volumes de l’Encyclopedia Universalis autour de moi, à lire ou relire des articles. La maison était tantôt dans les nuages, tantôt dans la lumière éclatante, et c’était toujours aussi beau, aussi intense.

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Street Art et Postit à la Butte aux Cailles

J’ai bien souvent photographié le Street Art à la Butte aux Cailles. Comme chaque fois que j’y retourne, des œuvres ont disparu, d’autres sont apparues. Mais cette fois j’en ai photographié quelques-unes avec mes PostIt. Une fois, je me suis retournée, et j’ai vu une passante s’arrêter pour lire celui-ci, le premier du jour :

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Puis j’ai continué, au gré du trajet :

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postit 18,

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Je songe déjà à passer à d’autres formes de Street Art, mais rien ne presse, pour l’instant je PostIte.

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postit 19,

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postit 20

Repérez-vous le PostIt ?

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postit 21Dans une ruelle pavée tranquille

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postit 22Librairie de la Commune. Rimbaud en fut de cœur, il en est !

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postit 23

postit 23,aujourd’hui à la Butte aux Cailles, PostIt et photos Alina Reyes

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J’ai constaté en chemin que certains PostIt d’avant-hier, ailleurs dans l’arrondissement, sont encore là, comme celui-ci :

postit passé