De la pluie, des éclaircies, de l’or. Réflexion sur la discipline en classe

après la pluie

 peniche pluie

éclaircie

après la pluie

oraujourd’hui en allant au lycée, et en en sortant, photos Alina Reyes

Je suis heureuse de contempler le paysage depuis le RER, depuis le bus aussi, et à pied, ou bien même depuis les fenêtres du lycée, entre deux cours. Je suis heureuse de contempler. Je suis heureuse d’enseigner.

Au conseil de classe, les autres profs ont évoqué les bavardages de la classe, par ailleurs une très bonne classe. L’une a dit que le seul moyen de les faire cesser avait été d’instaurer la dictature dans son cours. Chacun fait comme il peut, ce n’est pas facile. Moi je me refuse à la dictature autant qu’à d’autres méthodes parfois pires quoique enveloppées de bonnes intentions, comme l’infantilisation, la culpabilisation et l’humiliation cachées. Je préfère de beaucoup m’accommoder  du bavardage. Un autre moyen, plus simple et plus honnête, est de ne pas faire durer les temps d’oral. Dès qu’on leur dicte quelque chose ou qu’on les fait écrire, le calme revient. C’est pascalien : le fait d’avoir à écrire, surtout sous la dictée, les divertit. L’angoisse du temps s’annule. Ils ne sont plus suspendus dans le vide comme lorsqu’on leur donne la parole, et qu’ils se sentent obligés de remplir tout l’espace avec de la parole et pour faire ample mesure, du bavardage (sauf si, sous la dictature, ils sont éteints). N’est-ce pas ce que font tous les humains ? Pourquoi n’en feraient-ils pas autant, surtout à leur âge où l’on est si plein de vitalité, où l’on a tant envie de bouger, de s’extérioriser ? Mais comme je ne veux pas non plus m’obliger à les faire écrire pour avoir le calme – si je les fais écrire, je veux qu’ils sentent que c’est pour tout autre chose -, je me tiendrai plus fermement désormais au système que j’avais mis en place en septembre et peu utilisé, tâtonnant dans la recherche d’une solution. Oui, c’est celle qui me paraît la meilleure : donner une note de conduite. La note est un contrat. Le contrat responsabilise. Tout est contrat, dans la nature pour commencer. Sans contrat, rien ne se tient, tout s’écroule. Apprendre à se tenir est aussi important qu’apprendre à parler, à l’écrit ou à l’oral. Cela va de pair. C’est apprendre à être humain, comme la littérature.  Oui, une note de conduite (sur le calme, l’honnêteté, le respect) indique que la façon de se conduire est une intelligence à acquérir comme celle de la langue ou des sciences. Il faudrait l’élever au niveau d’une discipline aussi importante que toutes celles qu’on apprend à l’école. Ce serait bon pour tout le monde, y compris et d’abord pour les élèves, qui ont besoin de boussole.

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Des livres et d’une arnaque

gumnoi

gumnoi

 

Au retour d’une journée pourrie au lycée, j’ai eu la consolation de trouver à la maison, arrivé par la poste, un exemplaire de mon livre Franz Kafka et Milena Jesenska, nus devant les fantômes (« Gumnoi prosta sta fantasmata), dans une nouvelle édition en grec, parue le 3 septembre avec le journal To Vima (L’étape), tiré à trois cent mille exemplaires. Les Grecs savent encore lire de la littérature, tout n’est pas perdu.

Au lycée, c’était une autre histoire. Chaque année les profs de français y font venir une petite troupe de théâtre de tréteaux, qui adapte donc façon farce un auteur que le lycée fait lire à toutes les Seconde. Cette année (comme l’année dernière), Maupassant. (Ce pourquoi je leur ai fait étudier La petite Roque, qu’ils avaient eu obligation de lire avant la rentrée). Des bouts de nouvelles de l’auteur grossièrement « adaptées » et représentées par des comédiens statiques, jouant aussi faux que possible. Sachant qu’il doit y avoir une dizaine de Secondes dans le lycée, à 35 élèves par classe, les gars rentabilisent joliment leur petit travail, à 8 euros la place (4 payés par le lycéen, 4 par le lycée). À un prix où on aurait pu emmener les lycéens voir une vraie pièce dans un vrai théâtre plutôt que quatre comédiens grossièrement déguisés débitant dans l’amphi, non sans fautes d’élocution, leurs bouts de Maupassant déformé. Si ce n’est pas du foutage de gueule, c’est que c’est quelque chose de pire. Le pénible est aussi d’entendre les élèves, retombés de force en enfance, rire comme au guignol de quelques cocasseries et exulter bruyamment lors de la mort du méchant. Penser qu’on s’est escrimé à leur montrer un mois durant les subtilités du texte pour finir par le leur faire avaler transformé en farce, jetant de la cochonnerie aux confitures qu’ils sont… C’est tout ce que méritent les jeunes de banlieue ? Qu’on leur pourrisse le goût et l’intelligence ? Sur le chemin du retour – deux heures de trajet, j’ai eu le temps de m’interroger- je me suis demandé si j’allais en parler, ou non. Il est lassant de devoir toujours dénoncer ce qu’il faut dénoncer, outre qu’on se fait ainsi mal voir de tout le monde, à commencer par ses collègues. Mais O m’a dit en rentrant : il faut le faire. Oui, il faut le faire, parce que ce n’est pas moi qui suis à préserver, ce sont les élèves.

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 vu du busvu du bus, à Paris, ce soir, photo Alina Reyes

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Génie,

chant du monde..

comme dit Rimbaud. Quelque chose m’a frappée dans le film de Tarkovski Stalker, que j’ai visionné ce week-end parce que Michèle Lesbre l’évoque dans son roman Le canapé rouge, que j’étudie avec mes Première : ce qu’y dit du génie le personnage de l’écrivain. Si j’étais sûr d’en avoir, dit-il en substance, je pourrais arrêter d’écrire, je n’aurais plus à recommencer toujours à écrire. Oui, arriver au sommet d’où peut se voir son propre génie, c’est ce qui arrive à certains auteurs : d’où des œuvres interrompues, comme celles de Rimbaud, de Nietzsche, de Kafka… C’est ce qui m’est arrivé aussi (que mon immodestie fasse grincer des dents, peu importe). J’écris, mais sans avoir besoin d’écrire. Je le fais par simple joie, comme d’aller me promener.

Et il y a autre chose. Je transfigure maintenant et je transmets la littérature en l’enseignant, à ma façon. Je la livre vivante, à travers mon rapport vivant, mon rapport d’amour aux textes. Quand ma tutrice est venue assister à l’un des ateliers d’écriture que je fais avec mes élèves, je l’ai vue entrer en état de choc, raide, les yeux fixes, écarquillés. Quand j’ai raconté à une autre collègue ce que je leur faisais faire lors de ces ateliers – écrire en 20-25 minutes un texte sur un sujet donné, puis le lire devant toute la classe disposée en cercle ouvert, elle s’est exclamée : « mais c’est très difficile, ce que tu leur demandes ! » Et elle avait raison. C’est pourquoi il nous faut chaque fois une dizaine de minutes pour la mise en route. C’est pourquoi au début ils se récriaient avec véhémence, voulaient refuser. Et maintenant, quand nous ne le faisons pas, ils le réclament.

Mais ce n’est pas tout. Notre façon d’étudier les textes, de faire ce qu’on appelle des lectures analytiques, se passe dans un esprit tout différent de la norme scolaire. Je les fais entrer en profondeur dans les textes, dans leur sens. Je leur fais toucher du doigt les correspondances avec d’autres œuvres, de littérature ou d’art. Je les emmène dans la complexité, et ils m’y suivent très bien, quoiqu’ils soient habitués à un tout autre régime. Et je les fais réfléchir aussi au sens philosophique, social, humain, de ce que nous étudions. Je leur parle de la politique, de la religion, des rapports sociaux, je leur demande d’apporter leur propre réflexion, à l’oral ou à l’écrit, je les fais se servir de leur intelligence, qui est grande, de leur autonomie de pensée, qui doit venir. Mes classes ne sont pas des classes mortes, elles sont vivantes, et je suis heureuse et bienheureuse.

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Passe-murailles

de l'abribus

Hier, assise dans l’abribus avec mon lourd sac d’école, en attendant mon bus en banlieue, j’ai vu une scène digne d’un film d’action. Au quatrième étage d’un immeuble, un homme, silhouette sombre, est sorti par une fenêtre éclairée, et empruntant le rebord, plaqué contre le mur, en étendant la jambe est passé par la fenêtre voisine, éclairée aussi, dans l’appartement ou la pièce d’à côté.

J’ai fait écouter Le Corbeau d’Edgar Poe à mes élèves, puis je les ai fait lire, puis écrire, puis dessiner (des masques).

Puis avec mon autre classe, nous avons évoqué Dostoïevski, Tarkovski, Cendrars.

 

Le rire de Don Juan

Screenshot-2017-11-15 L'opéra Don Giovanni de Mozart - Live Teatro la Fenice - YouTube

J’étudie bientôt Dom Juan avec mes élèves. Il faut débarrasser la lecture de cette œuvre de la moraline dans laquelle on la noie. Comment ? En trouvant Don Juan en soi. Je ne crois absolument pas à la fin de Dom Juan. Molière et les autres auteurs de ce personnage se moquent, sans doute. J’aime l’interprétation qu’en a faite le jeune metteur en scène Damiano Michieletto pour le Don Giovanni de Mozart : cela finit sur le rire de Don Juan, pas du tout avalé par l’enfer contrairement à l’armée des imbéciles, des poussifs et des impuissants que son seul regard abat. Je suis une Don Juan qui n’obéit ni aux spectres ni aux statues, qui ne prend ni les uns ni les autres pour des figures du Ciel, qui ne se rend pas aux invitations à bouffer de la pierre avec les morts-vivants, ou bien qui n’y va que pour savoir ce qu’il en est, sans manger à ce ratelier-là, auquel il fait aussi en sorte, à volonté, de ne pas être convié.

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De l’implicite et de son dépliement, dans la littérature profane ou sacrée

nemo

nemoCette œuvre de Nemo est l’une des premières œuvres de street art que j’ai photographiées, il y a longtemps, avec un petit appareil jetable. Nulle végétation ne couvrait alors le mur de cette rue du 13e arrondissement de Paris (rue Le Brun). Maintenant, l’été, quand le feuillage abonde, on ne la voit quasiment plus. Je l’ai rephotographiée il y a quelques jours

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J’ai pu contempler Vénus et Jupiter toutes proches depuis le RER, tôt ce matin. Puis, lors du premier cours de la journée, après avoir fait la synthèse de notre lecture analytique de l’incipit et de l’explicit de La petite Roque, avec le retournement qui s’opère de l’un à l’autre, j’ai fait remarquer à mes élèves de Seconde que la littérature traite les grandes questions du crime, comme les textes sacrés, et que ces derniers pouvaient et devaient être lus comme nous lisons la littérature, en dépliant leur sens. Je leur ai rappelé ce que je leur avais déjà dit de l’implicite (du sens « plié dedans », selon l’étymologie) et de l’explication (son « dépliement »), je leur ai dit les premières phrases, en hébreu, en arabe et en grec, de la Torah, du Coran et de l’évangile de Jean, en leur expliquant qu’elles commençaient toutes par un petit mot qui signifie « dans », ce même dans que nous trouvons dans le in (im) de implicite, et que cela signifiait que ces textes étaient aussi à lire non à la lettre mais par l’intelligence – en leur rappelant aussi la fois où je leur avais fait une petite démonstration de ce type de lecture à l’aide d’un éventail que j’avais apporté et montré plié, puis déplié.

Quel bonheur.

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Du bon temps

seth

Il pleut, il vente, il fraîchit – et il fait toujours beau. Entre deux paquets de copies à corriger ou deux cours à préparer, du bon temps de week-end pour marcher, bruncher avec son amoureux et des Américains joyeux, écouter la musique des musiciens qui jouent et saluer les jeunes passants qui vont et viennent à la maison, parler un peu, rire au moins autant, écrire rapidement sur internet avant de se glisser sous la couette et de se réveiller à l’aube de la nouvelle semaine, où l’on verra peut-être, en allant prendre les transports en commun, Jupiter et Vénus toutes proches dans leur pérégrination.

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oeil

camion

jeu d'echecs

rideau tag

seth

metre paris

metre etalon

bateau ivre

ce week-end à Paris 13e, 5e et 6e, photos Alina Reyes

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Le parfait amour

du RER, de nuit

Depuis lundi, la rentrée, la grande joie.

Heures de cours, heures de bonheur.

Ça devient vraiment génial. Et ce n’est qu’un début.

Avec mes élèves je file le parfait amour. Je pèse mes mots.

L’amour socratique, l’agapé, sans une ombre au tableau.

Mes élèves ont du génie.

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du RER, de jour

du RER, de jour

du RER, de nuit

du RER, de nuit

rer nuit

Aujourd’hui à l’aller et au retour du lycée, photos Alina Reyes

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Roger Grenier, un homme rare

roger grenier

roger grenierJ’ai choisi cette photo de lui car c’est exactement le Roger Grenier que j’ai connu. J’apprends ce matin qu’il est mort hier à l’âge de 98 ans. Il fut mon éditeur chez Gallimard, après que j’eus quitté Sollers (qui voulait que je raconte ma vie, mes amours, et c’est tout – plus tard je l’ai fait chez un autre éditeur et là ça ne lui a pas plus du tout, d’où vengeance, déchaînement de la petitesse).  Roger Grenier était une grande âme humble et toujours émerveillée. Tout était sourire avec lui. Il y a plusieurs années que je ne l’ai pas vu, mais j’ai souvent pensé à lui, c’était mon rayon de soleil dans cette maison d’édition devenue mon ennemie. Lui m’a toujours reçue et m’a toujours écrit avec bienveillance, même quand j’ai été en procès avec Gallimard. Je jette ces phrases comme elles me viennent, sous le coup de l’émotion, pour lui dire en quelque sorte merci.

Cela a duré longtemps, toutes ces belles années où de temps en temps j’allais le voir dans son minuscule bureau, montant par le petit escalier en colimaçon sous les combles (hier matin j’ignorais sa mort mais j’ai posté une image du Philosophe en méditation de Rembrandt, avec son escalier en colimaçon, sur le blog que j’ai créé pour mes élèves – voilà comment l’esprit circule et agit, dépasse la mort). Il ouvrait la porte, son chien Ulysse était là (ou bien c’était un autre, qu’il gardait). Roger était un merveilleux conteur. Je prenais un plaisir fou à l’entendre raconter des épisodes de son enfance, de sa vie passée ou présente. Tout ce qu’il disait, il le disait en souriant. Enfant, il lui était interdit par ses parents de lire trop, comme aujourd’hui on interdirait à un enfant de trop jouer aux jeux vidéo (un art sans doute bien plus créatif que la littérature telle qu’elle se vend aujourd’hui sur les étals des librairies). Et bien sûr il lisait quand même, la littérature était en lui aussi naturellement qu’elle est en moi, nous avions cet oxygène en partage qui rend inutile de parler de littérature – il suffit de la respirer. J’avoue ne pas avoir lu ses livres, je ne peux donc pas en parler, mais c’est lui que j’ai lu, sa personne, directement, et c’était une personne hautement littéraire. Cela compte encore plus, je trouve. Nul chiqué en lui. Quand il a lu mon roman Lilith il m’a dit « c’est votre Zarathoustra ». Je ne lui avais pourtant pas parlé de mon amour d’adolescente pour Nietzsche. Il lisait en moi, aussi.

Ce type de relations purement littéraires, humbles, douces par-dessus la violence inévitable – c’est violent, la beauté, la littérature – est si rare.

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Un bel article sur lui, sur sa vie si riche : ICI

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capture d'écran de mon blog pour les élèves

capture d’écran de mon blog pour les élèves, hier matin

L’image était accompagnée de ces phrases de Bachelard faisant mention d’un grenier :

« Les mots – je l’imagine souvent – sont de petites maisons, avec cave et grenier. Le sens commun séjourne au rez-de-chaussée, toujours prêt au « commerce extérieur », de plain-pied avec autrui, ce passant qui n’est jamais un rêveur. Monter l’escalier dans la maison du mot c’est, de degré en degré, abstraire. Descendre à la cave, c’est rêver, c’est se perdre dans les lointains couloirs d’une étymologie incertaine, c’est chercher dans les mots des trésors introuvables. Monter et descendre, dans les mots mêmes, c’est la vie du poète. Monter trop haut, descendre trop bas est permis au poète qui joint le terrestre à l’aérien

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