Notre-Dame, Sainte-Sophie, la Bibliothèque

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cet après-midi à la bibliothèque des chercheurs du Museum, photo Alina Reyes

cet après-midi à la bibliothèque des chercheurs du Museum, photo Alina Reyes

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Les mêmes qui déplorent que Notre-Dame était devenue une usine à touristes déplorent qu’Erdogan songe à rendre à Sainte-Sophie, qui n’est plus qu’une usine à touristes, sa fonction de mosquée. Bon en fait, c’est surtout ça qu’on aime, à Sainte-Sophie comme à Notre-Dame : qu’elles soient devenues des lieux à admirer, où se promener et où se recueillir en paix sans pression des clergés et des intégristes.

Ce que je retiens de l’incendie de la cathédrale, construite par Victor Hugo, artisan du roman, autant que par des artisans du bâtiment, c’est qu’il aurait pu être évité si on n’avait pas fait d’économies sur la sécurité anti-incendie. L’État n’assume pas ses responsabilités, et une fois que c’est brûlé, il n’assume toujours pas, il appelle aux dons. En France ça continue, on prend le pire de chaque système, l’étatique intrusif et le libéral, mais on n’a presque plus rien du mieux. Espérons au moins qu’ils ne vont pas refaire une charpente en bois, il y a d’autres matériaux aujourd’hui.

Le mieux pour moi c’est d’aller chaque après-midi à la Bibliothèque, d’enlever mon pull et mes chaussures, et de travailler dans la paix et le recueillement à mes constructions, pas pour retenir le passé mais pour faire vivre le présent et sa suite.

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Les travailleurs intellectuels

Un professeur de philosophie, à propos de BHL

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L’océan assume et surmonte ses tempêtes, elle est en paix. Elle entend la gardienne, en bas, qui sort les poubelles. Elle est heureuse de faire partie du peuple des travailleurs. Tout à l’heure, songeant dans l’ombre et la lueur de la liseuse de Plaisir, avant de s’endormir, elle lui a dit : Fais-moi penser demain à écrire quelque chose sur cette phrase de Kafka : « Dans ton combat contre le monde, seconde le monde. » Parce qu’elle venait juste de vraiment la comprendre. Cela lui revient maintenant. Elle ne va pas l’expliquer tout de suite ici, mais il lui revient aussi que juste avant de penser à cette phrase, elle se disait que face à la douleur, face à la souffrance, il ne fallait pas, pour les rendre supportables, s’y enfoncer, soit par l’alcool, soit par d’autres drogues, soit par la folie mauvaise, mais leur faire un pied-de-nez par la folie douce et l’esprit d’enfance. Tiens, Joie le dit : seconde le monde, cela signifie continue à lui donner des gages de la vérité, qui le rendront furieux contre toi. C’est ainsi que tu resteras debout, et qu’il s’effritera. De même que les énormes secrets que tricotent les hommes, ces parques dérisoires, finissent par s’effondrer sur eux-mêmes, dévorés par leur néant. Car tout ce qui est tissé dans le secret, fût-il de polichinelle, est tissé à l’envers. C’est la nuit que Pénélope détisse ce qu’elle a tissé le jour, afin que les prétendants piétinent et n’arrivent à rien, aussi longtemps qu’il le faudra.
Les travailleurs intellectuels. Quand Joie rencontre cette expression, « travailleurs intellectuels », elle lui plaît. Les travailleurs intellectuels forment une classe moyenne grandissante, où grandit aussi la précarité et la paupérisation. La paupérisation des travailleurs intellectuels a pour effet de les ranger de plus en plus aux côtés des autres pauvres, et de stimuler en eux une pensée du combat. Mais cette paupérisation s’accompagne d’une invisibilisation, par la falsification médiatique du terme « intellectuel ». Les intellectuels médiatiques ne sont pas des travailleurs intellectuels mais des agents du show-business (disons pour éviter d’employer le terme de spectacle, qui désormais renvoie aussitôt, dans le champ intellectuel, à la pensée de Guy Debord, laquelle, toute pertinente qu’elle soit, sert de pseudo-pensée révolutionnaire à une bourgeoisie intellectuelle qui n’est en réalité attachée qu’à conserver ses privilèges).

 

Un professeur de philosophie, à propos de BHL

Un professeur de philosophie, à propos de BHL

(…)

À la Halle Saint-Pierre, Joie a entendu Jean Maurel parler de la main dans Nadja, et chez Chirico, et chez Nietzsche. Son discours sortait de son corps en réseaux, comme par les synapses du cerveau, en quelque sorte un discours automatique, un discours-poésie, surréaliste. Maintenant un éditeur historique élève ses auteurs en batterie, telles des poules de luxe pondeuses de livres commandés et formatés. Des bourgeoises ou filles de bourgeois paient leur formation chez le patron qui continuera à les manipuler une fois qu’elles seront devenues productives, et les lecteurs, formatés eux aussi, ne songeront même pas à exiger une nouvelle réglementation pour l’étiquetage des livres, mentionnant comme pour les produits alimentaires si c’est du naturel ou de l’industriel. Malheureux temps de cerveaux disponible, gavé de saloperies cancérigènes. Heureusement les morts nous regardent et les poètes qui ont visité Joie en rêve, Homère, Rimbaud, Kafka, et même Bouddha, et même Dieu, tous venus l’habiter la nuit et restés là en elle avec ses bêtes et ses dents, sont toujours vivants, sauvages, et sauveurs.

À propos d’œufs et de poules, sommes-nous dans une époque où les gens ont une basse idée de la littérature parce qu’on leur fait avaler de basses œuvres, ou la médiocrité des œuvres mises sur le marché vient-elle de la médiocrité de l’idée que se font les marchands et les clients de la littérature ? D’où viennent les ombres qu’on projette au fond de notre caverne ?

(…)

Je lui ai exposé le plan de ma thèse, en utilisant des cailloux pour mieux le disposer sur la table. Nous étions sur la terrasse, au troisième étage dirais-je, quoique cela ne soit pas facile à déterminer dans ces maisons qui épousent la pente et où le rez-de-chaussée n’est pas au même niveau des deux côtés. De là-haut nous avions une vue plongeante sur ce village où sont passés nombre de surréalistes, et le sujet de ma thèse était donc, à partir de ce cas, le rapport entre la lettre, l’art et le lieu. Soudain il a dit : et si nous faisions faire des fouilles archéologiques, pour déterrer un morceau de l’antique mur d’enceinte ? J’ai été absolument ravie par cette idée. Il est alors descendu aussitôt voir des gens du village, puis il est remonté et nous avons assisté ensemble au dégagement et à l’apparition symbolique du mur : les habitants enthousiastes se disposant eux-mêmes sous nos yeux comme des pierres et retraçant ce qui était en fait moins un mur que deux murets parallèles bordant et créant un sentier. Émue et surexcitée, je me suis retirée à la cuisine. Il m’a rejointe et nous avons parlé encore un peu de mon sujet. Le soir tombait. Nous sommes sortis. La tempête se levait entre les rochers, autour du village, c’était très beau.

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Ce sont des extraits d’une partie de ma thèse révolutionnaire, qui comporte quelque 400 pages disons de recherche théorique interdisciplinaire et quelque 300 pages de recherche littéraire sous forme de fiction, théâtre, poésie. Je rappelle qu’elle est téléchargeable gratuitement ici. Elle a été téléchargée déjà près de 300 fois depuis sa mise en ligne à l’automne dernier, et sur un rythme qui va croissant. Bonne lecture !

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Goethe, Chant de nuit du voyageur (ma traduction)

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J’ai traduit aujourd’hui à ma façon, toujours très interprétative, ce fameux petit poème, le second de ses deux Wandrers Nachtlied. Toute traduction est une interprétation, mais plus ou moins. Traduire, à la racine, c’est conduire à travers, et interpréter, aller entre. On peut traduire, faire passer un texte d’une langue à l’autre, sans s’attarder entre, entre une langue et l’autre. C’est tout le travail de l’interprète, qu’il soit musicien ou comédien ou encore ethnologue ou scientifique, d’aller entre, chercher en profondeur ce qui peut s’y trouver. J’ai conscience de traduire des textes immenses (même lorsqu’ils sont comme celui-ci minuscules) et je m’attarde donc dans le passage, j’essaie de les interpréter linguistiquement, en cherchant le sens profond des mots employés, et aussi musicalement, et théâtralement. Mes traductions ne sont pas plus définitives que l’interprétation d’une partition par une musicienne ou d’un personnage par une comédienne, elles sont un moment de vérité parmi d’autres (d’autres interprètes ou d’autres interprétations de la même interprète). « C’est dans l’islam que je trouve le mieux exprimées mes propres idées », disait Goethe. Ce poème me semble l’illustrer.

Après ma traduction, qui respecte le nombre de vers en allemand, deux interprétations des mises en musique du poème par Schubert et par Lizst.

 

Sur tous les sommets
Repose l’être
Tu sens dans les faîtes
Un souffle léger ;
Au bois les oiseaux
Suspendent leurs chants.
Attends un instant !
À toi d’être en repos.

 

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À lire, cette page riche en informations sur les Wandrers Nachtlied et autour d’eux et du chêne de Goethe

Donner lieu à l’utopie

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Partout où nous vivons,
partout où nous allons,
réalisons
l’utopie.

Un maître de yoga a dit :
La méditation c’est le combat
de l’esprit contre l’âme
et la victoire de l’âme.

Je médite et je dis :
l’âme est l’esprit réalisé.
Dans le corps vivant.

L’âme est la partition jouée
Le jeu qui donne lieu
à ce qui n’a pas d’autre lieu
que le corps vivant,
le monde vivant.

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Estas Tonne, né en Union Soviétique (Ukraine), a vécu en Israël puis aux États-Unis. « Troubadour des temps modernes » selon sa propre définition, il circule avec sa musique dans le monde entier.

 

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Pierre noire, roseraie

trois roses,

De même que nous sommes distribué·e·s en ce monde, chacun·e quelque part, en quelque lieu, en quelque temps, puis rapatrié·e·s d’où nous venons, mais pas exactement d’où nous venons et pas tous ni toutes au même endroit ou au même envers, après avoir distribué mes PostIt dans la ville, à mesure que je vois qu’ils n’y sont plus je les rapatrie ici – sinon tous, du moins certains.

postit 28,Pour l’histoire de celui-ci, voir la note d’hier

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postit 27Celui-ci est resté plusieurs jours en place, sur cette pierre autour de laquelle il y a toujours beaucoup de monde.

postit 27,

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Seule
Une statue
Sait où porter
Son pas
Lorsqu’elle décide
De fuir le jardin.

Issa Makhlouf

(trad. N. el-Hazan, A. Laabi, J. E. Bencheikh, éd. José Corti)

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Le bonheur au lycée

l'arche de la cène,

la manne,

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Le bonheur au lycée : être en cours avec mes élèves ; et me retrouver seule, paisible, dans la salle à part de la salle des profs, avec mes feuilles, mes cahiers, mes pensées.

Aujourd’hui, la gorge nouée au fond de la classe au moment de la mort de Molière dans le film d’Ariane Mnouchkine, me rappelant mon fou rire au fond de la classe, il y a près de trente ans, pendant le visionnage du Bourgeois gentilhomme avec d’autres de mes élèves. Pendant cet intervalle de presque trente ans je n’ai pas enseigné, ou disons que j’ai enseigné autrement, hors de l’école. Dans le film de Mnouchkine aussi il y a un effet de boucle, de boucle ouverte. La vie est grande et belle.

Ce n’est pas faire du théâtre, faire cours. Je ne suis pas en représentation, en classe. Nous sommes ensemble, avec le verbe être au sens de faire aussi, « faire » comme dans le mot poésie, en grec. Et quand cela se passe dans la vérité, il y a un effet de troupe théâtrale. C’est très exaltant. Très difficile. Très exaltant. Il y a un effet de maïeutique. Notre enfant invisible crie, il est vivant.

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Ce que disent les mosquées

mosquee-jaune-pakistan-minUne petite mosquée jaune dans la région de Sindh au Pakistan. Source : Trouve ta mosquée

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mosquee-sans-toit-minUne mosquée quelque part en Afghanistan. Source

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mosquee-kyrgyz-minMosquée kirghize au pied des montagnes Pamirs à l’ouest de la région autonome Ouïgoure du Xinjiang, en Chine. Source

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Dans une mosquée la lumière ne tombe pas d’en haut, comme quelque chose qu’on attend dans un ici-bas de souffrance. Dans une mosquée, la lumière est.

La mosquée n’a pas besoin de représentations de visages ou de corps saisis par la grâce ou la sagesse, elle est elle-même espace et temps de grâce et de sagesse.

Dans l’islam le monde entier est une mosquée. Les mosquées sont là pour apprendre à le comprendre, et à le vivre.

La mosquée n’est pas un lieu de culte. Il n’y a rien à révérer dans une mosquée. Aucune offrande n’y est faite. La mosquée est le lieu du don accompli, de l’union réalisée, parfaite.

La mosquée est un lieu de saisie, sans violence aucune, de la lumière qui saisit, massivement, entièrement, et purement.

La mosquée dit que l’islam, en vérité, n’est pas une religion (et ne devrait pas être vécu comme une religion), mais le lieu de la vie pacifiée, de la liberté accomplie, de la foi (l’accord, la confiance) absolue.

Les mosquées comprennent souvent des cours, des jardins, des salles d’étude, bibliothèque, lieux conviviaux et autres, des points d’eau, des passages, des ouvertures. L’extérieur et l’intérieur y sont unis, la lumière et la vie y circulent, y vont toujours à l’altérité. Elles font rencontrer l’autre en soi et l’accueillir.

La mosquée est « absolument moderne » (ou a tout pour l’être, quand l’islam sera modernisé).

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lumiere-mosquee-delhi-minUne prière dans une mosquée à New-Delhi en Inde. Source

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la-mosquee-de-touba-senegal-minMosquée de Touba, au Sénégal. Source : Le Petit Futé

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Madame Terre chez Maurice Ravel au Belvédère, à Montfort-l’Amaury

- « Écoute ! Écoute ! – C’est moi, Ondine qui frôle de ces gouttes d’eau les lozanges sonores de ta fenêtre illuminée par les mornes rayons de la lune ; et voici, en robe de moire, la dame chatelaine qui contemple à son balcon la belle nuit étoilée et le beau lac endormi.
« Chaque flot est un ondin qui nage dans le courant, chaque courant est un sentier qui serpente vers mon palais, et mon palais est bati fluide, au fond du lac, dans le triangle du feu, de la terre et de l’air.
Aloysius Bertrand, Ondine (extrait, dans l’orthographe du poète) in Gaspard de la nuit
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en allant chez Ravel

mme terre allant chez ravel

mme terre au portail de ravel

mme terre au belvedere ravel

mme terre ravel

mme terre fenetre ravel

mme terre maison ravel

mme terre montfort l'amaury ravel

chez ravel

prise de terre chez ravel

mise de terre chez ravel

belvedere maison ravel

en revenant de chez ravel

de retour de chez ravel

champs en revenant de chez ravel

O a fait cette fois 110 kilomètres à vélo pour aller accomplir la vingtième action poélitique de Madame Terre chez Ravel, à sa maison Le Belvédère à Montfort-l’Amaury. Sur le chemin du retour il a photographié une inscription qu’il trouvait belle dans un square proche, à l’emplacement d’un ancien cimetière déplacé où cette tombe a été gardée ; et les champs paisibles.

Je me rappelle être allée écouter un jeune pianiste, Jean-Paul Gasparian, interpréter à merveille le Gaspard de la Nuit d’Aloysius Bertrand. En voici l’interprétation de Pogoleritch. Enchantement et paradis !

 

 

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Aid moubarak ! Prière de rue et croissant de lune

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tout à l’heure après la prière de l’Aid, photo Alina Reyes

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Quand je suis arrivée, le peuple des croyants débordait largement dans la rue. J’ai contourné les rangs des hommes, j’ai sorti de mon sac mon foulard supplémentaire, je l’ai mis par terre – mais ma jeune voisine de prière s’est serrée pour me laisser une place sur son tapis. Tout le monde s’était fait beau, tout le monde était joyeux, le soleil matinal était radieux. Je suis revenue par un autre chemin, comme Dieu aime mieux, je me suis arrêtée dans une boulangerie, j’ai échangé quelques mots avec des musulmans bienheureux, dedans et dehors, j’ai donné quelque chose à un petit mendiant, je suis rentrée à la maison avec des croissants pour tout le monde.

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