Kalevala bio

photographiée par S. cet après-midi à mon bureau

photographiée par S. cet après-midi à mon bureau

J’ai rêvé du Kalevala sous tous ses avatars, langues, essences, et à la fin c’est de ma peau qu’il était fait, écrit. C’était si sensible, si vivant, que cela m’a réveillée.

Le jour je continue à le lire doucement (j’approche de la fin mais je ne suis pas pressée de le finir), le soir je regarde les films de  The Lord of the Rings dans leurs versions les plus longues (près de quatre heures chacun pour les deux premiers), et je vois tout ce qui, du Kalevala, a inspiré Tolkien.

La traduction parue chez Gallimard est décidément très mauvaise, ampoulée, propre à dégoûter de ce livre splendide. Comme je l’ai déjà dit, la première traduction en prose, disponible en ligne, toute simple, suffit à comprendre la beauté initiale du texte. La traduction versifiée de Jean-Louis Perret (éd. Champion) est très bien aussi. En voici encore un passage :

« Il est doux d’être sur les ondes,
De laisser glisser le bateau,
De parcourir les flots immenses,
De voguer sur les nappes claires ;
Le vent vient bercer le bateau,
La vague emporte le navire,
Le norois fait des clapotis,
Le vent du sud pousse en avant. »

Chant 39

Pour en savoir plus : mot-clé Kalevala

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Lavage de cerveaux

tolbiac

Je suis repassée devant la fac de Tolbiac. La façade est de nouveau de béton cru, même les plus belles fresques ont été effacées. Sur le côté, des ouvriers immigrés étaient en train de frotter pour enlever les derniers tags. L’art, la littérature, la connaissance sont pourtant les seules portes de sortie des idéologies, de toutes sortes d’idéologies – toutes sont morbides.

 

paris 13eces jours-ci à Paris 13e, photos Alina Reyes

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Kalevala, premiers vers (ma traduction)

Screenshot_2018-08-05 Kalevala - kalevala pdf

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J’en avais trop envie, je me suis débrouillée à pouvoir traduire les premiers vers du Kalevala (d’autant que je n’étais pas très satisfaite des traductions existantes, cf note précédente). J’ai trouvé le texte source en programmant une recherche en finnois sur Google, puis je me suis arrangée avec les dictionnaires Lexilogos. J’ai aussi consulté une page de conjugaison d’un verbe en finnois. Il est aisé de comprendre le système du pronom personnel ou déterminant possessif, de comprendre aussi les légères variations d’orthographe entre ce finnois un peu ancien et le finnois récent des dictionnaires. Ensuite tout est une question d’oreille, tant pour la transposition sonore (on fait au mieux) que pour le sens des mots. Les dictionnaires sont précieux sur ce point : par exemple, si je ne me trompe, j’ai retrouvé la racine d’un mot dans un nom signifiant intestins, entrailles, et dans un verbe pouvant signifier pondre. Sachant à la fois que la création du monde, exposée ensuite, se fait par une ponte, et d’autre part que le barde crée le monde par sa parole, le sens poétique de la parole jaillie des entrailles, pondue, apparaît subtil et limpide. Parfois j’ai vérifié mes intuitions en donnant à Google traductions une formule en français à traduire en finnois. Par exemple quand le texte dit que les mots fondent ou tombent, c’est bien avec les mêmes verbes finnois qu’on dit que la neige fond ou que la pluie tombe, c’est pourquoi j’ai employé le verbe dégeler et le mot pluie. Ainsi se présente un moment de dégel de la parole, qui finit par rompre ou dissiper les dents, dit le texte finnois – littéralement ça n’est pas très parlant, mais si on se représente ce qui se passe, on comprend qu’il s’agit de rompre le barrage formé par les dents. Voici donc ma traduction, moderne, imparfaite bien sûr, mais plus compréhensible que celles de mes prédécesseurs.

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Mon esprit est à mon désir,

mon cerveau tout à réfléchir

se met en route pour chanter,

pour arriver à inspirer,

à pondre un hymne pour le peuple,

dire un genre de chant du peuple.

Les mots dégèlent dans ma bouche,

le discours tombe, pluie et douche,

dans ma langue rapide flux,

barrage de mes dents rompu.

 

Lectures d’été. Le Kalevala

 

Le barde Vaïnamöinen chantant, illustration de Nikolaï Kochergin. Voir sa galerie d'illustrations du Kalevala ici

Le barde Vaïnamöinen chantant, illustration de Nikolaï Kochergin. Voir sa galerie d’illustrations du Kalevala ici

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Il y a eu par exemple l’été où j’ai lu le Journal de Kafka. Ou celui où j’ai lu presque toute l’œuvre de Faulkner. Cet été est celui où je lis le Kalevala.

J’en ai déjà parlé, j’ai commencé à lire cette épopée finnoise composée au dix-neuvième siècle par Elias Lönnrot à partir des chants qu’il a collectés dans les terres finlandaises, dans la première traduction en français de Léouzon Le Duc (1867), disponible en ligne sur gallica.bnf.fr. Sa splendeur m’a aussitôt éblouie. Je suis allée chercher une autre traduction, celle de Jean-Louis Perret (1928, disponible aux éd. Champion) l’autre jour en bibliothèque, et ce matin j’ai fait quatre kilomètres à pied aller-retour pour aller en chercher une troisième, celle de Gabriel Rebourcet (1991, disponible en Quarto Gallimard)) dans une autre bibliothèque (je n’ai pas le droit de faire du sport avant septembre, mais marcher m’est toujours possible).

La préface de Rebourcet est passionnante mais je ne le suis pas du tout dans ses choix de traduction, qu’il explique. Je rêve un peu de me confronter à ce texte, d’essayer de le traduire, mais il faudrait pour cela que j’apprenne le finnois, ce qui n’est pas impossible mais demanderait un peu de temps. Lamartine et Hugo ont lu et vanté le Kalevala en traduction, Tolkien, génie des langues comme de la littérature, l’a lu en finnois et s’en est beaucoup inspiré.

Rebourcet dans sa préface parle notamment du finnois, cette langue finno-ougrienne, explique son fonctionnement syntaxique. Pour son vocabulaire, citons ce passage merveilleux :

« Ainsi pour les termes exprimant les bruits en particulier, on relève en finnois près de 700 verbes environ, selon une étude maintes fois citée, essentiellement pour le bruit du vent dans les branchages (selon que le vent est froid, chaud, doux, violent, ou que les arbres sont caducs, à aiguilles, ou nus, etc.), ou les bruits de l’eau, selon la saison, selon le lit de son cours, son environnement, et selon que le vent vient mêler sa voix à celle du ruisseau… Il y a bien entendu les mots désignant la neige selon qu’elle est humide, lourde, tassée, glacée, etc. – cinq mots en mordve, six en ostyak, cinq en finnois -, ou encore les verbes de la marche, etc. »

Voici les premiers vers dans la traduction, non versifiée, de Léouzon Le Duc :

« Voici que dans mon âme s’éveille un désir, que dans mon cerveau surgit une pensée : je veux chanter ; je veux moduler des paroles, entonner un chant national, un chant de famille. Les mots se liquéfient dans ma bouche, les discours se précipitent ; ils débordent sur ma langue, ils se répandent autour de mes dents. »

Les voici dans la traduction de Jean-Louis Perret :

« Voici qu’un désir me saisit,
L’idée m’est venue à l’esprit
De commencer à réciter,
De moduler des mots sacrés,
D’entonner le chant de famille,
Les vieux récits de notre race ;
Les mots se fondent dans ma bouche,
Les paroles lentement tombent,
Elles s’envolent de ma langue,
Se dissipent entre mes dents. »

Et dans la traduction de Gabriel Rebourcet :

« Le désir têtu me démange,
l’envie me trotte la cervelle
d’aller entonner la chanson,
bouche parée pour le chant mage
égrenant le dit de ma gent,
la rune enchantée de ma race.

Les mots me fondent dans la bouche,
grains de gorge, pluie de paroles,
ils se ruent, torrent sur ma langue,
ils s’embruinent contre mes dents. »

À travers ces différentes traductions on sent bien la beauté inaugurale du texte, et aussi la difficulté, sans doute, qu’il y a à la traduire. Mais Rebourcet, à mon sens, n’est pas assez fidèle au texte, et son choix d’aller chercher un vocabulaire français ancien pour le rendre (on ne s’en aperçoit pas dans cette ouverture du poème, mais ensuite tout au long) et son parti-pris de sacrifier aux contraintes formelles qu’il a choisies, ne me paraissent pas rendre le meilleur résultat poétique possible, même s’il a de beaux passages.

Je reparlerai sûrement du Kalevala au fil de ma lecture. Si vous n’êtes pas à proximité d’une bibliothèque et si vous en êtes curieux, n’hésitez pas à le lire en ligne ou à le télécharger.

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Agenda, une histoire de don

Mon agenda est une action de grâce. Comme chaque année, j’ai acheté un agenda à trois ou quatre euros, puis je l’ai personnalisé – cette fois avec de l’acrylique, rouge et blanche, et des collages, sur sa couverture de plastique noir. Agenda et action viennent du verbe latin agere, agir. Agenda signifie littéralement « choses à faire », et actio a d’abord désigné, en latin chrétien, le fait de rendre grâce. Je rends grâce au temps qui se donne à moi et aux actes que je lui donne.

 

agenda 1

agenda 2

agenda 3

agenda 4*

Quand l’Éducation Nationale détruit la santé de professeurs

Aussitôt que mon médecin traitant a appris que mon cancer avait récidivé brutalement, alors que tout allait parfaitement depuis plus de trois ans, elle m’a dit que c’était la conséquence du fait d’avoir été nommée si loin de chez moi par l’Éducation nationale (à quatre heures de transports en commun par jour). Ajoutant qu’elle connaissait d’autres cas similaires. Voilà comment sont traitées certaines personnes dans cette institution. Et voilà comment est géré l’argent public. J’ai dû m’arrêter de travailler, épuisée, au milieu de l’année. Puis avec le cancer je vais maintenant devoir être en congé longue maladie. Des mois de salaires gaspillés, et des élèves devant étudier tant bien que mal avec des successions de remplaçant·e·s.

Tout ça pour m’envoyer dans un lycée où Charb est à l’honneur. Et ensuite m’envoyer chez les flics pour tenter de museler ma parole. Les barbouzes de l’intellect sont les pires.

Ils ont détruit ma santé, et aussi ma carrière. J’ai passé les concours, j’ai gagné le droit d’enseigner, ils ont trouvé le moyen de m’en empêcher.

L’administration a des moyens de rétorsion pratiqués à l’abri des regards. Le crime a beaucoup de complices, mais je ne suis complice d’aucun·e d’eux. Que les salopard·e·s aillent se faire foutre.

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C’est parti

Avec Madame Terre du côté de chez Beckett

Avec Madame Terre du côté de chez Beckett

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Un million deux cent soixante-et-un mille quatre cent douze signes. La version papier, imprimée aujourd’hui en cinq exemplaires, est partie ce matin, une semaine après la version numérique, à laquelle manquaient encore quelques numéros de pages dans les notes – j’ai passé une partie de l’après-midi d’hier en bibliothèque pour les compléter.

Bon, voilà, c’est tout à fait fini cette fois. Il n’y a plus qu’à la soutenir, une fois que les membres du jury, les pauvres, auront lu ces 745 pages. J’espère ne pas trop gâcher leurs vacances, ou leur rentrée.

Heureuse d’avoir fait ce travail littéraire qui sort de l’ordinaire par rapport à l’écriture de fictions, d’essais, etc. Encore que j’essaie de sortir de l’ordinaire à chacun de mes écrits, de mes livres. Moins par désir de faire du neuf que par horreur d’entrer dans les cadres. J’écris comme je respire, et si on n’inspirait pas chaque fois un air frais, on serait vite asphyxié. En ce monde asphyxié de mensonge, une œuvre littéraire doit transfuser de grands jets de vérité dans les corps.

 

Hier au Jardin des Plantes, photo Alina Reyes

Hier au Jardin des Plantes, photo Alina Reyes

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