L’Ordre invisible est en marche

Après la publication de mon livre sur Lourdes, la première personne de l’Église que j’ai rencontrée, sur sa demande, fut un laïc chargé d’importantes responsabilités dans les Sanctuaires de la ville pyrénéenne. Et la première chose qu’il m’a racontée fut qu’il avait aidé une prostituée à sortir de son état, et qu’elle était finalement devenue nonne. Ceci pour faire le parallèle avec ma situation. Je lui ai fait remarquer que je n’étais pas une prostituée. Que l’écrivain travaillait dans le sens de la libération des hommes, et non dans celui de leur asservissement.

Puis je fus invitée à participer à un débat dans les Sanctuaires, organisé par le magazine catholique Pèlerin. Le rédacteur en chef du magazine, en me présentant au public, dit : « Avec l’argent de votre premier roman, vous l’avouez, vous avez acheté une grange en montagne, près d’ici ». Comme si j’avais commis là quelque péché.

Je me pliai à des séances de signatures à la librairie des Sanctuaires. Je le faisais avec joie, mais une journaliste d’un grand quotidien national en reportage pour le cent cinquantième anniversaire des Apparitions me demanda ce que faisait là un auteur de mon niveau. Elle ne pensait pas du tout au caractère érotique d’une grande partie de mon œuvre, mais au fait que ma stature impliquait que je me livrais là à un abaissement.

Pendant plus d’une année, je continuai à aller à la rencontre du peuple catholique en me déplaçant un peu partout en France dans des librairies ou autres lieux où je pouvais prendre la parole et échanger avec les gens. Je constatai que beaucoup affrontaient des problèmes personnels et familiaux énormes (touchant notamment leurs enfants), qu’ils me confiaient. Alors que d’autres, ceux qui avaient l’air les plus atteints et les plus rigides, ne me confiaient rien mais me disaient que j’étais une Marie Madeleine. Ce qui selon eux signifiait : une prostituée sauvée par le Christ. (Notons que les Évangiles ne disent jamais que Marie de Magdala était une prostituée, mais c’est quelque chose qui les tient).

Plus tard, une journaliste du magazine Famille chrétienne vint me voir à Barèges, où j’étais en ermitage dans ma grange. Je l’invitai à déjeuner et j’essayai de lui expliquer ma démarche et ma pensée, bien qu’elle fût beaucoup sur la défensive, avec une certaine rigidité que j’avais déjà rencontrée chez une autre journaliste d’un autre magazine chrétien, La Vie, qui m’avait interviewée au début. Comme cela avait été le cas avec cette dernière, je m’attendais bien à un article mitigé, méfiant. Mais je n’avais pas imaginé qu’elle irait jusqu’à falsifier mes propos, me faisant dire de moi-même que j’étais une pécheresse. Bien évidemment j’ai toujours pris soin de récuser ce terme. Non que je prétende ne pas être comme le commun des mortels. Mais je refusais absolument d’être cette icône de la prostituée repentante qu’ils voulaient faire de moi. Je le refusais par respect de ma propre dignité, qu’ils bafouaient sans gêne, mais aussi et surtout pour eux, pour leur faire prendre conscience de la mauvaiseté de leurs schémas et de leur aveuglement.

Toute l’histoire du rapport de l’Église à mon égard est fondée sur cette obsession de la pécheresse qui habite leur tête malade. Je suis une femme libre qui ne s’est jamais fait entretenir par personne, qui a toujours refusé les rapports d’intérêts avec les gens, et notamment avec les hommes, qui sais vivre avec ou sans argent, qui n’est inféodée ni à des institutions ni à des systèmes de pensée. J’ai mis au monde et élevé quatre enfants, tous épanouis. Voyant la misère de beaucoup de ces catholiques qui se confiaient à moi, j’ai voulu les aider à en sortir, car c’est tout simplement ma fonction d’écrivain – et ma liberté, je la dois aussi aux écrivains purs que j’ai lus. Mais beaucoup dans l’Église n’avaient en tête que leur obsession de la pécheresse, qu’ils prétendaient rééduquer – alors que bien sûr ils ne trahissaient ainsi que leur propre asservissement.

C’est en grande partie pourquoi je ne pus jamais les faire sortir du système de rapports souterrains et pour le moins malhonnête, et même abusif, qu’ils avaient établi, fût-il établi à la vue de beaucoup. Jusqu’au bout il leur a fallu surveiller indûment, biaiser, mentir, m’envoyer des émissaires sans dire qu’ils étaient des émissaires, des porteurs de message sans me dire qu’ils ne me parlaient pas en leur nom propre, m’approcher par la trahison, ne jamais assumer en haut lieu ce qui était fait. Ils se seraient fait prendre la vie, ils auraient laissé couler l’Église plutôt que d’accepter un rapport honnête et franc, un rapport d’homme à homme, d’égal à égal. Tout cela bien sûr en contradiction absolue avec le message du Christ.

J’ai tout sacrifié pendant des années pour les sortir de là. J’ai perdu mes moyens de subsistance – la capacité à publier dans l’édition et dans la presse – et ils comptaient aussi là-dessus pour me plier à leur façon de faire. J’ai dû vendre mon seul bien, ma grange en montagne. Et maintenant le petit revenu que j’en ai tiré est épuisé, et je reprends ma vie sans eux. Honnête et franche. Car on ne fait rien pour le salut du monde par des moyens malhonnêtes. Et un seul homme qui tout simplement vit honnêtement fait plus que toute une église vivant d’un discours séduisant mais malhonnête. Je suis l’un de ces Pèlerins prophétisés dans Voyage parce que comme d’autres je l’ai toujours été, et nous continuons, Ordre pour l’instant invisible, à œuvrer. 

Cruauté, indignité du Saint-Siège et responsabilité des fidèles

Les quatre cents prêtres que Benoît XVI a défroqués pour abus sexuels sur enfants lors de la dernière année de son pontificat, ont-ils assumé leurs actes devant la justice, ou simplement été relâchés dans la nature, où ils n’ont plus qu’à réitérer leurs crimes ?

Le pape François multiplie encore les belles paroles, certes plus faciles à multiplier que le pain, qui est concret. Le Saint-Siège fait savoir que nul plus que le pape François n’a d’amour pour les enfants et la famille. Mais qu’est-ce donc qui est plus fort que son amour des enfants et de la famille, et qui l’empêche de répondre aux associations qui demandent que l’Église ouvre ses archives pour que les trois cent mille femmes à qui elle a volé ou contribué à voler leur bébé, en Espagne, puissent retrouver leurs enfants qui les cherchent et qu’elles cherchent ? Qu’est-ce donc qui le fait non-agir avec une telle cruauté ? La peur du scandale, encore ? La peur de voir surgir des demandes de justice, voire d’indemnisations, comme dans le cas des abus sexuels qui leur ont coûté « tant d’argent » comme il l’a dit l’autre jour ?

Est-ce donc tout cela, toutes ces choses méprisables, qui sont plus fortes que son amour des enfants et de la famille ? Il avait eu de belles paroles aussi, il y a quelques mois, sur le fait que saint Pierre n’avait pas de banque. Tant de belles paroles et d’apparences pour faire en sorte que selon la formule du Guépard que paraît-il il affectionne, « tout change pour que rien ne change ». Que les apparences changent afin qu’en fait rien ne change. Il fustige la banque mais l’IOR, la très corrompue banque du Vatican, est toujours en place. Et apparemment il est plus important de protéger ses fonds que de faire son devoir envers les mères et les enfants qu’on a scandaleusement séparés.

Dimanche certains chrétiens participeront à la Marche pour la vie. J’attends que d’autres organisent une marche de solidarité avec toutes les victimes de ces drames sans nom dont leur église s’est rendue coupable et qu’elle refuse de réparer. Car il s’agit bien de la vie, de vies qui ont été détruites, niées. De vies d’êtres qui sont encore vivants, et sur lesquels Dieu exige que nous ne fermions pas les yeux.

Pauvres enfants

Dans un livre d’entretien avec Philip Roth, Le livre du rire et de l’oubli, Milan Kundera disait que la métaphysique de la vie privée d’une personne dévoilait celle de sa vie politique (je l’ai déjà cité quelque part mais je n’ai plus le livre, je cite de mémoire).

J’ai repensé à cette phrase en lisant que la compagne officielle de F. Hollande aujourd’hui n’avait pas donné signe de vie, pas même à son fils de seize ans qui jusque là pouvait venir la voir tous les jours, à l’Hôpital de la Pitié-Salpêtrière.

J’y pense aussi en relisant que l’Église refuse de répondre à l’ONU sur les crimes pédophiles chez les Légionnaires du Christ, ainsi que dans l’affaire du vol de trois cent mille bébés en Espagne sous la dictature franquiste et jusqu’en 1990 – affaire dans laquelle elle reste muette face aux demandes des associations qui souhaitent qu’elle ouvre ses archives pour permettre les retrouvailles des enfants et des mères qui se cherchent. « Avons-nous honte ? », sermonne le pape. « Et aujourd’hui, que faites-vous ? », pouvons-nous lui demander. Peut-être les fidèles qui veulent une église respectueuse devraient-ils faire la grève de la messe. Et même le clergé. Et bien sûr les femmes, toutes celles qui servent de bonniches à ces messieurs dans l’institution et qui n’ont droit ni à la parole ni au vote.

Pauvres enfants.

« … que rien ne change »

Aux autorités polonaises qui souhaitaient enquêter sur un archevêque polonais accusé d’actes pédophiles alors qu’il était en poste en République Dominicaine, et que le pape François a fait revenir à Rome en septembre dernier, « le Vatican a affirmé qu’il n’extradait pas ses citoyens et que Jozef Wesolowski jouissait de l’immunité diplomatique. » (Associated Press)

Ni l’église espagnole ni le pape François ne daignent donner la moindre réponse aux demandes des associations qui tentent d’aider les victimes du vol de bébés (peut-être 300 000 bébés) pendant les années franquistes et jusqu’en 1990, avec la complicité active de l’Église. « Le Vatican a ignoré les demandes répétées d’aide aux victimes de l’Espagne, et ce qui est pire, le refus continu de la part de l’Eglise catholique, y compris face aux demandes des autorités judiciaires, de remettre des informations biologiques de mères et d’enfants qui désirent se retrouver », écrit leur avocat Enrique Vila Torres. Il dénonce « l’opposition claire manifeste, constante et déterminée des institutions ecclésiastiques espagnoles » de fournir des informations. Enrique Vila Torres affirme avoir écrit à cinq reprises entre décembre 2012 et novembre 2013 à la conférence épiscopale espagnole, l’archevêque de Valence, le secrétaire de l’État du Vatican, et directement au nouveau pape François. « Malheureusement, le silence absolu et l’indifférence ont été l’unique réponse ».(Article entier sur Fait Religieux.com).

Joué soit Lésus !

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le merle blanc des jardins du Vatican (trouvé chez Benoît et moi)

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Des Valls, des Copé, courent derrière ce qui réussit au FN, mais cela n’empêchera pas les gens qui vont mal de voter pour le FN. En allant dans le sens de la peur, on ne va que vers la défaite et la chute.

Tristesse, grande tristesse d’apprendre que le pape François a bloqué l’examen des messes du Chemin néocatéchuménal, qu’avait demandé Benoît XVI. (Alors qu’il a interdit la messe traditionnelle, permise par Benoît XVI, à une communauté franciscaine – dire que certains voudraient faire passer Bergoglio pour Martini, alors que Mgr Martini était loin de soutenir le Chemin…). Ce désastreux Chemin, tout entier tourné autour de son gourou, qui régente absolument tout à sa façon, y compris l’architecture, la musique et la liturgie, comme tous les mouvements sectaires ramasse du monde, et c’est pourquoi il est soutenu, maintenant sans mesure, à l’instar de l‘Opus Dei, des Légionnaires du Christ, et d’autres communautés dites du renouveau charismatique qui forment les gens à n’être que des « petits chiens mouillés », comme le répétait avec délectation certain producteur de télévision formé par eux et médiatique, des gens au service de la non-pensée. Est-ce ainsi, en se soumettant à la superficialité et à la supercherie, que l’Église compte aller de l’avant ? Les yeux grand fermés, courant vers le bord de la falaise ?

Ce qu’il faut, c’est se retourner et faire face. Avec cœur et intelligence profonde.

Dissimulateurs, manipulateurs, crucifieurs (Opus Dei, encore, et compagnie)

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Rien ne peut être plus éloigné de l’esprit du Christ, et même contraire à l’esprit du Christ, que l’esprit de l’Opus Dei. Ne serait-ce que parce que les laïcs y sont sous la domination des clercs. C’est d’avoir rejeté cela que le Christ s’est retrouvé sur la croix. Avec la bénédiction et le soutien du Vatican, voici donc une Oeuvre qui œuvre contre le Christ. Sans parler de son culte du secret, alors que le Christ a dit d’agir dans la lumière, ses façons d’avancer masquée pour pêcher des hommes par d’habiles manipulations, alors que le Christ a honni les hypocrites et les manipulateurs, ses abus sur les âmes, alors que le Christ libère, sa fortune issue de ses multiples et souvent complexes voire malhonnêtes manipulations de l’argent, alors que le Christ va pieds nus dans ses sandales et rend à César ce qui est à César, son organisation maniaque du temps de vie et du temps de cerveau humain de chacun de ses membres, alors que le Christ a dit de ne pas se plus soucier du lendemain que ne le fait le lys des champs, sa complicité active avec Franco, Pinochet et autres dictateurs, son appétit de pouvoir sur le monde, quand le Christ, à qui le diable l’a proposé, le rejette radicalement, jusqu’à préférer en être éliminé… Son contrôle et son accaparement des biens matériels des membres, mais aussi de toute leur intimité, par un usage spécial de la confession, l’interdit sur des livres, des films ou autres œuvres de l’esprit, l’ouverture systématique du courrier… Bref, le verrouillage des êtres typique des sectes dont maints évadés ont témoigné, sans que cela ne change rien au soutien extraordinaire dont bénéficie ce monstre spirituel, dont la stratégie est d’infiltrer les milieux de pouvoir, y compris le Vatican – où Jean-Paul II l’a accueilli comme le sauveur, avec l’aussi tristement célèbre Légion du Christ.

Comme l’écrivent Caroline Fourest et Fiammetta Venner dans Les nouveaux soldats du pape : « Sans l’approbation de l’Église, sa caution et son soutien, l’Opus Dei ne serait qu’une secte espagnole ». Le voilà bien, le secret de sa réussite, comme celui de toute corruption dans un État censé être de droit. Et voilà bien aussi ce qui mine et peut mener à sa perte un État ou l’Église : la complaisance, la compromission avec le mal, fussent-elles au nom d’intérêts prétendument supérieurs. Qu’est-ce qui pourrait donc être supérieur à la vérité, au respect d’autrui, à l’honnêteté ? Prétendre que les manœuvres et autres calculs retors sont nécessaires, c’est nier la supériorité de Dieu, c’est nier Dieu.

Le pape François, fort habile lui aussi, envoie-t-il quelques petites piques à l’encontre de l’Opus Dei et autres mouvements charismatiques aux méthodes souvent sectaires, en se déclarant contre le prosélytisme et contre la manipulation mentale ? Peut-être, mais le pape François, nous le voyons au bout de quelques mois, est surtout maître dans l’art de dire et de ne pas faire ce qu’il dit (parler contre l’argent et pour la pauvreté de l’Église mais garder la sinistre banque du Vatican, se dire anticlérical mais être pape et avec un sens bien fort de l’autorité et de la hiérarchie, sous des dehors bonhommes…), voire même de dire tout à la fois une chose et son contraire, avec des accents indignés pour faire mieux passer l’entourloupe – comme lorsqu’il déclare souffrir de voir les femmes dans l’Église réduites à la servitude et leur propose comme promotion… d’être de bonnes mères (non consacrées prêtres comme les « pères », bien entendu) plutôt que de songer à occuper les places prises par les hommes, ce qui leur ferait perdre leur féminité.

Bénédicte et Patrice des Mazery rapportent notamment dans leur livre L’Opus Dei, une Église au cœur de l’Église, parmi d’autres cas, celui de cette jeune femme qui intenta un procès à une école hôtelière de l’Opus Dei – et depuis, l’a gagné. Les méthodes de tous ces mouvements reviennent toujours au même, séduction sournoise, enfermement, embrigadement, lavage de cerveau, exploitation de l’individu qui se retrouve isolé, privé de son argent et de ses moyens de survivre au-dehors, à la fois matériellement et psychologiquement. Patrice de Plunkett, catholique écolo et « indigné » quoique issu de l’extrême droite, et tout en s’en étant éloigné continuant à prêcher avec insistance, lors de la mort de Clément Méric, que les néo-nazis ne sont pas pires que les antifas, très bien introduit et très bien vu à Rome, très dans la ligne d’apparence progressiste voire révolutionnaire, rapporte la même affaire dans son livre L’Opus Dei. Mais loin d’admettre que, comme beaucoup d’autres, cette adolescente puis jeune femme a été victime de graves abus, il tire des faits une tout autre conclusion : selon lui, cette personne avait tout simplement des problèmes psychologiques – n’ayant pas fait sa crise d’adolescence chez ses parents, elle l’aurait faite tardivement dans sa deuxième famille, l’Opus Dei. (Tiens, n’est-ce pas ce qu’on a dit aussi pour justifier l’éviction brutale, l’année dernière, du banquier qui avait été chargé par Benoît XVI d’assainir la banque du Vatican ? Voilà que cet homme qui s’était fait connaître pour toute une carrière sérieuse dans la finance était soudain pris de problèmes psychologiques si ennuyeux, était devenu si bizarre, qu’il était impossible de le garder un jour de plus…) Et comme si cette ignominie ne suffisait pas, Plunkett ajoute cette perfidie, sur cette jeune fille alors dûment coupée de sa famille, avec laquelle elle ne pouvait parler que très rarement : « a-t-elle pu ne pas avoir conscience des manipulations qu’elle subissait, alors que ses parents la mettaient constamment en garde contre « cette secte » ? » Et c’est ainsi, catho très bon teint, qu’on justifie tous les abus, et qu’on participe à ce qu’ils se perpétuent.

Cela, ils sont beaucoup trop nombreux à le faire. Beaucoup trop nombreux à fermer les yeux. Beaucoup trop nombreux à baisser les yeux, parce qu’ils n’ont rien d’autre à quoi se raccrocher qu’à l’espoir que cette fois, ça va changer, ça va aller, ça va revenir et en mieux, le bon temps. La presse elle-même ne joue-t-elle pas le jeu ? Et tant de gens qui, il y a quelques années encore, se tenaient à distance ironique de l’Église, et maintenant, par peur de voir l’Occidental perdre son identité, se rapprochent du troupeau et la regardent comme un chien susceptible de les garder ? Tout cela est misérable, et ni l’imposture ni les faux-semblants n’ont jamais protégé personne, du moins jamais longtemps. Bien au contraire, ils tuent. Et c’est pourquoi il faut les rejeter, les yeux bien ouverts.

Non-père, non-François, etc

Cette contradiction fondamentale atteint son plus haut point, parmi les Églises, dans l’Église catholique, avec son père tout-puissant, le Pape. En vérité le pape est spirituellement impossible, faux. C’est pourquoi Benoît XVI s’est retiré : sa situation était intenable. Le pape suivant, qui est aussi le pape simultané – preuve supplémentaire de la fausseté de cette figure censée représenter l’Unique sur terre – a pris un nom de frère, François. Mais comme il n’a pas de numéro à y accoler, qui l’inscrirait dans la suite des papes et relativiserait donc sa figure, le monde avide de père spirituel l’appelle pape François, le renvoyant ainsi sans cesse à cette fonction paternelle dont le Christ a dit qu’elle ne pouvait pas être celle des hommes, d’un homme. Lui-même, le Christ, ne s’est jamais fait appeler père ni pape, et Pierre ne l’a sûrement pas fait non plus, ayant entendu de la bouche du Messie que seul Dieu pouvait être appelé père. Il est d’ailleurs à remarquer que si le Christ appelle Dieu Abba, ce n’est pas seulement pour souligner le fait qu’il est son père spirituel, c’est aussi pour empêcher les hommes de chercher des pères spirituels parmi les hommes. À celui qui s’agenouille devant lui et lui demande : « Bon maître, que dois-je faire pour recevoir la vie éternelle en partage ? », il répond : « Pourquoi m’appelles-tu bon ? Nul n’est bon sinon Dieu seul ». (Marc 10, 17-18)

L’un des vices de cette focalisation sur le pape est d’entraîner l’Église à sa suite dans le cœur des fidèles. Si le pape ne nous plaît pas, ou pas trop, nous ne pouvons plus aimer l’Église non plus. Si, au contraire, nous pouvons nous raccrocher à la figure du pape comme il ne faudrait pas s’y raccrocher, alors l’Église, quoique devenue au cours des siècles bien moins récupérable que la femme d’Osée, prend soudain l’allure d’une jeune mariée, ou presque, si l’on ferme assez les yeux sur les artifices qui lui rafraîchissent le teint, « l’attrape-couillons », comme ma grand-mère appelait son poudrier, qui n’empêche pas de vieillir et d’aller vers sa mort.

C’est pourquoi, après Benoît XVI, l’on n’a pas laissé le Saint Esprit élire le pape, on l’a calculé en fonction des besoins estimés, le premier étant le besoin de popularité, incluant la possibilité de jouer un rôle, de se présenter non comme ce qu’il est, mais comme ce qu’on attend qu’il soit. Rappelons-nous Bergoglio apparaissant au balcon pour la première fois avec une mine et des gestes de benêt, afin de ressembler à certaines images du Poverello d’Assise, bras levés, air candide – la candeur est-elle vraiment le fond de l’être du vieux cardinal jésuite ? Tout ceci ne peut être qu’éphémère, superficiel, soumis aux humeurs du temps et finalement destructeur dans la durée.

Comment sauver le bon côté de la papauté, son caractère unifiant ? En ne prenant pas le pape pour un pape. Ne pas se prendre lui-même pour un pape, c’est ce qu’a tenté Bergoglio, mais pas en profondeur. Dès que la vérité se rapproche, la vérité d’en face paraît : contrairement au pape qui en son temps accueillit François, le pape François n’accueille personne qui soit comme le vrai François, à la fois nouveau et touchant le ciel. Les risques sont trop grands, ce sont ceux que le Messie exige de l’homme, ceux qui pourtant sauvent.

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Bonnes nouvelles

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photos AP ; Paulo Whitaker / Reuters ; AP

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« Reprise des négociations de paix israélo-palestinienne lundi à Washington ».

Très beau travail de François au Brésil. Avec l’appui du ciel, qui a bien fait d’envoyer sa pluie contenter d’un côté les crocodiles et de l’autre obliger les pèlerins à prier jusqu’au bout sur la plage. Je me suis rappelé du moment où ils échouent et dorment sur le sable dans Souviens-toi de vivre, heureux comme des rebaptisés. Ils étaient là, tels trois millions de boat people sauvés, sur la voie de la résurrection. C’est parti.

La prochaine fois, Cracovie. Catholiques, orthodoxes, protestants, tous chrétiens, retrouvons les chemins de l’Europe ancienne, plus centrée, plus tournée vers l’Est, refaisons l’Europe, celle de l’esprit. Avec ses nouvelles composantes. Ne nous replions pas, cessons d’exclure, incluons. François l’a dit en quittant Rio, le Christ prépare le printemps dans le monde entier.

Oui, hâte-toi, fratellino mio.

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« Le courage de la vérité », par Michel Foucault (7). Face-à-face et confiance

le taureau Espoir, l'été 2010, photo Alina Reyes

 

Nous terminons notre lecture du dernier cours du philosophe, prononcé au Collège de France entre février et mars 1984, quelques semaines avant sa mort, et publié par Gallimard/Seuil dans la collection Hautes Études.

« L’art de l’existence et le discours vrai, la relation entre l’existence belle et la vraie vie, la vie dans la vérité, la vie pour la vérité, c’est un peu cela que je voulais essayer de ressaisir. L’émergence de la vraie vie dans le principe et la forme du dire-vrai (dire vrai aux autres, à soi-même, sur soi-même et dire vrai sur les autres), vraie vie et jeu du dire-vrai, c’est cela qui est le thème, le problème que j’aurais voulu étudier. » (pp 150-151)

Après avoir donné encore une leçon sur Socrate, Foucault consacre les leçons suivantes aux philosophes cyniques. Nous passerons sur cette longue partie de l’ouvrage, pour conclure notre lecture avec sa toute dernière leçon, qui évoque la parrêsia dans le pré-christianisme et le christianisme.

« La parrêsia se situe maintenant sur l’axe vertical d’un rapport à Dieu où, d’une part, l’âme est transparente et s’ouvre à Dieu, et où, d’autre part, elle s’élève jusqu’à Lui. » (p.297) Par exemple dans le livre de Job, « pour traduire le texte hébreu « alors tu feras du Tout-Puissant tes délices » (mot à mot), la version des Septante utilise le verbe parrêsiazesthai. Autrement dit, ce rapport immédiat, ce rapport de contact, de délice, de jouissance que l’âme peut éprouver quand elle est en contact avec Dieu, cette félicité, cette jouissance, ce plaisir sont traduits dans la version des Septante par « parrêsiazesthai ». La parrêsia n’est donc plus du tout, vous le voyez, le dire-vrai courageux et risqué de celui qui a cette hardiesse à l’égard de ceux qui se trompent. Elle est ce mouvement, cette ouverture de cœur par lesquels le cœur et l’âme, s’élevant jusqu’à Dieu, peuvent arriver à saisir Dieu, à en profiter en quelque sorte et éprouver le principe de Sa félicité. » (p. 298)

« Philon écrit : Celui qui est capable de prier ek katharou tou suneidotos (à partir de la pureté de sa conscience) est capable de parrêsia. La parrêsia demeure bien, en un sens, un dire-vrai, mais ce n’est plus un « dire » : c’est l’ouverture de l’âme qui se manifeste dans sa vérité à Dieu et porte cette vérité jusqu’à Lui. » (p. 298)

Foucault donne ensuite des exemples de textes vétéro-testamentaires où la parrêsia désigne « le face-à-face du Tout-Puissant et de Sa créature, leur dissymétrie mais aussi leur relation. C’est le mouvement par lequel l’homme se porte vers Dieu, mais c’est inversement le mouvement par lequel Dieu manifeste Son être comme puissance et sagesse, comme force et vérité. C’est à l’intérieur de ce rapport ontologique de face-à-face, de vis-à-vis de l’homme et de Dieu, que la parrêsia tend, jusqu’à un certain point, à se déplacer. Ce n’est plus le courage de l’homme solitaire en face des hommes qui se trompent, c’est la béatitude, c’est la félicité de l’homme porté jusqu’à Dieu. Et Dieu répond, à ce mouvement de l’homme vers Lui, par l’expression, la manifestation de Sa bonté ou de Sa puissance. » (p. 299)

Dans le Nouveau Testament, par exemple dans la Première Épître de Jean (5, 14), « Nous avons cette assurance (parrêsia), que si nous demandons quelque chose selon Sa volonté, Il nous écoute. La parrêsiai se situe donc dans le contexte suivant. D’une part, le chrétien, comme tel, qui croit au nom du Fils de Dieu, sait qu’il a la vie éternelle. Deuxièmement, il s’adresse à Dieu, pour lui demander quoi ? Rien d’autre que ce que Dieu veut. (…) Principe d’obéissance. C’est dans cette circularité, de la croyance en Dieu et de la certitude d’avoir la vie éternelle d’une part, et d’une demande qui s’adresse à Dieu et n’est autre chose que la volonté même de Dieu d’autre part, que s’ancre la parrêsia. (…) C’est cette attitude parrèsiastique qui rend possible la confiance eschatologique pour le jour du Jugement, ce jour qu’on peut attendre, qu’il faut attendre en toute confiance meta parrêsias) à cause de l’amour de Dieu. » (pp 300-301)

« Mais la parrêsia, dans ces textes néo-testamentaires, est aussi la marque de l’attitude courageuse de celui qui prêche l’Évangile. À ce moment-là, la parrêsia est la vertu apostolique par excellence. (…) la prédication orale, la prédication verbale, le fait de prendre la parole, de disputer (…) au risque même de sa vie, est caractérisé comme étant la parrêsia. La vertu apostolique de parrêsia  est donc assez proche de ce qu’était la vertu grecque. » (p. 301)

« Le martyr, c’est le parrèsiaste par excellence. Et, dans cette mesure, vous voyez que le mot parrêsia se réfère à ce courage que l’on a en face des persécuteurs, courage que l’on exerce pour soi-même, mais que l’on exerce aussi pour les autres et pour ceux que l’on veut persuader, convaincre ou renforcer dans leur foi. » (p. 302) Mais « Ce qui fait justement la différence – c’est saint Jérôme, je crois, qui le dit – entre le courage, par exemple, d’un Socrate ou d’un Diogène et celui d’un martyr, c’est que le premier n’est que le courage d’un homme s’adressant aux autres hommes, alors que celui des martyrs chrétiens est un courage qui prend appui sur cet autre aspect, cette autre dimension de la même parrêsia qui est la confiance en Dieu. Confiance dans le salut, dans la bonté de Dieu, confiance aussi en l’écoute de Dieu. » (p. 303)

Mais bientôt se développe aussi dans le christianisme une conception négative de la parrêsia. « Ce pôle anti-parrèsiastique, ascétique, sans confiance, ce pôle de la méfiance à l’égard de soi-même et de la crainte à l’égard de Dieu, n’est pas moins important que le rôle parrèsiastique. Je dirais même qu’il a été historiquement et institutionnellement beaucoup plus important, puisque c’est autour de lui, finalement, que se sont développées toutes les institutions pastorales du christianisme. Et la longue et difficile persistance de la mystique, de l’expérience mystique dans le christianisme, n’est rien d’autre que la survie, me semble-t-il, du pôle parrèsiastique de la confiance en Dieu qui a subsisté, subsisté non sans peine, dans les marges, contre la grande entreprise du soupçon parrèsiastique que l’homme est appelé à manifester et à pratiquer à l’égard de lui-même, à l’égard des autres, par obéissance à Dieu, et dans la crainte et le tremblement de ce même Dieu. » (p.308)

Les derniers mots du dernier cours de Michel Foucault suivent de près ce constat. Ces derniers mots sont : « Mais enfin, il est trop tard. Alors, merci. » (p. 309) Il est trop tard aussi pour tout ce que la grande entreprise du soupçon a détruit. Mais la confiance de Dieu, rien ne peut la détruire.

 

Misère des arrogants

 

Voyez-vous ça. Une chanteuse qui chante faux, qui vient d’être condamnée pour avoir dénaturé la chanson d’un artiste, et qui se produisit naguère dans un très mauvais clip tournant en dérision la foi, trouve maintenant « intolérable » que l’aumônier du Val-de-Grâce soit intervenu hier pour protester contre le fait qu’elle tournait un clip dans son église, contre sa volonté et celle de l’évêque concerné. Cette personne qui vit dans un luxe éhonté s’y produisait en compagnie de figurants déguisés en moines pauvres, aux pieds nus. Une buvette était installée au fond de la chapelle, pour remplacer le corps et le sang du Christ, sans doute. Elle a donc appelé le Ministère de la Défense, qui a envoyé l’armée, afin de faire dégager ce prêtre.

La dame dit avoir été inspirée par les pèlerins de Compostelle. Quand Dieu peut être vendeur, pourquoi se priver ? Tiens, comme tel ambassadeur, habitué à être servi comme il le dit, qui vient de faire le pèlerinage pour en tirer un best-seller. « Le chemin a quelque chose de diabolique », confia-t-il ensuite. Le chemin des escrocs spirituels, comment serait-il autrement que diabolique ?

Celui des amants de Dieu est simplement divin. Beaucoup d’appelés, bien peu d’élus.