« Nus devant les fantômes, Milena Jesenska et Franz Kafka » (5)

Voir en première note de cette catégorie le principe de cette série et le thème du roman.

eric corbeyran

La Métamorphose a cent ans cette année. Ici illustrée par Eric Corbeyran.

*

Très cher Kafka,

Tu dois trouver étrange que je t’appelle par ton nom de famille. C’est qu’un corbeau vient de traverser le petit morceau de ciel visible de ma couchette, me donnant un vif instant de joie.

Cet oiseau est libre, le camp de concentration n’existe pas pour lui.

N’était-ce pas toi qui m’envoyais un signe ?

Kavka, en tchèque le « choucas »…

Bientôt, je serai libérée aussi.

Très cher Franz, comme le temps est étrange ! Détruisant les êtres, et conservant l’amour. Ne vous est-il jamais arrivé de voir à l’horizon un oiseau qui vole à votre place, les ailes déployées, tranquille, heureux, disparaissant au loin pour ne jamais revenir ?

Un jour je l’ai écrit, un jour je l’ai vécu… un jour je l’ai rêvé. Quand je m’envolerai, nous serons deux oiseaux, deux buses lançant leur cri mélancolique dans la tranche du ciel, au plus épais du ciel, dans la chair du ciel, qui portera nos corps et que nous fendrons, immobiles, ventres couchés sur les courants, peau de toutes parts saillie par la pointe des plumes, os déployés.

Noire silhouette dans mon corps entrée, avec ton doux sourire et tes mains d’écrivain. Mains secrètes, magiques comme des sexes… je revois la tache d’encre sur ton majeur, et comment tu l’effaças entre mes cuisses, ce jour-là dans la forêt…

Ton visage au-dessus du mien, ton visage au-dessous du mien dans la forêt… Notre amour eut si peu de temps… Si peu de corps… Si tu savais, Franz, comme j’ai regretté, plus tard, trop tard, de n’avoir su t’aimer avec mon corps ! De n’avoir su faire en sorte que tu m’aimes avec ton corps, pleinement !

Comme toi, je n’ignorais pourtant rien des subtilités de l’amour physique. J’aimais tant l’amour physique, même, que je croyais ne pas pouvoir m’en passer. Mais mon amour pour toi était plus élevé encore que ce plaisir-là, plus fort que mon corps.

Il y a un abîme qui s’ouvre quand j’admets cela.

Sous mon pauvre lit, un abîme.

Sans doute savais-tu déjà cela, toi. Mais c’était une découverte pour moi, et je ne pouvais y croire. J’avais vingt-quatre ans, j’étais pleine de vie et d’envie, depuis toujours mon corps avait été l’allié dans ma révolte, l’affirmation de moi-même face à une mère souffreteuse, face à un père tyrannique, face à la bourgeoisie compassée de Prague où j’avais grandi, face aux hommes que je désirais, face au monde entier !

Mon corps et mon esprit avaient été, dans le combat, l’arme l’un de l’autre ! Or tu survenais et je me retrouvais impuissante, totalement impuissante. Comment aurais-je pu accepter cela ? Comment aurais-je pu accepter que l’amour paralysât mon corps ? Malgré mon allure libérée, j’étais aussi stupide et raisonnable que les autres, je croyais à des schémas préétablis, et comme nos corps ensemble n’obéissaient pas à ces schémas, je me révoltais contre eux sans même me rendre compte que je niais leur propre révolte, profonde, authentique et significative.

Voulant sauver ma peau, je me persuadai sans peine que le problème venait de toi. Magnanime, je te priai de ne pas te soucier de cette vulgaire demi-heure au lit que tu ne m’avais pas accordée. Fuite, misérable fuite… Pourquoi n’avais-je pas trouvé les gestes qui eussent rendue possible cette demi-heure qui m’importait en réalité au-delà de tout, comme je le prouvai en renonçant à toi ? J’ai eu peur de toi, Franz. Moi que tu croyais intrépide, j’ai eu peur de toi, qui te croyais hanté par la peur. Et j’ai fait en sorte – ayant peur de toi, si grand, si lucide et si vrai – que nous ne puissions, corps à corps, nous aimer plus longtemps que ces quatre merveilleuses journées de juillet 1920, dans les collines au-dessus de Vienne, quand on pouvait encore s’imaginer, couché dans un sous-bois, que le monde était en paix et le bonheur possible.

Te souviens-tu qu’au début de notre histoire je t’appelais Frank ? Aujourd’hui encore, quand je parle de toi à Grete, je dis Franck. Tu signais tes lettres Franz K., et tu étais si peu connu… Je me trompais simplement. Mais c’était peut-être une façon inconsciente de dire, dès le départ, que pour moi, et pour moi seule, tu n’étais pas le même homme. Ou de refuser ton nom allemand…

Les noms des gens se reflètent à l’infini dans un jeu de miroirs, et chaque reflet est susceptible de variation, déformation… Ton grand-père Jakob était un pauvre boucher tchèque, ton père un commerçant parvenu, de langue tchèque aussi… Et tu héritas d’un prénom allemand, pour mieux t’intégrer à la bonne société pragoise. Un prénom en l’honneur de l’empereur François-Joseph, pour faire bonne mesure. Bien sûr, derrière se cachait ton prénom hébreu, Amschel (qui est aussi Adam), comme une langue masquait l’autre, une identité contenait l’autre…

Il y a toujours un autre nom derrière un nom, et sûrement un autre encore… Une armée de noms fantômes tapis dans la racine de l’être. Et lorsqu’il n’y en a plus, reste l’initiale… K… Ou même rien du tout, juste une vermine qui se cache sous son ancien lit d’homme.

Je t’écrivais en tchèque, tu me répondais en allemand. Nos langues se mêlaient parfois. Tu m’appelais nemluvne -mon bébé- et je protestais, ne voulant pas être prise pour une enfant. Tu me parlais de ton enfance, très tôt menacée par la gravité que l’on trouve dans le regard des morts…

Comme ma poitrine se gonflait d’espoir, chaque jour, lorsque je courais à travers les rues de Vienne chercher tes lettres à la poste restante ! Elles furent pendant des mois ma nourriture quotidienne. Et j’étais alors si affamée ! Ernst et moi étions de plus en plus des étrangers l’un pour l’autre. Pourtant cet « étranger » qui me trompait sans vergogne, je ne pouvais le quitter, à cause de la passion qui m’avait enchaînée à lui quelques années auparavant. Une passion charnelle qui, même amoindrie, m’empêchait de me livrer complètement à l’amour si puissant que j’éprouvais pour toi, l’étrange étranger qui me berçait et me frappait et me caressait et m’enlevait de ses mots…

J’étouffais dans mon corps, j’aurais voulu déployer mes ailes, aller vers une autre vie. Mais nous étions tous les deux enfermés dans une gangue de chair qui nous empêchait de nous rejoindre, une gangue tissée autour de nous, et malgré nous, depuis notre plus tendre enfance. Mon choix avait été de me livrer à cette chair dévoreuse, le tien de te retrancher derrière, mais chacun à notre façon, nous demeurions ses prisonniers.

Nous étions pourtant nés libres, comme chaque homme et chaque femme. Mais le cocon s’était refermé sur nous avec une telle férocité qu’il ne nous avait laissé d’autre issue que la révolte. Toi et moi avions choisi de fuir ostensiblement le foyer paternel. Moi en le quittant physiquement pour me donner à l’amour et à la liberté, toi en y restant physiquement implanté comme pour mieux le détruire de l’intérieur, le nier avec violence et refuser à ton tour de fonder un foyer – malgré le désir lancinant que tu en avais -, refuser ce monde de contraintes incarné par les cercles familial et social, pour te donner à un univers de totale liberté : la littérature.

Un monde contre un autre… Un processus contre un autre. Contre celui, par exemple, où tout se ligue méthodiquement, implacablement, contre l’enfant : la famille, l’école, l’employée de maison, la cuisinière qui, pendant toute ta première année de primaire, t’emmenait à l’école, où tu ne voulais pas te rendre. À hauteur de l’entrée de la ruelle de la Boucherie (…) je commençais à supplier, elle faisait non d’un mouvement de tête ; (…) je m’arrêtais, je demandais pardon, elle m’entraînait ; je la menaçais de représailles de mes parents, elle en riait ; ici, elle était toute-puissante ; je m’accrochais aux boiseries des magasins, je me cramponnais aux pierres d’angle, (…) mais elle me traînait en me disant qu’elle ajouterait encore tout cela à son rapport (…) Que de folies, Milena ! Et comment suis-je à toi, avec toutes ces cuisinières, ces menaces, et cette poussière, cette formidable poussière que trente-huit ans ont soulevée et qui se dépose dans mes poumons ?

Cher Franz, par-delà la poussière, Jsi muj, tu es mien… Ce qui, selon tes propres mots, ne signifie même pas l’amour, mais bien plutôt la proximité et la nuit. La proximité et la nuit… Les deux grands mystères de notre adolescence… Redoutables… Et qui le sont restés, surtout pour toi.

*

à suivre

Personnaliser l’impersonnel

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Quelqu’un avait donné des Converse blanches à l’un de mes fils. Il les voulait noires, je les ai peintes à l’acrylique – je te demanderai peut-être d’y faire aussi un dessin, m’a-t-il dit.

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J’avais peint aussi à l’acrylique mon sac, avec lequel je me suis promenée tout l’hiver par tous les temps sans parapluie – ça n’a pas bougé.

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Quand mon compagnon est passé à la cigarette électronique, j’ai peint un pot d’épices fini à la peinture pour verre afin qu’il puisse s’en servir de reposoir, et il s’en sert.

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Notre cuisine n’est pas aménagée, elle n’a pas de placard (j’ai reconverti en vaisselier un bureau en fer donné par une voisine), du coup les murs sont libres et j’y ai donc mis, comme dans tout l’appartement, des peintures et dessins faits maison (et aussi un dessin africain trouvé au rebut)

Il m’est arrivé aussi de transformer des vêtements, ou de changer leur usage (O rit toujours du jour où j’avais découpé dans l’une de mes culottes un bandeau à cheveux…) Bien entendu, tout ceci n’est rien par rapport à ce que font les fantastiques transformeurs comme le facteur Cheval (il y en a beaucoup d’autres, souvent classés dans « l’art brut »), mais c’est une réappropriation éminemment humaine, un réenchantement à la portée de chacun. Qui a également un sens politique fort, en des temps où nous vivons dans un univers tellement industrialisé, où nous ne sommes plus appelés à faire les choses nous-mêmes. Let’s do it !

« Nus devant les fantômes, Franz Kafka et Milena Jesenska » (4)

Je continue à donner ce livre, sans le changer, au fur et à mesure que je le retape à l’ordinateur (voir explications dans la première note de cette catégorie).

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Détenues de Ravensbrück (autres images et article ici)

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Il faut beaucoup d’acharnement pour faire mourir un être humain. Même pour noyer un petit chat, de si longues minutes… Au Revier, la kapo Gerda Quernheim, de son propre chef, noie systématiquement, à leur naissance et devant leur mère, les bébés des femmes arrivées enceintes au camp… Cela se produit, cet indicible. La vie qui se débat en vain sous la main implacable de Gerda, une prisonnière comme les autres. Ce qu’il faut dire, et accompagner de silence, par respect pour les bébés et pour les mères. Milena éprouve des pulsions meurtrières envers l’immonde criminelle. Mais il lui faut éviter le point de non-retour, ne pas basculer. Rester du côté de la vie.

*

Nous étions pourtant tellement civilisés, pense Milena. Nous nous nourrissions de culture, nous la dévorions, nous la buvions à grandes goulées. (…) Nous lisions pendant des nuits entières, nous passions des soirées entières à écouter de la musique, nous étions sans cesse sous je ne sais quel charme. (…) Puis les premiers fracas de la guerre ont fait voler nos rêves en éclats…

À force de nous réfugier dans un monde imaginaire, pense-t-elle encore, si raffiné et attrayant fût-il, nous avions fini par nous détacher du réel avec le même égarement jouissif et morbide que des Esseintes, le dandy de Huysmanns, ou l’extravagant Louis II de Bavière… Mais déjà, à propos de la Première guerre mondiale, Max Brod se faisait le même reproche, lorsqu’il écrivait que nous étions une génération perdue, perdue par cinquante années de paix qui nous avaient rendus aveugles à ce qui est le pire fléau sur la planète. Si l’on se respectait, on ne se mêlait pas de politique. Les controverses sur la musique de Wagner, sur les fondements du judaïsme et du christianisme, sur la peinture impressionniste, et autres sujets de ce genre, semblaient infiniment plus importantes (…) Et voilà qu’en une seule nuit, la paix s’était écroulée. Nous étions ni plus ni moins des idiots.

L’histoire doit-elle toujours se répéter ? Saura-t-on toujours tirer des leçons de l’expérience ?

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Milena se souvient qu’un jour Kafka l’a vue en rêve avec un visage décharné. Des joues rondes n’auraient pas permis tant de cruauté de ta part, lui disait-il. C’est le visage qu’elle a aujourd’hui. Mais c’est la cruauté d’autres qui le lui a donné. À moins que… La cruauté ne s’échange-t-elle pas aussi bien que l’amour ? Franz a aussi le visage décharné, au fond de sa tombe.

Le camp l’aurait-il rendue cruelle à son insu ? Malgré ses nombreuses manifestations de générosité envers les autres détenues, son besoin constant d’apaiser, rassurer, consoler, divertir, materner les autres ? Son cœur n’a-t-il pas été secrètement atteint par la pointe de fer de la cruauté ?

Bien avant d’arriver à Ravensbrück, elle écrivait dans un article : Je ne sais pas qui a dit que les souffrances ajoutent à la valeur de l’homme. Mais ce que je sais, c’est qu’il a menti.

Et malheureusement, le camp lui a donné raison. Lâcheté, égoïsme, conformisme, esprit de soumission, traîtrise… L’esclavage et le malheur libèrent toutes les bassesses. Pourtant Milena refuse de sombrer dans la misanthropie. Car les détenues survivent aussi grâce à leur capacité d’entraide, leur compassion les unes pour les autres, et même, souvent, leur dignité et leur sens de la résistance.

Son cœur à elle est-il encore profondément, réellement vivant ? N’aurait-il l’air sain qu’en surface, et ne se révélerait-il pas, à l’analyse, aussi détruit que l’était son rein, rongé par l’abcès ?

*

Chaque midi, sa chère Grete réussit à s’échapper, bravant toutes les interdictions, pour lui rendre visite au Revier. Milena lui parle, bien sûr, mais maintenant que toutes les inquiétudes se sont faites plus radicales, elle n’ose lui ouvrir totalement son cœur. Grete serait tellement peinée… À qui confier sa terreur de se voir, malgré tout, administrer une piqûre mortelle, ou simplement mourir d’elle-même entre les murs froids de ce camp de concentration ?

Le mieux serait d’écrire, d’épancher son âme sur le papier, comme elle le fit avec Franz pendant des mois. Écrire, le seul moyen d’entrer votre main dans votre poitrine et d’y saisir le cœur, palpitant et acharné à son travail de vie, afin de l’examiner au plus près, dans sa vérité.

Et comme il lui est interdit d’écrire ici, elle décide d’écrire quand même, chaque jour, chaque nuit, depuis son misérable lit, à Franz Kafka, une longue lettre qui n’aura pas de corps mais qu’il recevra peut-être, pour lui dire, maintenant qu’elle est presque aussi morte que lui, ce qu’elle n’a pas pu dire, avant.

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à suivre

« Nus devant les fantômes, Milena Jesenska et Franz Kafka » (3)

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En restant debout, je fais face calmement à ce que je ne connais pas, je me prépare à affronter cet inconnu… Mais pour pouvoir le faire, il faut de la force ; et cette force, l’individu ne l’a qu’aussi longtemps qu’il ne sépare pas son destin de celui des autres (…), qu’il a la conscience profonde d’appartenir à une communauté (…) La solitude est peut-être la plus grande malédiction qui existe sur terre (…), écrivait Milena.

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Et puis vint ce que Kafka, qui avait toujours été seul et debout, ne vit pas. On était en 1938, il était mort quatorze ans plus tôt, et Milena, faisant face au pire, comme toujours, écrivait dans le journal pragois Pritomnost : (…) nous sommes seuls. Le gouvernement a décidé de céder les Sudètes (…) Tout au début de la matinée, ce n’était que nouvelles brèves, d’un téléphone à l’autre, d’un Pragois à un autre. Les gens s’immobilisaient dans la rue, au travail, chez eux, le cœur serré, stupéfaits, frappés dans leur foi la plus profonde. Seuls ? C’était si incroyable que nous n’y croyions tout simplement pas.

C’en était donc fini de la république fondée par Masaryk sur le principe de l’émancipation des peuples slaves de l’ancien empire austro-hongrois, fini de l’État né en novembre 1918 et réunissant près de dix millions de Tchèques et Slovaques, mais aussi plus de trois millions d’Allemands, sept cent mille Magyars, et des minorités ruthène et polonaise. Finie l’unité tchécoslovaque, pourtant garantie depuis 1924 par le traité d’alliance défensive qui engageait la France à intervenir immédiatement en cas d’agression allemande, et par le pacte de 1935 qui prévoyait aussi le secours de l’URSS, subordonné à l’intervention préalable de la France.

La France de Daladier, appuyée par l’Angleterre de Chamberlain (avec le soutien enthousiaste de leurs peuples respectifs), venait de prévenir la Tchécoslovaquie qu’elle renoncerait à s’opposer de fait à l’annexion des Sudètes par l’Allemagne de Hitler – lequel allait aussitôt passer à l’acte. Cette morsure au cœur de l’Europe se révélerait fatale.

*

Franz ne le savait pas lui-même, mais son corps le savait : la chair humaine n’aurait désormais plus la moindre valeur.

Le monde traversait le corps de Kafka qui ne faisait que le retranscrire, tel un médium. C’est pourquoi sa vision restait pour beaucoup insupportable, incompréhensible. Il fallait, pour en pénétrer le sens profond, des esprits élevés et lucides : tels Tucholsky, ce brillant critique berlinois qui prouva sa clairvoyance en devenant, dès les années 20, un militant antinazi, et finit par se suicider en 1935 – voyant la partie perdue.

Un jour de cet été 1920 où Milena lui faisait remarquer, heureuse, la parution d’une excellente critique sur sa nouvelle La Colonie pénitentiaire, Franz avait répondu simplement : « Tucholsly… Il est le seul à avoir compris ce texte. Sais-tu que, lors de sa publication, tous les autres critiques y ont été hostiles ? Trop de cruauté, trop de froideur dans cette histoire de machine à torturer, de mécanique élaborée visant à éliminer les hommes après avoir exécuté sur eux une sentence qu’ils ignorent. Il serait inutile de la lui faire savoir, puisqu’il va l’apprendre sur son corps. La plupart de mes rares et aimables lecteurs s’en sont montrés dignement dégoûtés, quand ils n’ont pas préféré, pour toute sauvegarde, l’indifférence. Ne rien voir, ne rien entendre… En découvrant cette histoire, même mon éditeur, Kurt Wolff, m’a reproché son caractère pénible. Je lui ai répondu que notre temps en général et le mien en particulier étaient fort pénibles également. 

– S’ils te connaissaient, tes lecteurs ne trouveraient pas tes livres si terrifiants. S’ils savaient la sérénité, la douceur qui se dégagent de toi… S’ils savaient comme tu es bienveillant, attentif, généreux… S’ils savaient comme, malgré ta grande réserve naturelle, tous les hommes intelligents, toutes les femmes sont attirés par toi et reconnaissent ta valeur… Et cela depuis bien avant que quiconque se doutât que tu écrivais. Ne nie pas, c’est Max qui me l’a raconté : il jouissait d’une haute considération dans la société qui se réunissait chez l’hospitalière Mme Bertha Fanta pour s’occuper de philosophie. J’aimerais que tous tes lecteurs soient assez attentifs pour te connaître comme s’ils t’avaient rencontré. Alors ils comprendraient. Ils sentiraient ta tendresse, ta justesse, ta sensibilité hors du commun… Et peut-être alors seraient-ils encore plus terrifiés.

– Il ne faut pas avoir peur des livres, dit lentement Kafka. Tu le sais bien, Milena, toi qui n’as peur de rien. Les livres sont là pour nous aider à nous sauver. Comment pourrais-je survivre à la peur, sans littérature ? Le livre dit une vérité, rares sont les personnes qui comme toi comprennent qu’en dépit des apparences la vérité est moins redoutable que le mensonge. En novembre 1916, j’ai fait une lecture de cette nouvelle, La Colonie pénitentiaire, à la librairie Goltz de Munich. D’un ton sombre, comme il convenait de le faire…

– La mode, dans ce genre d’exercice, est pourtant plutôt à l’emphase… Ah !, les tournures recherchées de Werfel et ses drames expressionnistes jusqu’à la caricature… ! Meyrink et son Golem…! Et je ne parle que des meilleurs de nos auteurs… Même Rilke, parfois… Sans doute ont-ils d’autres qualités pour compenser certaine lourdeur de leur style. Mais reconnaissons que notre littérature contemporaine, avec son cortège baroque de monstres et d’obsédés en tous genres, est souvent aussi ampoulée que la tienne est directe et précise. Véhiculée par une langue simple, cet allemand qui, à force d’être minoritaire en Bohême, a fini par s’appauvrir, et que tu utilises tel quel, sans artifices. C’est ce qui m’a fascinée dans ton écriture, et c’est pourquoi j’ai voulu te traduire. Je pense que les gens ont dû apprécier ce parti pris si tranchant sur ce qui leur est ordinairement donné à entendre.

– Au contraire, cette lecture fut un désastre. Juste avant cette soirée, je m’étais disputé avec Felice, qui était venue jusqu’à Munich pour me voir. Elle est repartie aussitôt – mais elle n’a jamais vraiment compris mon travail… Au début le public était attentif, intéressé. Puis il me sembla lentement se pétrifier, moins sous l’effet de l’horreur froide du texte que d’une gêne grandissante. Ils étaient gênés parce qu’ils ne comprenaient pas, ou bien parce qu’ils savaient déjà et ne voulaient pas savoir. Et de temps en temps des terroristes de mon genre, au regard candide et aux manières douces, placent dans les librairies des livres plus inquiétants que des bombes… Un écrivain est une sorte d’assassin, car un livre doit être la hache qui brise la mer gelée en nous…

– Briser la mer gelée… Est-ce pour cela que toi et tes amis riiez si fort quand tu leur lus le premier chapitre du Procès ? C’était à peu près à la même époque, non ?

– Exactement. Nous avons beaucoup ri, et je t’aime, Milena. »

Ils étaient à Vienne, paisiblement assis à la table d’un café, devant une tasse de chocolat et une pâtisserie. Franz souriait. Il avait toujours ce visage d’adolescent timide et ouvert aux autres. Et puis quelque chose de plus dans le regard, une connaissance supérieure qu’il ne cherchait pas à montrer, au contraire, mais qui perçait d’elle-même – Max avait raison -, qui perçait de tout son corps. Malgré cela, Milena avait soupçonné que loin, très loin derrière cette gentillesse et cette bonté, étaient tapies violence et colère, et peut-être même de la haine.

Oui, ce jour-là, il était passé fugacement sur le visage de Kafka quelque chose qui ne tenait pas seulement de la souffrance ordinaire, personnelle, mais aussi d’un désespoir universel et sans appel, dépourvu de tout pathos et plein d’une horrible prescience.

*

à suivre (le principe est expliqué dans la première note de cette catégorie)

Le sang de mai, par René Vautier

Aujourd’hui est commémorée la fin de la Seconde Guerre Mondiale – dont un rappel se trouve dans ce passage donné ce matin de mon livre sur le camp de concentration de Ravensbrück. Aujourd’hui rappelle aussi les massacres de ce même jour en Algérie, à Sétif, par l’armée française. Ces extraits du film de René Vautier sont à voir absolument, avec ses images d’archives, le rappel historique des horreurs de la colonisation fait par Vautier lui-même, et la parole de Kateb Yacine, tant littéraire (avec sa comparaison entre Camus et Faulkner, vers le milieu du film) et son témoignage sur les massacres, qu’il a vécus, dans la dernière partie de la vidéo.

 

« Nus devant les fantômes, Milena Jesenska et Franz Kafka » (2)

Je continue à donner en lecture mon livre paru en 2000, à mesure que je le retape à l’ordinateur en vue d’une publication ultérieure en ebook sur mon site.

Ravensbruk-2

Tout va mieux au Revier, l’infirmerie de Ravensbrück, depuis que le Dr Percy Treite l’a prise en charge. Il est né de mère anglaise, il aime à le dire, sans doute pour se démarquer de l’horreur quotidienne à laquelle il participe, comme les autres. C’est un médecin consciencieux, il tient le Revier propre et y hospitalise les malades, qui reçoivent là quelques soins, sans haine ni compassion.

Ce qui ne l’empêche pas de pratiquer, à l’occasion, des opérations plus ou moins expérimentales, comme sur cette petite Tsigane qu’il laissa mourir le ventre ouvert (mais qu’importent, pour un SS, les souffrances d’une Tsigane, même les plus atroces?), ni de présider aux sélections de femmes pour les « transports noirs », ces camions qu’il faut régulièrement remplir de corps malades ou vieillissants, donc inutiles, pour aller les faire exécuter par balles ou gazer dans des camps équipés en conséquence.

Milena sait cela, mais elle pense aussi qu’en ce qui la concerne, elle peut lui faire confiance. Le Dr Treite n’apprécie pas le sale boulot auquel, par lâcheté et insensibilité, il se livre. Or la seule présence de Milena le flatte, en lui permettant de rappeler, et de se rappeler, qu’il fut un homme civilisé. N’a-t-il pas étudié la médecine à Prague, où il a suivi les cours du Pr Jan Jesensky, le fameux stomatologiste, père de Milena ? Elle a choisi de se fier à son diagnostic quand il lui a dit que son rein était malade et qu’il fallait l’opérer. Sa seule chance de survie, de toute façon.

On est en janvier 1944. Après quatre ans d’enfermement, dont plus de trois au camp de concentration pour femmes de Ravensbrück, l’état de santé de la célèbre journaliste, résistante tchèque, belle femme irréductiblement libre, s’est gravement dégradé. Elle a perdu vingt kilos, elle est épuisée, mais son amour de la vie reste assez fort pour lui donner le désir de lutter encore, lutter jusqu’au bout – comme elle l’a toujours fait.

N’a-t-elle pas promis à son amie Grete Buber-Neumann qu’une fois libérées, elles écriraient ensemble un livre sur l’expérience du camp ? N’aura-t-elle pas alors bien des combats à mener ? Ne doit-elle pas retrouver son enfant, sa petite Honza, qui maintenant doit être une jeune fille indisciplinée aux prises avec l’autoritarisme de Jan Jesensky, comme elle le fut elle-même dans son adolescence ?

Oui, tout va encore. Malgré la douleur dans le ventre, malgré la faiblesse immense de son corps. Tout doit aller, ne serait-ce que par égard pour les six agonisantes qui partagent sa chambre. L’important est d’arriver à leur apporter un peu de bonne humeur, empêcher qu’elles sombrent dans le désespoir. Le Dr Treite ne les tuera pas de sa propre initiative, contrairement à ce qu’auraient pu faire ses prédécesseurs. Même s’il risque de les laisser empoisonner, ou de ne pas s’opposer à les envoyer à la mort.

Du temps où elle était assez solide pour travailler au Revier, chaque matin, Milena passait derrière le bâtiment pour aller compter les mortes à la morgue. C’est ainsi qu’elle avait réalisé que des femmes étaient assassinées au Revier durant la nuit.

Les médecins SS Schiedlauski, Rosenthal, et Mlle Oberhaüser n’hésitaient pas, de jour, à mutiler des étudiantes et des lycéennes polonaises, celles que tout le camp appelait les « Lapins », pour des expériences de vivisection, ou à tuer des malades par injection. Et, en trouvant le matin de nouveaux cadavres aux côtes défoncées, le visage couvert de bleus, les dents arrachées, Milena avait compris qu’il se tramait la nuit, dans le secret, un autre macabre office.

Gerda Quernheim, la kapo de l’infirmerie, était la maîtresse du Dr Rosenthal. Ensemble, ils repéraient dans la journée celles qui portaient des dents en or. Et la nuit, ils les sacrifiaient pour récupérer le métal, qu’ils revendaient par la suite.

Depuis qu’elle est alitée, Milena pense souvent à Kafka. Franz. Il y a quelque chose de lui qu’elle n’a pas réussi à comprendre à l’époque de leur amour, ou du moins à admettre : son refus de la chair. Refus de manger de la viande, refus de pénétrer la femme aimée. Je me dis, Milena, que tu ne comprends pas la chose, lui écrivait-il. Essaie de la comprendre en l’appelant maladie.

Aujourd’hui, Milena sait. Le malade, c’était d’abord le monde dans lequel ils vivaient. Comment aurait-il pu, lui Kafka, y changer quelque chose par une thérapie, un simple travail sur lui-même ? Lui, le voyant d’une époque où déjà l’être humain, le corps de l’être humain s’apprêtaient à valoir si peu, comment n’eût-il pas redouté, en répondant aux appétits de sa chair, de participer malgré lui au carnage ?

Milena va mourir le 17 mai 1944. Avant de voir Ravensbrück se transformer en camp d’extermination, avec construction de chambre à gaz et développement parallèle d’autres modes d’assassinat moins onéreux. Car si les gestionnaires de la mort se doivent d’être efficaces, il leur faut encore raisonner en économistes et programmer l’épuisement par le froid et la faim. Les instructions venues d’en haut (de Berlin, de Himmler) font obligation à la direction du camp, où arrivent sans cesse de nouvelles détenues – elles seront jusqu’à plus de quarante-six mille au début de 1945 -, d’en éliminer deux mille par mois, avec effet rétroactif sur six mois. L’hiver 44-45, les mortes seront stockées derrière le Revier, nues, gelées, squelettiques, empilées comme des bûches, encroix cinq par cinq.

Ce que, dans les camps, les hommes ont fait des hommes n’a pas de nom. Des déchets, mais les vrais déchets n’ont rien d’aussi épouvantable. Les survivants ressemblaient à des fantômes, mais ce n’est pas encore ça. Ce qu’ils ont fait de leurs victimes, et pire encore, ce qu’ils ont fait d’eux-mêmes, les bourreaux : ce n’est pas la violence, ce n’est pas la mort. C’est au-delà du néant. C’est ce qu’on appelle l’inhumain, et pourtant les hommes doivent continuer à être des hommes.

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à suivre

« Nus devant les fantômes, Milena Jesenska et Franz Kafka » (1)

348771-gfCe livre est paru en 2000 aux Éditions 1, dans une collection dirigée par Stéphanie Chevrier. Il est toujours disponible en édition de poche J’ai lu. Je l’ai emprunté à la bibliothèque, ne l’ayant plus, afin de le retaper à l’ordinateur, n’ayant plus le fichier, trop ancien, pour le mettre un jour sur mon site. Je le donnerai en lecture ici au fur et à mesure de ma progression dans le travail, puis il sera retiré de ce Journal, comme sera bientôt retirée ma traduction, dans son premier état, de La chute de la maison Usher, que j’ai également donnée à lire au fur et à mesure de mon avancée dans le travail.

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Alina Reyes

Nus devant les fantômes

Milena Jesenska et Franz Kafka

 
À Ottla

 
Pour ma part, je suis certain qu’il n’y a plus rien à espérer de l’humain. (…) Le fantôme est découvert !
ALFRED KUBIN, Ma vie

 
Comprendre une mécanique qui vous écrase, démonter mentalement ses ressorts, envisager dans tous ses détails une situation apparemment désespérée, c’est une puissante source de sang-froid, de sérénité et de force d’âme. Rien n’est plus effrayant que l’absurde. En faisant la chasse aux fantômes, j’avais conscience d’aider un peu, moralement, les meilleures d’entre nous.
GERMAINE TILLION, Ravensbrück

 
Avertissement

Ce récit, librement inspiré de la vie de Milena Jesenska et Franz Kafka, comporte des citations extraites de leurs écrits et présentées au lecteur en italique.

*

Ses yeux gris plongent dans le visage de Milena. Dans sa chair, comme s’ils allaient s’y noyer. Milena voit la peur gagner le regard de Franz, des deux mains elle presse doucement les bras de l’homme en perdition, pour l’aider à remonter, crever la surface, respirer.

Ils se tiennent accolés, debout, immobiles, et la ville autour d’eux se tait. Leurs corps se détendent, leurs mains desserrent l’étreinte. Ce n’était rien, rien du tout.

Maintenant Milena marche vers les collines. Franz la suit. Elle ne se retourne pas, mais c’est comme s’il était devant elle : sa chemise blanche, sa peau bronzée. Elle entend son souffle, respire son odeur. Une parole sort de la bouche de l’un, de l’autre, ensuite un rire, ils rient.

Ensemble. Pour la première fois Franz et Milena ne sont plus seulement des mots alignés sur le papier, ces longues lettres échangées au fil des mois pour se dire, s’appeler, s’aimer, se vouloir. Chacun de leurs pas en direction des collines est un mot, c’est leur marche qui écrit leur hâte – elle devant, lui derrière -, en une interminable phrase haletante, confuse, qui fond et s’efface à mesure qu’ils avancent dans la chaleur de l’été.

Sans se regarder, c’est bien vers leur amour qu’ils avancent, l’amour promis, et le sang de Milena Jesenska brûle pour le grand corps mince qu’elle sent dans son dos, et l’ombre de Franz Kafka, que le soleil allonge jusqu’aux pieds de la femme, mûrit, inconsciente, la lettre du retour : (…) T’aimant (et je t’aime, tête dure, comme la mer aime le menu gravier de ses profondeurs ; mon amour ne t’engloutit pas moins ; et puissé-je être aussi pour toi, avec la permission des cieux, ce qu’est le gravier pour la mer!) ; t’aimant, j’aime le monde entier ; ton épaule gauche en fait partie ; non, c’est le droite qui a été la première, et c’est pourquoi je l’embrasse s’il m’en prend fantaisie (et si tu as l’amabilité de la dégager un peu de ta blouse) ; ton autre épaule en fait aussi partie, et ton visage au-dessus du mien dans la forêt, et ton visage au-dessous du mien dans la forêt…

Et son corps au-dessous du mien, et son corps au-dessus du mien dans la forêt…