Rêve de sang, Iliade de Brunet, Dies irae

Rêvé cette nuit qu’en voyage avec O, sur la route, je me rendais compte que j’avais de nouveau mes règles. J’admirais ce sang d’un splendide rouge brillant, clair et dense, qui signifiait que je pouvais de nouveau avoir des enfants. Je pense que je vais pouvoir prochainement enfin réécrire des romans, qui seront de très beaux enfants.

Je suis partie à la bibliothèque Buffon, en marchant vite pour compenser le fait que je ne peux pas aller courir au jardin à cause de mon rhume des foins, et en faisant un détour pour éviter le plus possible de longer le jardin (où je suis allée l’autre jour, ce qui m’a valu des heures d’éternuements et autres joyeusetés). J’y suis allée pour emprunter l’Iliade de Philippe Brunet, dont je n’avais vu jusque là que quelques vers en ligne. Eh bien, sa traduction chante à merveille. Et j’ai vu que j’avais, sans le savoir comme lui, choisi ire comme premier mot du deuxième vers – je l’ai choisi pour l’avoir utilisé aussi dans l’Odyssée et parce qu’il évoque bien, en tout cas pour moi qui ai chanté pas mal de Dies irae, le caractère divin de la colère en question.

Ma traduction (ici dans son premier jet, depuis lors un peu corrigé) chante bien aussi, différemment. La sienne est accentuée proche du grec, la mienne est du français qui sonne, plus brutalement souvent. J’ai commencé le deuxième chant. Je suis extrêmement heureuse. Je songe soudain que les Dies irae sont toujours très exaltants.

journal du jour

Je ressens un honneur et un bonheur indicibles, à traduire, après l’Odyssée, l’Iliade (qui s’appellent autrement chez moi). J’avance au rythme d’une centaine de vers par jour, au moins, et toute mon âme sourit, tout le temps, même la nuit quand je suis à demi endormie. Je sais que ce que je vis n’a jamais été vécu, non parce que ma traduction serait plus spéciale que bien d’autres, mais du fait de mon rythme de travail, qui fait que le texte m’habite complètement. Et je pense que la qualité d’une œuvre vient de la qualité de ce que vit son auteur·e.

Mes textes les plus forts, depuis plus de trente ans, viennent de la force des moments vécus pour les écrire. Je ne suis pas forte pour produire de la littérature ordinaire, comme celle qu’on apprend dans les ateliers d’écriture et autres méthodes humaines, trop humaines, de travail. Je travaille hors de moi, je ne travaille bien que dans ce qu’on appelle le divin, la joie physique et mentale, l’enthousiasme, l’extase. C’est pourquoi Homère est dit aveugle : il est hors de lui, ses yeux sont hors de lui, c’est comme dans ce rêve que je fis il y a très longtemps, où j’étais morte et où je me promenais en apesanteur dans le monde, voyant tout, dans une absolue liberté. Comme les dieux chez Homère. Mes combats sont homériques, ma paix est celle des « dieux bienheureux qui vivent toujours ». Et bien sûr il y a aussi ma vie d’humaine au quotidien, la joie et le souci des proches, et le souci pour toute l’humanité. Mais l’idée que, peut-être, mon travail peut aider, participer à aider. La planète rétrécit, c’est notre tête qu’il faut augmenter.

Les Bucoliques, c’est fini

« Permets-moi, Aréthuse, ce dernier travail »
Virgile, Bucoliques, X, 1

Dimanche matin : j’ai fini de traduire les Bucoliques, en alexandrins rimés ou assonancés, moins de deux semaines après avoir commencé. Forte et riche aventure, dont je retiens entre autres que cette œuvre nous parle tout spécialement, aujourd’hui, avec son regard compassionnel sur la nature, dont l’humain n’est pas séparé, ses amours sans frontières de genre, de sexe ni de couleur de peau, et aussi son inquiétude d’un monde en danger de division. La réponse de Virgile à la joie comme à la douleur, c’est la beauté du chant, de la poésie sous toutes ses formes, réponse qui toujours fut celle de l’humain et lui permit de traverser le temps.

Pour moi, tant que le temps me garde, il y aura toujours un nouveau travail après le dernier travail.

Marcher, chanter, habiter

« Le chemin sera moins fatigant en chantant »
Virgile, Bucoliques, IX, 64

Quand nos enfants étaient petits, qu’ils avaient quatre ou cinq ans, et que nous les emmenions pour des randonnées en montagne de plusieurs heures, O et moi, nous leur faisions supporter la longueur du chemin en les faisant chanter et en leur racontant des histoires.

Les adultes aussi ont besoin d’enchantements et d’histoires, pour supporter le chemin.

Il ne me reste plus que la dernière bucolique à traduire. Demain, ce sera fini. Alors que depuis quelques jours, je compose des vers virgiliens en rêvant, la nuit – après avoir rêvé pendant des mois des vers homériques. C’est tout l’intérêt de traduire à un rythme intense : le poète vient vous habiter. Je suis très bien habitée, et j’habite très bien.

Dans l’intimité de Virgile

Traduit hier la très très belle septième églogue, où les thèmes de la poésie, de la nature et de l’amour se trouvent confirmés dans leur union, et, grâce au chant amébée (les deux bergers se répondent, ici en quatrains) dans leur douceur d’une part, dans leur amertume d’autre part. Jusqu’à présent, je crois que c’est le chant que j’ai eu le plus de plaisir à traduire, peut-être aussi parce que ma technique s’est améliorée, et que mes alexandrins y conviennent à merveille, étrangement rapprochant là les quatrains de l’esprit du haïku.

Heureuse d’avoir pu ainsi découvrir Virgile de plus près, au plus près, dans son intimité de poète. J’en suis à traduire un chant par jour, je devrais donc avoir fini à la fin de la semaine (mais le chant 8, que je vais commencer aujourd’hui, est plus long, il me faudra peut-être deux jours, d’autant que mon rhume des foins étant reparti de plus belle, j’ai dû prendre un antihistaminique dès ce matin, et ça assomme – mon rhume des foins a commencé juste en même temps que j’ai commencé à traduire les Bucoliques, il y a dix jours, ah c’est bucolique, et ce serait amusant si on ne respirait pas un si mauvais air à Paris, qui augmente les allergies).

Quand, le matin, je relis le chant traduit la veille, c’est comme si je prenais une cuillère de miel. Virgile n’est pas mielleux, mais son monde enchanté enchante, vous remplit d’enchantement, vous transforme en ruche, vous-même productrice de miel lumineux et gavé de nutriments. Ce n’est pas pour rien que Dante l’a choisi comme guide dans le monde des morts. Virgile est un puissant viatique contre la mort, et en même un temps un ouvreur de toutes portes, qui permet de s’aventurer dans l’au-delà sans y laisser son âme ni sa peau. Je sais ce que le Christ est allé faire aux enfers, mais je sais aussi ce que fait Virgile aux enfers, au purgatoire et au paradis – une division de l’au-delà bien artificielle pour lui, qui abolit toute frontière.

Sixième bucolique : comment Virgile fait sortir Apollon du bois

« Comme j’allais chanter les rois et les combats,
Apollon me tira l’oreille : « Un berger doit,
Tityre, paître ses brebis, et d’humbles chants
Dire »
Virgile, Bucoliques VI, 3-6

Merveilleuse entrée en matière pour ce chant qui s’annonce humblement et se révèle grandiose, contant bien plus grand que les rois et les combats : la création du monde et le rappel, par les mythes, des grandes forces en jeu. Un chant ingrat à traduire, avec sa profusion de références, qui me semblait moins réussi au fil de la traduction, et qui s’avère, à la relecture ce matin (je l’ai fini hier soir), splendide. Car même si on ne sait pas ou plus quelles histoires évoquent tous les noms et les thèmes cités, leur accumulation un peu désordonnée compose une vision s’extrayant du chaos par le don du chaos de la vie, ordonnée par les vers. C’est Silène se réveillant de son ivresse qui le conte, mais pas directement, puisque c’est Tityre qui dit ce que raconte Silène. Ses vers forment une chaîne, une trame qui prend lectrice et lecteur dans sa guirlande comme les garçons ont lié Silène dans les guirlandes tombées de sa tête, afin qu’il révèle. Apollon sort de Dionysos.

Virgile, bucolique 5 : l’apothéose de Daphnis (ma traduction)

Tout blanc, Daphnis admire le seuil inconnu
De l’Olympe, sous lui voit les astres, les nues.
Une vive volupté tient forêts et champs,
Bergers, jeunes filles Dryades, et le dieu Pan.
60 Plus de guet-apens du loup sur les troupeaux, plus
De filet pour attraper le cerf : Daphnis fut
L’ami de la paix. De joie, les montagnes crient
Vers les astres ; les rochers d’eux-mêmes s’écrient,
Comme les arbres : « Dieu, Ménalque, c’est un dieu ! »
65 Ô sois bon et favorable aux tiens ! Voici deux
Autels pour toi, Daphnis, et pour Phébus deux autres.
Chaque année je t’offrirai deux coupes, à ras bord,
De lait frais, et deux cratères d’huile d’olive,
Puis, égayant le festin d’abondante et dive
70 Boisson, près du feu l’hiver, à l’ombre l’été,
Du vin de Chio, nouveau nectar, je servirai.
Chanteront Damétas et le Crétois Égon ;
Alphésibée fera des Satyres les bonds.
Toujours à toi l’honneur, en purifiant nos champs
75 Ou en fêtant les Nymphes. Et tant qu’iront aimant
Le sanglier les monts, le poisson le courant,
Que les abeilles paîtront le thym, les cigales
La rosée, vivront ton nom, tes vertus, ta gloire.
Comme à Bacchus et Cérès, les laboureurs, là,
80 T’adresseront leurs vœux, que tu exauceras.

*

J’ai traduit hier la cinquième bucolique, dont je donne ce passage. Au fur et à mesure, apparaît le paysage virgilien de ce poème dans ses lumières, ses couleurs, ses nuances, son élévation, à l’instar de celle de Daphnis, chantée ici par le berger Ménalque en réponse au chant de Mopsus.
Une traduction qui me fait l’effet d’un lever de l’aurore, avec les détails du paysage qui se distinguent peu à peu, encore un peu flous, une profondeur qui se révèle progressivement.
Aujourd’hui je vais commencer la sixième, j’ai hâte de voir ce qu’elle révèle de nouveau.

Passage de la 4e Bucolique et réflexion du jour (note actualisée)

Un peu plus tard dans la soirée, je complète cette note avec le même passage traduit par Paul Valéry – en beaux alexandrins mais non rimés – et j’y joins aussi les vers de Virgile. Traduction de Valéry dont je savais l’existence mais que je découvre maintenant en ligne, la bibliothèque où je l’ai cherchée l’autre jour ne l’ayant pas à disposition pour le moment).
Nous voici à trois au jeu, donc. Les autres traducteurs de Virgile en vers, autant que je sache n’ont pas traduit comme Valéry et moi un vers pour un vers, ce qui est une difficulté particulière – et je suis la seule à avoir ainsi traduit en alexandrins avec rimes ou assonances. Voici, dans l’ordre d’apparition dans le temps, le texte de Virgile, puis celui de Valéry, puis le mien (qui n’est sans doute pas le plus représentatif du reste de ma traduction, mais tant pis) :

At simul heroum laudes et facta parentis
Jam legere et quae sit poteris cognoscere virtus,
Molli paulatim flavescet campus arista,
Incultisque rubens pendebit sentibus uva,
Et durae quercus sudabunt roscida mella.
Virgile

Tandis que t’enseignant les hauts faits de tes pères
Les livres t’instruiront de ce qu’est la valeur,
Toute blonde de blés se fera la campagne
Et la grappe aux buissons pendra des fruits vermeils ;
Du chêne le plus dur un doux miel suintera.
Paul Valéry

Quand tu pourras lire la poésie épique,
L’histoire humaine, connaître la véridique
Vertu, la plaine deviendra jaune de blé,
Le raisin rouge se suspendra aux ronciers,
Des chênes durs mielleront des miels de rosée. 

Bucoliques, IV, 26-30 (ma traduction adaptée)

J’ai assez critiqué les traductions trop éloignées du texte que leurs auteurs appellent quand même des traductions – avec la férocité de la lionne qui sent qu’on s’en prend à ses petits – pour essayer d’éviter de tomber dans le même travers. J’ai déjà expliqué comment ma traduction en cours des Bucoliques, en transposant l’hexamètre dactylique latin en alexandrin français, plus court et d’autant plus court que le français est le plus souvent moins concis que le latin, m’obligeait à faire l’impasse sur certains mots, le plus souvent certains adjectifs, pour tâcher d’exprimer la même chose que Virgile du mieux possible dans la contrainte de cette traduction en vers. Je parlerai donc désormais pour ce travail de traduction adaptée. Les traductions en prose, ou en davantage de vers que dans le texte d’origine, habituellement rajoutent des mots pour rendre le texte mieux compréhensible, ma traduction en vers en retire un peu – mais ce qu’elle ajoute, c’est le chant, et cela vaut la peine, je trouve.

Dans les vers donnés ci-dessus, l’adaptation est un peu plus poussée, puisque j’ai suivi l’interprétation de Servius concernant la poésie épique et l’histoire, là où Virgile parle de lire les annales des héros et les hauts faits du père. Les vers sont ainsi bien plus parlants pour nous qui vivons vingt siècles après.

J’ai traduit cette quatrième Bucolique aujourd’hui, avec ses passages saisissants. L’interprétation chrétienne qu’on en fait souvent me semble bien légère, et surtout empêcher de s’interroger plus avant sur ce qui est dit, et qui est parfois très étrange. Ce n’est pas tant le rêve d’un retour à l’âge d’or qui est étonnant, que la façon dont est vu ce retour. En tout cas l’appel à la lecture de la poésie épique et de l’histoire humaine me semble résonner tout particulièrement aujourd’hui, et bien sûr avec mon travail.

À propos de travail, en relisant ces quatre premières églogues que j’ai commencé à traduire lundi dernier (nous sommes dimanche), j’ai vu qu’à deux ou trois reprises j’avais par erreur laissé une rime sans vers avec lequel rimer ; j’ai réparé cela au mieux, en introduisant de petites variations dans mon système, ce qui n’est pas mal, en fait, mais bien sûr sans changer le nombre de vers ; notamment au début de la deuxième Bucolique, que j’ai un peu réécrit (mais je laisse le texte dans son état premier ici, je ne compte pas changer mes posts à chaque correction, je vais juste y mettre un avertissement).

À suivre !

Virgile, Bucoliques, églogue 3 : la joute poétique (ma traduction)

J’avais donné, toujours au fur et à mesure de ma traduction, le début de la première églogue, puis la deuxième en entier, et voici maintenant, de la troisième, un large extrait : celui de la joute poétique qui suit la dispute des deux bergers poètes, assis dans la prairie, réglant leurs différends à coups de vers dont les habituelles traductions en prose rendent mal la vivacité et la virtuosité – j’ai fait de mon mieux, devant souvent terminer mes alexandrins par des assonances plutôt que par des rimes, mais enfin l’idée est là.

*

DAMÉTAS

Premier, Jupiter ; tout est plein de Jupiter :
Il veille sur les terres ; il a soin de mes vers.

MÉNALQUE

Moi, Phébus m’aime ; toujours chez moi du laurier,
Des présents pour lui, l’hyacinthe douce et pourprée.

DAMÉTAS

Galatée, la jeune enjouée, me jette un fruit,
Et voulant être vue, vers les saules s’enfuit.

MÉNALQUE

Amyntas, ma flamme, à moi s’offre de lui-même :
Mes chiens ne connaissent mieux Délie elle-même.

DAMÉTAS

J’ai des présents tout prêts pour ma Vénus : je vis
Où d’aériennes palombes firent leur nid.

MÉNALQUE

J’ai envoyé au garçon dix pommes dorées,
Lui enverrai dix autres cueillies en forêt.

DAMÉTAS

O que de mots Galatée m’a dits, et quels mots !
Vents, aux oreilles des dieux, n’en touchez-vous mot ?

MÉNALQUE

Pourquoi m’aimer si, toi chassant le sanglier,
Amyntas, moi je reste à garder les filets ?

DAMÉTAS

Envoie Phyllis, Iollas, c’est mon anniversaire ;
Viens, toi, quand je sacrifie aux fruits de la terre.

MÉNALQUE

Phyllis, ma préférée, pleurait quand je partais,
Répétant « Adieu, Iollas, adieu, ma beauté. »

DAMÉTAS

Triste aux bergeries le loup, aux moissons le givre,
Aux arbres le vent, à moi d’Amaryllis l’ire.

MÉNALQUE

Doux l’humide aux semis, l’arbousier aux chevreaux
Le saule aux brebis, Armyntas à mon propos.

DAMÉTAS

Pollion aime, quoique rustique, notre Muse :
Paissez une génisse pour qui vous lit, Muses.

MÉNALQUE

Pollion fait des vers nouveaux : paissez un taureau
Déjà cornu, levant le sable du sabot.

DAMÉTAS

Qui t’aime, Pollion, vienne où tu te réjouis :
Que le miel coule, et pousse l’amome pour lui.

MÉNALQUE

Qui ne hait Bavius, qu’il aime, Mévius, tes vers,
Attelle des renards, trouve des boucs à traire.

DAMÉTAS

Vous qui cueillez des fleurs, des fraises nées à terre,
Fuyez, enfants ! un froid serpent caché sous l’herbe.

MÉNALQUE

Gardez-vous, brebis, de trop avancer : la rive
N’est pas sûre, le bélier, encor, s’y lessive.

DAMÉTAS

Tityre, éloigne les chèvres de la rivière :
À temps, je les laverai à la source claire.

MÉNALQUE

Groupez les brebis, enfants : si leur lait tarit
Sous la chaleur, nous presserons en vain leur pis.

DAMÉTAS

Hélas ! combien maigre est au pré gras mon taureau !
Même amour est ruine du pâtre et du troupeau.

MÉNALQUE

Eux – l’amour n’en est cause – n’ont plus que leurs os :
Je ne sais quel œil fascine mes doux agneaux.

DAMÉTAS

Dans quels pays, dis – tu seras mon Apollon –
Le ciel ne dépasse pas cinq mètres de long.

MÉNALQUE

Dans quel pays, dis, poussent des fleurs où s’inscrit
Le nom des rois – et tu auras pour toi Phyllis.

*

ici une traduction de l’églogue entière, en prose

à suivre !

Les Bucoliques, c’est parti

J’ai donc commencé à traduire les Bucoliques. La langue de Virgile est beaucoup plus facile que celle d’Homère, mais ce qui est très difficile c’est ce que je m’exerce à faire : convertir ses hexamètres dactyliques en alexandrins. Je n’ai pas connaissance qu’on s’y soit déjà risqué (du moins un vers pour un vers), et j’ignore si je tiendrai sur la longueur mais le défi poétique est si beau qu’il me donne envie de continuer. Il oblige à chercher une extrême concision dans l’expression, tout en laissant au vers l’ampleur où l’on respire. Dans l’hexamètre dactylique, Virgile dispose de plus de temps que moi dans l’alexandrin pour développer son chant. Mais si je m’autorise des vers plus longs, à quatorze pieds ou davantage – j’ai essayé – ça chante beaucoup moins bien. Or Virgile chante, comme Tityre sur sa flûte en roseau.

Pour commencer, je me suis rendu compte que ma première traduction des cinq premiers vers, il y a deux ans, était en fait défectueuse : malgré la concision recherchée, je n’avais pu éviter de faire plus long, à savoir six alexandrins pour cinq hexamètres. Et puis de toute façon je ne suivais pas assez l’allure des vers, ça n’allait pas. J’ai donc tout refait, et j’ai continué. Voici les premiers vers – j’en suis déjà un peu plus loin, mais voilà pour l’avant-goût :

*
MÉLIBÉE

Tityre, allongé sous l’ample couvert d’un hêtre,
Tu mûris à la flûte une muse sylvestre ;
Nous, nous abandonnons frontières et doux champs,
Quittons la patrie ; toi, à l’ombre lentement,
Tu fais sonner aux bois la belle Amaryllise.

TITYRE

Ô Mélibée, un dieu nous a fait cette guise :
Oui, pour moi, il sera dieu toujours ; son autel
Souvent boira d’un tendre agneau de mon cheptel.
Il laisse errer mes bœufs, tu vois, et pour le reste,
Je joue ce que je veux sur mon calame agreste.

*
Meliboeus

Tityre, tu patulae recubans sub tegmine fagi
Silvestrem tenui musam meditaris avena ;
Nos patriae fines et dulcia linquimus arva.
Nos patriam fugimus ; tu, Tityre, lentus in umbra,
Formosam resonare doces Amaryllida silvas.

Tityrus

O Meliboee, deus nobis haec otia fecit.
Namque erit ille mihi semper deus, illius aram
Saepe tener nostris ab ovilibus imbuet agnus.
Ille meas errare boves, ut cernis, et ipsum
Ludere quae vellem calamo permisit agresti.

*

états maîtrisés et immaîtrisés du corps et de l’esprit

Retournée courir après un mois et douze jours d’interruption pour cause d’intense traduction. Maintenant que je ralentis des doigts, je peux accélérer des pieds. Bon c’était une reprise, pas ma meilleure performance, mais je n’ai pas trop perdu quand même, ça va revenir vite. Et puis peu importe, l’essentiel est de courir, de bouger. Il faudra que j’aille en salle mesurer mon cœur sur un tapis : la médecin me dit qu’il est bon, mais quand même je voudrais savoir jusqu’où je peux le pousser sans problème. En attendant, je fais attention, je ralentis quand je sens que ça bat fort. Dialogue entre le corps physiologique, automatique, immaîtrisé, et le corps qui s’exerce à la maîtrise.

Réveillée à sept heures par deux vers d’Homère que je n’arrêtais pas de lire en rêvant – sauf que ce n’étaient pas des vers d’Homère, mais de l’invention de mon rêve. J’ai cherché le verbe principal dans le dictionnaire en me levant, n’étant plus sûre de son sens, et ça m’a agréablement éclairée. À l’état de veille, je suis bien incapable d’improviser un seul vers en grec, mais l’état de rêve est plus agile. L’état d’écriture, ou de traduction, tient, du moins pour moi, de ces deux états, l’état de veille qui maîtrise mais est plus limité, l’état de rêve qui permet tout mais dans l’immaîtrisé. L’enjeu étant de combiner le meilleur des deux.

J’avais changé ma playlist pour courir, j’ai couru sur l’album des Cumbias Chichadelicas, c’était parfait. Comme mon état général ressenti, corps et esprit.

Homère, Virgile…

J’en suis à peaufiner quelques détails importants dans ma traduction, ici et là. Plus la traduction sera en elle-même parlante, moins j’aurai à gloser sur le texte. En fait, je pense construire mon commentaire sur une présentation de chaque personnage, ne serait-ce que pour expliquer la traduction que j’ai faite de son nom quand c’est le cas, et cela dans un certain ordre que j’ai déterminé. Simplicité et clarté, c’est ce que je veux, sachant que j’ai parfois tendance à une complexité difficile d’accès du fait de la concision, presque héraclitéenne, de mon expression. Je veux aussi accomplir tout cela assez rapidement, car déjà me presse le désir de passer à autre chose, peut-être un peu de peinture et surtout, mon roman et une nouvelle traduction poétique, celle des Bucoliques de Virgile, dont les premiers vers que j’ai donnés ici me donnent envie de poursuivre. Il me plaît de traduire de la poésie antique ou ancienne (je pense aussi, notamment, à Chrétien de Troyes, et aussi à d’autres grands textes dont je ne connais pas encore les langues, mais que je pourrais apprendre pour l’occasion), parce qu’il faut toujours retraduire pour garder vivantes ces œuvres dans nos cœurs, ce dont l’humanité a grand besoin, en ce moment et toujours, et parce que du pur point de vue de la pratique poétique c’est un exercice extraordinaire à vivre, dont j’espère qu’il pourra apporter aussi ouverture, connaissance et joie aux lectrices et lecteurs à venir.