LE THÈME DE L’IDENTITÉ DANS LES ŒUVRES DE FICTION DE SCHWOB, STEVENSON ET BORGES

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Dans la continuité du travail d'hier, j'ai repris et transformé ce vieux dessin à la gouache avec des feutres et de l'acrylique

Dans la continuité du travail d’hier, j’ai repris et transformé ce vieux dessin à la gouache avec des feutres et de l’acrylique

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J’ai retrouvé par hasard (en cherchant d’anciens dessins) dans un carton un tapuscrit datant de mon DEA (Master 2) et comprenant une note d’intention pour un « Premier travail de recherche en vue de la préparation d’une thèse sur « LE THÈME DE L’IDENTITÉ DANS LES ŒUVRES DE FICTION DE SCHWOB, STEVENSON ET BORGES » ; un « Premier plan de rédaction » et un « Premier essai de bibliographie » d’une vingtaine de pages. Jusque là je pensais avoir tout perdu de mon travail de l’époque, et il me semblait me souvenir que mon mémoire de DEA portait sur le thème du double chez ces trois auteurs. En fait il me revient que j’avais traité ce thème dans mon mémoire de maîtrise, sur Schwob (mémoire perdu aussi). J’en étais donc à l’identité, pour mon DEA et pour la thèse que j’avais l’intention de faire (finalement j’ai été embarquée ailleurs par ma propre écriture mais j’ai fini par accomplir ma thèse, trente ans plus tard, sur un autre thème, ou, à bien y réfléchir, sur une autre appellation du même thème).

Je recopie mon travail retrouvé (sauf la bibliographie, trop longue), car il peut encore servir comme base de recherche, pour la préparation d’un cours par exemple. Le voici :

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« Nous avons trop entendu parler, peut-être, de moindres sujets. Voici la porte, voici le grand air. Itur in antiquam silvam ». Ainsi Robert Louis Stevenson conclut-il l’un de ses Essais sur l’art de la fiction (« Les porteurs de lanternes »), après y avoir développé l’idée que, pour échapper à « l’irréalité obsédante et vraiment spectrale des ouvrages réalistes », l’écrivain devait se souvenir de ce qu’  « aucun homme ne vit dans la réalité extérieure, parmi les sels et les acides, mais dans la chaude pièce fantasmagorique de son cerveau, aux fenêtres peintres et aux murs historiés ».

Sans doute Marcel Schwob et Jorge Luis Borges comprenaient-ils parfaitement cette phrase de l’écrivain que tous deux admiraient. La lecture de ces trois auteurs, si différents et si originaux soient-ils, révèle entre eux une certaine intimité dans leur façon d’appréhender le monde et la littérature – une communauté d’esprit qui se vérifie dans la lecture passionnée que firent Schwob de Stevenson, et Borges de Stevenson et de Schwob.

Marcel Schwob entretint pendant six ans une correspondance avec Stevenson et fit comme un pèlerinage, après la mort de ce dernier, le voyage aux Samoa. Il dédia son premier livre de contes, Cœur double, à l’auteur de L’île au trésor et lui consacra l’un des essais de Spicilège, dans lequel il écrit : « le réalisme de Stevenson est parfaitement irréel, et c’est pour cela qu’il est tout-puissant ». Pierre Champion, le biographe de Marcel Schwob, apporte son témoignage sur l’amitié littéraire qui unit les deux hommes :

« L’esprit du jeune Marcel Schwob fut nourri, près de Léon Cahun, des histoires d’aventuriers, depuis Magon jusqu’aux pirates d’Ango. C’était là une introduction naturelle vers le milieu où se jouait l’imagination de Stevenson. Enfin, Stevenson avait pour Villon le même sentiment d’admiration que Marcel Schwob. Il y avait, entre eux, une de ces affinités qui fait que l’on se comprend sans se connaître ».

L’Île au trésor fut l’un des livres préférés de Borges enfant, qui avait appris à lire d’abord en anglais. Dans un article de jeunesse sur l’ultraïsme, il se déclare – comme il le restera toute sa vie – hostile au genre romanesque ; mais il note quelques exceptions à cette aversion : Cervantes, Sterne, Stevenson. Dans son prologue à son Histoire universelle de l’infamie, il écrit : « Les exercices de prose narrative qui composent ce livre (…) proviennent, je crois, de mes relectures de Stevenson et de Chesterton ».

À La croisade des enfants de Schwob, Borges consacra une préface. Jean-Pierre Bernès, éditeur des Œuvres complètes pour la collection de La Pléiade (le premier des deux volumes doit paraître fin 1990), raconte l’une de ses visites à l’auteur, à Genève, et leur relecture de Rémy de Gourmont :

« Il voulut lire les pages consacrées à Mallarmé, à Samain, à Gide, à Huysmans, à Moréas, et garda pour la bonne bouche Marcel Schwob qu’il avait lu de A à Z durant son adolescence et qu’il commenta avec ferveur, et reconnaissance, je crois, comme un vieil ami envers qui on a une dette d’honneur ».

- Approches du concept d’identité en philosophie et en psychologie

- Philosophie

Hume définit le principe d’individuation comme « l’invariabilité et la persistance de tout objet au cours d’une variation supposée du temps ».

Pour Aristote, l’identité, appelée une « unité d’être », comporte deux acceptions selon qu’elle est « l’unité d’un seul être » ou « l’unité d’une multiplicité d’êtres ».

Pour Héraclite, c’est l’unité de l’être, non la permanence des choses, qui représente la véritable entité cosmique.

Pour Parménide, l’identité associe unité et invariabilité.

Aristote combine les deux aspects, et affirme la compossibilité du même et de l’autre, de la persistance du substrat et de la diversité qualitative. Selon lui, l’identité ne se limite pas à l’identité numérique ; elle est aussi une identité selon le logos, à savoir la définition, l’essence ; elle repose sur des principes de cohésion.

- Psychologie

L’individu éprouve le sentiment d’identité lorsqu’il se perçoit le même, reste le même, dans le temps. De l’enfance à l’adolescence, on reconnaît trois grande sphases dans la genèse de l’identité : l’individuation primaire, l’identification catégorielle, l’identification personnalisante.

Des diverses dimensions psychologiques de l’identité, nous retenons ici ces paradoxes :

l’identité suppose un effort constant de différenciation et d’affirmation, aussitôt limité par la conformité sociale ou la perte de soi dans l’autre ;

l’identité pose la question des liens entre l’unité et la diversité du « soi », constitué d’identités multiples, de territoires, de possessions divers : mon corps, mon nom, mes racines, mes droits et mes devoirs, mes positions et mes rôles… (avec possibilité d’enrichissement ou d’aliénation par réduction de l’être à l’avoir).

- Méthode envisagée pour étudier le thème de l’identité

« La critique thématique peut encore nous révéler ce qui se transmet d’une pensée à d’autres, ce qui se découvre en diverses pensées comme étant leur principe ou leur fond », écrit Georges Poulet dans Trois Essais de mythologie romantique.

Il s’agira pour nous, à travers l’étude d’un thème (celui de l’identité), de retrouver entre trois auteurs une certaine parenté littéraire, mais aussi de metre au jour l’évolution du thème à travers leur trois œuvres. Il nous faudra donc, d’une part montrer les points communs révélés par l’étude thématique ; d’autre part dégager l’originalité de chacun des auteurs, et sa vision personnelle de l’identité à travers son œuvre.

À ces deux buts essentiels, nous nous proposons de répondre par un travail exposé en deux temps :

Première partie : étude thématique des œuvres

Deuxième partie : trois visions de l’identité

Première partie

« Dans l’étude comparative, on appelle motif l’unité thématique que l’on retrouve dans différentes œuvres. Ces motifs sont tout entiers transmis d’un schéma narratif à un autre », écrit B. Tomachevski dans l’un des textes des formalistes russes réunis par T. Todorov.

Le thème de l’identité n’est généralement pas exposé de façon directe dans les œuvres, mais traité à travers d’autres thèmes (ou motifs) : il nous faudra donc pour l’étudier établir des rapports entre ce thème central et ceux dont, dans le réseau du texte, il est indissociable.

Nos premières lectures nous ainsi amené à retenir comme intimement liés au thème de l’identité tous les thèmes du double (doubles de l’homme ou doubles du monde), ceux du temps et de l’espace (indissociables du concept d’identité, comme, nous l’avons vu, l’ont noté les philosophes et les psychologues), ainsi que ceux du message chiffré ou du trésor, qui par leur nature impliquent une quête, laquelle peut se lire comme une métaphore d’une quête de l’identité.

Cette lecture thématique sera réalisée dans un optique comparatiste, chaque motif retenu devant être étudié parallèlement dans les trois œuvres.

Deuxième partie

Après avoir mis au jour les motifs communs aux trois œuvres, nous les ordonnerons séparément dans chacune de ces œuvres afin d’en dégager un sens : il s’agira de découvrir quelle fut la vision personnelle de l’identité de chacun des auteurs. À partir de la première étude, purement littéraire, nous envisagerons ce thème d’un point de vue plus philosophique.

Une première approche des œuvres nous permet de dire que :

chez Stevenson, l’identité apparaît partagée entre des pulsions contraires, entre le bien et le mal : c’est une identité à caractère essentiellement moral ;

chez Schwob, l’identité apparaît toujours masquée : elle est essentiellement mythique, c’est-à-dire à la fois présentée sous la forme du mythe, et présentant un caractère irréel, mensonger ;

chez Borges, l’identité est prise dans le vertige du temps et de l’espace (souvent symbolisés par la bibliothèque) : elle est essentiellement métaphysique.

Cette partie se composera donc de trois grands chapitres, consacrés à chacune des trois œuvres.

[Suit un paragraphe détaillant les « œuvres de fiction qui constitueront le corpus », puis ce « Premier plan de rédaction »]

Premier plan de rédaction

INTRODUCTION

Les œuvres de Stevenson, Schwob et Borges forment un fil littéraire à travers un siècle, deux continents et trois langues.

Nous retracerons brièvement la vie et l’œuvre des trois auteurs, envisagées dans leur contexte.

Au-delà des liens de lecture entre les trois auteurs, apparaissent des liens entre les trois œuvres : nous montrerons comment s’y inscrit une quête de l’identité, exprimée à travers une esthétique de la littérature, et des thèmes communs.

PARTIE I. ANALYSE THÉMATIQUE DES ŒUVRES

I. Le message chiffré

1) Cartes

2) Langues

3) Paroles

II. Le temps et l’espace

1) La mémoire et l’oubli

2) L’éternel retour

3) L’espace labyrinthique

III. La duplicité de l’être

1) Les motifs du double

A) Le double

B) Les frères

C) Le masque

D) Le miroir

E) Jeunesse et vieillesse

2) La dualité de l’être intériorisée

IV. Mondes imaginaires et monde naturel

1) Le pays lointain

2) L’effet palimpseste : bibliothèques et métempsychose

3) Le monde de la mort

V. Le trésor, le secret

1) Les motifs du trésor et du secret

A) Le trésor

B) Le Livre

C) Le secret

D) La parole

2) La quête du trésor comme processus d’individuation

PARTIE II. TROIS VISIONS DE L’IDENTITÉ

I. Stevenson : l’identité morale

II. Schwob : l’identité mythique

III. Borges : l’identité métaphysique

CONCLUSION

Un fil poétique et philosophique vers une définition de l’identité, qui prend successivement une valeur morale, mythique, et métaphysique.

[Suit la bibliographie d’une vingtaine de pages sur le corpus, et sur les œuvres critiques].

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La Bibliothèque de Babel

vignette

Une bibliothèque de Babel se cache dans les rayonnages de ma bibliothèque de Paris, qui cache elle-même ma plus vaste bibliothèque de montagne, qui elle-même cache ma plus vaste bibliothèque vécue et mentale.

Qu’est-ce que la bibliothèque de Babel ? Rappelons quelques passages de la nouvelle de Jorge Luis Borges :

bibliotheque 1

bibliotheque 2

bibliotheque 3

bibliotheque 4les éléments de ma bibliothèque de Paris

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« L’univers (que d’autres appellent la Bibliothèque) se compose d’un nombre indéfini, et peut-être infini, de galeries hexagonales, avec au centre de vastes puits d’aération bordés par des balustrades basses.

(…)

La Bibliothèque existe ad aeterno. De cette vérité dont le corollaire immédiat est l’éternité future du monde, aucun esprit raisonnable ne peut douter. Il se peut que l’homme, que l’imparfait Bibliothécaire, soit l’œuvre du hasard ou de démiurges malveillants ; l’univers, avec son élégante provision d’étagères, de tomes énigmatiques, d’infatigables escaliers pour le voyageur et de latrines pour le bibliothécaire assis, ne peut être que l’œuvre d’un dieu. Pour mesurer la distance qui sépare le divin de l’humain, il suffit de comparer ces symboles frustes et vacillants que ma faillible main va griffonnant sur la couverture d’un livre, avec les lettres organiques de l’intérieur, ponctuelles, délicates, d’un noir profond, inimitablement symétriques.

(…)

Il est vrai que les hommes les plus anciens, les premiers bibliothécaires, se servaient d’une langue toute différente de celle que nous parlons maintenant ; il est vrai que quelques dizaines de milles à droite la langue devient dialectale, et quatre-vingt-dix étages plus haut, incompréhensible.

(…)

Quand on proclama que la Bibliothèque comprenait tous les livres, la première réaction fut un bonheur; extravagant. Tous les hommes se sentirent, maîtres d’un essor intact et secret. Il n’y avait pas de problème personnel ou mondial dont l’éloquente solution n’existât quelque part : dans quelque hexagone. L’univers se trouvait justifié, l’univers avait brusquement conquis les dimensions illimitées de l’espérance.

(…)

Il n’est pas niable que les Justifications existent (j’en connais moi-même deux qui concernent des personnages futurs, des personnages non imaginaires, peut-être), mais les chercheurs ne s’avisaient pas que la probabilité pour un homme de trouver la sienne, ou même quelque perfide variante de la sienne, approche de zéro.

On espérait aussi, vers la même époque, l’éclaircissement des mystères fondamentaux de l’humanité: l’origine de la Bibliothèque et du Temps. Il n’est pas invraisemblable que ces graves mystères puissent s’expliquer à l’aide des seuls mots humains : si la langue des philosophes ne suffit pas, la multiforme Bibliothèque aura produit la langue inouïe qu’il y faut, avec les vocabulaires et les grammaires de cette langue. Voilà déjà quatre siècles que les hommes, dans cet espoir, fatiguent les hexagones… Il y a des chercheurs officiels, des inquisiteurs. Je les ai vus dans l’exercice de leur fonction : ils arrivent toujours harassés ; ils parlent d’un escalier sans marches qui manqua leur rompre le cou, ils parlent de galeries et de couloirs avec le bibliothécaire ; parfois, ils prennent le livre le plus proche et le parcourent, en quête de mots infâmes. Visiblement, aucun d’eux n’espère rien découvrir.

A l’espoir éperdu succéda, comme il est naturel, une dépression excessive. La certitude que quelque étagère de quelque hexagone enfermait des livres précieux, et que ces livres précieux étaient inaccessibles, sembla presque intolérable.

(…)

Peut-être suis-je égaré par la vieillesse et la crainte, mais je soupçonne que l’espèce humaine – la seule qui soit – est près de s’éteindre, tandis que la Bibliothèque se perpétuera : éclairée, solitaire, infinie, parfaitement immobile, armée de volumes précieux, inutile, incorruptible, secrète.

Je viens d’écrire infinie. Je n’ai pas intercalé cet adjectif par entraînement rhétorique ; je dis qu’il n’est pas illogique de penser que le monde est infini. Le juger limité, c’est postuler qu’en quelque endroit reculé les couloirs, les escaliers, les hexagones peuvent disparaître – ce qui est inconcevable, absurde. L’imaginer sans limite, c’est oublier que n’est point sans limite le nombre de livres possibles. Antique problème où j’insinue cette solution : la Bibliothèque est illimitée et périodique. S’il y avait un voyageur éternel pour la traverser dans un sens quelconque, les siècles finiraient par lui apprendre que les mêmes volumes se répètent toujours dans le même désordre – qui, répété, deviendrait un ordre : l’Ordre. Ma solitude se console à cet élégant espoir (3).

(3). Letizia Alvarez de Toledo a observé que cette vaste Bibliothèque était inutile : il suffirait en dernier ressort d’un seul volume, de format ordinaire, imprimé en corps neuf ou en corps dix, et comprenant un nombre infini de feuilles infiniment minces. (Cavalieri, au commencement du XVI siècle, voyait dans tout corps solide la superposition d’un nombre infini de plans.) Le maniement de ce soyeux vade-mecum ne serait pas aisé : chaque feuille apponte se dédoublerait en d’autres ; l’inconcevable page centrale n’aurait pas d’envers. »

Jorge Luis Borges, La Bibliothèque de Babel. Le texte entier de la nouvelle dans la traduction d’Ibarra est ici.

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Rire, dire, et mouiller les drapeaux (White, Cendrars, Supervielle, Borges, Reyes & compagnie)

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« Rien ne me réjouit davantage que le rire de Tchouang-tseu, cet Héraclite heureux, ce Rabelais raffiné.

Et devant à peu près tout ce qui se présente aujourd’hui comme « culture », « littérature », « art » je suis pris, moi-même, d’un rire irrépressible.

Comme, pour retrouver des Euro-Celtes, Blaise Cendrars (sa mère était d’origine écossaise) :

« Ma situation est très spéciale et difficile à tenir jusqu’au bout. Je suis libre. Je suis indépendant. Je n’appartiens à aucun pays, à aucune nation, à aucun milieu. J’aime le monde entier et je méprise le monde. Je m’entends bien, je le méprise au nom de la poésie en action, car les hommes sont par trop prosaïques. Des tas de gens me le rendent. J’éclate de rire ». »

Kenneth White, Écosse, le Pays derrière les noms (voir l’Institut de Géopoétique)

J’ai enregistré les deux premiers textes, celui de Supervielle puis celui de Borges dans ma traduction, à Paris tandis que l’un de mes fils jouait du piano dans la pièce d’à côté. Le troisième dans mon ermitage des Pyrénées.

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En lisant Poe et Borges

borges chez lui
William Bouguereau, "Dante et Virgile"

William Bouguereau, « Dante et Virgile »

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J’ai donné dans la note précédente ma traduction de l’énigmatique dernière phrase du roman de Poe, Les Aventures d’Arthur Gordon Pym. C’est un roman dont parle souvent Borges, qui l’a fortement impressionné, et dont il pense qu’il a inspiré Melville pour Moby Dick. En relisant des entretiens et des nouvelles de Borges, je tombe sur « L’imposteur invraisemblable Tom Castro », dans Histoire universelle de l’infamie. « Ese nombre le doy » (« Je lui donne ce nom »), sont les premiers mots de cette nouvelle, comme « My name is Arthur Gordon Pym » sont les premiers mots du roman de Poe, et comme « Call me Ishmael » sont les premiers mots du roman de Melville. Mais le vrai nom de son personnage, dit quelques lignes après Borges, son nom à l’état-civil, est Arthur Orton. Bien entendu, le lecteur informé y voit la référence à Arthur Gordon Pym. Pourquoi Borges a-t-il donné ce nom à un imposteur, dont il dit en guise de résumé dans les dernières lignes de sa nouvelle : se hizo querer ; era su oficio (« il se fit aimer ; c’était son métier »), c’est une question qui peut nous aider à comprendre la dernière phrase du roman The Narrative of Arthur Gordon Pym, récit d’Edgar Allan Poe.

Ce qui est curieux dans ce tableau de Bouguereau illustrant un passage de l’Enfer de Dante, outre le tableau lui-même, c’est que Virgile et Dante, qui sont les spectateurs de la scène, à l’arrière-plan, lui donnent son titre. Bouguereau, comme les poètes, peint le mal de l’emprise de l’homme sur l’homme.

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Mes autres notes sur ce roman, à suivre : En lisant Arthur Gordon Pym

L’AUTRE TIGRE, par Jorge Luis Borges (traduction Alina Reyes)

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[Reprise] Avant de traduire les phrases sur la panthère, à la fin du récit de Kafka Un artiste de la faim, j’ai commencé par traduire ce poème de Borges.

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And the craft that createth a semblance
Morris, Sigurd the Volsung (1876)

 

Je pense à un tigre. La pénombre exalte

La vaste Bibliothèque laborieuse

Et semble éloigner les étagères ;

Fort, innocent, sanglant et nouveau,

Il ira par sa forêt et son matin

Et marquera sa trace dans la limoneuse

Rive d’un fleuve dont il ignore le nom

(Dans son monde il n’y a ni noms ni passé

Ni avenir, seulement un instant certain)

Et franchira les barbares distances

Et humera dans le labyrinthe tressé

Des odeurs l’odeur de l’aube

Et l’odeur délectable du gros gibier.

Entre les raies de bambou je déchiffre

Ses raies et pressens l’ossature,

Sous la peau splendide qui vibre.

En vain s’interposent les convexes

Mers et les déserts de la planète ;

Depuis cette maison d’un lointain port

D’Amérique du Sud, je te suis et te rêve,

Oh tigre des rives du Gange.

Le soir se répand dans mon âme et je réfléchis

Que le tigre vocatif de mon poème

Est un tigre de symboles et d’ombres,

Une série de tropes littéraires

Et de souvenirs de l’encyclopédie

Et non le tigre fatal, le funeste bijou

Qui, sous le soleil ou la lune variante,

Va, accomplissant à Sumatra ou au Bengale

Sa routine d’amour, de loisir et de mort.

Au tigre des symboles j’ai opposé

Le véritable, celui qui a le sang chaud,

Celui qui décime la tribu des buffles

Et aujourd’hui, 3 août 1959,

Allonge dans la prairie une ombre

Calme, mais déjà le fait de le nommer

Et de conjecturer sa condition

Le fait fiction de l’art et non vivante

Créature, de celles qui marchent par la terre.

 

Nous chercherons un troisième tigre. Celui-ci

Sera comme les autres une forme

De mon rêve, un système de mots

Humains et non le tigre vertébré

Qui, au-delà des mythologies,

Foule la terre. Je le sais bien, mais quelque chose

M’impose cette aventure indéfinie

Insensée et ancienne, et je persévère

À chercher tout le temps du soir

L’autre tigre, celui qui n’est pas dans le poème.

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Le livre de sable de Jorge Luis Borges, un coran

à Soulac-sur-mer. Photo Alina Reyes

 

Que cherche Borges ? L’inconcevable. Comment chercher l’inconcevable ? En le concevant. Borges conçoit des histoires que la raison peut concevoir afin d’en faire sortir quelque chose qui reste pour la raison inconcevable, et s’avère pourtant concevable par l’esprit, puisque le voilà conçu, quoique nous ne le puissions voir qu’obscurément, confusément comme dans un miroir, dirait saint Paul. Or, si nous ne pouvons le voir que confusément, les mots le disent précisément. En parfaite communion avec l’esprit, la parole dit ce qui dépasse la raison. En fait, le travail de Borges cherche l’immaculée conception, et la trouve, ou donne à l’auteur d’être trouvé par elle, de lui apparaître dans une lumière surnaturelle, qui laisse stupéfait. Par exemple, un disque qui n’a qu’une face (Le disque). Ou bien son fameux livre infini (Le livre de sable).

« Je l’ouvris au hasard. Les caractères m’étaient inconnus. Les pages, qui me parurent assez abîmées et d’une pauvre typographie, étaient imprimées sur deux colonnes à la façon d’une bible. Le texte était serré et disposé en versets. À l’angle supérieur des pages figuraient des chiffres arabes. Mon attention fut attirée sur le fait qu’une page portait, par exemple, le numéro 40514 et l’impaire, qui suivait, le numéro 999. Je tournai cette page ; au verso la pagination comportait huit chiffres. Elle était ornée d’une petite illustration, comme on en trouve dans les dictionnaires : une ancre dessinée à la plume, comme par la main malhabile d’un enfant.
L’inconnu me dit alors :
– Regardez-la bien. Vous ne la verrez jamais plus. »

Louis Massignon écrit à propos du Coran : « De ce livre, très tôt, les premiers théologiens (…) ont tiré une théorie générale de l’univers, selon laquelle il n’y a pas de formes en soi, ni de figures en soi. Dieu seul est, non seulement permanent, mais imminent, menaçant : Huwa al-Bâqî. Il n’y a pas de durée, mais des suites d’instants incommensurables. Pas de formes, des atomes perpétuellement détruits et recréés. On retrouve là un peu de l’occasionnalisme de Descartes. À l’opposé de l’inspiration grecque, idolâtre des formes en soi, des polygones fermés, des nombres, c’est un art du changement, de la dérivation, de l’algèbre, de l’inanimation des figures, puisqu’elles sont périssables, de la destruction des idoles. »

Ce que je vois c’est que ce livre de sable, « à la façon d’une bible », est une espèce de coran. Ce n’est pas pour rien que Borges emploie les mots hasard et chiffres arabes. Nous savons combien le désordre apparent du Coran déconcerte la raison. L’inquiète, même. C’est pourquoi les musulmans l’accompagnent de la sunna, d’un corpus de lois et pratiques, qui en quelque sorte neutralisent cette liberté par trop insolente et déstabilisante de l’esprit. L’esprit s’il est complètement désincarné attire l’homme au nihil, à la mort. Il peut conduire à la fixation dans la stupéfaction, éminemment anxyogène. Sans le secours de la conscience, de la raison, des règles de vie, il peut produire cette fascination morbide qui meut les « fous d’Allah » et les nihilistes. Le jamais plus prononcé par l’inconnu de Borges rappelle celui du corbeau d’Edgar Poe. Nous sommes ici au bord du gouffre.

« Il me demanda de chercher la première page.
Je posai ma main gauche sur la couverture et ouvris le volume de mon pouce serré contre l’index. Je m’efforçai en vain : il restait toujours des feuilles entre la couverture et mon pouce. Elles semblaient sourdre du livre.
– Maintenant cherchez la dernière.
Mes tentatives échouèrent de même ; à peine pus-je balbutier d’une voix qui n’était plus ma voix :
– Cela n’est pas possible.
Toujours à voix basse le vendeur de bibles me dit :
– Cela n’est pas possible et pourtant cela est. Le nombre de pages de ce livre est exactement infini. Aucune n’est la première, aucune n’est la dernière. Je ne sais pourquoi elles sont numérotées de cette façon arbitraire. Peut-être pour laisser entendre que les composants d’une série infinie peuvent être numérotés de façon absolument quelconque.
Puis, comme s’il pensait à voix haute, il ajouta :
– Si l’espace est infini, nous sommes dans n’importe quel point du temps. »

« Les lignes ne sont que des points qui se déplacent », écrit encore Massignon à propos de la « position théologique fondamentale » qui caractérise l’art islamique.

Ayant acquis contre une Bible ce fascinant livre de sable qu’il finit par qualifier de monstrueux, et qui lui rend une image monstrueuse de lui-même, le narrateur ressent la nécessité de s’en débarrasser.

« Je pensai au feu, mais je craignis que la combustion d’un livre infini ne soit pareillement infinie et n’asphyxie la planète par sa fumée.
Je me souvins d’avoir lu quelque part que le meilleur endroit où cacher une feuille c’est une forêt. Avant d’avoir pris ma retraite, je travaillais à la Bibliothèque nationale, qui abrite neuf cent mille livres ; je sais qu’à droite du vestibule, un escalier en colimaçon descend dans les profondeurs d’un sous-sol où sont gardés les périodiques et les cartes. Je profitai d’une inattention des employés pour oublier le livre de sable sur l’un des rayons humides. J’essayai de ne pas regarder à quelle hauteur ni à quelle distance de la porte.
Je suis un peu soulagé mais je ne veux pas même passer rue Mexico. »

Le livre de sable aura-t-il absorbé toute l’humidité de la bibliothèque ? Toute sa langue ? « Les lignes des paysages », écrit en conclusion de ses Remarques sur l’art musulman Louis Massignon, « sont amenuisées, les traits des personnages sont dépersonnalisés, dévitalisés : l’artiste ne doit pas essayer de « les faire vivre », Dieu seul a ce pouvoir, mais d’y faire allusion comme en rêve se dessine et s’esquisse la démarche d’une figure aimée. »

L’immaculée conception peut devenir une figure, aimante, aimée, bonne. Le risque du vertige demeure dans les souterrains de la langue, mais il est assumé et dépassé. Jorge Luis Borges, dont les textes très fréquemment interrogent avec inquiétude le christianisme, s’en rapprochant et s’en distanciant en même temps jusqu’à atteindre l’inconnu, peut se retourner en une forme d’espérance. Voyons par exemple les derniers mots de son Utopie d’un homme qui est fatigué :

« – Il va encore neiger, annonça la femme.
Dans mon bureau de la rue Mexico je conserve la toile que quelqu’un peindra, dans des milliers d’années, avec des matériaux aujourd’hui épars sur la planète. »