Forêt profonde

foret profonde

foret profonde

L’exclusion des auteurs gênants, qu’on aime dénoncer dans les pays étrangers, se passe en France de façon beaucoup plus sournoise et plus efficace. Voici un livre qui a été empêché de rentrée littéraire, qui reste donc d’actualité, toujours à lire et à découvrir. Il y a dix ans, la parution de mon roman Forêt profonde aux éditions du Rocher, parce qu’il contrariait le milieu littéraire, fut occultée par toute la presse parisienne. Il passa tout de même à travers les mailles de ce filet d’exclusion serré dans trois journaux éloignés de ce milieu. Voici des extraits de deux critiques et d’un entretien parus respectivement dans La Marseillaise, Autre Regard, et Grandes écoles magazine.

« Elle fut mondialement connue (…) cette romancière au souffle puissant possède une vraie plume de conteuse, et surtout ne pratique pas la langue de bois. Pour ses fans et son fidèle public, c’est une joie de la retrouver en cette rentrée littéraire 2007 avec son excellent « Forêt profonde », qu’elle publie aux éditions du Rocher, dont on constatera que le catalogue réunit peu ou prou toute la grande famille des auteurs français. (…) une longue analyse, une belle réflexion sur le sens du sacré. Nous verrons comment une crèche en montagne devient un objet d’art, pourquoi l’on se perd parfois dans l’Europe gelée, et on brossera devant nous une foule de personnages iconoclastes, avec ce qu’il convient de compassion et de brutalité langagière. Un roman coup de poing, mystérieux comme une « forêt profonde ».

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« Alina Reyes fait par bribes le récit de sa vie dans un jaillissement, un long cri.(…) On retrouve les thèmes et l’écriture envoûtante et poétique de La chasse amoureuse. On est fasciné par le rythme de ses phrases, le poids des mots : « Je livre mon âme comme on saute dans l’abîme car c’est ma vocation ». (…) abasourdi, le lecteur en sort terrassé. »

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« En quoi ce dernier roman est-il l’aboutissement d’une carrière littéraire exceptionnelle ?

- Quelques mois après l’avoir écrit, je me suis rendue compte, un beau matin, qu’Alina Reyes était morte. Peut-être l’a-t-on un peu tuée. »

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À Saint-Germain-en-Laye, du château à la forêt en passant par le musée archéologique et le jardin

station rer nanterre-minà vélo puis en RER, nous voici à la station Nanterre, bien taguée, puis c’est l’arrivée au château

château saint germain en laye-minle musée archéologique est à l’intérieur

sepulture feminine-min légende sepulture-min

bison-min

dame de brassempouy-min la fameuse et très émouvante toute petite dame de Brassempouy, et quelques Vénus paléolithiques aussi, bien différentes de celle de Höhle Fels dont j’ai parlévénus paléolithiques-min

vulve paléolithique-min une vulve gravée dans la pierre, toujours au paléolithique

et la cour du châteauchâteau st germain en laye-min

l'été-minlégende l'été-mindans la partie gallo-romaine, j’ai admiré cette peinture délicate (et aimé les reflets des fenêtres d’en face qui l’encadraient)

il y a aussi une salle consacrée à l’archéologie comparée, avec des pièces du monde entierarcheologie comparée st germain en laye-min

du bord du jardin,  vue sur la Défense, au loin, dans une légère brume de pollution, et la Seine
vue sur la défense-min

seine-min

le jardin à la française est très grand, le jardin à l’anglaise très beauallée jardin st germain-min

jardin-min et puis on rejoint la forêtforêt st germain-minaujourd’hui à Saint-Germain-en-Laye, photos Alina Reyes

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Être vivant

Arriver à l’automne de ma vie toujours vivante, voilà pour moi une grande victoire, et qui augure un bel hiver, plein comme une femme enceinte d’un printemps – que je meure dans quarante ans ou dans quarante minutes. Ce n’était pas gagné d’avance, ça ne l’est pour personne, j’en avais pleinement conscience adolescente, voyant ce qu’acceptaient tant d’adultes et que je refuserais : ce refus pouvait me faire mourir physiquement. Or je n’ai pas trahi – quelle plus profonde joie peut-on connaître, après la traversée périlleuse de l’âge adulte ? Je suis arrivée indemne et à bon port, rien ne pourra plus m’enlever cela. Bien sûr j’ai fait des erreurs, j’ai commis des fautes. Mais je ne m’y suis pas résignée. Nous faisons tous des erreurs et des fautes, mais il y a d’une part une distinction fondamentale entre les fautes commises en connaissance de cause, délibérément (le plus souvent au prétexte de quelque « bonne cause », dans la philosophie fausse qui justifie les moyens par la fin), et celles que nous commettons par ignorance, par imprudence, par légèreté, sans volonté de blesser, dominer ou détruire autrui. Mais même les erreurs et les fautes involontaires peuvent faire beaucoup de mal, et je ne suis pas de ceux qui disent à propos de tout ce qu’ils ont fait : si c’était à refaire, je le referais. Non, surtout pas ! Ce que j’aurais dû ne pas faire, je ne le referais surtout pas ! C’est justement la conscience que ce n’était pas nécessaire, le refus d’une fatalité du mal, qui permet d’être toujours vivant, très vivant.

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Planétaire, et au-delà !

Je suis allée travailler à la bibliothèque du Jardin des Plantes, devant laquelle a été installé un planétaire (encore inachevé), l’un des rares au monde, où l’on peut suivre en y marchant le mouvement des planètes.planétaire,Sous les yeux de la mosquée toute proche
mosquée j’ai arrêté de travailler pour aller voir la compagnie universitaire Démodocos interpréter un hymne greccompagnie demodocos puis la compagnie Derviche Caravane interpréter une chorégraphie du factice Gurdjieffhymne gurdjieff et un simulacre de danse des derviches qui a achevé de me convaincre de fuircompagnie derviche caravane

Heureusement il y avait des enfants, et puis l’évocation du ciel et de ses astres errants m’a rappelé ma joie d’avoir constaté aujourd’hui, après de pénibles recherches dans mes paperasses, qu’en fait j’ai depuis plusieurs années déjà tous les trimestres cotisés nécessaires, soit 41 ans de travail, pour ouvrir les droits à la retraite (que je pourrai prendre à l’âge de 62 ans). Heureuse de constater que j’ai tant travaillé jusqu’ici dans ma vie ! J’ai commencé à l’âge de 13 ans et même avant, et si je n’ai pas de bulletins de salaire avant 17 ou 18 ans, et si j’en ai perdu certains, et même pas mal, j’en totalise assez, avec le temps qui m’est compté pour mes quatre enfants : comme si j’avais été régulièrement salariée pendant tout ce temps – alors que j’ai vécu seulement de jobs précaires et divers et de droits d’auteur, mais toujours gagnant ma vie.

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photos Alina Reyes

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Le lac, la forme, le fond

Le temps de lire. Les paradis réels.

Je reposte cette note d’il y a deux ans en y ajoutant cette photo de paradis, l’un de tous mes paradis : primitivité et langue, amour et paix, dépouillement et esprit

l'oiseau bleu 2

29J’étais en train de lire (Les Poulpes, de Guérin – je m’en souviens) sur la petite plage éloignée et tranquille que nous appelions L’oiseau bleu, à Sanguinet dans les Landes, au temps où (avant d’écrire mon premier roman) nous y passions des journées entières, en petite tribu, nus sur le sable, sous les arbres, dans l’eau et sur l’eau (en planche à voile), et où j’écrivis aussi le texte qui suit :

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Sanguinet, le lac, par cinq mètres de fond. Losa : sur un hectare, des vestiges gallo-romains, éparpillés autour d’un fanum, petit temple en garluche, pierre ferrugineuse du pays. Un village occupé du début de l’ère chrétienne jusqu’à la fin du IIIème siècle.

De nombreuses céramiques, pièces de monnaie, bijoux, objets divers : poids de tisserands ou de pêcheurs, fusaïoles, mortiers, biberon, lampe à huile, ont été retrouvés sur le site. Des vases sigillés fabriqués à Montans, dans le Tarn, témoignent des échanges commerciaux dans la Gaule romaine. De très grandes jarres, encore incrustées de goudron, révèlent l’existence d’une industrie du goudron par distillation du bois – goudron qui, envoyé à Bordeaux, servait à l’industrie navale romaine.

L’emploi de ces grandes jarres s’est perpétué dans la région. Au début du siècle on en utilisait de semblables dans l’industrie de la résine. Avant la guerre, les lavandières de Sanguinet se servaient d’immenses cuviers, de forme similaire, sur les bords du lac.

A un kilomètre et demi environ au large de Losa, par sept mètres de fond, s’étend un site du deuxième âge du fer (480-450 ans avant J-C), dit de l’Estey du large. On y a trouvé les vestiges d’une double palissade en bois, autour des quelques restes d’un habitat : céramiques et jattes singulières, avec leurs anses intérieures permettant de les suspendre au-dessus du feu.

Je vois les planches qui filent sur l’eau, multicolores, les corps arqués contre la voile, dans la vitesse, la lumière, l’oubli de soi, la jouissance immédiate.

Je sais les cités englouties, plongées dans l’ombre, hantées par les brochets, les hôtes silencieux des eaux, et aussi, de temps en temps, des hommes en combinaison sombre, munis de masques et d’oxygène, pour ce monde où l’on ne respire pas comme là-haut.

Et le sentiment me vient que ce lac est un texte, dont la surface est la page, dont les mots sont des voiles où je peux m’accrocher et jouir dans le souffle des phrases. Et au fond… Au fond du texte sont des royaumes… Avant les recherches archéologiques, dans quelque nuit des temps, le bruit errait à Sanguinet qu’au fond du lac gisaient une ville et une statue d’or.

La science y a trouvé d’autres merveilles. La critique universitaire s’est attachée à l’importance de la forme du texte. Mais au fond, qu’est-ce que le fond ? N’est-ce pas bien davantage que le contenu du texte, maintenu dans les limites de la forme ? Que nous dit la surface, sinon qu’il est tellement grisant de s’y laisser glisser seulement parce qu’on ressent, en-deçà, une vertigineuse étrangeté ?

L’image du lac-texte, surgie par elle-même, s’évanouit aussi d’elle-même à la réflexion. On pourrait encore jouer sur la métaphore de l’eau et de la page miroirs. Mais ce qui m’intéresse, c’est le fond. Le fond, il me semble, englobe la forme, la surface, les bords, le texte tout entier. Le fond dépasse la volonté de celui qui écrit, le fond est celui qui écrit. Il l’est, très mystérieusement.

Luxe, calme et volupté

Tout en admirant son œuvre, depuis l’adolescence j’ai toujours considéré Baudelaire comme un poète un peu trop adulte. Je veux dire, « mes » poètes, c’étaient Rimbaud, Nerval, des êtres imprégnés de l’esprit d’enfance. Aujourd’hui, et notamment depuis que j’ai écrit sur Jeanne Duval, je le vois plus comme un frère certes différent de moi mais aussi amusant que moi, avec son dandysme et ses excès parfois risibles. Ses moments cyniques ou sexistes me déplaisent, mais ce sont des poses, en profondeur c’est un homme honnête et c’est ce qui m’importe plus que tout. D’ailleurs un poète qui ne serait pas en profondeur honnête ne vaudrait rien. Luxe, calme et volupté font ma joie comme ils font son rêve. Et par luxe je n’entends bien sûr pas la version vulgaire de la chose, le luxe obtenu par le fric, mais le luxe suprême, le luxe gratuit. Celui de l’esprit. Celui de la liberté. Celui de l’amour et de la volupté. Celui de respirer, de marcher, de contempler, d’écouter, de sentir, de goûter. Celui de vivre en paix malgré toutes les difficultés. Celui de mon enfance sauvage à l’océan. De ma jeunesse dévoreuse de livres, chanteuse, danseuse, voyageuse. Celui d’accueillir avec bonheur l’enfant qui s’annonce sans avoir été prévu, alors qu’on n’a pas vingt ans et qu’on vit seule et joyeuse dans une maison isolée. Celui de partir à l’aventure avec compagnon et enfants. Celui de vivre en ermite en altitude, dans la neige au long de longs hivers et dans les autres splendides saisons, avec les pierres, les arbres, les herbes et les animaux. Celui de redevenir étudiante longtemps après et de pédaler dans la côte pour aller à la Sorbonne. Celui de vivre avec les poètes, avec les musiciens, avec les hommes vrais quel que soit leur art ou leur métier. Il y a deux façons d’écrire : d’après ce que « je » suis, ou d’après ce que le verbe dicte au sujet vidé de son « je ». Et une troisième, qui vient après avoir vécu absolument les deux, celle où le je et le verbe sont mêmes, ou unis, un seul être.

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Joie de la marche qui écrit

c

mon Bailly

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« Le poème court ». Ce sont les premiers mots d’un titre à l’instant vu sur un marque-page portant une publicité pour un livre de haïkus. Mais je n’ai pas lu le mot court comme un adjectif, je l’ai lu comme un verbe, voyant le poème courir. En même temps m’est revenu mon rêve de la nuit dernière, où je marchais à travers ville et divers espaces d’un pas bondissant et dansant de joie. Je venais de faire des versions grecques et latines pendant trois jours du matin à la nuit comme une forçate, me rendant compte du travail qu’il me reste à faire pour récupérer un niveau suffisamment correct si je veux passer l’agreg – on ne peut pas dire que c’était entièrement agréable, mais malgré tout voilà l’effet des mots, ils vous mettent en marche et en joie.

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