Rencontres

Soudain cette nuit ma pièce s’est présentée à moi, de façon saisissante. J’avais commencé à l’écrire sans savoir qui elle était, et voici, tout s’est passé comme si l’un de ces inconnus qu’on croise dans la rue s’était arrêté pour me tendre la main et me dire son nom.

J’entendais dire hier d’Hokusai : il était un peu bouddhiste, et surtout shintoïste. Comme Gandhi se disait hindouiste, et de toutes les religions. L’Occident souffre de sa rigidité. Ici les esprits sont cloisonnés, voire emmurés. Cette maladie a atteint aussi le Moyen Orient, où pourtant l’islam est né dans la plus grande libéralité, assumant et reconnaissant les monothéismes qui le précédaient, se tournant vers Jérusalem puis vers La Mecque sans pour autant se détacher de Jérusalem. Tout est possible, telle semble être la devise de l’Orient, tandis que la mentalité moderne semble proclamer : tout ce qui n’est pas contenu dans mes limites est hors de moi. L’homme moderne est borné, l’homme oriental est en voie et sait que tout peut se rencontrer en chemin.

Les prairies de la terre et du ciel sont pleines de fleurs variées, là est l’enchantement, là est la joie. Les baies empoisonnées je les laisse, les autres je les goûte, chacune selon leur goût. Le présent est omniprésent, fleurissant et fructifiant chaque jour de plus belle. Rien de ce qui est vivant ne m’est étranger. Cité de la terre et du ciel, je suis à jamais ton habitante et je te porte sur mon dos, baluchon et enfant, pain et habit de rechange.

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Sauvage

Longs chapelets de rêves splendides, sauvages, hier et cette nuit. Dormant sous une tente tout au bout de la Fin des Terres avec O, à côté de la grande tente ronde des oiseaux, leur campement. Par l’ouverture de la nôtre, je les contemplais, par l’ouverture de la leur. Le matin venu, dans sa lumière vivante, déchirante, arrivée d’une grande manifestation, là, jusqu’au bord de l’eau, de l’océan. Je prenais mon appareil photo dans notre voiture et je la photographiais. Je photographiais notamment l’un des manifestants, qui portait un panneau aussi grand que lui, tout écrit ; puis il me demandait si j’accepterais d’écrire un livre retraçant son engagement politique. La route nous attendait, O et moi, mais il n’était pas impossible de tout faire, cela restait à voir. Hier mes rêves se terminaient sur des noms de personnes et de lieux, que j’inventais, qui me venaient, nus, étranges et beaux comme du début du monde.

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Franchissement

Je prépare dans ma tête mon roman inouï, « Histoire de l’être », qui sera un peu, si Dieu le veut, L’Iliade et l’Odyssée du temps qui vient. Ce matin en me réveillant j’ai compris encore quelque chose sur ce fameux « être ». Appuyée sur de nombreux travaux accomplis par des chercheurs de différentes disciplines, notamment scientifiques, et bien sûr aussi sur mon expérience propre, je vais de découverte en découverte. Le tout est d’analyser et de synthétiser. C’est justement ce que j’adore faire. Le travail est immense, et donc la joie aussi. C’est un travail pour l’essentiel invisible, et il donne toute quiétude parce qu’il s’accomplit dans l’assurance que même s’il ne pouvait être achevé en ce monde, il le serait dans un autre, de la même façon ou d’une autre, et pour tous les mondes. Et ce que j’aurai achevé en ce monde, je le parachèverai quand je n’y serai plus, car j’ai franchi les portes du temps.

Le début du monde

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C’est tout de même merveilleux, disait Van Gogh, que Noël tombe en hiver.

Rien ne peut détruire la joie profonde. Elle repose au fond de l’être comme une baleine blanche dans l’océan, et souvent elle jaillit, inspire et expire dans le ciel, avant de retourner chanter et tracer la route dans l’eau avec son baleineau, et tous les troupeaux de cétacés, de poissons, de crustacés, d’algues, toute la vie puissante et infinie qui circule au sein de l’océan qu’elle habite, avec ses bateaux ivres aussi, ses vaisseaux fantômes, ses épaves aux trésors où nagent droit d’élégants hippocampes, ses ordinaires paquebots pleins d’ordinaires voyageurs, ses courses de voiliers, et sur ses rives ses baigneurs qu’elle berce et fait jouir avant de les rendre, lavés, à la terre.

Revenant de dehors, le corps bienheureux de l’air frais et humide, je parcours mes manuscrits en cours, j’y vois la vie, la beauté, le présent en marche. Le début du monde est là.

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