Chambord. 2) Le château métaphysique et physique de François 1er et Léonard de Vinci

La première note, à laquelle celle-ci fait suite, est ici.

François 1er, disais-je, s’est employé à ériger un seuil de l’infini : le château de Chambord. Et pour cela, il s’est fait le mécène mais aussi le disciple de Léonard de Vinci. Si l’on ignore quels furent les architectes de ce château, les historiens de l’art s’entendent à reconnaître la marque de Léonard au moins dans la conception de l’escalier central à double révolution, qui reprend maintes études et dessins de l’ingénieur que fut aussi le peintre. Nous pouvons pousser un peu plus loin la réflexion en ce sens.

Cet escalier, pivot du château, n’illustre-t-il pas cette remarque d’Erwin Panofsky dans la présentation de son livre Le codex Huygens et la théorie de l’art de Léonard de Vinci :

« Dans un esprit ovidien, Léonard perçoit le mouvement comme une transition ininterrompue d’un état à un autre, chacune de ses étapes manifestant (transitoirement) cette mutation infinie des configurations qui parcourt l’ensemble des phénomènes naturels. »

Chaque marche figurant une étape dans cette montée-descente hélicoïdale nécessairement finie, donc non ininterrompue mais gagnant sa représentation de l’ininterruption dans le doublement du dispositif, qui donne à quiconque l’emprunte un sentiment de vertige propre à l’expérience de ce qui nous dépasse, de ce qui est infini. Comment, plus précisément, deux escaliers entrecroisés, deux constructions dotées d’un début et d’une fin, peuvent-elles donner ce sentiment confus d’infini ? Qu’est-ce qui est infini dans cet ensemble ? Qu’est-ce qui n’y prend jamais fin, donnant ainsi l’idée de l’infini ? Leur séparation. Tout en se croisant et se recroisant au grand jour, jamais ces deux escaliers ne se rencontrent.

Je faisais la dernière fois l’hypothèse d’un lien entre le roi à la salamandre et sa contemporaine la dame à la licorne. Dans le roman de René Barjavel Les dames à la licorne, remontant tel un escalier, sur des siècles, l’histoire de descendants d’un homme-lion et d’une femme-licorne, l’un des principaux héros se trouve affecté d’un syndrome et d’une vision de la séparation dont il ne guérit qu’en retournant aux sources. Après avoir vu pour la dernière fois, enfant, ses parents mourants dans deux lits rapprochés mais séparés par un intervalle dans lequel il se glisse, une fois adulte il traverse une période où tout ce qu’il voit, la tête de son cheval puis tout le reste, est coupé par une bande vide ; s’installer sur une île (songeons à l’île des tapisseries de la dame à la licorne) et la relier à la terre par une digue (achevée au moment de sa mort) calmera son vertige, lui permettra de vivre pleinement une vie d’homme.

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Le château de Chambord est un cercle (celui de l’escalier à double révolution) dans un carré conçu de façon giratoire et aux quatre coins en cercle. C’est aussi dans un cercle et dans un carré que s’inscrit l’homme de Vitruve dessiné par Léonard. Quatre siècles plus tôt, Hildegarde de Bingen avait dessiné un homme (un Christ) inscrit dans un cercle. Le cercle symbolisait le ciel, le carré la terre. François 1er, à la suite des Italiens, introduit dans sa construction, avec Léonard, le désir d’associer le ciel et la terre, d’en faire une double habitation pour l’homme. Double révolution, comme pour l’escalier. Mais y a-t-il là aussi une irréductible séparation entre les deux ? Vitruve et à sa suite Léonard voient une analogie entre microcosme et macrocosme, et une figure de l’univers dans le corps humain. Erwin Panofsky rappelle qu’il y a dans le texte de Vitruve « une comparaison, très souvent reprise et illustrée, entre la figure humaine bien faite et le bâtiment bien proportionné. » D’autre part il note : « C’est un fait bien connu que Léonard s’intéressait profondément au problème des deux infinis, l’infiniment grand et l’infiniment petit. »

Y a-t-il séparation entre ces parallèles, l’humain et l’univers, l’infiniment grand et l’infiniment petit ? Dans le dessin de l’homme de Vitruve, l’homme apparaît immobile dans le carré – bras en croix, jambes jointes comme le Christ cloué sur la croix. Mais ses pieds sont disposées sur le cercle comme s’il était une roue qu’il peut faire tourner. Voici deux nouveaux parallèles : l’immobile et le mobile. Immobile et mobile qui s’illustrent aussi dans la figure de l’escalier, à la fois figé et montant et descendant. Quoi qu’il en soit, il reste toujours une séparation au moins sémantique entre ces termes. Le seul fait qu’ils sont désignés par deux mots ou groupes de mots : univers/homme, infiniment grand/infiniment petit, immobile/mobile, implique une irrémédiable séparation, un espace entre les mots comme entre les deux escaliers et entre les deux concepts.

Il y a là une question très moderne, à laquelle Léonard de Vinci répond de façon éminemment moderne : son homme de Vitruve, avec ses huit membres, est un homme de Schrödinger. À la fois cloué, mort, et vivant, en mouvement, comme dans la célèbre image du chat dans l’espace quantique. Si nous transposons cette vision dans l’escalier à double révolution, nous pouvons voir que cet espace vide au centre du double escalier est à la fois ce qui distingue deux éléments parallèles et ce qui les relie. Pivot immatériel grâce auquel le monde peut tourner, de façon spiralante donc ouverte, comme l’est aussi la queue de la salamandre du roi (nous l’avons vu la dernière fois). Tandis que les physiciens, aujourd’hui, cherchent toujours une théorie apte à unifier les lois de l’infiniment grand et celles de l’infiniment petit, l’artiste et scientifique, avec le roi son disciple éclairé, continuent à travers siècles à nous offrir le sentiment de cette unification réalisée ou d’une ouverture entre les univers – de façon savante, dans l’identification et la distinction des différents étants et états.

Alchimie de soi. Avec le yoga, son feu.

Vue de la bibliothèque Buffon, hier à Paris, photo Alina Reyes

Vue de la bibliothèque Buffon, hier à Paris, photo Alina Reyes

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Maintenant, après deux mois de pratique quotidienne, après ma séance de yoga matinale (au moins une heure), mon corps chauffe toute la journée. C’est très impressionnant. Je me sens de jour en jour beaucoup plus forte, solide, tonique et souple, non seulement physiquement mais aussi mentalement. Mon corps chauffait ainsi quand j’ai vécu en ermite dans la neige à la montagne (je l’ai raconté dans Voyage). C’est le feu de l’esprit. Là aussi j’étais sculptée. Par la montagne, comme je le suis aujourd’hui par le yoga. Le yoga est la meilleure chose qui me soit arrivée, avec la montagne et la littérature. J’en rêve la nuit, j’y songe le jour, je le vis. Hier soir j’ai trouvé ce passage dans le livre d’Ysé Tardan-Masquelier L’esprit du yoga (Albin Michel, 2005) :

« Un travail lent, régulier, progressif et irréversible de mutation se produit ; travail désigné en sanskrit par le mot tapas. Ce cheminement, la langue l’identifie assez singulièrement à une « cuisson ». Le verbe tap-, « chauffer », recoupe le sens du mot dîkshâ, « deuxième naissance rituelle » (souvent traduit par « initiation »), qui vient probablement de dah-, « cuire ». « Par son tapas » ou « en faisant tapas », l’adepte devient autre sans retour, puisque de « cru » ou « naturel », il se fait « cuit » au feu du sacrifice, puis à l’ardeur de sa visée transformatrice. Il s’agit là d’une véritable recréation, évocatrice de certaines cosmogonies où un dieu enfante le monde en « s’échauffant », en « transpirant ». De plus, en physiologie, on assimilait la « couvade » des œufs ou la gestation de l’embryon à une cuisson préparant l’éclosion d’une existence neuve : sur son foyer interne, l’ascète « couve » sa nouvelle forme. Or jusque dans le yoga actuel a perduré ce vieux mot tapas, généralement traduit par « ascèse », « discipline », « effort » – ce qui n’est pas faux, mais ne rend pas justice de la saveur du terme. La maîtrise des énergies et du souffle provoquera en effet une sorte de chaleur physiologique doublée d’un feu spirituel, réputé brûler les impuretés physiques et psychiques, le yogi devenant ainsi son propre alchimiste. »

Léonard de Vinci, dessinateur de l’homme de Vitruve, aurait, je pense, adoré le yoga. En tout cas il y a tout à fait continuité des champs dans ma pratique du yoga et ma réflexion sur la participation de Léonard à la construction de Chambord, nous en reparlerons bientôt, pour faire suite à ma première note sur ce château de la Renaissance.

 

Sur la sortie du livre de Tariq Ramadan

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paris 13e 6-minCes jours-ci à Paris 13e, photos Alina Reyes

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Tariq Ramadan veut ignorer que les relations sado-masochistes impliquent l’entente explicite des partenaires, chacun et ensemble en recherche de jeux codifiés. Lui décide seul de violenter des femmes. La façon dont ces dernières décrivent toutes son changement soudain de visage au moment de passer aux actes me rappelle le changement de visage que j’ai aussi mentionné pour le personnage de Sad Tod quand il passe aux violences psychiques dont lui se contente, dans mon roman Forêt profonde, occulté par les médias parce qu’un parrain du milieu littéraire s’y reconnaissait (alors qu’aucun indice ne permettait d’identifier mon ou mes modèles ; et pourquoi les gens sont-ils fâchés quand ils se reconnaissent dans une fiction ? S’ils s’y reconnaissent, c’est sans doute que le portrait est ressemblant. Sinon, qu’ils ne s’y reconnaissent pas, c’est tout).

La façon dont ce parrain a été soutenu par son milieu me rappelle aussi la façon dont Tariq Ramadan a été soutenu par nombre de musulmans – dans le déni des faits. C’est humain, moi non plus je n’aime pas voir tomber des gens que jusque là j’avais appréciés. Cela blesse à la fois notre esprit de solidarité et notre égo, mécontent de s’être fait avoir et préférant le nier. Mais persister dans cette attitude est criminel. Si la justice n’avait pas entendu les femmes qui témoignent contre Ramadan, il serait toujours porté par la croyance en son innocence, ou en sa moindre culpabilité. Or les affaires de ce type ne peuvent pas toutes être portées devant la justice, certaines ne laissant pas suffisamment de traces. C’est donc notre responsabilité, individuelle et commune, de chercher ce qui se rapproche le plus de la vérité, notamment en ne se contentant pas d’écouter une seule des parties concernées. La vérité n’a rien à craindre du livre de Tariq Ramadan qui paraît aujourd’hui, à cette date qui doit contenter le sadisme de l’auteur, voire comporter une menace subliminale et dérisoire. J’ignore ce qu’il contient, mais puisque la justice l’a autorisé à paraître, il doit exposer sa version des faits sans comporter d’éléments passibles de poursuites – Ramadan fait partie des gens trop malins et bien conseillés pour cela. La version des femmes s’étale dans les médias depuis des mois. Quels que soient ses griefs contre ces femmes, dans l’aveuglement de Ramadan quant au mal qu’il est coutumier de faire nous pouvons voir un aveu de sa culpabilité, malheureusement indélébile.

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Chambord. 1) Le roi à la salamandre et la dame à la licorne

chambord 10-minChambord compte plus de trois cents représentations de salamandres. Photo Alina Reyes

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François 1er a bâti le château de Chambord sur l’emplacement d’un ancien château médiéval. Son ambition d’homme, de guerrier et de souverain nourri d’idées chevaleresques n’était pas d’effacer les valeurs du Moyen Âge, comme on crut que ce fut celle de la Renaissance, mais de les exalter. Plutôt que d’une renaissance, il s’agit d’une revivification, que symbolisent d’ailleurs l’emblème et la devise du jeune roi : la salamandre et son inscription latine nutrisco et extingo, « je nourris et j’éteins » (selon la tradition, la salamandre se nourrit de feu et a le pouvoir de l’éteindre).

Liée au feu qu’elle peut nourrir et qu’elle peut éteindre, ou dont elle peut se nourrir, ou par lequel elle peut nourrir ou éteindre, la salamandre pourrait aussi bien afficher, selon mon sens : libido, « désir ». Le désir nourrit et éteint le feu, selon qu’il est bon ou mauvais, régénérateur ou destructeur. Pour ce roi chrétien, le feu est tantôt feu du Saint Esprit, tantôt feu de l’Enfer, feu de la foi ou feu de l’impiété. La salamandre est aussi un symbole du Christ venu porter le feu sur la terre et trancher entre le bien et le mal. Sur le portail du Jugement de Notre-Dame de Paris, la pureté est représentée, sous les statues des apôtres, par une salamandre – donnant à penser sur la symbolique de purification possiblement portée par le récent incendie de la cathédrale.

Si François 1er est salamandre, il a donc pouvoir de nourrir ou d’éteindre les feux de toute sorte en son royaume.

Le Roi à la salamandre est à son seul désir savant comme sa contemporaine la Dame à la licorne. Ces deux animaux fantasmatiques, la licorne, animal phallique, et la salamandre, animal chthonien, ne représentent-ils pas aussi, l’un pour la femme et l’autre pour l’homme, à la fois leur désir et son objet ? La Dame se tient dans l’ouverture de sa tente aux quelque 80 flammèches, le Roi expose la queue enroulée en 8 ouvert de son animal (les salamandres sont réputées pouvoir faire repousser leur queue quand elles la perdent, ce qui contribue à en faire un symbole de régénérescence – n’est-ce pas aussi, dans l’inconscient, une image de la capacité d’une nouvelle érection après la détumescence du pénis ?). En cette période que des historiens d’aujourd’hui préfèrent nommer « seuil de la modernité » plutôt que Renaissance, François 1er s’est employé à ériger un seuil de l’infini : le château de Chambord. Nous verrons comment une prochaine fois.

En attendant, je recommande le visionnage du documentaire d’Arte L’énigme de Chambord. Mes images de ce château sont ici, et mes textes sur la Dame à la licorne .

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Sur les mosquées mixtes et la prosternation

Hier boulevard Auguste Blanqui à Paris, photo Alina Reyes

Hier boulevard Auguste Blanqui à Paris, photo Alina Reyes

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L’argument de ceux et celles qui sont favorables à une séparation des hommes et des femmes pendant la prière à la mosquée est qu’il y a quelque impudeur, ou quelque indécence, voire quelque manque d’élégance, à ce que les hommes puissent voir le derrière des femmes quand elles se prosternent. Argument ridicule. Quand on se prosterne, on a le front contre le sol, on ne voit rien. Ou bien c’est qu’on relève la tête par indiscrétion. Dans un cours de yoga – les cours sont mixtes bien qu’à l’origine le yoga fût réservé aux hommes et il s’y trouve des personnes de diverses corpulences – on se prosterne et l’on montre ses fessiers dans différentes postures maintes fois, et cela ne pose de problème à personne, on n’y pense même pas une seconde. Tout simplement parce qu’on n’est pas là pour regarder le cul des autres.

La majorité des fidèles viennent à la mosquée paisiblement, pour rencontrer Dieu et partager entre humains. Mais certains et certaines semblent y venir moins pour prier que pour essayer de séduire. Certaines jeunes femmes dûment voilées y viennent ultra-apprêtées et maquillées, certains hommes y ont les regards coulissants. D’autres, des deux sexes, ont tellement peur de la possibilité de séduire qu’ils et elles se composent des figures fermées, hostiles. Le voilà, le problème. Il ne se réglera pas en refusant la mixité, mais en changeant les mentalités. Des hommes et des femmes obsédés par l’interdit (que leur désir soit de le respecter ou de le transgresser, il est tout aussi aliénant) ne feront jamais des personnes spirituellement accomplies, ni en islam ni ailleurs – le problème n’est pas seulement celui de l’islam, il est universel.

Deux jeunes femmes imames travaillent à rendre à l’islam le bon sens. J’irai voir comment ça se passe, inch’Allah. En attendant, je leur souhaite la meilleure continuation.

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23 septembre 2019 : finalement, voici ce qu’il en est.

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Pensées ailées, et esprit zen avec Shunryu Suzuki

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Le yoga a transformé ta vie, ton mental et ton corps (en « corps de rêve »), me dit O ce matin. C’est vrai. Mental enraciné et corps ailé font voyager sans encombres la vie. Ce mental, ce corps, cette vie se sont transformés en ce qu’ils étaient déjà et en quoi il faut toujours que de nouveau ils se retransforment, pour ne pas s’abîmer. Les méthodes sont variables, mais seules sont valables celles qui engagent à la fois le mental, le corps et la vie.

 

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Enseignante est mon premier métier – j’avais dix ou onze ans, j’ai été embauchée pour enseigner l’orthographe à un enfant, jour après jour. Qui veut enseigner doit constamment se renseigner. Ici j’enseigne ce que je sais à qui veut l’apprendre (je sais que comme en classe il y en a qui s’agitent ou qui dorment, peu importe), comme j’apprends d’autres enseignants, humains ou autres. Au jardin, j’ai contemplé les animaux et les végétaux, et j’ai encore lu Esprit zen esprit neuf, de Shunryu Suzuki, dont voici quelques autres passages :

 

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p. 86-87 : « Quand nous sommes assis en zazen, nous reprenons notre activité fondamentale de création. On peut dire qu’il y a trois formes de création. La première, c’est être conscient de nous-mêmes après zazen. Quand nous sommes assis en zazen, nous ne sommes rien, nous ne nous rendons même pas compte que nous existons ; nous sommes simplement assis en zazen. Mais quand nous nous levons, nous sommes là ! C’est la première étape de la création. Quand vous êtes là, tout le reste est là ; tout est créé instantanément. Lorsque nous émergeons de rien, lorsque tout émerge de rien, tout nous apparaît comme une création neuve. C’est le non-attachement. La seconde forme de création a lieu quand vous agissez, ou quand vous produisez ou préparez par exemple de la nourriture, du thé. La troisième forme est la création de quelque chose en vous-même, comme l’éducation, l’art, ou un système pour notre société. Il y a donc trois formes de création. Mais si vous oubliez la première, la plus importante, les deux autres seront pareilles à des enfants qui ont perdu leurs parents : leur création n’aura aucun sens. »

 

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p. 110 : « Nous devrions toujours vivre dans la vacuité du ciel obscur. Le ciel est toujours le ciel. Même si viennent nuages et foudre, le ciel n’en est pas gêné. Même si vient l’éclair de l’illumination, notre pratique l’oublie complètement. Elle est alors prête pour une autre illumination. Il nous est nécessaire d’avoir des illuminations les unes après les autres, et, si possible, d’instant en instant. C’est ce qu’on appelle illumination avant de l’avoir et après. »

p. 150 : « Dogen-zenji dit : « Même à minuit, l’aube est là ; même à l’aube naissante, c’est la nuit. » »

p. 154 : « Quand vous faites zazen, (…) quelle que soit votre activité, la vie devient un art. »

p. 180 (dernière page) : « Nous devons avoir l’esprit neuf d’un débutant, affranchi de toute possession, un esprit qui sait que tout est en changement continuel. Rien n’existe si ce n’est dans sa forme et sa couleur actuelles. Une chose coule en une autre sans pouvoir être saisie. Avant la fin de la pluie, nous entendons un chant d’oiseau. »

 

jardin des plantes 5-minAujourd’hui au Jardin des Plantes, photos Alina Reyes

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Street Art du jour

Baskets et sac à dos (pour ce que j’apporte et ce que j’emporte), j’arpente la ville. Même dans les quartiers qu’on connaît depuis longtemps, il y a toujours quelque chose à découvrir ou à redécouvrir. Par exemple aujourd’hui une librairie chinoise et asiatique. Et puis les gens, et puis les immeubles, et puis le Street Art que je continue à photographier sur mes passages. Voici celui du jour, dans l’ordre où les œuvres sont apparues sur mon chemin :

 

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street art 10-minAujourd’hui à Paris 5e et 6e, photos Alina Reyes

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Conseils du jour pour une rentrée vraiment littéraire

 

J’ai feuilleté en librairie le livre qui semble à cette heure être le plan B des jurés du Goncourt, après qu’ils ont renoncé à celui de Yann Moix : Soif, d’Amélie Nothomb. Je me fiche du Goncourt mais j’avais lu qu’elle y faisait parler Jésus, cela m’intéressait. Sans me faire trop d’illusions, je n’avais pas imaginé qu’elle ferait parler le Christ comme un collègue de bureau, le lundi matin, vous raconterait en se plaignant devant la machine à café l’horrible week-end passé avec des beaufs de sa famille ou de sa belle-famille – sans se rendre compte qu’il est comme eux. Si on ne peut écrire autrement que le commun des mortels, mieux vaut s’abstenir de le faire au nom du verbe de Dieu. C’est une question de sens, et de respect du lecteur. Publier des textes qui n’ont pas de sens constitue un « péché contre l’esprit », une faute que les éditeurs avides de deniers mal gagnés commettent en judas de la littérature.

Je lis Le Vagabond et autres histoires, un recueil d’exquises nouvelles de Rabindranath Tagore, pleines de grâce, d’humanité, d’amour, de beauté – de cruauté aussi, comme la vie. (Et sans y être, Jésus s’y trouve). C’est mon conseil du jour pour faire de cette rentrée une rentrée vraiment littéraire. Si j’en ai le temps, je chercherai sur les étals des libraires un livre récent qui me semblerait intéressant et que je pourrais recommander aussi. Sinon, n’oubliez pas de chercher aussi chez les bouquinistes et en bibliothèque : les livres qui ont passé l’épreuve du temps sont comme le bon vin, ou comme l’eau jaillie de la source après un long parcours dans la pierre, bien meilleurs pour qui a soif sans être prêt à avaler la piquette mise en avant par les marchands.

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Rentrée de la classe. Aux élèves

Cet après-midi à la bibliothèque des chercheurs du Muséum d'Histoire Naturelle, de ma table

Cet après-midi à la bibliothèque des chercheurs du Muséum d’Histoire Naturelle, de ma table

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Depuis que tous mes enfants sont devenus adultes, à chaque rentrée des classes j’ai un moment de nostalgie en me rappelant les temps où je les accompagnais à l’école, les aînés puis vingt ans après les cadets, main dans la main. Depuis deux ans, s’y ajoute la pensée de mes élèves. Je ne risquerai plus ma santé en retournant enseigner aussi loin de chez moi mais je garde dans mon cœur un souvenir aimant, émerveillé, du temps que j’ai pu passer avec eux. Alors aujourd’hui, pour rendre hommage à tous ces enfants, à tous les enfants, j’ai décidé de faire ma rentrée des classes, moi aussi. J’ai mis mon ordinateur et mon grand cahier dans mon cartable et je suis allée travailler à la bibliothèque. Fini, les vacances. Le temps des vacances est bon et le temps de la rentrée est bon. Heureuse de retrouver mon roman, après l’avoir laissé reposer tout l’été. Heureuse, en le relisant, de voir que le travail accompli jusqu’ici m’apparaît maintenant porteur de possibilités que je n’y avais pas encore vues (j’ai bien fait de le laisser reposer : il a travaillé pendant ce temps comme l’esprit travaille pendant le sommeil). Heureuse d’avoir encore à travailler pour le terminer. Je suis encore fatiguée intellectuellement, j’ai traversé beaucoup d’épreuves fatigantes et malgré cela (et non grâce à cela) j’ai continué à avancer dans la recherche et la connaissance spirituelles et c’est ainsi que le travail que je fais malgré la fatigue va vers une dimension nouvelle de l’être, jusqu’à présent inconnue ou inexplorée.

Le repos c’est doux, mais le travail, c’est classe. C’est par le travail qu’on se surpasse. Si on y met son cœur. Si on ne triche pas. Je ne triche pas, parce que je n’ai aucune intention de gagner, ni de perdre. Ni de paraître, ni de disparaître. Je n’ai pas d’intention. Je suis à ce que je fais : dans tout travail, c’est ce qu’on peut faire de meilleur. Être à ce qu’on fait. Se donner. Sans autre but que d’accomplir de son mieux ce qu’on a à accomplir. Ce sont les humains qui vivent ainsi qui sauvent le monde, à chaque instant et siècle après siècle. Leur existence pacifique, combat de chaque instant, victoire de la présence à chaque instant, est la meilleure guerre contre le mal, le mensonge, la zizanie, la mort que sèment les insensés qui perdent leur vie en voulant la gagner, les avides, les vampires qui ont si peu de vie qu’il leur faut la prendre chez ceux qui vivent.

Quelle belle lumière il y avait dans les faîtes des arbres, derrière les baies vitrées ouvertes de la bibliothèque. Je suis dans l’Esprit et l’Esprit est en moi, qui ne suis rien d’autre. Livrée à ses transformations, transformante. Élèves, par la recherche et le savoir, transpassons-nous, transformons-nous, soyons, humbles et patients, dans la puissance réelle.

 

Ikkyû, la saveur du zen

zenCe samedi soir, dans la paix de l’appartement, j’ai lu et médité, émerveillée, les textes du moine-poète Ikkyû (1394-1481) et d’autres cités par lui, rassemblés dans ce recueil, La saveur du Zen, traduits du japonais et présentés par Maryse et Masumi Shibata (Albin Michel, 1988). Plutôt que de gloser sur eux, je donne ceux que j’ai recopiés dans mon cahier au fur et à mesure de ma lecture, afin que chacune et chacun puisse les goûter librement. (J’ajoute seulement, concernant la théorie de la réincarnation, qu’elle est immédiatement utile si l’on considère que chacun de nous a une succession de plusieurs existences dans sa vie, au cours desquelles il est possible d’évoluer ou de stagner ou de devenir plus bas). Le livre comprend aussi des textes sur la cérémonie et la philosophie du thé, que je ne cite pas ici – à vous d’aller voir !

de Musô, p. 22 :

Ce monde est un rêve.
J’y suis né comme en rêve
Et j’en disparaîtrai telle la rosée.
Quelle tranquillité j’y trouve !

de la mère d’Ikkyû, p. 24 :

La lune est tantôt visible tantôt cachée
Dans l’écoulement du temps.
Mais elle est limpide et invariable.
Qui connaît sa couleur véritable ?

Du précepteur Jichin, p. 25 :

Je fauche des broussailles
Et je les lie.
Alors un ermitage est construit.
Si je les délie,
La plaine est comme auparavant.

de Wou-men, p. 32 :

On ne peut ni dessiner ni peindre le Visage originel.
Vous n’y parviendrez, à le louer.
Cessez de L’accepter au moyen des sens !
Il n’y a de place pour contenir le Visage originel.
Même au moment de la destruction de l’univers
Il ne pourrit pas.

d’Ikkyû, p. 36 :

« Parlez-moi du moment où une voile n’est pas encore hissée. »
(Note : le Moment = avant l’apparition des phénomènes.)
Un Éveillé répondit : « Un petit poisson avale un grand poisson.
– Après l’avoir hissée comment ?
– Un grand poisson avale un petit poisson. »

p. 37 :

« La Non-Essence Originelle a une Forme Noire. »

p. 38 :

Les êtres vivants égarés ne peuvent trancher ni la forme ni l’esprit. Même s’ils parviennent à les trancher, étant donné que leurs sabres sont émoussés, ils ne peuvent les trancher net, alors que Manjusri (symbole de la Sapience) les trancha d’un seul coup de son sabre effilé.

p. 39 :

Le vieillard (…) demanda enfin : « Un yogin bien avancé en exercice tomberait-il aussi dans la causalité ? » Le Maître dit : « Il n’obscurcirait pas la causalité. » Sur ce mot, le vieillard réalisa le Grand Éveil et, en s’inclinant, il dit : « Je viens d’échapper à la vie du renard et j’habiterai derrière cette montagne. »

p. 40 :

Ne pas tomber, ne pas obscurcir.
Deux marques, mais un même dé.
Ne pas obscurcir, ne pas tomber.
Mille erreurs, dix mille erreurs.

p. 41 :

Vous avez des expériences de causalité dans votre vie et il n’y a pas de vérité plus profonde que celle-là.
(…)
Lorsqu’on est égaré, on essaie d’éteindre un feu avec du feu, d’écrire des lettres sur l’eau avec de l’eau, de remplir l’océan avec du sable et d’entourer une montagne avec de la terre. À cause de ces sottises les gens (…) manquent à leurs obligations, ils deviennent de plus en plus aveugles et ils veulent mesurer le ciel infiniment vaste avec leur petit point de vue limité. Ainsi, ils ne seront jamais sauvés non seulement dans cette vie mais même au cours de vies prochaines.

Par ses traducteurs, en commentaire d’un poème d’Ikkyû, p. 183 :

[Ikkyû accuse les moines du temple Daïtoku-ji de sectarisme et il s’encourage à la recherche de la Voie risquant la mort. Voici une maxime du Zen :

Un tigre feule.
Vent violent.

Ou bien : « Le tigre féroce ne mange pas la viande pourrie. »]

d’Ikkyû, p. 206 :

Le bambou sert à fabriquer le pinceau.
Aujourd’hui je répare la haie avec ce bambou.
Voilà, manœuvre élégante pour moi, poète.
Ce pauvre ermitage est un bureau d’édition.
Cet après-midi je ferai prendre l’air aux livres.
En m’allongeant en paix,
J’exposerai mon ventre au soleil.
Bruit de la pluie et brise fine,
Ce sont aussi des œuvres littéraires.

Polanski, Moix et les botoxé·e·s du cerveau

 

Le monde mondain est une pourriture, mais c’est aussi une grosse farce qui peut faire rire. N’est-il pas amusant de savoir que Polanski se compare à Dreyfus, qui n’a jamais commis de crime, et que Moix accuse tout le monde de relayer les révélations de ses amis d’extrême-droite à son sujet ?

Je ne l’ai pas regardée mais en lisant le compte-rendu de sa prestation entre potes sur ONPC je ris moins en apprenant qu’il accuse son frère de mentir (encore une gifle qu’il lui envoie), qu’il prétend ne pas avoir mentionné son frère dans son livre parce qu’il était aussi une victime (alors que c’est parce qu’il avait peur des révélations qu’il pourrait faire sur son nazisme) et en rajoute sur les « tortures » qu’il dit avoir subies, alors qu’avant ce livre il disait avoir été souvent battu, mais pas au point d’être un enfant martyr. Au moins, Polanski ne va pas à la télé essayer de faire pleurer sur son enfance dans le ghetto de Cracovie et faire acte de contrition indigne dans l’espoir de sauver sa peau. Et surtout, il n’est pas que de ce monde : il est aussi, souvent, un grand artiste.

J’ai lu cette semaine dans le magazine Cerveau & Psycho, à la bibliothèque, que les injections de botox et autres opérations de chirurgie esthétique, en rendant certains muscles inertes, empêchaient certaines émotions. Les médias sont le botox des cerveaux. Appelons ce produit le botul. Botoxé·e·s et botulé·e·s ont décidément la vue et le jugement aussi troubles que leur marigot. Comme dit le titre du magazine, cerveau et psycho vont de pair, et une psychologie pourrie donne une pensée pourrie.

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Je reviens très bientôt avec de merveilleux textes du moine-artiste Ikkyû, que je lis tout en continuant à faire chaque matin au lever une bonne heure de yoga. Juste un de ses poèmes, en attendant :

Le Sentier Dépouillé
N’est qu’un chemin
En-dehors du monde flottant.
Pourquoi dissipe-t-il
Les poussières dans le cœur ?

 

« The King of New York » ou le retour d’un faux Christ par Abel Ferrara

cthulhu-minEn voyant ce dessin, j’ai pensé au film d’Abel Ferrara, The King of New York (1990), que j’ai regardé récemment. C’est l’une des illustrations des personnages de Lovecraft dans le livre de Sandy Petersen, Cthulhu, paru en 2017 aux éditions Bragelonne ; cette créature rappelant les images d’ascension du Christ, ce « Roi en jaune », le visage recouvert d’un masque qui « dissimule ses horribles tentacules », « peut hypnotiser ses victimes » et « vit au milieu de sa cour, composée d’artistes déments », « provoque la démence » et «rend l’expérience humaine vide de sens », précise le texte qui accompagne le dessin.

The-King-of-New-YorkLes symboles christiques abondent dans le film de Ferrara. Son « Roi de New York » est ainsi nommé par dérision par les policiers comme le Christ est nommé par dérision « Roi des juifs » par Pilate. Le film se situe lors de son retour (de prison) comme les textes annoncent le retour du Christ. Et ce retour, qui doit s’accompagner du Jugement dernier par le Christ, s’accompagne aussi d’un Jugement dernier par Franck White, le roi du crime de la Grosse Pomme (l’allusion biblique peut être fortuite mais il n’est pas interdit d’y penser). Franck White, grandiosement interprété par Christopher Walken, entreprend de juger le monde dans lequel il revient et, s’investissant du droit de donner la mort, assassine ses concurrents au nom du bien qu’il veut faire. Dans le but de financer un hôpital pour enfants, il veut dominer seul, avec les siens, le trafic de drogue. Franck White vend de l’illusion (comme le Christ avec ses miracles ?). Ses adversaires, les flics, sont commandés par Bishop, « Évêque », comme les Grands prêtres demandent la crucifixion du Christ. Il descend dans le métro comme le Christ descend aux enfers chercher les gens (et White ramène ceux qu’il « sauve », les larrons, pour les prendre à son service de roi du crime et de la bonne intention) et monte au ciel, au sommet d’immeubles à restaurants de luxe. Il a une liaison avec son avocate comme le Christ est lié au Saint Esprit, autrement nommé l’Avocat, et souvent féminisé. Il est finalement trahi par l’un des siens pour de l’argent, comme Jésus est trahi par Judas pour trente deniers. Blessé, il remonte lentement un escalier, tenant son corps affaibli comme le Christ blessé monte au Calvaire en portant sa croix. Comme sur les représentations du Christ il meurt la tête penchée, saignant par un trou au côté. Il meurt dans un taxi, symbole de passage (ici arrêté – pas de paradis pour lui ?), tandis que se balance, pendu au rétroviseur, un chapelet avec crucifix. Tout, avec l’histoire du Christ, est ressemblant, mais tout est faux. Le spectateur aussi hésite à aimer ce personnage si charismatique sous les traits de l’acteur et si bien intentionné dans le scénario. Le spectateur est tenté d’être de son côté. Le spectateur est tenté d’oublier que la fin ne justifie pas les moyens. Que le retour de ce roi de la cité s’accompagne d’un monceau de cadavres et que sa réussite n’aurait pu que continuer à s’accompagner de cadavres, cadavres de corps ou cadavres d’esprits tentés de lui faire allégeance.