Les âmes mortes

Gogol_Nikolai

 

Égocentrique :
préférant se punir
plutôt que d’aider, par un aveu,
la victime de sa trahison.

*

Famille ! Combien de proches changés en traîtres.

*

Enfant, on me fit grand reproche d’avoir,
à la question : « pour qui tu te prends ? »
répondu : « pour quelqu’un d’intelligent ».
Je vois aujourd’hui qu’on me prend pour une imbécile,
et qu’on se donne ainsi raison.
Car imbécile, je l’ai été, comme la plupart des trompés
élevant un mur entre le mal et eux, pour ne pas voir,
pour, surtout, s’y adosser, ne pas tomber.
Mais une fois qu’ils ont pu ouvrir les yeux,
plus bête qu’eux encore sont ceux qui espèrent les leur faire refermer.

*

Judas, au moins, après avoir trahi
ne nia pas avoir trahi.
Il y a plus misérable que lui.

*

Je rends hommage à ceux qui ont arraché au néant
ces grands livres qui secourent aux pénibles moments.
Qui nous embrassent et nous emmènent.
Hommage à toi, Nicolas Gogol, dont je relis Les âmes mortes
Grâce à toi je ris pendant la tragédie.
Je sais ce qu’il t’en a coûté de vivre parmi les âmes mortes du monde,
ô si vivant dans ton corps de lettres, comme tous mes amis,
vrais amis car pour tant d’autres, comme le chante le poète
Que sont mes amis devenus ?
Ce sont amis que la mort de leur âme emporte.
N’importe, la vie est là.

*

«  Quels chemins étroits, tortueux, détournés, impraticables, a choisis l’humanité en quête de l’éternelle vérité, alors que devant elle s’ouvrait une royale avenue, large et droite comme celles qui mènent aux demeures souveraines. Ensoleillée le jour, illuminée la nuit, cette voie dépasse toutes les autres en splendeur ; cependant les hommes ont toujours cheminé dans les ténèbres sans l’apercevoir. Si parfois, obéissant à une inspiration d’en haut, ils s’y engageaient, ils s’égaraient bientôt à nouveau, se rejetaient en plein jour dans d’inextricables fourrés, prenaient plaisir à s’aveugler mutuellement et, se guidant sur des feux follets, arrivaient au bord de l’abîme pour se demander avec effroi les uns aux autres : « Où est l’issue ? Où est le bon chemin? » Nicolas Gogol, Les âmes mortes

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Écrire-sculpter

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Rêvé cette nuit que debout, nue, parmi des gens habillés, je me sentais solide, sereine et lumineuse comme une statue, vivante de tout mon corps discrètement sculpté, de toutes mes articulations et de tous mes muscles assouplis et renforcés.

Menuhin en torsion, sous la conduite d'Iyengar

Menuhin en torsion, sous la conduite d’Iyengar

Cela après que j’ai lu hier que B.K.S. Iyengar, dont j’ai donné un texte sur la vérité dans la note précédente, avait été surnommé le Michel-Ange du yoga, parce qu’il faisait de chaque asana, chaque posture, une œuvre d’art, ciselée avec précision. Pas étonnant qu’il ait été l’ami de Yehudi Menuhin, son plus fameux disciple.

Je pratique le yoga tous les jours chez moi depuis l’été dernier, c’est une école de la joie et de la patience. Peu à peu des postures qui paraissaient impossibles deviennent possibles, et la joie et la patience de l’entraînement du corps et de la respiration se développent et s’installent dans l’esprit. Et bien sûr c’est surtout de mon esprit que mon rêve parlait, à travers mon corps nu et debout, paisiblement, parmi les humains. Comme Iyengar était le Michel-Ange du yoga, j’essaie d’être une Iyengar de l’écriture.

Iyengar est né difforme, avec une trop grosse tête, puis il a contracté dans son enfance la tuberculose et la malaria. Il s’est guéri de ses infirmités en pratiquant le yoga dix heures par jour, et il a porté sa discipline à de nouveaux sommets, tout en travaillant à la rendre accessible à tous. Il a subi le racisme et la discrimination en Angleterre et aux États-Unis. Il a ouvert des écoles de yoga Iyengar dans le monde entier. Il a vécu et travaillé son art jusqu’à l’âge de 95 ans. Précision, rigueur, alignement, caractérisent le yoga d’Iyengar. Excellent programme pour cette autre discipline, l’écriture, qui travaille avec les articulations et la vitalité de la langue.

 

Iyengar en sirsasana en 1998. Jusqu'à un âge très avancé, il tenait cette posture pendant une demi-heure.

Iyengar en sirsasana en 1998 (à 80 ans). Jusqu’à un âge très avancé, il tenait cette posture pendant une demi-heure.

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Le temps de vivre

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Mes cartes de différentes bibliothèques, dans lesquelles je lis et écris

Mes cartes de différentes bibliothèques, dans lesquelles je lis et j’écris

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J’écris de grands livres déraisonnables, mais grands.

Soyons humble, pourtant. Je viens de regarder un beau documentaire d’Arte sur « L’Écosse d’Harry Potter » (qui me rappelle mes séjours dans la fantastique Édimbourg). Et ce que j’en retiens, c’est que l’Écosse réelle est infiniment plus belle que celle des livres de J-K Rowling. Son talent n’est pas ici en question. Le fait est simplement que le réel vivant est sans commune mesure avec la fiction. La fiction a si bien pris le dessus dans le monde des hommes que le réel y est maintenant transporté dans le monde de la fiction : la com dirige le monde, ou tente de le diriger, et les hommes sont comme dans la caverne de Platon.

Dans mon travail, je ne cherche pas la fiction mais le réel vivant de la langue. Mon travail sur la fiction est volontairement faible. Je vais ainsi à contre-courant de toute la production littéraire contemporaine – suis-je très en retard, ou en avance ? J’ai confiance.

 

Le vent tourne

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à la boulangerie orientale où j'ai déjeuné ce midi, entre deux séances de travail à la bibliothèque de recherche du Museum

à la boulangerie orientale où j’ai déjeuné ce midi, entre deux séances de travail à la bibliothèque de recherche du Museum

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À la maison, ce soir. Je raconte à O : Sollers, Pierrat, Savigneau, Gallimard, interrogés par le New York Times (article en français) pour leur implication dans l’affaire Matzneff, et qui, bien sûr, se terrent, ne répondent pas. Haha ! Je reconnais que je suis fort aise de voir en si mauvaise posture la bande de ceux qui se sont faits mes ennemis depuis une quinzaine d’années (raison pour laquelle je ne publie plus, mais ça changera). Les masques tombent. La presse française continue à les protéger mais l’histoire retiendra tout ça, et d’autres choses encore.

À la bibliothèque, dans la journée. Je suis en train de devenir une autre, ai-je pensé en me repoussant dans ma chaise après avoir fini d’écrire un paragraphe. Encore ? Oui. Face à moi l’étoile verte et le croissant de lune jaune de la mosquée, à hauteur de mes yeux en cette bibliothèque du Muséum, au dernier étage. Nous sommes nous-mêmes notre livre saint en puissance, celui qui fonde des mondes, des vies. Encore faut-il se donner la peine de l’écrire, ou de le lire personnellement, ce qui est une autre façon d’écrire.

Énormes rafales de vent. Derrière l’autre baie vitrée, les arbres nus s’agitent vivement. De temps à autre la pluie survient, tapote longuement le toit. Puis de nouveau bourrasques bruyantes, tournant autour de la bibliothèque, on pourrait croire qu’elle va décoller, s’envoler, voguer parmi les nuages, par-dessus les paysages, avec tous ses travailleurs dedans, impassibles, naviguant de leurs livres à leurs ordinateurs, de leurs lectures à leurs écritures, peut-être pas même conscients d’être parmi les plus heureux du monde.

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Poésie, esprit de conquête. Armel Guerne, Melville, Rimbaud

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bnf,-minAujourd’hui à ma table au rez-de-forêt de la BnF. Quelle merveille de pouvoir se faire apporter n’importe quel livre quand on a soudain envie, au cours du travail, de le consulter. Je m’y rends sur Turquoise, ma monture (mon vélo) et y passe des journées entières.

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Voici des passages de la très belle préface du grand Armel Guerne à sa traduction de Moby Dick – j’ai photographié la page, je la recopie ici, avec une pensée pour les chercheurs d’avant notre technologie, comme Marcel Schwob par exemple, qui devaient recopier à la main toutes les pages qu’ils voulaient conserver des livres consultés à la bibliothèque. N’importe, quand on aime, on ne compte pas son temps.

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« Laissons là la littérature. Expliquer l’homme par l’œuvre ou l’œuvre par l’homme, dès qu’il ne s’agit plus d’un simple littérateur, n’offre pas le plus petit semblant d’intérêt s’il s’agit de pénétrer l’un ou l’autre. L’homme et l’œuvre vivent ensemble, pour les mêmes raisons, sous les mêmes astres, et ils sont l’un et l’autre de sanglants et douloureux miroirs où se reflète différemment la même chose. La vie, comme l’œuvre, d’un authentique poète (non pas un « créateur », ainsi qu’on se plaît à dire, mais un « obéissant », un perpétuel conquérant spirituel à son corps défendant) est quelque chose sans loisir, un combat de tous les instants, un inimaginable duel à mort, sans repos de nuit, sans répit de jour, que ne comprennent absolument pas ceux qui ont du temps à perdre ici-bas – c’est-à-dire presque tous les hommes – ni et surtout ses plus proches témoins. Car les faits ne sont rien, je le répète, rien que des occasions apparemment visibles entre toutes les occasions manifestement invisibles et d’autant plus invitantes, d’autant plus importantes ; ce qui compte, ce sont les signes et le dessin que dessinent ces signes dans l’ordre où ils se sont présentés, lesquels restent toujours encore à découvrir, à inventer. »

Puis, à propos des folles aventures en mer et dans le monde du jeune Melville, qui, notons-le, ont précédé son œuvre comme celles de Rimbaud ont succédé à son œuvre, Guerne écrit :

« Latitudes, horizons, mondes et univers, terres et cieux – humanités prodigieuses… Comme à tous ceux qui ne traînent pas lamentablement derrière leur propre vie, mais qui portent en eux ce feu dévorant et sacré, on est frappé ici de la rapidité fabuleuse, du nombre et de la profondeur inimaginables de ces « expériences ». L’esprit est prompt, on ne le dira jamais assez. Le génie, de même. Et l’on fera mieux de ne pas trop prendre Herman Melville pour un voyageur. Ce voyage, il l’a habité à peu près comme un météore. Il y a mis autant de temps qu’il en a fallu à Rimbaud pour visiter le paysage de son génie. »

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Bien sentir

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« Une multitude innombrable de races, de peuples, de nations, se presse et s’agite sur la face de la terre. Chaque peuple porte en soi un gage de force, possède en propre des facultés créatrices, des particularités bien tranchées, d’autres dons du ciel encore ; mais il se distingue surtout par son Verbe, qui reflète en toute occasion un trait du caractère national. Le langage de l’Anglais dénote une connaissance approfondie du cœur et de la vie ; celui du Français brille d’un éclat léger, pimpant, éphémère ; l’Allemand rumine longtemps une phrase alambiquée dont le sens échappe à bien des gens ; mais aucune parole ne jaillit aussi spontanément du cœur, ne bouillonne, ne frissonne d’une vie aussi intense, qu’une parole russe bien sentie. »
Nicolas Gogol, Les Âmes mortes, trad. du russe par Henri Mongault

« Tolstoï ou Dostoïevski ? » Les trois, c’est ma réponse à la question de George Steiner : Tolstoï, Dostoïevski, et Gogol. Les trois dans mon cœur, les trois dans mon âme, les trois dans mon travail.

Il est significatif que George Steiner enfant ait vu James Joyce chez lui, son père contribuant à financer le Work in progress, l’écriture de Finnegans Wake ; comme il est significatif que Vladimir Nabokov soit entré en littérature en traduisant Lewis Carroll. Nabokov c’est Humbert Humbert poursuivant LolitAlice, la littérature, et Steiner cherche toute sa vie à comprendre Finnegans Wake, les langues en travail, comme on le dit des femmes en train d’accoucher.

Mon âme russe, et mes autres âmes, sont en travail, pour mettre au monde, dans la joie, une parole bien sentie.

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Porteurs de pensée et colporteurs de sottises. Lettre de Char à Rimbaud

caducée

 

caduceeÉcoutant George Steiner parler de la présence d’Héraclite chez René Char et notamment dans Fureur et mystère, je songe que le serpent de son poème « À la santé du serpent », que je perçois comme foudre et pythie-python delphique héraclitéennes, peut aussi évoquer le serpent de la santé, celui qui figure en double sur le caducée d’Hermès. Il se peut évidemment que Char ait aussi pensé pour son titre au serpent biblique, mais, comme je l’ai analysé, sa série d’aphorismes est avant tout héraclitéenne.

Dans un article de Libération de 2007, je lis que René Char avait projeté de réaliser un film qu’il aurait intitulé « Soleil des eaux ». Et les auteurs de l’article d’émettre l’hypothèse que ce titre pourrait venir d’un « psaume du Nouveau Testament » portant le même titre. De fait, il n’y a pas de psaumes dans le Nouveau Testament ; les psaumes se trouvent dans ce que les chrétiens appellent l’Ancien Testament, et aucun ne s’intitule « Soleil des eaux ».

Nul d’entre nous ne sait tout, mais quand nous ne savons pas, nous ferions mieux de nous taire ; ou de vérifier ce que nous allons dire avant de le dire ou de l’écrire ; de reconnaître nos erreurs quand nous en avons fait ; et, last but not least, d’écouter les personnes qui s’avèrent avoir une connaissance que nous n’avons pas, sur tel ou tel sujet. Si les journalistes et les membres des jurys de concours, entre autres, se montraient capables de ce respect envers la vérité, le monde serait moins malade.

« Soleil des eaux », feu et fleuve, ça sonne très héraclitéen aussi. Et pourquoi pas rimbaldien ? « C’est la mer mêlée Au soleil ». Relisons la lettre que Char adressa à Rimbaud, et qui figure dans le même recueil que ses aphorismes, Fureur et Mystère (encore un titre très héraclitéen, sorte de transposition de la foudre et de la nature « qui aime à se cacher ») :

« Tu as bien fait de partir, Arthur Rimbaud ! »

« Tes dix-huit ans réfractaires à l’amitié, à la malveillance, à la sottise des poètes de Paris ainsi qu’au ronronnement d’abeille stérile de ta famille ardennaise un peu folle, tu as bien fait de les éparpiller aux vents du large, de les jeter sous le couteau de leur précoce guillotine. Tu as eu raison d’abandonner le boulevard des paresseux, les estaminets des pisse-lyres, pour l’enfer des bêtes, pour le commerce des rusés et le bonjour des simples.

Cet élan absurde du corps et de l’âme, ce boulet de canon qui atteint sa cible en la faisant éclater, oui, c’est bien là la vie d’un homme ! On ne peut pas, au sortir de l’enfance, indéfiniment étrangler son prochain. Si les volcans changent peu de place, leur lave parcourt le grand vide du monde et lui apporte des vertus qui chantent dans ses plaies.

Tu as bien fait de partir, Arthur Rimbaud ! Nous sommes quelques-uns à croire sans preuve le bonheur possible avec toi. »

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On peut aussi lire cette étude d’Alain Gaubert sur « au-delà des visibles emprunts, l’infiltration héraclitéenne, secrète et active » dans l’œuvre de René Char.

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La « pure langue » (dans La bénédiction de Babel, de George Steiner)

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bnf-minDans un couloir de la bibliothèque des chercheurs, où je travaille avec grand bonheur en ce moment, dans l’une ou l’autre de ses salles, en rez-de jardin de la BnF

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« En écho à Mallarmé, mais en des termes manifestement empruntés à la tradition gnostique et kabbalistique, Benjamin fonde sa métaphysique de la traduction sur le concept d’une « langue universelle ». La traduction est à la fois possible et impossible selon une opposition dialectique propre au raisonnement ésotérique. Cette antinomie est due au fait que toutes les langues connues ne sont que des fragments dont les racines, au sens étymologique et algébrique, n’existent et de se justifient qu’à travers die reine Sprache. Cette « pure langue » – à d’autres moments Benjamin s’y réfère comme au « logos », qui apporte un sens au discours mais ne se retrouve dans aucune langue parlée individuelle – est comme un ressort caché qui cherche à se détendre dans les canaux ensablés de nos parlers divers. Lors de la « fin messianique de leur histoire » (autre formule kabbalistique ou hassidique), les langues divisées rejoindront leur commune source de vie. Dans l’intervalle, la traduction se voit confier d’immenses responsabilités philosophiques, éthiques et magiques.

La traduction d’une langue A dans une langue B concrétise l’implication d’une troisième présence active. Elle révèle la physionomie de la « pure langue » qui a précédé et qui sous-tend les deux langues. Une traduction authentique dégage les contours vagues mais reconnaissables du dessin cohérent dont, après Babel, se sont détachés les fragments torturés du langage humain. Certains des psaumes traduits par Luther, la Troisième Pythique de Pindare refondue par Hölderlin imposent, grâce au caractère étrange de leur évocation, la réalité de l’Ur-Sprache où se fondent, en quelque sorte, allemand et hébreu ou allemand et grec classique. Qu’une telle fusion est possible, qu’elle est nécessaire, est rendu évident par le fait que les humains veulent dire les mêmes choses, que leur voix sourd des mêmes espoirs et des mêmes angoisses, bien que les mots prononcés soient différents. Ou pour parler autrement : une mauvaise traduction ne manque pas d’énoncés apparemment semblables, mais c’est le ciment du sens qui lui échappe. La philologie est amour du Logos avant d’être science des racines. Luther et Hölderlin rapprochent sensiblement l’allemand de son point de départ universel. Mais, pour mener à bien cette alchimie, une traduction doit garder, par rapport à la langue visée, une étrangeté vitale, un côté « autre ». Il n’y a pas grand-chose dans l’Antigone de Hölderlin qui soit « pareil » à l’allemand ordinaire ; un rideau de barbelés acérés sépare les Fables de La Fontaine que nous donne Marianne Moore de l’américain parlé. Le traducteur enrichit sa langue en laissant la langue-source s’y insinuer et la modifier. Mais il fait bien plus : il étire son propre parler en direction de l’absolu secret de la signification. »

George Steiner, La bénédiction de Babel, trad. de l’anglais par Lucienne Lotringer et Pierre-Emmanuel Dauzat

Ce texte éclaire ce que j’essaie de faire dans mes traductions. Bien entendu un tel travail serait peu apprécié des universitaires et des éditeurs, qui veulent des traductions conformes à la langue cible. Alors que le travail dont parlent Benjamin et Steiner est un travail de poète œuvrant dans la profondeur des langues, de la langue.

 

Aux congénitaux faux-culs

 

Des médias font maintenant leurs choux gras des violences faites aux femmes dans l’édition. Que dire des gens qui vous harcèlent pour que vous parliez quand ça les arrange, après avoir été complices des harceleurs pendant des années, après vous avoir harcelée et boycottée pendant des années parce que vous aviez parlé, parce que vous parliez ? Que ceux et celles qui se sentent morveux-ses se mouchent, je ne leur prêterai pas mes doigts pour ça, ni même un vieux kleenex. Votre conscience vous pèse ? Faites vous-mêmes le boulot de la soulager, et publiquement si vous œuvrez dans le public. Assumez-vous, pour une fois. Rude boulot, n’est-ce pas ? Si vous ne vainquez pas votre peur, elle vous enserrera encore dans votre tombe.

:-)

Antigone, Hegel et George Steiner

Musée_romain_d'Avenches_-_statue_de_la_déesse_Minerve

Commençons, pour faire suite au rapport entre la déesse et le penseur dans ma note précédente, par cette citation de George Steiner – qui vient de mourir et dont je lis Les Antigones :

« Poser une question philosophique (et ce sera la même chose pour Heidegger, ce grand lecteur de Hegel), c’est poser une question à Minerve. »

antigoneInterroger la déesse Minerve à propos d’Antigone est bienvenu, dans la mesure où Minerve-Athéna est la déesse de l’intelligence, de la pensée (avec son attribut, la chouette aux grands yeux) et une déesse éminemment politique, comme déesse de la stratégie militaire, des sciences, des techniques et des arts (avec son autre attribut, l’olivier, symbole de force, d’immortalité, de victoire). Lectrice récurrente tout à la fois d’Antigone, sur laquelle j’ai donné ici au cours du temps quelques réflexions personnelles, et de la Phénoménologie de l’Esprit de Hegel, je note ces remarques de Steiner, quelques pages plus loin dans cette même première partie de son livre :

« On a souvent noté la présence d’Antigone dans la Phénoménologie, mais on ne l’a pas étudiée en détail. Et pourtant, comme intégration d’une œuvre d’art dans un discours philosophique, elle n’est pas moins remarquable que celle d’Homère chez Platon ou celle des opéras de Mozart chez Kierkegaard. En tant que tel, l’usage que Hegel fait de Sophocle n’est pas seulement d’une importance immédiate pour une étude du motif d’Antigone dans la pensée occidentale : c’est une pièce au dossier du problème central de l’herméneutique, de la nature et des conventions de la compréhension. Dans ce cas, confronté à une force appropriatrice comme il en exista peu, nous pouvons essayer de suivre la vie d’un grand texte à l’intérieur d’un autre grand texte ainsi que les échanges métamorphiques de sens que cet emboîtement entraîne. Si la Phénoménologie est elle-même construite de façon dramatique, et c’est éminemment le cas des six premières sections, la raison en est largement que son noyau de référence est précisément une grande pièce de théâtre.

(…) Antigone se dresse devant nos yeux comme elle ne l’avait jamais fait depuis Sophocle.
Il s’agit bien entendu d’une Antigone hégélienne. Transparente à elle-même, à la fois en et sous la possession de son acte qui est son être, cette Antigone vit la substance éthique. En elle, « l’Esprit devient actuel ». Mais la substance éthique qu’incarne Antigone chez Hegel, qu’elle est purement et simplement, constitue une polarisation, une partialité inévitable. L’Absolu subit une division au moment où il entre dans la dynamique nécessaire mais fragmentée de la condition humaine et historique. Il est impératif que l’Absolu descende, si l’on peut s’exprimer ainsi, et se spécifie dans la contingence limitée de l’éthos humain, pour que ce dernier atteigne à sa pleine réalisation, pour que le voyage de retour vers l’unité ultime puisse se poursuivre. »

George Steiner, Les Antigones, trad. de l’anglais par Philippe Blanchard

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Cette nuit j’ai rêvé que O et moi descendions à la plage (crétoise ou grecque, comme tout récemment) par une série d’escaliers et de toboggans.

Yoga, marche, vélo, bibliothèques. Retour de voyage dynamique, tonus sur mes grands chantiers d’écriture.

« C’est la totalité du discours de Hegel, dit aussi Steiner dans le même texte, qui manifeste un refus de la fixité, de la clôture formelle. Ce refus est essentiel à sa méthode et il vide partiellement de leur contenu les notions de « système » et de « totalité » qui s’attachent habituellement à l’hégélianisme. Chez Hegel, réflexion et formulation sont en mouvement permanent à trois niveaux différents : celui de la métaphysique, celui de la logique et celui de la psychologie (…) Hegel procède à une subversion rigoureuse des linéarités naïves de l’argumentation ordinaire. »

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Éclosions

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Il est turquoise et je l’ai appelé Turquoise. J’ai demandé un vélo pour mon anniversaire et je l’ai eu (illico, en avance). Je suis allée au magasin de sport avec mon chéri, qui me l’a offert. J’adore la couleur turquoise depuis mon enfance. Mélange de vert et de bleu, couleur de pierre fine et d’eau pure, prouvant la parenté de l’eau et de la pierre. Comme j’aime l’orange, mélange de rouge et de jaune, de feu et de lumière. Ou le rose, mélange de rouge et de blanc, d’ardeur et de pureté. Des couleurs versatiles, en quelque sorte. Il est dit sur la notice de mon vélo qu’il est versatile. C’est ainsi que j’apprends que versatile, pour un vélo, signifie polyvalent. C’est la première fois de ma vie, je crois, que je prends plus de plaisir à aller dans les magasins de sport que dans les librairies. Mon corps est en train d’éclore, c’est un peu étrange à très bientôt 64 ans. Bien sûr ce n’est pas la première fois, mais on ne pense pas généralement que ça arrive à cet âge autant qu’à 14 ans, par exemple. Alors soudain j’ai eu envie d’avoir de nouveau un vélo. De faire du vélo, en plus du yoga. Je me sens perce-neige. Ça pousse en moi, le vert ! C’est véloce dans mes veines ! Comme on se sent léger après avoir perdu du poids, moi c’est d’un gros tas d’ans que je suis allégée. Soudain quinze années pesantes ont disparu, comme ravalées par l’océan au puissant reflux. Il les a éliminées, de gris plomb il est devenu turquoise joie ! O viride O ! O vélo, ma monture ! L’être toujours doit éclore, pour être pur !

 

L’ascèse, le combat, selon Nikos Kazantzaki

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Je l’appelle Kazantzaki, comme il le souhaitait, plutôt que Kazantzakis. J’ai déjà cité l’autre jour son épitaphe, extrait de cet essai, Ascèse, dont je ne partage pas complètement la pensée mais qui opère des déplacements réveilleurs. En voici un autre passage.

J'ai photographié ce portrait de Kazantzaki par Valia Semertzdis la semaine dernière au Musée historique de Crète d'Héraklion

J’ai photographié ce portrait de Kazantzaki par Valia Semertzidis la semaine dernière au Musée historique de Crète d’Héraklion

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« La vie est un service militaire sous la férule de Dieu. Nous avons entamé la Croisade pour délivrer, bon gré mal gré, non le Saint-Sépulcre, mais le Dieu enseveli dans la matière et dans notre âme.

Chaque corps, chaque âme est un Saint-Sépulcre. Le Saint-Sépulcre est le grain de blé ; délivrons-le ! Le Saint-Sépulcre est le cerveau ; Dieu y gît, luttant contre la mort. Courons à son aide !

Dieu donne le signal du combat, et moi aussi je m’élance à l’assaut en tremblant.

Que je déserte ou que je combatte vaillamment, je tomberai toujours au combat. Mais dans un cas, ma mort est stérile. Avec moi disparaît mon corps et mon âme aussi se disperse dans le vent.

Dans l’autre, je descends sous terre, comme le fruit, plein de semences. Et mon souffle, laissant pourrir mon corps, produit de nouveaux corps et continue le combat.

Ma prière n’est pas la plainte d’un mendiant ni une confession amoureuse, ni l’humble addition d’un commerçant : donnant donnant.

Ma prière est le rapport d’un militaire à son général. Voilà ce que j’ai fait aujourd’hui, comment je me suis battu pour sauver, dans mon propre secteur, l’ensemble de la bataille, voilà les obstacles que j’ai rencontrés, et c’est ainsi que j’envisage de combattre demain. »

Nikos Kazantzakis, Ascèse, trad. du grec par Jacqueline Razgonnikoff, éd. Aux forges de Vulcain

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Le génie de Mme de Staël vu par Lamartine

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Cet hommage d’Alphonse de Lamartine au génie de Mme de Staël peut être lu aussi comme une définition de la fonction littéraire de l’écrivain, et une salutation à son esprit.

 

Aurore à Athènes, hier, photo Alina Reyes

Aurore à Athènes, vue hier de l’aéroport, photo Alina Reyes

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« Mme de Staël, génie mâle dans un corps de femme ; esprit tourmenté par la surabondance de sa force, remuant, passionné, audacieux, capable de généreuses et soudaines résolutions, ne pouvant respirer dans cette atmosphère de lâcheté et de servitude, demandant de l’espace et de l’air autour d’elle, attirant, comme par un instinct magnétique, tout ce qui sentait fermenter en soi un sentiment de résistance ou d’indignation concentrée ; à elle seule, conspiration vivante, aussi capable d’ameuter les hautes intelligences contre cette tyrannie de la médiocrité régnante, que de mettre le poignard dans la main des conjurés, ou de se frapper elle-même pour rendre à son âme la liberté qu’elle aurait voulu rendre au monde ! Créature d’élite et d’exception, dont la nature n’a pas donné deux épreuves, réunissant en elle Corinne et Mirabeau ! Tribun sublime, au cœur tendre et expansif de la femme ; femme adorable et miséricordieuse, avec le génie des Gracques et la main du dernier des Catons ! Ne pouvant susciter un généreux élan dans sa patrie, dont on la repoussait comme on éloigne l’étincelle d’un édifice de chaume, elle se réfugiait dans la pensée de l’Angleterre et de l’Allemagne, qui seules vivaient alors de vie morale, de poésie et de philosophie, et lançait de là dans le monde ces pages sublimes et palpitantes que le pilon de la police écrasait, que la douane de la pensée déchirait à la frontière, que la tyrannie faisait bafouer par ces grands hommes jurés, mais dont les lambeaux échappés à leurs mains flétrissantes venaient nous consoler de notre avilissement intellectuel, et nous apporter à l’oreille et au cœur ce souffle lointain de morale, de poésie, de liberté, que nous ne pouvions respirer sous la coupe pneumatique de l’esclavage et de la médiocrité. »

Alphonse de Lamartine, Méditations poétiques, « Des destinées de la poésie »

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Crète : Héraklion, Cnossos

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« Je n’espère rien, je ne crains rien, je suis libre ».

Épitaphe de Nikos Kazantzaki (né à Héraklion), choisi par lui et extrait de son essai L’Ascèse

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Vue de notre chambre. Ce matin, tôt, les cloches ont longuement sonné, puis, trois heures durant, on a entendu la célébration religieuse donnée dans cette cathédrale orthodoxe pour les enfants des écoles, qui se pressaient très nombreux sur le parvis.

En Grèce le ministère de l’Éducation est aussi celui des Affaires religieuses ; écoliers, collégiens et lycéens commencent la journée par une prière collective et ont deux heures de catéchisme (une heure pour les lycéens) par semaine. Ils assistent à la messe et trois fois par an au moins, dont le 30 janvier, fête des Trois saints hiérarques, tous les élèves sont emmenés à l’église pour une grande célébration. Le poids de l’église se fait sentir comme il s’est fait sentir pour Kazantzaki, esprit libre qui n’a pu être inhumé au cimetière, sur interdiction des popes.

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Après avoir séjourné à La Canée puis à Chora Sfakion, nous sommes donc retournés à Héraklion. J’y ai visité aussi ce musée d’icônes anciennes, ici également vu de notre chambre.

Celle-ci représente la » Vierge Buisson ardent » ; elle est l’œuvre de Michel Damaskinos, qui fut sans doute le maître à Héraklion du peintre El Greco (dont deux œuvres sont visibles au musée historique de la ville) :

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Quel scandale que le guide du Routard, que j’ai emprunté à la bibliothèque avant de partir, juge rétrograde le fait que les élèves grecs aient une heure de cours de grec ancien par semaine ! Encore heureux qu’ils n’aient pas que la religion pour culture, qu’ils aient accès à leur immense culture antique et à leur langue magnifique.

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crete heraklion 5-minDans  cette galerie, une exposition d’un peintre crétois contemporain, Kostis Moudatsoscrete heraklion 6-min

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Au musée archéologique (dont les salles de l’étage n’étaient malheureusement pas ouvertes), beaucoup de figures minoennes, dont certaines très fameuses :crete heraklion 7-min

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…et cette femme assise en demi-lotus, ou siddhasana, comme on dit au yoga et comme moi tous les matins :crete heraklion 8-min

…et celle-ci avec des pavots sur la tête :

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… le disque de Phaïstos et son écriture toujours non entièrement déchiffrée:crete heraklion 10-min

…des taureaux bien sûr :crete heraklion 13-min

… et des doubles haches :crete heraklion 16-min

ainsi qu’une maquette du palais de Cnossos, où nous nous rendons le lendemain :crete heraklion 17-min

crete heraklion 21-minC’est ma troisième visite sur ce site, mais la première où nous y étions quasiment seuls, voire par moments complètement seuls (nous y sommes restés longtemps, à flaner ou nous reposer au soleil) crete heraklion 22-min

La reconstruction partielle du palais par Arthur Evans a été critiquée mais je l’aime bien, elle permet de se représenter mieux ce que fut le palais-labyrinthe en ces temps très anciens, avec ses centaines de pièces sur plusieurs étages, ses fresques et ses couleurscrete heraklion 23-min

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De retour à Héraklion, dans son vieux centre où la vie est bien douce, entre cafés, tavernes et marchécrete heraklion 32-min

…le lendemain visite du très intéressant musée historique, retraçant l’histoire mouvementée de l’île-continent.

« L’union ou la mort ». Le combat de la Crète pour se libérer du joug ottoman (après d’autres occupations) fut long et peut inspirer d’autres peuples aujourd’hui – je pense aux Palestiniens.

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Au dernier étage du musée, reconstitution du bureau de Kazantzaki à Antibes ; il comprend aussi, invisible sur la photo, un petit lit pour le reposcrete heraklion 34-min

Ce dessin d’un Indien dansant est de la main de l’immense poète :crete heraklion 35-min

Ces jours-ci à Héraklion, photos Alina Reyes

Toutes mes notes sur la Crète : ici

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