Apeiron, Mystère, Ghayb

rue, Patmos,

rue à Patmos, 2007

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Il y a deux façons de réfléchir un mot : d’après l’emploi qu’en fait tel ou tel auteur ; ou d’après le mot lui-même. Il en est de même pour les textes : on peut tenter de les comprendre en les recontextualisant, et c’est important. Mais il est aussi important de les comprendre dans l’absolu, en eux-mêmes. Le Logos est vivant, il a une histoire et un être propre, il parle de lui-même. Quand on approche les textes sacrés, il convient de considérer le contexte dans lesquels ils ont été écrits, afin de comprendre que leur sens peut en être affecté et doit donc toujours de nouveau être réévalué selon les contextes. Mais il est capital de pouvoir les lire aussi dans l’absolu, et de reconnaître leur sens immuable, valable au-delà de tout. J’ai fait cet exercice sur des versets de la Bible et du Coran. Même les plus controversés, les plus scandaleux et violents aux yeux de notre époque, s’éclairent ainsi et révèlent leur message de paix.

Si je considère en lui-même le mot grec apeiron, habituellement traduit par infini, et particulièrement associé à Anaximandre qui en fit le principe de sa philosophie, je le traduirai par : l’impercé. Sa racine, per, est en effet une racine capitale en indo-européen et en grec. Elle indique le perçage, la traversée, le passage (nous la retrouvons dans une multitude de mots français, entre autres). Apeiron est traduit par infini parce que cette racine a aussi donné un mot grec pour dire les limites : l’apeiron (avec un a privatif) est ce qui est sans limites dans le sens où il est trop vaste pour qu’on puisse le traverser. Mais le sens tout premier du mot, l’impercé, ou l’imperçable, va bien au-delà : ce qui n’est pas percé, c’est ce qui n’est pas compris par l’homme – comme, au prologue de l’évangile de Jean, il est dit que les hommes n’ont pas « saisi » la lumière. Dans le Coran, le mot Ghayb qui désigne l’invisible, le mystère, l’impercé, vient d’une racine qui exprime l’intervalle. Le ghayb est invisible parce qu’il est dans l’intervalle entre deux points de présence, dans l’espace et dans le temps. Dans la sourate Les Prophètes, Marie est appelée « celle qui a préservée sa fente » (v.91), d’après un mot arabe qui signifie aussi un espace entre deux – cet espace étant par ailleurs figuré par le voile tendu entre elle et le monde des hommes. Tout être qui est du monde de Dieu, comme Marie et comme les Prophètes, fait partie de l’« impercé ». Notre mot mystère vient de la racine grecque qui a donné aussi le mot mutisme, parce qu’elle signifie la fermeture (de la bouche) : Zacharie dans l’Évangile est frappé de mutisme après l’annonce de l’ange, comme Marie se tait dans le Coran après la naissance de Jésus, pour qu’il parle lui-même. Faire partie de l’impercé revient à pouvoir le traverser librement, et, de sa barque, à y inviter l’humanité.

Mon voyage en religion

arbre de vie,

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J’ai été élevée sans religion, quoique baptisée bébé pour contenter mes grand-parents. Mes parents étaient farouchement athées et anticléricaux, ils nous avaient instruits sur les méfaits du clergé, qu’ils avaient connus pendant leur enfance. Mais ils étaient communistes et croyaient au progrès, à la nécessité de libérer les peuples opprimés. Ce n’était pas une religion mais cela y ressemblait, la lecture quotidienne de l’Huma et les réunions de cellule en formant la liturgie. Comme je m’intéressais à la politique mais critiquais le communisme, mon père m’emmena un jour à l’une de ces réunions afin que je puisse en parler avec les camarades. Toute gamine, j’exposai à ces messieurs mes vues, essayant de les convaincre qu’une anarchie régulée par la responsabilité personnelle et le sens de la communauté formerait un monde bien plus accompli que leur système. Ils m’écoutèrent poliment, par respect pour mon père sans doute, et nous en restâmes là.

En 6ème je commençai le latin, en 4ème le grec. Avec ces langues, je découvris la mythologie antique, qui constitua pour ainsi dire ma première religion, une religion à laquelle il n’y avait pas à croire. Cela me convenait tout à fait : un enchantement du monde, sans contraintes. Je me mis à explorer aussi la mythologie égyptienne, puis je m’intéressai à l’hindouïsme, au taoïsme, au bouddhisme. Je recopiais dans un cahier les éléments que je trouvais dans des livres, avec aussi des écritures en langues orientales, sans les connaître mais pour le bonheur des signes. Parallèlement j’explorai aussi l’esprit en lisant Freud et un peu Jung, et toujours beaucoup de littérature et de poésie, notamment française et russe, bien sûr imprégnées de christianisme.

À dix-sept ans, lors de mon premier voyage, j’eus un contact inattendu, précis et extrêmement fort avec Dieu dans l’église-mosquée de Sainte-Sophie, à Istanbul. Je me cachai pour pleurer. Pendant très longtemps je demeurai comme je le disais « mystique mais athée ». C’est-à-dire, vivant dans l’expérience de Dieu, mais sans croire en Dieu, au sens où je voyais les gens croire en Dieu un peu comme au Père Noël. Je m’intéressai à l’art pariétal, visitant des grottes préhistoriques, allant voir des spécialistes, m’interrogeant sur le sens liturgique de ces œuvres. À la montagne, et notamment au cours de mes ermitages, mes expériences mystiques devinrent de plus en plus fortes et je finis par me tourner plus concrètement vers le christianisme, d’autant que la première ville en plaine était Lourdes. Je fis des retraites au carmel, où j’appris à prier selon le catholicisme. À Paris j’allai un peu au catéchisme, puis je retournai dans mes montagnes, munie d’une Bible en hébreu, d’un dictionnaire et d’une grammaire d’hébreu, et je me mis à apprendre, seule, suffisamment de cette langue pour traduire et commenter de longs passages de la Genèse et de l’Exode. Je me remis aussi au grec, et traduisis et commentai aussi de larges passages des Évangiles. Tout cela entra dans la composition de mon livre Voyage.

En retournant vivre à Paris, je passai régulièrement devant la Grande mosquée, tout près de chez moi. Je commençai à lire le Coran, un peu plus que je ne l’avais fait jusqu’à présent. Un jour, j’allai à la mosquée et demandai la permission d’y prier. On me demanda si je voulais me convertir. Je dis que je voulais seulement prier. C’était le milieu de la matinée, on me laissa aimablement entrer dans la salle de prière des femmes, en me disant que le Prophète avait dit qu’il était permis au musulman de prier partout. Je priai debout en silence pendant un peu plus d’une demi-heure, en compagnie des moineaux qui se faufilaient sous le toit. Quelques semaines plus tard, j’allai trouver un imam (du moins je suppose que c’en était un) dans un bureau de la mosquée, pour qu’il me fasse prononcer la shahâda.

Ainsi donc, des premières à la dernière religion, j’ai fait le parcours. Et je continue à marcher.

Écrire vivre

Le Verbe est un chemin vivant, enroulé comme un ruban d’ADN, qu’il faut dérouler en le suivant. Le dérouler signifie y marcher. Et pour l’écrire, en y marchant, pas à pas en relever l’empreinte. L’Écrit (le vrai, pas le produit des hommes, produit pour la communication, pour le marché, pour la gloire etc) n’est pas le Verbe lui-même, mais son empreinte. Son sceau, ses pas dans lesquels nous pouvons nous mettre.

Mon livre avance, avec la présence constante de l’Ange. C’est lui qui m’aide à franchir les myriades de portes qu’il faut franchir sur le chemin, des plus ordinaires aux plus exceptionnelles. L’Écrit est une remémoration de ce qui a été et de ce qui n’a pas encore été, parce qu’il est l’empreinte du Verbe qui est, sans distinction de temps. L’Écrit est la transposition de l’éternité dans le temps. Une éternité en marche, qui met les hommes et l’univers en marche en se fixant, en descendant dans un lieu et un temps afin qu’ils puissent entrer en elle.

L’Ange me conduit aux portes dans la veille et dans le sommeil. Il faut seulement être très attentif. Soyez attentif à l’Ange, aux anges. Ici est un lieu d’où vous pouvez aller aussi, en le suivant avec une attention spéciale. Ne restez pas derrière vos portes, les franchir est le salut. Allez bien, vous n’êtes pas seuls.

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Antigone (3) Partage des chemins

 

« Je suis née, non pour le partage de la haine, mais pour le partage de l’amour », déclare Antigone à Créon. Lequel lui répond : « Descends donc chez les morts, si tu es aimante, et aime-les. Moi vivant, une femme ne commandera pas. » (v. 523-525, ma traduction)  « Je la tuerai », dit-il plus tard à son fils, fiancé d’Antigone (v.659), dans un discours où revient sans cesse l’obligation d’obéir à son père et l’obsession de la différence sexuelle, le rejet de la liberté de la femme. Et comme Hémon, son fils, essaie de le raisonner, de le détourner de sa pulsion meurtrière, de l’amener sur la voie de la sagesse en lui exposant que le peuple est du côté de cette femme qui malgré son interdit a rendu les hommages funéraires à son frère, Créon, tout en s’entêtant à se réclamer du pouvoir absolu du tyran, a cette réplique en forme d’aparté : « Il combat, semble-t-il, pour cette femme ». À laquelle Hémon répond : « Si tu es femme. Car je prends soin de toi. » (v 740-741)

Nous voilà ici à la croisée des chemins, les chemins contenus dans le nom d’Antigone, les chemins de la génération et du genre, ceux de la gentillesse aussi, mot de la même origine dont le sens premier est noblesse. Noblesse d’Antigone qui obéit à la loi de l’amour plutôt qu’au tyran. Noblesse d’Hémon qui parle avec cœur et sagesse. Noblesse, gentillesse de ces deux jeunes, l’une prenant soin de la dépouille de son frère, l’autre prenant soin tout à la fois de sa fiancée et de son père, contre la brutalité d’âme de ce dernier. « Si tu es femme », lui dit Hémon, touchant de façon saisissante au nœud de l’affaire, la hantise cachée de Créon : être femme. Son « être femme », nous le voyons, il lui faut absolument éviter qu’il ne se libère, il lui faut, via la figure dressée d’Antigone, l’envoyer aux enfers, au néant. Néant (du latin ne gens, du grec gonè) est la négation linguistique de tout ce que le nom d’Antigone contient. Néant signifie non-gens, non-génération, non-gentillesse. « Jamais tu ne l’épouseras vivante », dit Créon. (v.750), qui multiplie les formules enragées à l’encontre d’Antigone, qu’il appelle objet de sa haine (v.760). Mais, dit le Coryphée, « seule entre les mortels, libre et vivante, tu descends chez Hadès » (v. 820, trad. Leconte de Lisle)

Comme dans notre dernière lecture du Courage de la vérité, nous sommes arrivés avec Antigone au point du prendre soin d’autrui et du prendre soin de sa propre âme, au risque de la mort mais pour le profit de toute la cité.

à suivre

 

Antigone (2) Au lieu labyrinthe

 

Antigone peut aussi bien signifier « Au lieu des angles ».  Nous l’avons vu, son nom est composé du préfixe anti : « au lieu de, à la place de » ; et de gonè, qui peut aussi bien venir des originels gonu, « genou », et gonia, « angle », que de gonè, « enfantement, enfant, descendance, race, famille, génération » ou de gonos, « action d’engendrer, semence génitale, parents, ancêtres, enfant, fils ou fille, sexe, origine, naissance ».

Tout cela se comprend fort bien si l’on songe aux angles du carrefour où son père Œdipe tua lui-même son père (et faire s’affaisser les genoux de quelqu’un est une expression grecque pour dire tuer quelqu’un), avant d’épouser sa mère et d’engendrer Antigone. Laquelle est à la fois fille et sœur d’Œdipe, fille et petite-fille de Jocaste, sœur et nièce de ses frères et sœur, lesquels sont à la fois, respectivement, ses frères et sœur et oncles et tante.

C’est donc au lieu de tout cela que se trouve Antigone, et que se noue son destin. Antigone est née d’une involution de la lettre et de la loi. Elle est au point de chute d’un crime commis contre le temps via la rupture de l’ordre des générations. Cet « Au lieu de » où elle est née, ce sont les angles obscurs du labyrinthe auquel elle est condamnée. Anti-Ariane, elle entraînera son fiancé dans la mort. Mais alors qu’Ariane finira jouet d’un homme (qui l’abandonnera sur une île comme un objet) puis d’un dieu (qui la récupèrera), Antigone s’affirmera libre des hommes et délibérément accordée au divin.

à suivre

 

Antigone (1) Articulations

 

Je commence ici une réflexion sur Antigone.

Le mot grec gônia, qui signifie angle, vient de gonu, qui signifie genou.

Des linguistes se sont demandé si gonu n’était pas à l’origine de deux familles verbales divergentes, dont l’une désigne la naissance (gignomai, qui nous a donné en français engendrer, génération, gens, genre…) et l’autre la connaissance (gignosko, gnose, ignorer…). Ceci, dit le dictionnaire étymologique Chantraine, « en se fondant sur l’usage ancien de faire reconnaître l’enfant en le mettant sur les genoux de son père ». Mais, est-il ajouté, « L’hypothèse ne peut se démontrer rigoureusement. » J’en propose une autre : de gonu, articulation physiologique, auraient bien dérivé ces familles verbales dont l’une désigne une articulation humaine dans le temps (la succession des générations), et l’autre les articulations de la pensée qui engendrent la connaissance.

Antigone signifie : « Au lieu de la naissance » (de anti, « au lieu de » et gonos, « action d’engendrer, génération, procréation » .

à suivre

courant debout dans la joie à sa délivrance

 

Elohim et ha-shamayim ve’et ha’aretz (Genèse 1, 1 : « [Au commencement créa] Dieu les cieux et la terre »

Allāhu Nūru As-Samāwāti Wa Al-‘Arđi (Coran 24, 35) : Dieu lumière des cieux et de la terre

 

Elohim et Allah sont le même mot, l’un hébreu l’autre arabe : El (ici en hébreu à la forme pluriel) signifie Dieu et se trouve dans le lah de Al-lah (le Dieu)

shamayim et samawati sont le même mot, l’un hébreu et l’autre arabe : cieux

aretz et ardi sont le même mot, l’un hébreu et l’autre arabe : terre

ve et wa sont aussi le même mot dans les deux langues : et

 

Nurun ala Nurin : Lumière sur Lumière. Le Coran est Lumière sur la Lumière qu’est la Bible. Leurs langues sont sœurs et épouses d’un même Dieu. Eaux d’en haut et eaux d’en bas, comme dit la Genèse (1, 7), au confluent des deux océans comme dit le Coran (18, 60), l’homme se retrouve dans le même et unique lit de la Vérité, torrent courant debout dans la joie à sa délivrance.

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Écrit du jour

 

Jets violents des cieux à travers chair.

La marche arrache à la terre le verbe.

Or et soie, la parole transportée

des nomades, fourreau de leur épée.

Venez je vous trempe la langue entre

les mains de l’eau le torrent irradiant.

Croyez mes irradiés l’œil troue le ciel

et remue dans vos os l’autre lumière.

À travers terres circule la parole

déroulée pleine comme la robe

du cheval sous la selle retirée.

Elle est la peau tendue sur le décès

du monde, tambour et terre labourable,

courbes de l’univers, rond droit de l’arbre.

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Arabe, hébreu, langues

Jardin des Plantes, photo Alina Reyes

 

Je commence juste à le déchiffrer mais déjà, autant que l’hébreu, j’adore l’arabe. Je vois que les langues sémitiques donnent un bonheur intense, unique, qu’elles déploient à l’infini, parce que vraiment, Dieu y est, toute sa création y est à nu et Il y parle directement. Dans nos langues latines ou anglo-saxonnes il est beaucoup moins proche, elles sont beaucoup plus fermées, beaucoup moins vivantes – je ne parle pas de leur capacité d’évolution, je veux dire vivantes de leur vie intrinsèque. Elles sont par rapport aux langues sémitiques comme une ville par rapport à un jardin, un paysage naturel : la ville s’affaire, mais c’est dans le paysage que la lumière bouge le mieux, descend le mieux du ciel, que les senteurs montent le mieux de la terre, que la verdeur jaillit le mieux, que l’eau et la neige trouvent le meilleur accueil, que la vie universelle et éternelle se clame le mieux. Même le grec, beau comme un éphèbe et que je chéris depuis longtemps, n’a pas cette liberté splendide. Mais j’aime d’amour sans mesure toutes les langues, et elles ont besoin les unes des autres pour se raconter les unes les autres, comme nous avons besoin d’elles pour nous raconter, nous dire les uns les autres.

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… Je reviens bientôt avec la prodigieuse sourate Al-Khaf, La Caverne.

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Le sublime

dans la maison de Dieu, photo Alina Reyes

 

« Nous sommes tous les quatre plantés devant la fenêtre du premier étage, et nous scrutons l’obscurité, suspendus dans le noir d’une foi aveugle – guettant la prochaine trouée dans les nuages qui nous permettra d’entrevoir le retour de la lune de l’autre côté.

Il me vient soudain à l’idée que ce dont nous venons d’être témoins ressemble à quelque chose que nous aurions pu voir dans un film, dans un spectacle de prestidigitation mis en scène par Hollywood – tout cela n’a été qu’une illusion – et pourtant l’événement laisse un sillage de réalité, une authenticité dépassant ce que nos sens nous disent que nous venons d’observer. Alors que je me tiens devant cette fenêtre avec ma famille, je comprends qu’il existe une distance fixe entre le sublime et la représentation du sublime, et nous restons là tous les quatre dans l’ombre, dans l’obscurité, chacun ayant parfaitement conscience de cet écart et s’installant confortablement dans cet espace : le dos tourné vers l’un, le visage tendu vers l’autre. »

Rick Bass, Le journal des cinq saisons

Demain est l’Aïd El-Fitr, la fête de fin du Ramadan.  J’ai lu ce matin le tout petit livre sur les 99 noms divins que j’ai trouvé l’autre jour à la librairie face à la mosquée. Voici la page d’un beau site consacrée à ces Noms, avec leur commentaire par Ghazali, indiquant la nature de la possible participation humaine à ces qualités divines.

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Question

oeuvre de Daniel Bonnell

Toutes les questions d’éthique à propos de la manipulation des embryons ou des esprits ou de la vérité, de l’avortement, l’euthanasie, la torture, le chantage, la trahison, le mensonge, la déportation, la colonisation etc, dépendent de cette question universelle : a-t-on le droit de faire un mal pour un bien qu’on en escompte ?

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Vigne et sarments

Paris, 13e. Photo Alina Reyes

 

Ce n’est pas pour rien qu’hier, quand on m’a dit le mot masochisme, j’ai répondu qu’il se comprend en lisant Masoch. Plutôt que de dire « en lisant  Sacher-Masoch ». Et encore moins « en lisant Freud ». Je le dis parce que c’est la pure vérité. Le mot masochisme vient du nom Masoch. Les noms ne sont pas rien, les mots non plus. On ne peut pas faire comme s’ils étaient des choses utilitaires, ou comme si n’importe qui pouvait se les approprier selon son propre arrangement. Ils sont vivants. C’est en voyant le déploiement du nom Masoch, les mots qui sont venus de lui comme des sarments, que l’on peut comprendre le mot masochisme. Et il en est ainsi pour tous les noms, tous les mots. Ceux qui salissent les mots en les utilisant indûment insultent Dieu.

La théologie dans tous ses aspects est une science aussi sûre que les mathématiques, mais la plupart des gens n’ont aucun sens de la logique. Du Logos.  Ils vivent et raisonnent constamment selon des logiques fausses, comme les fous. Des faussetés qui bien sûr finissent en impasses, en mort ou même en crimes. C’est une atrocité à entendre, comme un concert où presque tout le monde jouerait faux. Nous n’avons pas le droit de donner un tel concert.

 

L’être, c’est d’aimer

la chapelle Solférino, à Luz-Saint-Sauveur. Photo Alina Reyes

 

Où est l’être ?

En avant.

Où est « mon » être, notre être ?

Où il est, est ce qu’il est.

Notre être est en avant de nous.

Notre être nous fait signe et nous attend en avant de nous. Notre être est notre Dieu humblement et splendidement caché et révélé au coeur du monde.

Quand notre être au coeur de notre coeur se projette au coeur du monde, là est notre être. Dans cette projection qui est à la fois mouvement, sortie de soi, marche mise en route et à venir, vision, promesse. Là, dans ce désir de rejoindre notre être, celui qui non seulement découvre « mon » être mais aussi accueille en son sein l’être de l’autre, et se reçoit dans la lumière, là est l’accomplissement de l’amour.

 

« Au cours d’une vision reçue du Seigneur, l’homme qui me guidait me fit revenir à l’entrée du Temple, et voici : sous le seuil du Temple, de l’eau jaillissait en direction de l’orient, puisque la façade du Temple était du côté de l’orient. L’eau descendait du côté droit de la façade du Temple, et passait au sud de l’autel.
L’homme me fit sortir par la porte du nord et me fit faire le tour par l’extérieur, jusqu’à la porte qui regarde vers l’orient, et là encore l’eau coulait du côté droit.
L’homme s’éloigna vers l’orient, un cordeau à la main, et il mesura une distance de mille coudées ; alors il me fit traverser l’eau : j’en avais jusqu’aux chevilles.
Il mesura encore mille coudées et me fit traverser l’eau : j’en avais jusqu’aux genoux. Il mesura encore mille coudées et me fit traverser : j’en avais jusqu’aux reins.
Il en mesura encore mille : c’était un torrent que je ne pouvais traverser, car l’eau avait grossi, il aurait fallu nager : c’était un fleuve infranchissable.
Alors il me dit : « As-tu vu, fils d’homme ? » Il m’emmena, puis il me ramena au bord du torrent.
Et, au retour, voici qu’il y avait au bord du torrent, de chaque côté, des arbres en grand nombre.
Il me dit : « Cette eau coule vers la région de l’orient, elle descend dans la vallée du Jourdain, et se déverse dans la mer Morte, dont elle assainit les eaux.
En tout lieu où parviendra le torrent, tous les animaux pourront vivre et foisonner. Le poisson sera très abondant, car cette eau assainit tout ce qu’elle pénètre, et la vie apparaît en tout lieu où arrive le torrent.
Au bord du torrent, sur les deux rives, toutes sortes d’arbres fruitiers pousseront ; leur feuillage ne se flétrira pas et leurs fruits ne manqueront pas. Chaque mois ils porteront des fruits nouveaux, car cette eau vient du sanctuaire. Les fruits seront une nourriture, et les feuilles un remède. »

Livre d’Ézéchiel, chapitre 47, versets 1 à 9, et 12.

 

En hébreu, à l’orient se dit en avant, à l’avant. La prière est le mouvement qui monte vers l’avant, l’orient, d’où monte la lumière. Et l’eau c’est la langue, la langue de la vie, la vie de la langue, la Vie qui va.