Lire

cet après-midi au jardin alpin du jardin des Plantes, photo Alina Reyes

cet après-midi au jardin alpin du jardin des Plantes, photo Alina Reyes

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Je lis en ce moment trois livres à la fois, et même quatre. C’est une façon de lire que j’ai souvent pratiquée, depuis des décennies. Adolescente puis jeune femme, il m’arrivait de lire plusieurs livres par jour, plutôt les uns à la suite des autres. Il y a eu des périodes où j’ai moins lu, mais j’ai toujours lu, comme j’ai toujours écrit. J’ai lu certains livres plusieurs fois, à différentes périodes. J’ai lu beaucoup de romans dont j’ai ensuite oublié l’histoire, mais il m’en reste presque toujours une impression générale précise et vive. Il m’est arrivé de commencer à lire un livre que je croyais n’avoir pas lu, et de me rendre compte que je reconnaissais les phrases comme si je les avais lues une heure plus tôt. J’ai pour ainsi dire une mémoire musicale des livres. Comme les paroles dans une chanson, l’histoire dans un roman importe pour faire avancer la lecture, mais au fond ce qui dit tout mieux que tout, c’est l’air, le rythme, la musique.

Sauf exception, je n’aime pas acheter les livres en librairie ordinaire. Où l’on ne trouve que les livres qui viennent de sortir, les livres du moment, les livres qui viennent d’être republiés, les livres commandés par l’industrie éditoriale et recommandés par les médias. J’aime trouver les livres qui me conviennent à tel moment. Que ce soit en bibliothèque (le plus souvent car je manque de place dans l’appartement pour pouvoir garder davantage de livres – ils débordent déjà partout) ou, comme je l’ai très souvent pratiqué, chez les bouquinistes. Ce sont les deux endroits, avec sur Internet les ebooks gratuits, où l’on peut trouver des livres qui n’obéissent pas à la pensée unique des médias et de l’édition, qui ne sont pas soumis au temps mais qui vont à la rencontre de notre désir personnel. Les livres sont là pour nous donner la liberté, pas pour nous asservir. Lire ce dont « on » parle, c’est s’asservir à ce « on ». Exemple : c’est un lieu commun colporté par toute la presse de vanter le féminisme de Beauvoir, et on tombe en masses dans le panneau, sans voir qu’on sert là la littérature la plus bourgeoise, la plus aliénante, haineuse et méprisante du peuple, des femmes du peuple et des femmes. Les exemples d’une telle littérature parmi nos contemporains immédiats sont légion, et même parfois pires. La littérature peut apporter la mort de la pensée. Pour trouver la vie dans la littérature, il faut lire en-dehors des clous.

Je lis. Et j’écris.

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Street Art, histoire et actualité

 

Terrible aveu d’Alexis Tsipras, selon qui la Grèce « reprend aujourd’hui en main son destin ». Terrible aveu de qui a livré ce pays à des ordres venus des banques et de puissances étrangères. Puisqu’il a fallu pour cela le saigner, puisque le mal n’est pas fini, n’eût-il pas été plus courageux, quitte à affronter les difficultés, de se prendre ou de se garder en main dès le début, de trouver par soi-même sa propre voie ? Cette défaite est aussi celle de tous les gouvernants européens et du monde moderne qui attaquent le libre arbitre des peuples.

En marchant dans le 5e arrondissement cet après-midi, j’ai photographié les nouvelles œuvres de C215 autour du Panthéon. Beaucoup de portraits de combattants, pas un d’une combattante (s’il y en a, ils sont bien cachés, car j’ai fait le tour de la place sans en voir un seul) (Après vérification sur Internet : sur 28 portraits au total, les deux seuls portraits de femmes sont un portrait de Marie Curie, placé sur un Algéco de l’institut Marie Curie, rue d’Ulm, et un de Germaine Tillion sur une boîte aux lettres place de la Sorbonne. Juste honteux.) Les voici, suivis d’autres nouvelles œuvres de street art vues au gré de ma pérégrination. Si les peuples se taisent, les murs parlent.

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c215 pantheon 1

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garde republicaine

pantheon*

street art paris 5e 1

street art paris 5e 2 seth

street art paris 5e 3

street art paris 5e 6

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licorne institut irlandaiscet après-midi à Paris 5e, photos Alina Reyes

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Interaction entre écrire et dessiner

coeur de lotus,*

Je n’ai pas de méthode fixe pour écrire, et notamment pour écrire des romans. L’isolement m’est précieux, surtout au début, quand il s’agit d’ouvrir la voie. S’extraire du monde pour mieux en faire partie permet d’entrer dans une autre dimension, celle où la création va pouvoir naître et se développer. J’ai pratiqué l’isolement chaque fois que je l’ai pu. Mais il faut savoir s’isoler même quand on ne peut pas s’isoler. Une promotrice des ateliers d’écriture comme accès à la création m’a dit il y a quelques semaines que l’isolement, dont je lui parlais, n’était en rien une condition pour écrire, qu’il ne s’agissait que d’un fantasme romantique. Outre qu’il est assez amusant d’entendre des gens qui ne sont pas écrivains prétendre savoir mieux que des écrivains comment vient l’écriture, ce genre de remarque est intéressant parce qu’il prouve que la littérature fabriquée en atelier d’écriture n’a rien à voir avec la littérature réelle. Je ne suis pas opposée aux ateliers d’écriture (j’ai expliqué ici comment j’en pratiquais avec mes élèves), je suis opposée à la fabrication littéraire, qui produit des objets littéraires aussi différents de la littérature qu’un objet manufacturé en usine est éloigné d’un objet d’art ou d’artisanat. Et le plus souvent, les ateliers d’écriture, surtout ceux qui prétendent former des écrivains, sont des manufactures, des usines où sont produits des ouvriers soumis aux impératifs de la littérature industrielle et/ou réalisant de pâles copies d’œuvres littéraires – on pourrait même parler, souvent, de faussaires, et de falsification de la littérature.

Lire en profondeur permet de comprendre que la littérature réelle, puissante, durable, vient d’ailleurs que d’un savoir-faire. J’ai évoqué par exemple l’expérience de la Grande Guerre comme l’une des sources de l’écriture du Seigneur des Anneaux. Une telle expérience ne s’acquiert pas en atelier, que ce soit à l’université ou dans une maison d’édition. Lire en profondeur, écrire en profondeur, sont deux faces d’une même essentielle méthode. C’est la méthode que je pratique. Une méthode qui inclut nécessairement beaucoup d’autres méthodes et pratiques pour aboutir à une création. Le temps de maturation et de préparation d’une œuvre est long, même s’il n’est pas calculé. Et c’est l’œuvre à venir qui détermine de quoi il sera fait. On peut avoir besoin de se documenter, d’expérimenter, de différentes façons. Mon œuvre de fiction en cours comprend notamment un usage du dessin. Pendant la phase de préparation, qui dure encore quoique j’aie commencé à écrire, j’ai ressenti et je ressens la nécessité de dessiner des éléments du paysage ou des personnages de la création. Cela m’aide à les prévoir, et, en me donnant à les contempler une fois dessinés, à les interroger, à apprendre à les connaître. Parfois je dessine d’abord, mais d’autres fois je dessine après avoir écrit, afin d’enrichir par la vision qu’apporte le dessin ce que j’ai vu d’abord en esprit.

Les textes dits sacrés, ou les grands textes, n’auraient pas existé si les humains n’avaient pas fait des « expériences de mort imminente » (NDE en anglais), ou d’autres expériences qui leur ont donné accès à la vision d’une autre réalité, ou du moins à une vision autre de la réalité, une vision très augmentée de la réalité. Le dessin, le fait de dessiner, font partie de cet échange fructueux entre la vision et la création intellectuelle.

 

coeur de lotusLotus, hier au jardin des Plantes, photos Alina Reyes

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De la difficulté d’écrire quand on sait que les ordinateurs sont piratables

nike

J’ai photographié cette affichette très drôle hier sur un mur de la Pitié-Salpêtrière.

La multiplication des incivilités, voire des agressions, dans la vie quotidienne comme sur le Mont Blanc, n’est qu’un reflet du mépris des lois, donc du respect d’autrui, qui se manifeste ouvertement aux plus hauts niveaux de l’État (affaire Macron-Benalla, mensonges de témoins sous serment devant l’Assemblée nationale, affaire du livre de Schiappa, des conflits d’intérêts Nyssen et Alexis Kohler… tout cela restant impuni au vu de tous. La destruction du civisme, donc de la civilisation.

Personne n’est obligé de l’accepter.

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Kalevala. Qu’est-ce que le sampo ?

Ilmatar, par Robert Wilhelm Ekman (wikimedia)

Ilmatar, par Robert Wilhelm Ekman (wikimedia)

 

Dans le Kalevala, le sampo est un objet magique et mystérieux, œuvre du forgeron Ilmarinen, qui a précédemment à son actif, excusez du peu, d’avoir forgé la voûte du ciel avec tous ses astres. Les chants à partir desquels Elias Lönrott a composé l’épopée finnoise étant traditionnellement dits par deux bardes (hommes ou femmes), l’un reprenant le vers précédent par une variation, le sampo y est nommé par périphrase quelque chose comme « couvercle orné ». Lönrott l’a interprété comme étant un moulin qui produit à volonté de la farine, du sel, de l’or. Cet objet qui reste non décrit, dont la taille par exemple semble extrêmement variable, qui peut être caché et enfonce ses racines profondément dans le sol, est une sorte de corne d’abondance qui apporte bonheur et prospérité au peuple qui le possède. Or il se trouve aux mains de Pohjola (le pays du Nord, de la sorcière Louhi, des ennemis, des méchants). Et il échappe donc, par une sorte de machination politique, au pays de Kaleva (Kalevala), où habitent les héros le vieux barde Vaïnamoïnen (fils d’Ilmatar, déesse de l’Air et mère des Eaux), dont les chants créent le réel, souvent amoureux de quelque jeune beauté qui le rejette parce qu’il est trop vieux, Ilmarinen le forgeron divin, et le « léger » Lemminkaïnen, guerrier fougueux et imprudent que sa mère doit sauver de la mort, beau gosse qui couche avec toutes les femmes et jeunes filles sans que jamais aucune ne se retourne contre lui, bien au contraire (seuls les maris et les pères se fâchent).

Nos trois héros, le barde-mage, le forgeron divin et le fringant guerrier, finissent par se liguer pour reprendre le sampo, à l’initiative de Vaïnamoïnen (traduction de Jean-Louis Perret, la meilleure, aux éditions Champion) :

Le ferme et vieux Vaïnamoïnen
S’exprima de cette façon :
« Holà, forgeron Ilmari,
Partons ensemble à Pohjola
Pour emporter le bon Sampo,
Pour contempler le beau couvercle ! »

Le forgeron Ilmarinen
Lui répondit par ces paroles :
« On ne peut ravir le Sampo,
Emporter le couvercle orné
Du fond de l’obscur Pohjola,
Loin du sinistre Sariola !
Le Sampo repose à l’abri,
Le beau couvercle est déposé
Dans le rocher de Pohjola,
Dans une colline de cuivre,
Derrière neuf grosses serrures ;
Les racines sont enfoncées
À la profondeur de neuf aunes,
Une racine dans la terre,
Une autre au bord d’une rivière,
La dernière sous la maison. »

Le vieux Vaïnamoïnen parla :
« O forgeron, mon cher ami,
Partons ensemble à Pohjola
Pour en emporter le Sampo !
Équipons notre grand navire
Pour y déposer le Sampo,
Pour ravir le couvercle orné
Pris dans le rocher de Pohja,
Hors de la colline de cuivre,
Derrière neuf grosses serrures ! »

 
Leur entreprise est couronnée de succès, mais le léger Lemminkaïnen ayant imprudemment (et fort mal) chanté lors du retour en bateau, Louhi la sorcière les localise et se transporte sur un aigle avec ses armées pour leur reprendre le Sampo. Au cours de la bataille navale, que les gens de Kalevala gagnent, le Sampo est brisé, ses morceaux éparpillés dans les eaux.

Diverses interprétations ont été faites sur la nature du sampo : pilier du monde, arbre du monde, moulin magique, coffre au trésor, boussole, astrolabe… Toutes sont valables, sans doute, liées à différents mythes et folklores du monde finno-ougrien et même du monde entier. J’en propose une autre. D’abord, le fait que le sampo soit appelé couvercle orné le relie clairement au « couvercle » orné du ciel forgé par le même forgeron, c’est-à-dire au cosmos – et il a déjà été relevé que la meule du moulin pouvait illustrer le cycle cosmique. Il en est pour ainsi dire une réplique. Mais quelle sorte de réplique ? Elias Lönnrot a patiemment rassemblé les chants qui composent le Kalevala en allant les chercher, comme Vaïnamoïnen, Ilmarinen et Lemminkaïnen lors de leur quête du Sampo, aux confins du monde finnois. Ces chants, selon sa conviction intime, étaient les morceaux éparpillés d’une vaste épopée qui s’était perdue, et qu’il a tenté de rassembler en mettant en ordre ses fragments par écrit. C’est ainsi qu’il a rendu leur trésor, leur identité, leur rêve, leur monde à la fois propre et universel, aux Finnois, jusque là dominés par les nations voisines, Suède et Russie. Lönnrot a rassemblé le Sampo, qui pourrait être l’autre titre du Kalevala, d’autant que « couvercle orné » peut aussi signifier « couverture brodée » ou même, aujourd’hui, « couverture de livre ».

J’ai fini de lire ce chant magnifique.

Voir mes notes précédentes sur le Kalevala

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Pommes, poires, figues, jardinière, jardinier et autres merveilles des jardins et des rues

jardin collaboratifDans la rue, un potager collaboratif, avec invitation à se servir (j’ai pris une petite branche de basilic) et à arroser à l’occasion

jardin des plantes 1 grenouilleAu Jardin des Plantes, une grenouille verte dans les roseaux renversés par la tempête

jardin des plantes 2 roseaux

jardin des plantes 3

jardin des plantes 4 cabane

jardin des plantes 5 bassin

jardin des plantes 6 lotusEt toujours les lotus

jardin des plantes 7 lotus

jardin des plantes 8 lotus

jardin des plantes 9 mere et enfantAvoir quelques mois et découvrir les merveilles de la vie sur terre et dans les eaux

jardin des plantes 10 poisson

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jardin des plantes 13

jardin des plantes 15 jardiniere

Les jardinières et les jardiniers sont au travail pour entretenir ce fantastique jardin

jardin des plantes 16 jardinier

jardin des plantes 17 pommes

Fruits de la saison qui vient, des pommes et des poires

jardin des plantes 18 poires

mosquee figueset à côté, à la mosquée, des figues

Les herbes sauvages des rues ne sont pas les moins belles

rue herbe sauvage

Ce matin à Paris 13e et 5e, photos Alina Reyes

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Écrire. Qu’est-ce qu’Écrire ?

ces jours-ci au Jardin des Plantes à Paris, photo Alina Reyes

ces jours-ci au Jardin des Plantes à Paris, photo Alina Reyes

 

J’ai écrit mon grand livre Voyage pour dénoncer l’occultation de mon grand roman Forêt profonde. J’ai écrit ma thèse Écrire pour remplacer Voyage.  Et maintenant je suis en chemin, suite à Écrire, vers ce que je désire être le grand roman du XXIe siècle.

Il y a écrire et Écrire. L’écriture doit mener qui écrit à sa dimension surnaturelle, savante, magique au sens de puissante. Les librairies sont pleines d’écritures ordinaires, profanes, servant le monde comme il va, humain trop humain, vers la mort. Mais le monde a besoin d’écritures extraordinaires pour aller de nouveau toujours vers la vie.

Mes livres, en particulier mes livres érotiques, sont de puissants aiguillons de vie, le sang y court et y bat comme dans un organisme vivant. Une même plume a fait tout ce chemin, une même plume continue, mais chaque livre écrit lui a fait pousser bien d’autres plumes et elle est maintenant plumage, démultipliant ses pouvoirs comme Gandalf entre le début et la fin de The Lord of the Rings, le grand roman du XXe siècle.

Qu’est-ce qu’Écrire ? Créer l’humain plus qu’humain, offrir à l’humain, à chaque lectrice et à chaque lecteur, un royaume.

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