Graffs et bonne nouvelle du jour

Je me réjouis de la défaite totale de Me Emmanuel Pierrat, le type qui me fit perdre mon procès (mais payer très cher ses services – ne devrait-on pas faire comme aux États-Unis, payer l’avocat seulement s’il vous fait gagner ?) (naïve que j’étais de l’avoir choisi !) dans le procès en diffamation de son client Denis Baupin contre les femmes qui l’accusaient de harcèlement et contre Mediapart et France Inter. Vois-tu, petit monsieur, ce n’est plus si facile aujourd’hui de défendre tes copains les caïds de l’élite crasseuse qui se croient tout permis.

 

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graff 10-minIci il y a une dizaine d’années, il y avait une belle œuvre de Nemo, que j’ai photographiée plusieurs fois. Elle était peu à peu mangée par le temps et le lierre, puis elle a disparu. Le Street Art est précieux pour nous rappeler la beauté de l’éphémère et de la gratuité du geste, en ces temps où tant de monde s’accroche si bourgeoisement aux choses, aux réputations, aux conformismes.

J’ai aussi rephotographié des œuvres sur cet autre mur qui ont évolué ou qui ont été ajoutées depuis mon dernier passage :

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graff 7-minCet après-midi à Paris 13e, photos Alina Reyes

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Pour une Notre-Dame à la licorne

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Telle Marie accouchant du verbe de Dieu sous un palmier (dans le Coran), je me suis assise au pied du palmier au fond du jardin, j’ai sorti mon carnet et j’ai écrit cette défense d’une Notre-Dame à la licorne. À côté un groupe de jeunes, un garçon et quelques filles, discutaient en riant avec force références sexuelles. « Ben quoi, elle a envie de te toucher la queue, laisse-toi faire », dit l’une. Etc. Ambiance pas vraiment virginale mais ça ne m’a pas empêché de faire courir mon stylo. Voici le texte, que j’ai proposé à la presse – j’actualiserai la note s’il est accepté, pour le signaler.

 

Cet après-midi au Jardin des Plantes, photos Alina Reyes

Cet après-midi au Jardin des Plantes, photos Alina Reyes

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Restauration ou reconstruction des toitures brûlées de Notre-Dame ? Dans la mesure où elles ont été entièrement détruites, n’est-ce pas naturellement de reconstruction qu’il faut parler ? Impossible de réparer, de rénover ce qui n’est plus, ni de lui rendre son aspect d’origine, comme on le fait pour des œuvres endommagées – comme vont être restaurés les tableaux qui sans avoir brûlé ont souffert de l’incendie. La restauration au sens de rétablissement ne s’entend que pour des choses abstraites. Reste quand même une controverse entre ceux qui veulent reconstruire « à l’identique » et ceux qui souhaitent reconstruire selon l’esprit et l’art du temps, comme l’ont fait nos prédécesseurs, dont Viollet-le-Duc au XIXe siècle.

Je suis résolument contre une reconstruction « à l’identique ». Il n’y a pas d’identique possible, des chênes d’aujourd’hui ne sont pas des chênes de huit cents ans, etc. L’ « identique » ne serait qu’un plagiat, une falsification comme il s’en fait trop en ce monde. Huit cent cinquante ans d’histoire ne se remplacent pas en cinq ans, ni même en vingt ou en cent ans. Ils ne se remplacent pas. Respecter l’histoire, c’est respecter ce qu’elle produit, constructions et destructions. Vouloir effacer l’événement que fut cet incendie tient du déni. Notre histoire est malmenée par ces deux manies contemporaines que sont d’un côté l’abus commémoratif, de l’autre l’occultation de certains faits. Le désir, dans le deuil, de refaire Notre-Dame à l’identique, rappelle le délire de John Mac Corjeag dans La Boîte en os d’Antoinette Peské, lequel préfère s’acharner à aimer un corps mort plutôt que de tourner la page.

Tourner la page ne signifie pas oublier l’histoire qui s’est dite jusque là. Au contraire c’est lui rendre hommage en la continuant. Sortir de la fixation morbide. Une toiture conçue de façon nouvelle pour Notre-Dame ne sera pas un oubli de l’histoire dont elle est emblématique mais au contraire une façon de se la remémorer tout entière, comme le cairn sur le chemin rappelle tout le chemin, fait et à faire. Choisir des matériaux plus légers et plus sûrs, comme du métal au lieu de bois pour la charpente, du titane au lieu de plomb pour les toits, ainsi que le préconise l’architecte Jean-Michel Wilmotte, serait non seulement une façon d’éviter le sacrifice de 1300 grands chênes pour un poutrage invisible, mais aussi la marque d’une bonne santé de l’esprit, qui doit choisir le meilleur et non le plus apparemment consolateur. Réfléchir à la fois aux meilleures techniques et au meilleur mariage esthétique et spirituel entre un temps et un autre sera, à condition d’éviter d’agir dans la précipitation, un témoignage de notre courage d’humains, un signe de l’acceptation de notre condition mortelle et de notre capacité à la dépasser par l’accomplissement d’une œuvre (en l’occurrence cette reconstruction) qui marque le flux et les accidents du temps et non sa fixité fantasmée – par peur de la mort.

Les croyants ne devraient-ils pas songer que « Dieu donne et Dieu reprend » et que c’est vouloir se mettre à sa place que prétendre rétablir à l’identique ce qui a été détruit avec sa permission ? Quant aux non-croyants, au nom de quel sacré, de quelle croyance secrète, voudraient-ils absolument qu’un bâtiment soit immuable ? Pour ma part, je rêve d’une Notre-Dame à la licorne, une Notre-Dame dont la flèche s’élèverait en spiralant selon la forme d’une corne de licorne, symbolisant ainsi, selon l’esprit médiéval qui présida à la construction de la cathédrale, le verbe de Dieu agissant dans le sein de la Vierge (ce qui parle aux chrétiens, mais aussi aux juifs et aux musulmans, et que les autres traditions comprennent aussi). Le coq qui trônait sur la flèche de Viollet-le-Duc trouverait aisément place ailleurs sur le toit. Des architectes sauraient trouver les matériaux les plus adéquats pour faire de ce signal une beauté. Et nous nous inscririons ainsi dans un mariage très moderne entre la spiritualité médiévale, qui inspire aujourd’hui tant de romans et de jeux vidéos, et notre temps. Plus encore, la licorne étant devenue un symbole mondialement aimé parmi les jeunes générations, Notre-Dame serait ainsi plus que jamais universelle. Audace et fidélité, telles seraient les qualités chevaleresques que brandirait ainsi cette sorte d’oriflamme au cœur de Paris, au cœur d’une chrétienté consumée qui doit se réinventer, au cœur d’une laïcité qui doit pouvoir embrasser toutes les spiritualités, détachées des clergés, des intégrismes et des fixations identitaires.

Car c’est bien aussi un désir de repli identitaire qui se manifeste dans le désir de reconstruction à l’identique. Comme si nous manquions à ce point d’être que nous risquerions de le perdre en évoluant. À quelques centaines de mètres de Notre-Dame, au Musée du Moyen Âge, la Dame à la licorne, malheureusement confinée dans l’ombre, comme certains croient qu’il sied à la femme de l’être, expose en six tapisseries le désir de la dame qui, dans une féminité émancipée, tend un miroir à la licorne puis saisit sa corne, réalisant la paix et l’harmonie dans l’entente bien pensée avec l’Autre, que cet autre soit autre sexe, autre culture, autre espèce ou autre architecture.

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Reflets, balade et Notre-Dame à la licorne

paris 6e 2-minEn allant assister à un cours à l’EHESS, j’ai photographié des reflets ondoyants d’immeubles dans des immeubles, boulevard Raspail

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paris 6e 4-minDevant l’EHESS, j’ai voulu photographier les inscriptions au sol, mon ombre y était aussi

paris 6e 5-minAprès le cours (pas terrible), en partant, j’ai vu Frédéric Lordon assis dans la cour en train de parler joyeusement avec quelqu’un

J’ai continué à me balader

paris 6e 6-minEt je suis allée au Luxembourg

paris 6e 7-min(au fond, la coupole de l’Observatoire)

paris 6e 8-minJ’ai contemplé un moment les bateaux, et les enfants jouant avec les bateaux filant sur l’eau avec leurs fidèles reflets dansants

paris 6e 9-minJ’ai lu au soleil puis j’ai repris mon chemin et j’ai photographié quelques œuvres au passage

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paris 6e 12-minaujourd’hui à Paris 6e, photos Alina Reyes

De retour à la maison, j’ai vu qu’il y allait avoir un concours international d’architecture pour reconstruire la flèche de Notre-Dame, et j’ai eu instantanément une idée géniale : une corne de licorne ! Oui, c’est ça, la Vierge est associée à la licorne au Moyen Âge, d’ailleurs la Dame à la licorne est tout près de Notre-Dame, au musée de Cluny. (Mais alors il faudrait mettre ailleurs le vieux coq retrouvé avec ses vieilles reliques). Une flèche en forme de corne de licorne, voilà qui aurait du sens, voilà qui ferait un parfait mariage de médiévisme et de modernité, tout le monde adore les licornes aujourd’hui, dans le monde entier !

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Notre-Dame, Sainte-Sophie, la Bibliothèque

cet après-midi à la bibliothèque des chercheurs du Museum, photo Alina Reyes

cet après-midi à la bibliothèque des chercheurs du Museum, photo Alina Reyes

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Les mêmes qui déplorent que Notre-Dame était devenue une usine à touristes déplorent qu’Erdogan songe à rendre à Sainte-Sophie, qui n’est plus qu’une usine à touristes, sa fonction de mosquée. Bon en fait, c’est surtout ça qu’on aime, à Sainte-Sophie comme à Notre-Dame : qu’elles soient devenues des lieux à admirer, où se promener et où se recueillir en paix sans pression des clergés et des intégristes.

Ce que je retiens de l’incendie de la cathédrale, construite par Victor Hugo, artisan du roman, autant que par des artisans du bâtiment, c’est qu’il aurait pu être évité si on n’avait pas fait d’économies sur la sécurité anti-incendie. L’État n’assume pas ses responsabilités, et une fois que c’est brûlé, il n’assume toujours pas, il appelle aux dons. En France ça continue, on prend le pire de chaque système, l’étatique intrusif et le libéral, mais on n’a presque plus rien du mieux. Espérons au moins qu’ils ne vont pas refaire une charpente en bois, il y a d’autres matériaux aujourd’hui.

Le mieux pour moi c’est d’aller chaque après-midi à la Bibliothèque, d’enlever mon pull et mes chaussures, et de travailler dans la paix et le recueillement à mes constructions, pas pour retenir le passé mais pour faire vivre le présent et sa suite.

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Dies irae

Ça insulte l’esprit de vérité à longueur de temps et ça va faire des discours au pied de Notre-Dame en feu. Le feu mauvais qui ravage leur âme, qu’ils le voient donc dans ce miroir qu’elle leur tend.

Notre-Dame de Paris, la colère de l’esprit. « Le péché contre l’esprit est le seul qui ne sera pas pardonné, ni en ce monde ni en l’autre. » (Matthieu 12,31-32 ; Marc 3,28-30 ; Luc 12,8)

 

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Notre-Dame de Paris, photos Alina Reyes

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Rire & rerire

Éclaté de rire en rêve cette nuit. Ça m’a réveillée et j’ai continué à rire, rire, rire.

Ce matin je me rappelle de cet autre éclat de rire en rêve, il y a près de quarante ans, qui m’avait réveillée aussi après avoir rêvé que j’étais une grande baleine blanche contre laquelle de tout petits chasseurs n’avaient rien pu faire, comme je l’ai raconté plus tard dans mon livre Ma vie douce.

Admirons la puissance de l’esprit.

Les jeunes filles qui viennent à la maison me disent qu’elles aiment mes ongles multicolores. J’ai songé cette nuit qu’avoir rendu ainsi hommage à Laura Dern dans Twin Peaks The Return, c’était saluer Lula dans mon film préféré du même David Lynch, Wild at Heart, qui représentait pour moi, avec son Sailor, O et moi, dans notre épopée amoureuse – comprenant un road trip aux États-Unis. On the road again.

 

chrysler,-minsur la route aux États-Unis dans notre Chrysler décapotable, 1990, photo O

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Parade

La situation de Julian Assange est comparable à celle des Palestiniens. Des forces de mort essaient de détruire ceux et celles qui incarnent des vérités. Elles perdront, elles perdent toujours – après avoir trop souvent fait beaucoup de mal.

Sale journée hier pour la liberté de la presse et pour l’honneur de la « France, terre d’asile ». Nul n’est à l’abri des lois mais personne ne doit être abandonné au risque de torture et de mort. Assange a déjà subi la torture du confinement pendant sept ans, qui l’a terriblement affaibli : les images de sa sortie sont une honte pour l’humanité. Les forces de mort n’existent que par leurs légionnaires, leurs soutiens cupides, intéressés, peureux, avides de sécurité face aux exigences de la justice.  Toute la misère de l’humanité est dans sa volonté de puissance.

Benoît XVI dit dans une interview que la pédophilie dans l’église vient de mai 68. Rimbaud en a été victime, pourtant, comme je l’ai montré. Il dit que l’église ne doit pas être faite par les hommes, mais par Dieu. Mais le fait est qu’elle a toujours été faite par les hommes, et spécialement les humains de sexe masculin. Elle a toujours été faite comme une volonté de puissance des uns sur les autres et son corollaire, la volonté de soumission des uns aux autres. Elle est faite à l’image du monde, non à celle de Dieu.

Mais la nature est plus forte que la volonté de puissance des hommes. À laquelle il faut opposer la puissance réelle de l’amour. Balade en amoureux hier au jardin, toutes ces fleurs, sexes sous le ciel, c’est très érotique.

 

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printemps 6-minHier au jardin des Plantes, photos Alina Reyes

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Chiyo-Ni, haïkus et couleurs jusqu’au bout des ongles

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En hommage à Laura Dern dans Twin Peaks The Return, (je viens de réactualiser la note sur la série), j’ai verni mes ongles de plusieurs couleurs. Et voici, en hommage à la couleur, de splendides haïkus de Chiyo-Ni, une poétesse japonaise du XVIIIe siècle qui fut aussi bonzesse.

 

La rivière aussi
sous la pluie de printemps
paraît verte

Pluie de printemps !
Si elle pouvait arroser
toutes choses de couleur

Les nuages violets
étaient à mes yeux
pareils aux iris

Déjà tout en feuilles
à quoi pensent-ils ces arbres ?
Naissance de Bouddha

L’eau claire
n’a ni envers

ni endroit

chiyo ni

J’ai picoré ces haïkus dans le recueil bilingue CHIYO-NI Une femme éprise de poésie, haïkus traduits et présentés par Grace Keiko et Monique Leroux Serres, illustrations de Clara Payot, éd Pippa, 2017

J’ai emprunté le livre en bibliothèque mais je vais l’acheter car c’est une pure merveille ; j’en reparlerai peut-être.

Street Art à la Butte aux Cailles en 76 images

Un vrai festival. J’ai arpenté le quartier pendant trois heures, toute excitée de découvrir plein de nouvelles œuvres, souvent très belles. J’ai aussi encore un peu photographié ce si charmant quartier en même temps. Quartier-village qui garde vivant le souvenir de la Commune et me rappelle la Commune libre de Montmartre. Voici donc les images, dans l’ordre où elles me sont apparues.

 

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butte aux cailles 26-minLà j’ai attendu que le monsieur et la dame qui se rencontraient se fassent la bise

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butte aux cailles 29-minN’est-ce pas magnifique ?

butte aux cailles 30-mincoucou monsieur qui arrive !

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butte aux cailles 34-minLà j’ai attendu le passage de la moto rouge

butte aux cailles 35-minJuste derrière le piquet, l’artiste (Seth) a peint le piquet

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butte aux cailles 48-minJe l’avais déjà photographiée la dernière fois

butte aux cailles 49-minCet oiseau aussi, mais il a maintenant de la compagnie

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butte aux cailles 56-minOù est la photographe ?

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butte aux cailles 76-minretour vers le boulevard Auguste Blanqui et ses joueurs de pétanque

Par cette belle journée à la Butte aux Cailles, photos Alina Reyes

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Écriture

 

Je suis sur deux énormes chantiers d’écriture, si Dieu me prête encore vie j’en viendrai à bout. J’adore ça, être sur de gros chantiers d’écriture, comme j’ai aimé les grosses voitures, comme j’aime d’autres choses dures, mobiles et puissantes, comme ma pensée, les montagnes, les ciels étoilés, l’océan, le temps, les forêts profondes. Je suis un chantier naval, je lance des navires à travers le monde, afin que le monde voyage.

 rocher-min« J’ai vu un ange dans le marbre et j’ai ciselé pour l’en libérer » Michel-Ange

photo Alina Reyes

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Dans les yeux

jardin des plantes ciel-min*

J’ai assisté l’autre jour au dernier cours de Philippe Descola au Collège de France. Je croyais que c’était son dernier cours de l’année, mais non, c’était son dernier cours. Heureusement que j’y suis allée. Maintenant je vois que ce fut aussi, il y a quelques jours, le dernier cours d’Alain de Libera. Et je n’y suis pas allée. Je le regrette, car même si je peux suivre les cours en vidéo, le fait d’être au moins une fois dans la présence réelle de la personne est irremplaçable. (Mais je suis fatiguée par mon traitement et je ne peux pas tout faire). Je continue à suivre des cours en ligne sur le site du Collège de France, et aussi, en ce moment, un excellent mooc de Harvard sur la World Literature. Et tous les après-midi ou presque, je travaille en bibliothèque. J’ai rêvé que je lisais à haute voix un texte sur la souveraineté de l’enfance. Je me dis maintenant que c’est peut-être Héraclite qui me l’a envoyé, qui m’a ainsi visitée pendant la nuit.

Je me souviens de cet oral d’agrégation où j’ai été mal notée parce que j’ai vu dans un poème de René Char des références héraclitéennes plutôt que bibliques, comme le voulait le jury. Et de l’autre jury, la même année d’agrégation, qui m’a sévèrement sanctionnée alors que j’avais raison à propos de Socrate chez Montaigne, lors de l’oral le plus important (j’en ai parlé ici). (Et je n’ai pas été reçue au concours). C’est scandaleux, bien sûr, et symptomatique du fait que les jurys sont souvent composés de professeurs qui restent campés sur ce qu’ils ont appris ou cru comprendre, sans se remettre en question, sans être en recherche active comme le sont nécessairement les professeurs du Collège de France. J’aurais aimé enseigner de cette façon, comme je l’ai fait pendant quelques mois au lycée, auprès de publics adultes. Mais l’Université française n’aime pas les profils singuliers. Tant pis, il me reste toujours la possibilité d’écrire, d’enseigner par les livres, et c’est ce à quoi je travaille.

Il paraît qu’il y a une princesse Alina, dont la beauté fait honte au soleil, dans les Mille et une nuits. Que ce prénom (الينا) vient de Perse, du farsi, et signifie noble. Jusque là je connaissais l’origine germanique de mon prénom, qui a, étrangement, le même sens dans cette langue : noble (avec en plus un suffixe qui signifie douceur – ce qui me rappelle qu’au collège, la prof d’histoire avait fait voter la classe pour accorder à chaque élève une qualité, un prix ; j’avais eu celui de la distinction, et le deuxième choix porté sur mon nom avait été la douceur). J’ai aussi appris un jour qu’en malgache, ce nom signifiait nuit. Si la noble et douce nuit fait honte au soleil, c’est sans doute parce qu’elle est riche de myriades d’étoiles, et si mon prénom dit tout cela, c’est seulement parce que je les ai toutes dans les yeux.

 

jardin des plantes cerisier rose-minCes jours-ci au Jardin des Plantes, photos Alina Reyes

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Twin Peaks The Return (réactualisé)

11-4-2019
J’ai fini de regarder avec beaucoup de bonheur la saison, avec ses 18 épisodes. Pour faire simple, je dirai que cette image de l’épisode 8, 55e minute :

twin peaks 8-55

m’a rappelé cette image de Man Ray

man-ray-masque-ebene

, qui pourrait un peu résumer l’inrésumable Twin Peaks.

 

5-4-19
Enfantin, somnambulique, ultralucide. Le personnage de Dale Cooper après sa sortie de la Loge noire est fantastique. Comme Kafka auquel Lynch l’a fait ressemblant, ainsi que je l’ai montré hier (cf plus bas dans cette même note), il travaille dans une compagnie d’assurances. Il y gribouille des dossiers, des documents d’affaires et son supérieur croit d’abord que cela n’a aucun sens, puis, en réfléchissant, il se rend compte que ces petits dessins révèlent en fait une vérité cachée, une probable grosse escroquerie (j’en suis à l’épisode 6). Dale Cooper voit, ainsi qu’il a vu au casino, à Las Vegas, les machines à sous prêtes à cracher. Aux innocents les mains pleines, et la vie dans la supérieure vérité, la vérité d’outre-tombe qui dépasse les basses réalités quotidiennes. Derrière la porte du même bois rouge dont fut fait le cercueil de Laura Palmer, la femme de ce Dougie, le deuxième de ses doubles, qu’il incarne et pour lequel il est maintenant pris, pourrait être une Laura Palmer qui aurait été moins fascinante, qui aurait eu une vie plus ordinaire, n’aurait pas été assassinée, se serait mariée avec Dougie-Dale au lieu que Dale cherche qui l’avait tuée, avec laquelle il aurait eu un enfant, et qui s’avèrerait posséder en fait un sacré caractère, notamment dans la scène face aux deux extorqueurs de fonds. Les jeux de miroirs dans tous les sens se poursuivent, et je terminerai pour aujourd’hui avec cette scène (ép.6, 43e minute) où Dale qui, de même que pour toute conversation il répète les derniers mots qu’on lui dit – mots ordinaires auxquels on ne prête pas attention et qui soudain, quand il les répète, acquièrent une familière étrangeté, deviennent aussi charismatiques et mystérieux qu’une Laura Palmer – alors que son boss à la compagnie d’assurances veut lui serrer la main, au lieu de la lui tendre, l’imite, lui tournant ainsi le dos. Ce qui donne un tableau rappelant La reproduction interdite de Magritte. D’un surréaliste à l’autre. Qui contemple la scène ? Le boxeur à l’affiche derrière eux, dans une position comparable sauf que ses mains sont des poings. En tournant le dos à un certain monde, Dale Cooper combat.

 

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René Magritte, "La Reproduction interdite"

René Magritte, « La Reproduction interdite »

 

4-4-19
Je regarde la saison 3 de Twin Peaks. J’en suis au quatrième épisode. Tant que je ne l’ai pas vue en entier, je ne peux pas lire les articles qui en parlent. Je vais donc noter ce qui me vient au fur et à mesure de mon visionnage. (Mais pas vraiment de spoil dans mon texte, car je n’évoque l’histoire que par certains de ses aspects).

Je regarde cette saison avec un grand enthousiasme, parce que j’ai adoré la première – la deuxième était un peu moins réussie. J’aime beaucoup beaucoup le travail de David Lynch, en particulier ses films Wild at Heart et Mulholland Drive, et j’étais allée voir son exposition de peinture à la Fondation Cartier. Mais je crois que ce que je préfère dans toute son œuvre, c’est Twin Peaks, conçu avec son producteur Mark Frost. Le fait que j’en ai montré le premier épisode à mes élèves de Seconde, à l’automne 2017, n’y est pas étranger. Je ne peux réentendre la musique d’Angelo Badalamenti et revoir la forêt du générique sans être transportée dans ce moment où nous avons visionné le film ensemble, sans revivre leurs réactions. Comme c’était vivant et beau. (Et j’avais choisi de consacrer à ce film les deux heures dont la dernière devait être consacrée à l’inspection de ma tutrice et d’une personne de l’académie, venues pour juger mon travail. Elles n’ont eu d’autre choix que de se tenir au fond de la classe et d’attendre la fin de l’heure et du film, c’est ainsi que j’ai torpillé leur contrôle et j’en étais ravie). Comme l’équipe pédagogique de l’année précédente les avait obligés à lire La petite Roque de Maupassant avant la rentrée, j’avais décidé de leur montrer ce chef d’œuvre de Lynch et d’établir ensuite une comparaison avec la nouvelle de Maupassant : nous avions lors de la séance suivante relevé les thèmes et motifs communs : le corps de la jeune fille assassinée retrouvé au bord de la rivière, le caractère de son découvreur, la réaction de la mère, l’accusation portée sur un vagabond, le déclenchement d’un univers fantasmatique, l’importance du bois, la forêt, l’eau…

Cette troisième saison, qui se passe vingt-cinq ans après la première, et lancée vingt-six ans après la fin de la deuxième, avec nombre des mêmes acteurs, est bien différente. Comme la première, elle constitue un choc, celui de son envoûtante poésie, qui vous transporte littéralement. Je me souviens très peu des histoires des films que j’ai lus ou des livres que j’ai lus, mais j’en garde une impression précise, quand ils m’ont fait forte impression. L’histoire n’est pas ce qui m’intéresse le plus et il ne m’intéresse pas de les résumer, d’ailleurs les histoires sont toujours un peu les mêmes, avec des variations. Ce qui m’intéresse c’est la façon dont elles sont dites ou peintes. David Lynch est un peintre de génie – avec sa caméra, bien plus qu’avec ses pinceaux.

Pour aujourd’hui, je voudrais juste signaler ce que j’ai remarqué hier soir en visionnant les épisodes 3 et 4. D’abord j’ai bien sûr été transportée de joie en voyant apparaître un portrait de Kafka dans le bureau du personnage incarné par David Lynch (l’agent sourd du FBI Gordon Cole), dans la 53e minute du troisième épisode :

 

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Juste après, l’agent Albert Rosenfeld évoque « l’absurde mystère des étranges forces de l’existence ».

Un peu après encore, l’agent Dale Cooper n’est-il pas filmé de façon à ressembler à Kafka, dans son expression, ses oreilles, son costume :

 

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Dans la 8e minute du quatrième épisode, la porte rouge du deuxième double de Dale Cooper, devant laquelle une limousine conduit ce dernier, rappelle, par le bois, les lignes et la couleur, le cercueil de Laura Palmer dans la première saison, filmé à l’horizontale bien sûr alors que la porte, en ce moment de résurrection de Dale Cooper est bien sûr verticale :

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Franz Kafka-Dale Cooper, Laura Palmer-Dale Cooper… Twin Peaks se démultiplie constamment en deux pôles, comme aussi, dans l’épisode 3, la répétition des paroles d’autrui par l’agent Cooper revenu de la Loge noire et dans l’épisode 4 la répétition de ce schéma par la répétition des paroles du doppelgänger de l’agent Cooper par Gordon Cole/David Lynch. Tout, y compris les lieux, y est jeux de miroirs et de kaléidoscope.

J’ai l’intention d’actualiser cette note, et ma réflexion, à mesure de mon avancée dans le visionnage de la série. À suivre, donc.

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