Érotique de l’art

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À la base de l’art : travail, technique, observation, recherche. Mais Éros est là comme un fantôme que chacun essaie de saisir. Il faut apprendre et chercher, beaucoup chercher. Jusque au moment où la main qui sculpte, joue, peint ou écrit n’est plus que l’instrument d’un corps qui ne vous appartient plus, un corps entièrement possédé par l’Esprit comme une chair par l’amour, avec ces vagues, ce mouvement, cette intensité, cette force-là, au sens à la fois sexuel et spirituel où l’on peut “posséder la vérité dans un âme et un corps” dans un état de jouissance complète.

La pulsion érotique est aussi une pulsion mystique et poétique. L’art veut quelque chose de sauvage, d’originel, il lui faut trouver, toucher et expérimenter la vérité primordiale et secrète du corps pour l’amener à la transcendance.

Cette pure vérité que l’art nous montre, que nous voulons et ne voulons pas voir, voilà ce qui peut nous entraîner dans le vertige, nous procurer un vertige à la place d’un autre. Et il se peut alors que le substitut fantasmé se révèle plus vertigineux que la réalité. Une réalité qui ne serait pas fantasmée ne saurait faire jouir. En somme, toute réalité pour être désirable doit être mise en représentation par quelque moyen que ce soit, peinture, sculpture, photographie, cinéma, ou bien sûr et d’abord littérature. Toute apparence, toute apparition n’étant que la projection imaginaire ou plastique d’un langage, qu’il soit explicite ou inconscient.

Pas de plaisir sans imagination au sens fort du terme, c’est-à-dire faculté de créer une image à partir de ce néant qu’est la réalité.

“Dès l’enfance, écrit Aristote, les hommes ont, inscrites dans leur nature, à la fois une tendance à représenter, et une tendance à trouver du plaisir aux représentations.”

C’est pourquoi les femmes, dans toute société où elles ont été longtemps réduites aux fonctions de leur corps et aux tâches purement matérielles, ont plus de difficultés à atteindre leur jouissance que les hommes, habitués, autorisés et encouragés comme par une loi naturelle (mais si elle ne l’était pas les oiseaux n’auraient pas de si belles plumes), à trouver l’excitation par le regard.

Que les mystiques et les artistes usent du regard intérieur n’est qu’une affaire de degré dans la vision. Le regard de l’homme est désir, projection anticipatrice de la projection physiologique qui accompagnera l’acmé du plaisir, et c’est cette projection, cet appel au jeté hors de soi qui est prière.

“J’ai vu un ange dans le marbre et j’ai seulement ciselé jusqu’à l’en libérer”, dit Michel-Ange. Ainsi procède tout regard profond. Voir avant de faire paraître. Il y a des anges dans la lumière, des formes, et on peut aussi la ciseler pour les en libérer. Pas de vraie photo sans lumière consciente, pas de réalité sur le papier sinon sculptée par le regard.

Phidias était à la fois architecte et sculpteur. Le corps glorieux des Grecs s’élève dans l’espace non pour l’occuper mais pour le révéler en le pénétrant, comme les colonnes du temple. Le mot grec agalma qui désignait les statues a pour origine un mot qui signifie joie, exultation. Nous ne sommes pas là dans la matière, mais dans une révélation toujours renouvelée, aussi bien pour l’être qui se manifeste par la statue que pour celui qui la contemple.

Intense, jubilatoire échange entre l’oeuvre et son spectateur, comme entre l’artiste et son modèle. Il s’agit de saisir l’instant de vérité, et de s’y jeter. “Tout à coup un peu de nature se montre, dit Rodin, une bande de chair apparaît et ce lambeau de vérité donne la vérité tout entière, et permet de s’élever d’un bond jusqu’au principe absolu des choses.”

Érotique de la poésie

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à ma fenêtre, photo Alina Reyes

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« La chair est triste, hélas, et j’ai lu tous les livres… »

Le vers de Mallarmé semble plus que jamais d’actualité. Encore que, si manifestement la chair est aujourd’hui bien triste, masochiste, torturée, mécanique, médicalisée, normalisée, ghettoïsée, tabouïsée, bref ennuyeuse au possible, il semble de plus en plus difficile de trouver quelqu’un qui puisse ajouter « et j’ai lu tous les livres »…

Si la chair est devenue triste, c’est que souvent les livres le sont devenus aussi. L’amour est à réinventer, dit Rimbaud, et pour cela il faut réinventer la poésie, la littérature. La vivre, en faire l’expérience active, la mettre en œuvre dans son propre corps. L’amour comme le verbe étant une alchimie qui nécessite de savants mélanges de substances.

André Breton a dit que « la poésie se fait dans un lit, comme l’amour ». S’il ne l’avait fait avant moi, j’aurais pu l’écrire aussi. Je me suis toujours mise en condition de laisser advenir en moi la poésie (par la lecture ou par l’écriture) dans des lieux également propices à l’amour : au lit bien sûr, dans toute pièce close, ou encore dans ma voiture, ou dans un coin intime de nature, un ermitage… Lieux de recueillement, car je savais par intuition que la pulsion poétique était de la même essence, venait du même corps, et répondait à un semblable désir de communion ou de transcendance que la pulsion érotique.

L’humanité a commencé par de grands livres (et je comprends dans les grands livres les textes de tradition orale, ceux qui furent ensuite fixés par écrit comme ceux qui ont pu se perdre – on a conservé de la Préhistoire un magnifique art rupestre, mais nous ne saurons jamais rien des formules, récits et mythes de la même époque), des livres et des textes sacrés qui ont d’abord servi à établir, entretenir et développer les liens entre le monde des hommes et l’autre monde, celui des esprits, ou des dieux, ou d’un Dieu unique selon les cultures.

Livres fondateurs ou incantations chamaniques, ces textes disent entre les lignes toute l’histoire de l’Homme, qui est celle d’un questionnement du monde, et d’une négociation avec les forces mystérieuses de l’univers. Et ces textes sont de puissants poèmes. En proie à toutes sortes de forces qui la dépassent, l’humanité a besoin de puissants poèmes où trouver à la fois le sentiment de sa grandeur et le moyen de canaliser des pulsions chaotiques et destructrices.

La poésie est la création par excellence, celle qui rapproche l’homme de Dieu. « Au commencement était le Verbe ». C’est pourquoi je considère comme poème toute œuvre qui ne présente pas seulement une mise en scène et un point de vue sur la société, la condition humaine, etc, mais qui par le seul pouvoir de la langue crée, met au jour, un univers aussi neuf que l’enfant qui vient au monde.

La poésie est donc, dès l’origine, apparentée à la spiritualité. Elle raconte la genèse du monde, en règle et en définit les enjeux. Ce faisant, elle fait du poète lui-même un démiurge. Il est l’homme qui par le pouvoir de son verbe vous emmène dans le monde non pas tel qu’il existe dans l’univers visible, mais tel qu’il est dit. Le poète entre en contact avec l’univers invisible, mais il est aussi celui qui crée cet univers, puisque nous n’y avons accès que par ses mots.

Et ce qui est grave aux yeux du commun des mortels, c’est que le poète est mû par une impulsion vitale profondément jouissive, la recherche d’instants fabuleux et absolument intimes, le poète est un esprit désirant qui par la puissance de son désir va obtenir l’illumination, l’extase, comme un corps désirant va obtenir l’orgasme. Le poète va obtenir ce bondissement hors de la médiocrité humaine, cette jouissance venue de loin qui va très loin, il va l’obtenir par l’esprit et le corps rassemblés en un même élan, il va, selon les termes de Rimbaud, « posséder la vérité dans une âme et un corps ».

Du feu de Dieu

Ma page Bible, Coran et autres textes saints marche du feu de Dieu, avec des lecteurs de tout le monde francophone, spécialement africain.

Et je commence à développer une page Amour et Littérature, anthologie de scènes d’amour de la littérature mondiale voisinant avec mes propres textes, images, livres et ebooks. Pour le divin, inépuisable bonheur de lire ! C’est Jorge Luis Borges qui m’y a fait revenir, voici, en hommage, l’un de ses poèmes.

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Loin de la mer et de la superbe guerre,

Car c’est ainsi que l’amour célèbre ce qu’il a perdu,

Le boucanier aveugle épuisait

Les terreux chemins d’Angleterre.

 

Sous les aboiements des chiens de ferme,

Risée des garçons du village,

Il dormait d’un sommeil perclus et crevassé

Dans la noire poussière des caniveaux.

 

Il savait qu’en de lointaines plages d’or

Lui appartenait un trésor caché

Et cela soulageait son déplorable sort ;

 

Toi aussi, en d’autres plages d’or

T’attend incorruptible ton propre trésor :

La vaste et vague et nécessaire mort.

 

Jorge Luis Borges, L’Auteur (trad. Philippe Bataillon)

Du bon amour qui nous passe par le corps et la tête comme le printemps passe par le jardin et la forêt

couple au cerisier en fleur,

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C’est bon de penser à l’amour. On ne peut pas toujours le faire, mais y penser, personne ne peut encore nous en empêcher. Je dis encore parce que s’ils ne trouvent pas suffisant d’espionner nos ordinateurs et nos téléphones, ils finiront peut-être par se brancher directement sur notre cerveau ? Si on en vient là, je vous recommande le mien, vous ne vous ennuierez pas ! Regardez, pas besoin de pinces croco sur mon crâne ni de puce électronique dessous, je vous le livre ici tout cru, comme ça vient. Je ne vous parle pas ici du sexe morbide, vicieux, mauvais. Je vous parle du bon amour qui me passe par le corps et la tête comme le printemps passe par le jardin et la forêt.

Dans la nuit du lit, sous la couette, j’évolue lentement, intensément. Je suis au début du monde, aux frontières d’un trou noir qui contient toute la lumière et l’expulse pour donner la vie, je suis au fond de l’océan où les premières cellules se rencontrent et s’assemblent, je suis dans la grotte où naissent et se réfugient les petits et les grands animaux, et parmi eux ceux qui deviennent des hommes. Je suis au lieu de la sexualité, de la particularité qui fait de chacun de nous un être unique, et non un être reproductible en série, comme c’est le cas des bactéries qui se multiplient sans sexualité, toutes identiques, comme ce serait aussi le cas dans les rêves aberrants de ceux qui, par renoncement face aux difficultés de la sexualité, voudraient que les êtres humains puissent se reproduire par clonage, et ainsi abandonner leur condition d’être humain, et même d’animal, pour celle de vulgaire assemblage de matériau biologique sans personnalité. Je suis au lieu où fut décidé, et où se décide toujours, le fait d’être.

L’imposture

J’ai rêvé que j’étais à la grange, contemplant la neige depuis la porte-fenêtre de ma chambre. Et voici qu’arrivaient un tas de gens, people et BHL parmi eux – ce qui dans mon rêve comme dans la réalité suffisait à signaler l’imposture – piétinant la neige pour se rendre à une espèce de célébration ou commémoration politico-culturelle.

J’y allais voir, c’était un palais des congrès au milieu d’un désert de sable, une oasis moderne, froide et fermée, avec des couloirs, des stands, des micros partout pour les intervenants – mais il ne s’y passait rien et personne n’y parlait.

Israël-Palestine, la chèvre et le chou au Vatican

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Mahmoud Abbas et Shimon Peres invités à prier pour la paix, ce soir avec le pape François au Vatican. Voilà qui plait aux médias et à ceux qui ne pensent pas.

Il faut que les deux peuples, a rappelé le président palestinien avant cette prière, « puissent vivre chacun dans son propre Etat souverain et dans son propre territoire reconnu internationalement, y compris Jérusalem ». Or, quelques heures après la visite du pape en Israël (où il avait donné comme gage politique à Israël le fait d’aller honorer la tombe du fondateur du sionisme, Theodore Herzl, ce qu’aucun pape n’avait fait jusque là), le Premier ministre, seul vrai détenteur du pouvoir, déclarait que jamais Israël ne rendrait Jérusalem Est, accaparé illégalement aux yeux du droit international.

De son côté, le président israélien, avant son départ pour Rome, a estimé que « le nouveau gouvernement d’union palestinien est une contradiction qui ne pourra pas durer très longtemps ». Autrement dit, qu’il n’était pas possible de traiter avec lui.

Nous voilà bien avancés. La prière n’arrangera rien, aussi longtemps qu’on continuera à vouloir ménager la chèvre et le chou. Israël a encore annoncé cette semaine la construction de 1500 nouveaux logements dans les colonies. La confiscation des terres et des biens ne cesse de croître, de mois en mois et d’année en année. Le chou se réduit rapidement à la taille d’un trognon. Ce qu’il faut, c’est déclarer fermement son désaccord à la chèvre. L’inviter à prier avec le chou est un geste politique en vérité indigne.

L’excitation

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L’excitation a-t-elle quelque chose à voir avec la mort ? Avec l’envie de se fourrer ou se faire fourrer dans la matière ? Pourquoi le sang accourt-il sous la peau, à cette idée de pénétration ? Alors que nous pleurons aux enterrements.

Certains cherchent sans cesse l’excitation, d’autres passent leur temps à la fuir. La cause de leur comportement est la même : la peur de mourir. Rechercher ou refuser le sexe leur sert de conjuration. Vaine. Rechercher ou refuser le sexe ne fait qu’entretenir la mort tout au long de la vie. Ne fait qu’entraîner la hantise de la vie par la mort. Ce qui libère la vie de la mort, ce n’est ni la quête ni la fuite du sexe, mais sa connaissance.

Ici nous sommes dans le domaine de la connaissance du sexe. Et comme toute connaissance particulière, elle conduit à la connaissance générale et entière.

J’ai entendu un jour un auteur de littérature pleine de sexe dire qu’elle n’était « pas là pour faire bander les lecteurs ». Comme beaucoup de ses confrères, comme les curés tripoteurs, elle n’assumait pas ce qu’elle faisait. Je sais que mes lecteurs et lectrices peuvent bander, et je veux en les faisant bander les enseigner. Que leur bandaison ne leur soit pas salissure ni perdition, mais éclaircissement. Une parole assumée, par l’auteur et par le lecteur, n’est pas néfaste mais faste, fête du corps et de l’esprit.

S’il n’y avait pas de sexe il n’y aurait pas de chant, pas de langue, pas de religion, pas d’art, pas de philosophie, pas d’homme. Il y aurait des mathématiques, mais personne ne les aurait découvertes. Ceux qui, d’une façon ou d’une autre, dénient le sexe, dénient toute l’histoire de l’humanité. Ils restent privés de ses bienfaits, sans pouvoir se libérer de ses méfaits.

La virilité

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C’était une fête dans un quartier chic de Paris. Dans l’immense salon d’un immense appartement donnant sur un grand jardin invisible de la rue. Un orchestre latino-américain avait été engagé. Des invités mondains, du milieu des médias, des intellectuels, des politiques, que sais-je encore. Sur ce qui faisait piste de danse, près de moi l’un d’eux se dandinait avec une mollesse repoussante. Je me suis écartée, j’ai passé le reste de la soirée avec les musiciens, les seuls parmi tous ces gens qui fussent virils et vivants.

Il n’y a pas de virilité dans les milieux d’argent et de pouvoir. Des coucheries, des obsessions, des histoires ambiguës, voire des viols, mais tout cela dans une extraordinaire mollesse morale. Vir signifie homme parce que cela signifie aussi, à la racine, force et courage. Des qualités qui physiquement, musculairement, sont plus visibles chez l’homme, mais moralement, mentalement, appartiennent tout autant à la femme.

Ces gens ne tiennent que par leurs réseaux. Individuellement ils ne tiennent pas, ils sont lâches, impuissants, fuyants, menteurs, dissimulateurs, fourbes souvent. C’est pourquoi ils intègrent toutes sortes de systèmes fonctionnant comme des mafias. Ils ne peuvent agir qu’en s’appuyant sur leur organisation. Sur la négation de ce qui fait que l’homme est unique.

La virilité, c’est de pouvoir dire « je » en vérité. C’est-à-dire que ce je parle et agisse lui-même. Et non pas que sa parole soit une répétition plus ou moins frauduleuse de celle des autres, ni que ses actes tiennent aux autres, à un réseau. Virilité et vertu ont la même racine. La virilité est une vertu des femmes aussi bien que des hommes. La virilité, c’est la franchise, et la franchise, c’est la liberté.