Virus. Une leçon politique

Par Y_tambe — Y_tambe's file, CC BY-SA 3.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=51529

Par Y_tambe — Y_tambe’s file, CC BY-SA 3.0, wikimedia

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Dans un fantastique texte du Théâtre et son double, Antonin Artaud évoque la peste comme une entité vivante, déterminée, capricieuse, intelligente. La peste est due à un bacille, mais il se peut qu’elle doive sa virulence à un virus.

De plus en plus, les scientifiques en viennent à considérer les virus comme des entités vivantes ; on a observé qu’ils étaient capables de stratégies, et de communiquer entre eux. Il y a plus de virus sur terre que d’étoiles dans l’univers, selon Car Zimmer. La plupart utiles, quelques-uns pathogènes – lesquels seraient en quelque sorte « en période d’apprentissage », ou « mal adaptés », selon Clément Gilbert : l’essence d’un virus n’est pas d’être nuisible, il ne l’est que parce qu’il n’est en quelque sorte pas fini, il n’a pas accompli son processus d’harmonisation avec le monde.

Comme je suis très fatiguée, mon organisme résiste mal aux virus. Depuis un mois et vingt jours que je suis en arrêt de travail, j’ai été deux fois terrassée par des épisodes grippaux assez violents. Celui qui est en train de se terminer s’est déroulé ainsi : tout a commencé par un soudain et banal rhume. Après s’en être pris à mon nez qu’il a fait couler comme une fontaine, le virus s’en est pris à ma gorge, qui s’est mise à gratter, enfler, devenir douloureuse, provoquer des toux ; tout en attaquant constamment la tête, accablée de migraines, il s’en est ensuite pris aux oreilles, qui ont souffert d’élancements aigus – tandis que les autres symptômes perduraient. Tout cela en l’espace de quelques heures. Entre deux suées, le ventre fut sa cible suivante, si bien que je ne pouvais plus avaler ne serait-ce qu’un verre d’eau sans le vomir. Enfin, une large éruption de gros boutons rouges sur une jambe compléta l’affaire.

À l’heure où j’écris ces mots, je dois encore lutter contre le sommeil qui m’a tenue clouée au lit pendant trois jours. Je ne le fais que parce que les symptômes sont maintenant bien affaiblis. Car je sais que c’est ce sommeil qui a permis de les affaiblir. J’ai confié ma guérison à mon corps, et il a fait ce qu’il fallait. Me faire dormir, dormir, dormir, pour le laisser se concentrer sur le travail à faire.

Je tire une leçon politique de ce processus. Quand un corps social est en crise (ce qui est presque toujours le cas), ce n’est pas le moment de l’accabler davantage encore par des antibiotiques et autres médicaments inutiles (comme des mesures antiterroristes massives) ni par des traitements de choc qui précipitent sa décomposition (toutes formes de libéralisations brutales selon « la stratégie du choc »). Il faut au contraire être humblement à son écoute, lui fournir les mesures de réconfort dont il a besoin pour ne pas se laisser déliter, pour avoir la force de se reconstituer et de se relever. Cela ne signifie pas être passif, ne rien faire, mais au contraire renforcer les défenses immunitaires, donner la vision de la guérison en train d’œuvrer, par le rassemblement solidaire de toutes les composantes vitales du corps social.

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La vérité s’ils mentent. Et un bond dans le sublime

Je me souviens de quelqu’un qui, lorsqu’il avait commis un acte indigne, disait : « c’est pas moi, c’est l’autre ». L’autre en lui. En psychiatrie, cela porte un nom, en religion un autre. Dans l’affaire Tariq Ramadan tout le monde ment. L’accusation, récupérée et falsifiée pour des raisons politiques qui constituent une grave attaque contre la démocratie. Et l’accusé, qui a choisi de tout nier.

Il y a neuf ans, j’ai demandé à un prêtre, écrivain et poète, un homme réfléchi, ce qu’il pensait du fait que Sollers disait parfois : « je suis le diable ». Il me répondit calmement : « les gens disent ce qu’ils sont ». « Je suis le diable », dit aussi Ramadan, dans une vidéo dévoilée récemment. Bien évidemment son intention est de dire « on me fait passer pour le diable », mais il n’empêche qu’il répète : « je suis le diable ». Quel que soit son degré de culpabilité ou de non-culpabilité dans cette affaire, de même que chez Sollers j’entends là une façon d’hommes élevés dans la religion de se soulager de leur sentiment de culpabilité en disant : « c’est pas moi, c’est l’autre ».

Dire « je suis le diable » ne peut être qu’une affirmation fausse. Le diable n’a pas d’être, seulement une existence : celle d’un mal qui s’accroche à quelqu’un, comme une addiction, un parasitisme, subi, consenti ou combattu. La sexualité décrite par les accusatrices de Ramadan est évidemment de type sadique-masochiste. Ce type de relations n’est pas interdit, et il ne sera pas facile de déterminer s’il y a eu viols ou non. Personne ne peut prétendre savoir si ce qu’elles disent est vrai, ou en partie vrai, mais il semble que la justice ait du moins en mains des sms échangés du même type. La justice ne me semble pas en cause, mais les médias oui, sans doute. Je ne détiens pas la vérité sur cette affaire et je n’en parlerais pas si elle n’était si manifestement, honteusement et antidémocratiquement récupérée – pourquoi Valls s’en est-il donc mêlé ?

veau à la pipe,

Voilà des jours que chaque matin, je restaure sur mon ordinateur la session internet précédente, avec tous les onglets nécessaires pour demander ma mutation dans un autre lycée à la rentrée prochaine. N’ayant toujours pas commencé à remplir mon dossier (il faut faire 25 demandes), je m’interroge : est-ce vraiment ce que je dois faire ? ne devrais-je pas plutôt me consacrer à l’écriture du livre sublime que je projette, au risque de rester un temps indéfini à vivre à crédit ? Avant d’entrer dans l’Éducation nationale, je n’avais jamais eu cette impression de vivre dans un environnement totalitaire, et je n’aime pas ça du tout.

En attendant, cette nuit, en rêve, séries de visions absolument sublimes. Nerval avait raison, le rêve est une seconde vie, une vraie vie, et les poètes n’en mourraient pas si les hommes le savaient, savaient qu’il pourrait les sauver, à condition que la musique savante ne manque pas à leur désir, comme disait Rimbaud.

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Au Jardin des Plantes. Quelques réflexions à partir de Kafka et de Stephen Hawking

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J’ai fait un tour, puis je me suis assise sur un banc au soleil, face à la pelouse autorisée, avec la bibliothèque où j’allais ensuite travailler à l’arrière-plan, et encore derrière, la mosquée. J’ai commencé à relire L’Amérique de Kafka. Le jeu des reflets dans le texte m’a encore fait penser à la beauté polysémique du mot réflexion. J’ai pensé à Stephen Hawking. Comme les médias ont insisté encore, à sa mort, sur le fait qu’il était gravement handicapé. J’ai lu quelque part que cet homme représentait une victoire de l’esprit sur le corps. Quel manque de réflexion. Comme si l’un et l’autre étaient séparables. La vision d’une dualité entre l’esprit et le corps est symptomatique de la mentalité religieuse, qu’elle vienne d’athées ou de croyants. De même la croyance dans une séparation entre l’athéisme et la foi. Ces choses ont tout à voir, comme dans un miroir. C’est pourquoi Stephen Hawking, qui se disait athée, n’hésitait pas à conclure son livre Une belle histoire du temps sur une évocation de « la pensée de Dieu » (cf note précédente).

Et donc les médias ont encore une fois exposé le sensationnel handicap de ce savant. Comme pour conjurer la peur de l’homme moderne de se trouver réduit à l’infirmité, de se voir devenu infirme sans le soutien de la technologie, de ne pas savoir faire de la technologie son alliée, de la voir esclavagiser l’humain décorporé, trimballant, esprit supérieur qu’il se croit, un corps fardeau, un corps idiot, un corps marqué par le péché qu’il lui faut torturer, torturant ainsi également l’esprit et tout le vivant. Stephen Hawking cherchait à trouver le trait d’union entre les lois de l’infiniment petit et celles de l’infiniment grand. Stephen Hawking savait que « la pensée de Dieu » est celle que l’homme cherche dans le miroir, la réflexion. Plutôt qu’un flambeau, Franz Kafka au début de L’Amérique place dans la main de la statue de la liberté une épée. « On eût dit que le bras qui brandissait l’épée s’était levé à l’instant même, et l’air libre soufflait autour de ce grand corps. » (trad. Alexandre Vialatte)

 

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jardin des plantes 8mercredi après-midi au Jardin des Plantes à Paris, photos Alina Reyes

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Stephen Hawking, étoile parlante, vers l’infini et au-delà

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L’Univers de Stephen Hawking est comme cette tarte, en davantage de dimensions. Un univers sans frontières. Je lisais hier soir un compte-rendu d’une interview donnée par lui dans Star Talk : « On peut considérer le temps ordinaire et réel comme commençant au pôle Sud, qui est un point lisse de l’espace-temps où les lois normales de la physique tiennent. Il n’y a rien au sud du pôle Sud, donc il n’y avait rien autour avant le Big Bang ». Apprenant ce matin sa mort en cette journée de Pi (π), j’ouvre son livre Une belle histoire du temps, posé sur mon bureau, dans lequel il rappelle que depuis la théorie de la relativité générale (Einstein, 1915), « L’espace et le temps sont devenus des entités dynamiques : quand un corps se déplace, ou quand une force agit sur lui, cela influe sur la courbure de l’espace et du temps – et, en retour, la structure de l’espace-temps influe sur la façon dont les corps se déplacent et dont les forces agissent. L’espace et le temps affectent, et sont affectés par, tout ce qui se passe dans l’Univers. »

Sa recherche d’une théorie unificatrice des constantes fondamentales de la relativité générale avec celles de la mécanique quantique est ainsi résumée dans les toutes dernières phrases de son livre :

« Néanmoins, si nous parvenons vraiment à découvrir une théorie unificatrice, elle devrait avec le temps être compréhensible par tout le monde dans ses grands principes, pas seulement par une poignée de scientifiques. Philosophes, scientifiques et personnes ordinaires, tous seront capables de prendre part à la discussion sur le pourquoi de notre existence et de notre Univers. Et si nous trouvions un jour la réponse, ce serait le triomphe de la raison humaine – qui nous permettrait alors de connaître la pensée de Dieu. »

Rappelons-nous qu’il disait que cet univers serait peu de choses s’il ne s’y trouvait les personnes que nous aimons, et qu’il espérait laisser un souvenir comme père et grand-père.

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Au château de La Roche-Guyon, en photos et haikus

J’y ai passé cette journée de samedi pour participer à une journée d’étude sur « L’Homo Americanus ». J’en reparlerai dans une prochaine note, où je donnerai aussi le texte de ma communication sur Edgar Poe. Pour l’instant voici les photos de ce très beau lieu, et les haikus qu’il m’a inspirés.

chateau la roche guyon 1À l’arrivée, à huit heures et quelques minutes du matin, après une bonne heure de route en voiture depuis Paris avec l’un des historiens organisateurs de la journée.

chateau la roche guyon 2La maquette du château, adossé à la falaise et surmonté de sa forteresse

chateau la roche guyon 3Vue du grand salon où nous allions parler

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chateau la roche guyon 5Après le déjeuner dans la salle à manger attenante, je suis allée me promener dehors et dans le château

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chateau la roche guyon 8J’ai vu ça dans une cave humide

chateau la roche guyon 9Là ce sont les casemates installées pour les soldats allemands, quand Rommell l’a réquisitionné, en février 1944, avec ses troupes

chateau la roche guyon 10Une cour intérieure, la « Cour aux Chiens »

chateau la roche guyon 12La terrasse Sud. C’est là que j’ai jeté dans mon carnet, rapidement, ces trois haikus :

Rien que la lumière
Sur l’herbe reverdissante
Chaleur sur la peau

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Rien que les oiseaux,
la rivière au mois de mars.
Un papillon jaune.

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La brise se lève
Le bateau file sur l’eau verte
Nuées couleur perle.

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chateau la roche guyon 14Le potager, bio, au bord de la Seine

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chateau la roche guyon 16Le village, vu de la terrasse

photos Alina Reyes

en savoir plus : le site du château

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