L’enseignement en péril

ma thèse en l'état actuel, imprimée du jour, avec en arrière-plan les éléments de travail qui la nourrissent

ma thèse en l’état actuel, imprimée du jour, avec en arrière-plan les éléments de travail qui la nourrissent

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Je lis un article extrêmement intéressant sur l’enseignement de l’Histoire tel qu’il est analysé dans le livre de deux professeures, Joëlle Fontaine et Gisèle Jamet, et je constate qu’elles décrivent des aberrations comparables à celles que je vois dans l’enseignement de la littérature (suivre mon mot clé prof de lettres). Dans les deux disciplines, c’est le sens qui est attaqué. Exactement comme dans la com’, tout est dans la forme. De même que la lecture globale ou semi-globale, qui réduit l’écrit à des formes arbitraires, produit des effets de dyslexie, cette pédagogie réduit l’Histoire et la littérature à des expositions de formes dépourvues de sens et produit des dyslexies de l’intelligence. Toute la pédagogie consiste à distraire les esprits par des projections de formes au fond de la caverne, comme dans l’allégorie de Platon. Ce qui génère une infinité de bavardages sur du néant qu’on fait passer pour de l’étant. Il s’agit d’occuper le temps de cerveau scolaire des moins de dix-huit ans (et plus, la même pédagogie ambitionnant de s’installer à l’université) et de neutraliser ainsi ces cerveaux de futurs adultes. Un formatage orwellien, en effet. L’article est à lire ICI.

Il y a aussi de l’Histoire dans ma thèse de Littérature, car l’une et l’autre sont indissociables.

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Figures au fil des rues

Dans les rues, toutes sortes de figures sur les murs et ailleurs vous font signe. Voici celles que j’ai vues aujourd’hui en chemin, dont une belle fresque nouvelle signée Solus au Centre culturel irlandais, et pour finir mes photos d’identité « conformes », sans lunettes et oreilles dégagées, pour renouvellement de mon passeport.

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invader

street art

ghost

edouard vaillant

solus

figure

photo d'identitéaujourd’hui à Paris 5e, photos Alina Reyes

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Voyage au centre du ciel

Sans me vanter il fait frais, et je me réchauffe en écrivant ma thèse, que je trouve magnifique. C’est la littérature qui est magnifique. Je lui rends hommage en la pénétrant, et c’est aussi la révéler, à l’heure où l’industrie culturelle et éditoriale aveugle les lecteurs en posant ses déjections sur les étals. La littérature falsifiée n’a aucune profondeur, elle est plate comme un écran de mauvais cinéma et fait écran à la vérité. La littérature est au fond du puits, pourrait-on dire en paraphrasant Démocrite. C’est au fond que se trouve l’eau pure, et que je vais la puiser, dans ce puits plein de suie qui descend jusqu’au ciel.

 

La dessinatrice

dessinatrice

Elle était en train de dessiner un arbre au crayon dans le jardin alpin du jardin des Plantes. Les deux fillettes dessinaient et peignaient sur des feuilles par terre. Un homme en passant s’est arrêté pour observer le feuillage de ce sequoia (metasequoia glyptostobroides, arbre découvert récemment, en 1941 – celui-ci est né en 1948, venu d’Amérique ; il reste probablement encore des arbres à découvrir). Aujourd’hui à Paris, photo Alina Reyes

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Poe, Magritte, et les lettres en leur tracé

these en couleurs 0

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Un extrait de ma thèse, en majeure partie écrit ce matin à partir de cinq heures :

Ce que Magritte paraît avoir compris, en lisant Poe, de la démultiplication de l’être par la représentation, la création de personnages, c’est que celles-ci mettent en évidence une inter-diction de la reproduction de la réalité par l’art, par la diction placée à la fois comme miroir et comme mur ou rideau (the white curtain évoqué dans les dernières lignes du roman de Poe) entre la réalité et l’œuvre. L’art, la littérature, ne sont pas des reproductions de l’être mais des mécanismes à réveiller la conscience de l’être. Mécanismes comparables à l’allégorie de la Caverne de Platon, faite pour réveiller la conscience des hommes face au mur de représentations humaines qui ne sont pas plus des êtres humains que la pipe ou la pomme peintes par Magritte ne sont une pipe ou une pomme.

Poe « écrit sur les inter-états (interstates) », dit Paul Auster. Et jouant sur le mot interstate qui signifie aussi autoroute : « c’est juste une narration roulante (just a rolling narrative) », ajoute-il, la plupart du temps débarrassée des dialogues et des descriptions de ce qu’on appelle le réalisme contemporain.1 La narration de Poe roule telle une logique implacable d’un état de l’être à l’autre, même quand cette logique se dissimule telle sa « lettre volée » dans une énigme que le texte ne semble pas résoudre mais au contraire opacifier, brouiller voire disperser ainsi que dans The Narrative of Arthur Gordon Pym of Nantucket, où le récit est entrecoupé de passages documentaires longs comme des traversées encombrées d’interminables banlieues de la littérature et parcourt de nuit des énigmes violemment éclairées par les phares du véhicule, d’autant plus incompréhensibles que le reste du paysage reste plongé dans la nuit noire ou dans un épais brouillard, tel celui qui fait rideau (curtain) à la fin du roman.

Nous émettons ici l’hypothèse que cette association de discours et de registres, documentaire-explicatif et narratif-fantastique, aussi incongrue d’un point de vue structurel et stylistique que celle d’un parapluie et d’une machine à coudre, loin d’être une maladresse de l’auteur, vise à opérer dans l’esprit du lecteur des passages audacieux d’un état à l’autre, générateurs d’une nouvelle appréhension du réel. Poe ne livre pas plus la solution de son roman que Magritte ne livre le visage du personnage de sa Reproduction interdite car la solution n’est pas la représentation ni ce qui est représenté, elle est dans l’énigme, dans l’œuvre elle-même comme voie, comme questionnement de l’être : le but et l’enseignement du voyage se trouve dans le fait-même de voyager, c’est-à-dire dans l’interrogation et le fait d’interroger.

La « face blanche et personnelle de Dieu » que Jack Kerouac raconte avoir vue au cours d’une tempête en mer, lui disant « Ti-Jean, ne te tourmente pas, si je vous prends aujourd’hui, toi et tous ces pauvres diables qui sont sur ce rafiot, c’est parce que rien n’est jamais arrivé sauf Moi, tout est Moi », ne rappelle-t-elle pas la « figure blanche » que le narrateur du roman de Poe voit se dresser devant lui au moment du naufrage imminent ? « Et nous atteindrons l’Afrique, dit peu après Kerouac, nous l’avons atteinte d’ailleurs, et si j’ai appris une leçon, ce fut une leçon en BLANC. »2

Leçon en blanc, non écrite noir sur blanc, leçon telle une page blanche dressée devant l’homme ou le lecteur qui la vit, leçon qui dépasse celle du « miroir promené le long du chemin », comme le disait du roman Stendhal3, leçon où le texte n’agit pas en miroir où se reconnaître mais en miroir où ne plus se voir, ou se découvrir perdu de vue – pour mieux se trouver ailleurs. Dans un ailleurs indicible ou proche de l’indicible, un ailleurs seulement suggéré par l’énigme semée, par le rejet du spectateur-lecteur derrière son propre dos, sur une scène originelle, telle « l’Afrique » de Kerouac, bien plus étrange, lointaine et pourtant familière que la scène primitive selon Freud.

René Magritte, "La Reproduction interdite"

René Magritte, « La Reproduction interdite »

« Si c’est un point qui réclame réflexion, dit Dupin dans La Lettre volée, nous aurons avantage à l’examiner dans le noir. »4 La réflexion se fait dans le noir. Il faut passer par le noir pour advenir à la lumière, à la contemplation de la lumière. Ainsi pourraient se résumer Les Aventures d’Arthur Gordon Pym, où les tribulations finales du narrateur dans une peuplade adoratrice du noir (tout est noir chez ces gens, objets, peau et même dents) aboutissent à cette apothéose apocalyptique du naufrage-vision de la grande figure blanche. Mais reflection, mot signifiant en anglais à la fois reflet et réflexion, rime avec mystification dans la nouvelle éponyme de Poe, où un mystificateur se propose de réparer un affront en lançant une carafe non à la face de celui dont il s’estime insulté, mais dans son reflet, en lui demandant de prendre « the reflection of your person in yonder mirror »5 pour lui-même. Il s’avère à la fin du texte qu’il ne s’agit encore là que de l’image annonciatrice d’une manipulation bien plus subtile, une manipulation verbale, avec des mots écrits, une manipulation intellectuelle, réfléchie, par laquelle celui au reflet duquel il lance en effet une bouteille, brisant le miroir et son image avec, sera plus complètement berné et ridiculisé.

La réflexion, qu’elle soit reflet physique ou psychique, image ou image mentale, révélation du visage ou pensée, est associée à la lettre, et de façon très ambivalente. Les miroirs terrifient les indigènes de Tsalal. Les méandres souterrains (explorés par le narrateur et son compagnon retournés à la condition primitive, faisant du feu en frottant deux morceaux de bois et vivant de cueillette et de chasse), ce que Baudelaire titre (chapitre XXIII) « le labyrinthe », les galeries de l’abîme (the chasm)6 de l’île où vivent ces gens aussi noirs qu’un alphabet sur pattes sur une page ou dans les caractères d’une imprimerie, ont des formes, des tracés (outlines of the chasm)7 rappelant ceux de lettres, notamment hébraïques. Et leur cri de terreur, à la toute fin repris par les gigantesques oiseaux blancs apparus dans le ciel, Tekeki-li, a lui aussi une consonance sémitique. L’écriture actuelle habite secrètement dans les profondeurs, les cavernes des écritures originelles.

La Reproduction interdite de Magritte reflète l’œuvre de Poe, notamment dans l’interdiction où se trouvent le narrateur et son dernier compagnon de revenir là d’où ils viennent, l’interdiction d’un retour sur soi8 – et la trahit en même temps, en représentant ce personnage sans visage. Car Poe dépasse l’interdit, le transgresse, grâce à l’écrit. Grâce à la lettre, et malgré son caractère secrètement maléfique – grâce à son dépassement de la lettre, plutôt, mais il a fallu en passer par là – il accède à la figure (mot que Baudelaire traduit malheureusement par « l’homme » dans la dernière phrase du roman, avant la « Note » qui suit cette fin). Une figure bien plus grande que la sienne, mais une figure et non pas un dos. Il accède à la figure ultime, celle dont la vision est interdite, vision dont normalement on ne revient pas – raison pour laquelle elle est interdite. Avalé par l’abîme (a chasm) qui s’ouvre brusquement (threw itself open) pour les recevoir (to receive us), lui, son compagnon (son double, son reflet ?) et la lettre désormais morte (Nu-Nu, nom de l’indigène noir, l’habitant de Tsalal embarqué avec eux qui est aussi, redoublé, celui d’une lettre grecque, ce Nu, ou Noun en hébreu et en arabe, initiale des Nazaréens qui continue à désigner aujourd’hui les chrétiens d’Orient – cette lettre désormais morte (his spirit departed), rappelant le mot de saint Paul (écrit en grec) selon lequel « la lettre tue, l’esprit vivifie »9, c’est-à-dire : le salut est de lire non à la lettre mais dans l’esprit de la lettre), avalé par l’abîme comme Jonas par la baleine, Edgar Allan Poe, alias Arthur Gordon Pym, ne devrait pas pouvoir en revenir. Or il en revient (sans son compagnon au nom de disciple de Jésus, Peters), et raconte. Tout, sauf ce qui s’est passé entre l’abîme et le présent recouvré. La peuplade-alphabet, la lettre à-la-lettre a voulu le tuer. Qu’est-ce qui a pu le sauver, sinon cette figure « de la blancheur parfaite de la neige » (of the perfect whiteness of the snow) qui s’est dressée sur la chaîne de montagnes vaporeuse (the range of vapor), aussi vaporeuse que les montagnes rendues comme de la laine cardée prophétisées par le Coran pour le jour de l’abîme et de la résurrection10 (Coran connu de Poe), aussi embrumée que la montagne où Moïse partit à la rencontre de la face de Dieu11, cherchée par tous les prophètes ? Cela se passe dans le roman un 22 mars – date pascale – dans la région de nouveauté et d’étonnement, d’émerveillement (region of novelty and wonder) où ils sont entrés le premier du mois, selon le journal de bord.

1 Paul AUSTER en conversation avec Isaac GEWIRTZ à la New York Public Library le 16 janvier 2014

2 Jack KEROUAC, Le vagabond solitaire

3 STENDHAL, Le Rouge et le Noir, épigraphe du chapitre V

4 « If it is any point requiring reflection, (…) we shall examine it to better purpose in the dark ». Edgar POE, The Purloined Letter, in Complete Tales & Poems, Vintage Books Edition, New York, 1975, p.208

5 « Le reflet de votre personne dans ce miroir-là. » Edgar POE, Mystification, in Complete Tales & Poems, Vintage Books Edition, New York, 1975, p.357

6 Edgar POE, Narrative of Arthur Gordon Pym, in Complete Tales & Poems, Vintage Books Edition, New York, 1975, p.871

7 id.

8 Edgar POE, Narrative of Arthur Gordon Pym, in Complete Tales & Poems, Vintage Books Edition, New York, 1975, chapitre XXV, p.879

9 2 Corinthiens 3, 6

10 Coran, sourate 101, Al-Qari, « Le Fracas » (appellation métaphorique de la résurrection), versets 5 (pour les montagnes) et 9 (pour l’abîme)

11 Exode 24, 15

Relier. Pas seulement par la technologie. Par les avancées de l’esprit aussi

Une conférence extrêmement intéressante. « Les Mardis de l’Espace des sciences avec Hervé Février, Responsable du développement des réseaux optiques chez Facebook. Comment l’évolution des technologies des télécommunications et de l’électronique numérique, depuis les années cinquante, a-t-elle conduit à la naissance d’Internet, et plus récemment des réseaux sociaux ? Cette conférence propose de découvrir l’infrastructure actuelle de ces réseaux sociaux, en se livrant à un exercice périlleux : tenter de percevoir le devenir de ces technologies. »

Après, se dire qu’il faut seulement ne pas renoncer à avancer autant dans les domaines de l’esprit que dans la technologie. D’autant que les mots sont en train de disparaître des réseaux sociaux.

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refletreflet dans le verre couvrant une peinture (détail) dans la chapelle Saint Louis de la Salpêtrière, devant laquelle je passais cet après-midi à Paris, photo Alina Reyes

Être de tout ce qui fait sens dans tout ce qui relie

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Des belles-lettres aux belles lettres

Des belles-lettres de toujours aux belles lettres qui habitent aujourd’hui les rues, je traverse les « humanités », marchant dans la ville et réentrant dans ma thèse qui nourrit en partie mes cours qui nourrissent en partie ma thèse.  Ce n’est pas pour rien que j’ai fait faire un atelier écriture et dessin à mes Seconde et que je fais étudier un roman qui se passe dans le Transsibérien à mes Première. Tracer c’est avancer. Je crée dans la foulée un blog pour mes classes, pour inciter les élèves à aller plus loin dans la réflexion, on verra si ça marche, ce sera en tout cas une trace, pour d’autres aussi.

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belles lettres 1

belles lettres 2

belles lettres 3

belles lettres 4

belles lettres 5hier à Paris 13e, photos Alina Reyes

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Chanson du poète à l’aurore

Ayant passé la soirée d’hier à me rappeler l’œuvre de David Lynch, depuis ma projection, vendredi, du pilote de Twin Peaks à mes élèves, projection où il a pris en moi toute sa dimension, et à écouter notamment Angelo Badalamenti expliquer comment fut écrite la musique de la série, me revient ce matin ce texte, l’un des poèmes de mon livre Voyage, sur la poésie :

 

 

Bien sûr que le poète broie du noir,

Cette pâte tirée de la brûlure

Des os, depuis la nuit des temps peinture

Pour hommes des cavernes du savoir.

Bien sûr que la lumière éclaire, appelle

À elle le poète, son bien-aimé

Qui la pénètre, la peint, lui promet

L’enfantement de l’autre, la vie belle

Du jour, conçu, venu dans les brisures

De leur lien. Broyée je fus, pauvre pain

Enfourné dans la nuit, le lendemain

Livré, brûlant, aux mystiques figures.

Engendrée par le verbe, moi la lumière

Sa mère, moi le poète son fils

Apparu dans l’aurore aux bras de lys,

Humble et royal dans sa naissance entière,

Bien sûr que je pleure de joie, voyant

Venir le temps où l’amour se révèle,

Où doucement la vérité s’épelle,

Et garantit de nous garder vivants.

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Alina Reyes, Voyage

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Quai 36, gare du Nord. Et retour à la normale

J’ai bien fait de photographier les belles œuvres de street art ce matin gare du Nord, car je n’y retournerai peut-être pas de si tôt. J’ai dû y attendre mon transilien pendant une heure, les précédents annoncés ne sont jamais arrivés. Mais ce soir j’ai appris que la circulation avait repris dans la zone des bus caillassés, j’ai donc de nouveau pris cet itinéraire initial. Heureusement j’étais partie largement en avance et j’avais dans mon sac deux petits pains qui ont fait mon déjeuner express avant d’entrer en cours, après avoir couru à la salle de reprographie faire les photocopies à distribuer. Ensuite c’étaient les deux heures avec mes Seconde. La formatrice de l’académie devait assister à la dernière et elle l’a fait, quoique malheureusement elle n’ait pu qu’assister à la diffusion de la fin du premier épisode de Twin Peaks que je leur passais, ayant repéré de fortes ressemblances de fond avec La Petite Roque, que nous commençons à étudier. J’avais espéré qu’il nous resterait un quart d’heure avant la fin pour discuter avec eux en sa présence (comme quoi je ne suis pas tout à fait de mauvaise volonté), mais le temps que je leur présente la série etc., bref j’ai eu juste le temps de leur donner les devoirs pour la rentrée une fois les dernières notes de musique (sublime musique de cette série mythique, dont la première saison est un chef-d’œuvre) passées. Ensuite ce fut une heure et demie au moins de ratiocination avec formatrice et tutrice, répétant sur tous les tons (de plus en plus vifs) :

La formatrice : « Vous ne parlez pas assez avec votre tutrice ».

Moi : « Selon moi, si, c’est suffisant. »

Elle : « Nous vous demandons un effort ».

Moi : « NON ».

Elle, menaçante : « Il va y avoir un problème. »

Moi : « Pour vous, peut-être. Pour moi, tout va bien. »

Elle : « Il va y avoir un problème pour tout le monde. »

Moi : « Vous allez me virer en cours d’année ? Non. Donc, il n’y a pas de problème pour moi. »

Ma tutrice, logique : « Je démissionne. »

Bien, j’étais contente de l’avoir débarrassée de moi. Moins d’une heure après, en quittant mes Première, du moins celles des élèves qui étaient encore là, les autres étant parties à cause de mon retard, j’ai croisé la formatrice. Sur le moment, je ne l’ai pas reconnue (grâce à Dieu, mon cerveau est très performant pour oublier les moments inutiles) et quand elle m’a dit « ça va ? » je lui ai répondu « très bien, et vous ? » Sur ce, elle a essayé de me « rassurer » : ils vont tâcher de me trouver un autre ou une autre tuteur ou tutrice. Mais ça ne va pas être facile :)

Bon, c’est les vacances, demain je retourne à ma thèse, la vie est belle. Et regardez un peu ces belles images, en commençant par la Seine vue du métro dans la lumière ce matin, puis toujours du métro un décolleur colleur d’affiches, puis les œuvres du quai 36 de la gare du Nord :

 

seine

affiche

street art gare du nord 1

street art gare du nord 2

street art gare du nord 3

street art gare du nord 4

street art gare du nord 16 street art gare du nord 17

street art gare du nord 5

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street art gare du nord 18aujourd’hui à Paris, photos Alina Reyes

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Enseigner

 tiktoy*

Demain une formatrice académique vient juger de mon travail en classe. Je n’ai rien prévu de spécial pour cette visite, je me tiendrai à ce que j’avais prévu depuis longtemps, même si cela peut décevoir son attente. Ma tutrice du lycée m’avait dit on pourra en parler, préparer ensemble. Mais préparer quoi ? Tout ce qui compte à leurs yeux c’est de suivre une pédagogie bien reconnaissable. Le sens de ce que nous avons à enseigner est complètement oublié. Je suis allée voir dans deux de ses cours ma tutrice du lycée : en prof expérimentée, elle « gère » très bien la classe et le cours, tout s’enchaîne comme à l’usine. Mais selon moi être expérimenté n’est pas tant une affaire de gestion qu’une question d’intelligence, de sensibilité, de profondeur, face aux textes comme face à l’humanité des élèves. Lorsque, par exemple, une élève remarque que dans Première neige de Maupassant, qu’ils sont en train d’étudier, il y a un manque d’amour dans le couple, sans discuter elle lui réplique que non, ce n’est pas ça, l’amour ne manque pas – alors que le texte dit que la femme manifestait plus d’affection aux chiens de la maison qu’à son mari, puis qu’elle ne pourrait pas avoir d’enfants, puis qu’ils faisaient chambre à part. La lecture s’en tient à des considérations formelles sur le texte (sur la place qu’il accorde aux différentes saisons) et pour ce qui est du sens, sur l’égoïsme du mari qui ne veut pas acheter de calorifère et le caprice de la femme qui tombe malade pour être enfin prise en compte. Rien ou à peu près rien sur la critique sociale, et absolument rien sur la dimension philosophique de l’ennui ni sur la métaphysique de la mort qui vient compenser le manque d’amour et de vie. Voilà un cours avec des élèves calmes et disciplinés, pour ne pas dire infantilisés et mécanisés voire éteints, et des enchaînements impeccables, qui aurait été fort bien vu de toute inspection officielle. Or est-ce enseigner la littérature, que de se borner à y faire lire ce qui pourrait aussi bien s’y dire dans un bavardage ou un commérage ? Je donne cet exemple non contre ma tutrice, sympathique comme les autres par ailleurs, mais contre toute la pédagogie en cours, du moins pour ma discipline, la littérature, dans l’Éducation Nationale. Le problème étant aggravé du fait que la plupart des professeurs n’ont jamais quitté l’école, passant du statut d’écolier à celui de collégien, puis de lycéen, puis d’étudiant, puis d’enseignant (auquel on demande à l’Espé d’oublier son savoir universitaire), sans connaître d’autres possibilités, d’autres formes de penser – sauf exceptions, sans doute. De même lorsque je critique vivement la formation dispensée par l’Espé, je ne désire pas m’attaquer aux personnes chargées de cette formation, visiblement formatées et inconscientes de l’être, mais je m’emploie à dénoncer une situation néfaste pour le développement intellectuel des élèves. Une formation pour les enseignants, oui, mais alors, qu’elle ait vraiment du sens au lieu d’être le plus souvent un ramassis d’inutilité, et pire, de bêtise.

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keith haringstreet art Tiktoy et « à la Keith Haring », à Paris 5e hier, photos Alina Reyes

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Le beau, le bon, la vie. En couleurs, en musique, en cours

J’étais en train de préparer mes cours (j’y passe un temps fou, les pensant dans leur ensemble comme une œuvre ), on a sonné à la porte. Le jeune homme qui venait relever les compteurs d’électricité m’a dit, voyant au mur mes peintures, dont les masques ci-dessous : « c’est très beau, ce que vous faites. » Puis : « et en plus, vous écoutez de la bonne musique ». Je lui ai dit que c’était mon fils qui était en train de jouer du piano. « Vous en avez de la chance ! pas besoin d’écouter Radio France ! », il a dit. Puis, encore une fois, avant de partir : « C’est vraiment très beau, ce que vous faites ».

Hier j’ai fait faire à mes Seconde un atelier écriture-dessin. Pour leur rappeler la valeur du geste d’écrire, et pour compléter la partie enseignement de l’histoire des arts qui revient au professeur de lettres. Je voudrais leur apprendre quelques rudiments de solfège, aussi, puisque l’école ne le fait pas. Cela participe de l’écriture/lecture et c’est tout aussi important, cela fait partie du phénomène « littérature », comme le dessin, la peinture, le théâtre. Je ne veux rien leur enseigner sans leur enseigner aussi la possibilité de le pratiquer. (Malheureusement, impossible d’en faire autant avec les Première, qui ont moins d’heures de cours en français et qui doivent préparer ce foutu bac de français pour la fin de l’année ; espérons que ça changera).

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De Transilien en Transsibérien, la vie est mon métier

Aujourd’hui j’ai commencé avec mes élèves de Première ST2S (filière des métiers du secteur médico-social) la lecture du livre que j’ai choisi pour elles (il y a plus de filles) et eux, Le canapé rouge de Michèle Lesbre. Ce livre les décontenance, ce n’est pas de la littérature comme ils en ont l’habitude, genre à la Maupassant pour ce qui est du scolaire, ou du moins avec une histoire bien ficelée comme il continue à s’en produire à la chaîne. Ils n’arrivent pas à le lire seuls. Alors je vais les accompagner dans la lecture, je leur donne des repères, des aides pour s’y retrouver, et je leur lis des passages à haute voix pour leur faire entendre sa douce et parfois âpre musique de train en mode mineur. Un soir il y a longtemps, une demi-heure durant, j’ai lu à la Maison de la Poésie La Prose du Transsibérien de Cendrars que je savais quasiment par cœur, maintenant je lis à des adolescents qui sont pour ainsi dire aussi loin de la littérature que Blaise à Irkoutsk de Montmartre, cette autre prose d’une femme embarquée à bord du train mythique comme je me sens moi-même embarquée à bord d’un train mythique, à bord des RER ou des Transiliens que je prends pour aller là-bas, oui, bien loin de Montmartre dont je vois au retour apparaître les dômes, porter la parole poétique. Quel beau métier.

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boulevardAvant le métro puis le transilien puis le bus, quelques centaines de mètres à pied dans la ville avant l’aurore, avec un fin croissant de lune dans le ciel croissant de lune

et puis au retour je trouve si beau et si puissant le train qui m’emporte (j’ai changé d’itinéraire, suite à la suppression « pour une durée indéterminée » des bus suite à des caillassages et incendie sur mon itinéraire précédent) que je le photographie aussi de l’intérieur, avant que les gens ne s’y installent, avec ses vives couleurs

transilienaujourd’hui, photos Alina Reyes

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