Parade

printemps 7-min

La situation de Julian Assange est comparable à celle des Palestiniens. Des forces de mort essaient de détruire ceux et celles qui incarnent des vérités. Elles perdront, elles perdent toujours – après avoir trop souvent fait beaucoup de mal.

Sale journée hier pour la liberté de la presse et pour l’honneur de la « France, terre d’asile ». Nul n’est à l’abri des lois mais personne ne doit être abandonné au risque de torture et de mort. Assange a déjà subi la torture du confinement pendant sept ans, qui l’a terriblement affaibli : les images de sa sortie sont une honte pour l’humanité. Les forces de mort n’existent que par leurs légionnaires, leurs soutiens cupides, intéressés, peureux, avides de sécurité face aux exigences de la justice.  Toute la misère de l’humanité est dans sa volonté de puissance.

Benoît XVI dit dans une interview que la pédophilie dans l’église vient de mai 68. Rimbaud en a été victime, pourtant, comme je l’ai montré. Il dit que l’église ne doit pas être faite par les hommes, mais par Dieu. Mais le fait est qu’elle a toujours été faite par les hommes, et spécialement les humains de sexe masculin. Elle a toujours été faite comme une volonté de puissance des uns sur les autres et son corollaire, la volonté de soumission des uns aux autres. Elle est faite à l’image du monde, non à celle de Dieu.

Mais la nature est plus forte que la volonté de puissance des hommes. À laquelle il faut opposer la puissance réelle de l’amour. Balade en amoureux hier au jardin, toutes ces fleurs, sexes sous le ciel, c’est très érotique.

 

printemps 1-min

printemps 2-min

printemps 5

printemps 6-minHier au jardin des Plantes, photos Alina Reyes

*

Commune libre jaune de Montmartre

crocus

montmartre*

Quelle joie de voir ce samedi, pour l’acte XIX, Montmartre jaune de monde comme une montagne au printemps sous les crocus perce-neige ! Quel symbole, cette banderole déployée en haut du Sacré-Cœur, laide bondieuserie architecturale construite pour « expier les fautes de la Commune » ! Cette réappropriation par le peuple vivant de cette basilique aujourd’hui encore à tendance intégriste, qui occupe le lieu pour tenter d’effacer le souvenir des Communards assassinés là en masse sur l’ordre de Thiers – massacreur de peuple auquel Macron rendit hommage à Versailles. Oui, l’esprit de la Commune était revenu là, elle fleurissait, vivait, chantait, se réjouissait parmi les manifestants de cette belle journée en forme d’apothéose de la semaine ! Tandis que le pouvoir avait érigé autour de ses sanctuaires un véritable mur d’acier, gris et froid, gardé par des armadas de policiers et de soldats, où se tenait, cadenassé dans sa peur, le sempiternel menteur qui ne veut pas, en fait, qu’on aille le chercher.

Une nouvelle fois, dans toute la France, les Gilets jaunes sont sortis au plein air, et la macronie sans courage ni valeur s’est cachée, violence anonyme, derrière ses murs et ses armées. Encore une fois, la violence anonymisée des unités de police a tenté de reporter sa faute sur le peuple violenté. Et le peuple a montré qu’il était toujours debout, et qu’il continuerait.

« À l’absurde imposé, mécanisé, répond aujourd’hui la violence », écrivait l’historien Alphonse Dupront dans son livre Du Sacré. Après avoir noté que « nos sociétés modernes, effrénées de réglementation et donc de mépris de l’homme, s’acharnent à paralyser, à tarauder ou détruire les puissances de la vie » ; et constaté que « la médiocrité cristallise jalousies de son pouvoir et sa jouissance inquiète jusqu’à férocement, par tous moyens, s’en faire une citadelle. » Comme aujourd’hui, pouvons-nous ajouter, le fait la médiocratie macronienne.

 

mur

Mais rien n’arrête les puissances de vie. On reproche aux Gilets jaunes un manque d’organisation ? Il n’est qu’apparent : ces gens sont vivants, ils ont plus d’instinct qu’il n’en reste aux élites formatées, et cet instinct, la plus intelligente des intelligences comme disait Niezstche, leur fait suivre la voie de la vie, si déraisonnable puisse-t-elle paraître. « Le scandale de la déraison libère ici l’irrationnel, cette force souterraine qui est puissance d’exister et d’accomplir », poursuit l’historien habité du sens spirituel de l’histoire.

Une force souterraine qui jaillit comme les fleurs dans les champs au printemps. Voilà ce que j’ai vu dans cet acte XIX des Gilets jaunes. J’ai vu la belle France, comme disait Georges Darien dans son livre éponyme : « Voleurs et assassins — les Riches — sont parvenus, grâce à la terreur et à l’ignorance qu’ils imposent et entretiennent, à obscurcir complètement la signification du mot : Patrie. Avec l’aide de leurs deux valets, le Prêtre armé du mensonge et le Soldat qui brandit un sabre, ils ont réussi à interdire à ceux qu’ils ont spoliés la compréhension du mot (…) non contents d’avoir à leur service le prêtre et le soldat, ils ont enrôlé dans leur garde les pions et les sous-diacres de l’écritoire : et ces drôles, s’emparant du mot qu’il ne faut pas qu’on comprenne, le déguisant davantage encore sous le clinquant des phrases et les oripeaux de la déclamation, sont arrivés à en faire un spectre qu’ils opposent aux plaintes et aux demandes des Pauvres — ce mot, qui doit être la synthèse de toutes les revendications sociales ! La Patrie, aujourd’hui, — et, hélas ! depuis si longtemps ! — la Patrie, c’est la somme des privilèges dont jouissent les richards d’un pays. » Et Georges Darien conclut, à propos des pauvres qui se lèvent contre l’iniquité : « s’ils savent faire usage d’une politique très simple, dédaigneuse des vieux rouages de la politique bourgeoise, ce succès se manifestera très rapidement. »

Un événement comme celui de la Commune n’implique pas la violence ni le crime en retour, mais le fait que le crime ait lieu est simplement une preuve (non nécessaire) de la réussite de la Commune. Qui, comme tout événement juste, continue à vivre, à être en mouvement – qu’il ait été tué ou non. Simplement cela ne se passe pas dans le monde apparent, le monde que nous croyons réel alors qu’il est mortel et sans cesse mourant, mais dans le monde profond, d’où il fleurit, se manifeste ici et là dans l’espace et le temps, tout en étant à la fois l’un des moteurs et l’un des guides de l’humanité.

Malgré la volonté de crime et l’accomplissement du crime, ce qui (de l’événement juste) a été fait, en pensée, en parole ou en action, continue à se faire : rien n’a pu l’empêcher de se faire, rien ne pourra l’empêcher de continuer à se faire, rien ne pourra le défaire qu’il ne s’en renouvelle, qu’il n’en renaisse ou n’en ressuscite. Ce qui lui donne sa force est justement de n’avoir pas cédé à la tentation de se protéger par une organisation qui entrerait d’une façon ou d’une autre en contradiction avec ce qu’il est (comme cela fut fait dans l’instauration des régimes communistes), et qui tôt ou tard assurément le conduirait à sa fin (comme c’est arrivé) : le communisme léniniste ou maoïste est fini, contrairement à l’esprit de la Commune, qui est resté pur, donc viable.

La Commune ne s’est laissée ni récupérer, absorber par le système dominant, ni laissée aller à la tentation de se maintenir et de vaincre par un système de domination qu’elle aurait elle-même mis en place. Dans l’un et l’autre cas, elle aurait signé elle-même sa mort, à plus ou moins long terme. Or, nous le voyons bien, elle est toujours vivante – c’est-à-dire non pas identique dans ses manifestations à ce qu’elle fut lors de son apparition, mais identique en son « idée » et changée en ses expressions selon le mouvement naturel, non forcé, de la vie. Et elle est encore toute jeune. Comme dit la chanson communarde : « C’est la canaille… eh bien j’en suis ! »

*

Montmartre fut le premier quartier que j’habitai à Paris il y a bientôt trente ans, il reste en mon cœur, et parfois dans mes rêves, la nuit.

Dans mon roman Forêt profonde, le Sacré-Cœur est changé en mosquée (dans un sens symbolique, spirituel, bien sûr)

*

Ruffin vs Macron : ce pays que l’un aime, l’autre pas

ruffin macron

Ce-pays-que-tu-ne-connais-pasRuffin vs Macron, c’est Dettinger vs la Police. Un humain vs l’incarnation d’un système. Puisqu’il a écrit son livre en s’adressant à Macron comme le boxeur s’est adressé aux forces de l’ordre, en homme, c’est dans ce rapport aussi que nous le lirons, par d’autres voies que la sienne, qu’il est inutile de répéter. Le christianisme de Ruffin vs celui de Macron, puisque, sans jamais être mentionné, il est souterrainement omniprésent dans l’existence de Ruffin comme dans la posture de Macron. L’art littéraire de Ruffin vs le néant littéraire de Macron, puisque la littérature est une préoccupation des deux hommes, le premier en faisant sans chercher à en faire, le second cherchant à en faire et s’en avérant incapable. Et le travail politique de Ruffin vs la manipulation politique de Macron illustrées par ces deux sortes d’implication ou côtoiement existentiels.

Le livre de Ruffin, Ce pays que tu ne connais pas (Les Arènes, 2019), est aussi vif, tendu, humain, bon à lire, que celui de Macron, Révolution (XO, 2016) est lourd, mou, insignifiant, illisible – le choix des éditeurs est en lui-même parlant : pour Ruffin l’éditeur de Denis Robert, pour Macron celui de Guillaume Musso. Comme on sait, Ruffin et Macron furent tous deux élèves, à deux ans d’écart, au lycée La Providence à Amiens. L’éducation religieuse qu’ils y ont reçue est peut-être le seul vrai point commun entre les deux hommes. Macron a surtout gardé du jésuitisme la brillance fourbe, Ruffin le caractère missionnaire. Sans mentionner cette formation, Ruffin l’incarne quand il oppose « le désir de s’élever » de Macron à son propre désir, « presque de descendre ». Macron désire être divinisé en dominant, Ruffin obtient son salut en descendant parmi le peuple : « Je me sauve par les autres ». Si Macron vient de se faire photographier un genou à terre devant une tente de SDF, n’était-ce pas, en réponse à Ruffin, pour se donner aussi le rôle d’un dieu qui s’abaisse, selon le dogme chrétien ? Encore une fois, Macron est dans la posture et l’imposture (puisqu’il a en fait réduit considérablement le budget consacré aux personnes sans abri), quand Ruffin, lui, est dans le réel, comme en témoignent son œuvre et les portraits sensibles d’humains qu’elle porte.

Du livre de Macron, que j’ai lu il y a peu, je n’ai rien trouvé à dire, tant il se résume à néant, dans sa forme comme dans son fond. Aucun style, aucune vie. Même les premières pages, où il évoque son enfance et sa proximité avec sa grand-mère, sont dénuées de toute chair, sentant à plein nez la pose, la volonté de singer les auteurs lyriques à la recherche de leur passé, cela sans parvenir un instant à faire vibrer la moindre corde, qu’en vérité il ne touche jamais, se contentant de simuler la chose. Le reste du livre est un exposé à prétention politique sans queue ni tête, boulgui-boulga d’ « en même temps » qui promet tout et son contraire et dont il n’est pas difficile de comprendre que rien de cette prétendue Révolution ne se tient ni ne sera tenu, sinon peut-être le pire, rôdant à chaque coin de phrase, comme celles-ci, qui par antiphrase ou directement empestent la tentation fasciste : « Je crois profondément dans la démocratie et la vitalité du rapport au peuple », et : « L’armée ne peut être qu’un ultime recours ».

Dans Ce pays que tu ne connais pas, Ruffin égrène les innombrables soutiens que Macron est allé chercher parmi les faiseurs d’argent à tout prix, « comme une prostituée » selon ses propres mots (oui, les mots de Macron parlant de lui-même), au cours des années pour se faire et arriver. Il raconte aussi un épisode où, instinctivement, il lui a sauvé la mise, lors de la rencontre sur un parking avec les Whirlpool. Dans la bousculade,

« La haine, autour, s’aiguisait. Comme un con, alors, comme un con comme un con, j’ai cherché un mégaphone, qu’on vous le porte, mais vous saviez pas le tenir, pas gueuler dedans, votre voix ne portait pas, les salariés s’énervaient : « Qu’il foute le camp ! Qu’il arrête son cirque ! » Avec Patrice, Patrice Sinoquet, on a gambergé vite fait, on a proposé ça : « Les Whirlpool, et Monsieur Macron, vous passez la barrière, et les journalistes vous restez ici ». Votre équipe a approuvé et ça s’est passé comme ça. Ça s’est calmé comme ça.
Vous mesurez le paradoxe ? Ce sont vos deux opposants les plus résolus qui, ce jour-là, peut-être, vous ont sauvé la mise. Moi, bon, mon CV, vous le connaissez. Mais Patrice Sinoquet, délégué CFDT, certes, mais militant frontiste aussi, un historique, tendance Jean-Marie. La vie est étrange, non ? Car nous vous avons bel et bien épargné, sinon la violence et les coups, le goudron et les plumes, du moins les cris, les crachats, les jets de canettes, les « Macron dégage ! » qui auraient plombé votre image, qui auraient signé le divorce, définitif, d’emblée, avant même le scrutin, entre vous et cette France en souffrance. »

Comme un con, oui. C’est ainsi que nous sommes trop souvent, face à ce genre de personnes. Face à tous les Macrons, avec leur morgue et leur fausseté qui incitent à la haine, mais aussi leur inaptitude totale. Inaptitude à la vie. Leur manque d’être. Et leur insatiable besoin de protection pour pouvoir se maintenir en ce monde. Comme des cons nous tombons dans la compassion. Parce que, contrairement à eux qui ne voient en autrui que des instruments pour leur propre satisfaction, nous sommes humains, nous participons de l’humaine condition – comme l’exprime, tout du long, le livre de François Ruffin, tout habité de l’humanité des personnes qu’il raconte, et de sa propre humanité, avec ses faiblesses et ses fiertés, exposées dans la vie comme dans l’écriture, sans protections. Et au fond, nous avons pitié de ce Macron qui ne peut survivre sans ses protections accumulées, sa femme, son garde du corps, ses milliardaires, ses chefs d’entreprise pollueurs et tueurs, ses ministres imbéciles, ses militants téléguidés par sms, ses médias achetés, sa police, son armée… Combien de temps, encore ?

Finalement la meilleure question que Ruffin pose à Macron dans ce livre est celle de son œuvre. Où est la grande œuvre que, plus jeune, Macron se vantait d’être en train d’écrire ? Elle n’est jamais venue au monde, ni sous la forme d’un livre ni sous une autre forme. Car en littérature comme en politique et dans la vie, Macron n’existe que dans l’illusion, en illusionnant les autres et en s’illusionnant lui-même. Ruffin a des livres, des films et un journal à son actif. De bons livres, de bons films, un bon journal. Il a des enfants, il a des combats, une vie d’homme libre, jamais inféodé, assumant sa fragilité sans pour autant avoir besoin de la protection de puissants. Et une activité politique fondée sur des relations et des actions concrètes avec les gens et en direction des gens. « Les intellectuels du futur agiront-ils en compagnons de route de nouveaux mouvements sociaux désireux de changer la réalité existante ? », se demandait Shlomo Sand dans La fin de l’intellectuel français ? Et : « Par quelle philosophie politique ces luttes seront-elles interprétées et accompagnées ? »

J’estime que Ruffin donne l’une des réponses possibles capitales à cette question. Son livre, très différent de la production habituelle des intellectuels avec son implication du « je », avec son ton libre, ses récits qui portent la réflexion et portent à la réflexion sans dogmatisme, son caractère habité franchement, sans tour de passe-passe, sans cet illusionnisme propre à tous les macronismes et aussi à tous les fascismes, tel un coup de poing dans un bouclier illustre une autre façon de penser : non pas au-dessus du peuple, en intellectuel surplombant (et envoyant les autres au casse-pipe), mais en travailleur intellectuel faisant son travail comme le fait un travailleur boulanger ou un travailleur ingénieur, honnêtement, courageusement, sans chercher à y gagner plus qu’un homme n’a à gagner : sa vie, et celle des gens qu’il aime. Or Ruffin aime les gens.

*

La fin de l’intellectuel français, par Shlomo Sand

Cette phrase est extraite de "La fin de l'intellectuel français ?"

Je devrais parler demain de l’excellent livre de François Ruffin, Ce pays que tu ne connais pas, que je viens de lire. Mais je veux d’abord évoquer ma lecture précédente, le non moins excellent, parce qu’il faut bien mettre les pieds dans le plat de la pensée fast-food, de la pensée unique, de la soupe avariée que nous servent les grands médias via journalistes, chroniqueurs et autres intellectuels médiatiques, tous mercenaires de la même armée (la Banque et leur propre compte en banque), livre de Shlomo Sand, La fin de l’intellectuel français ? De Zola à Houellebecq, paru en 2016 aux éditions de La Découverte (traduit de l’hébreu par Michel Bilis). Outre ses propres mérites, notamment celui du courage, de la vision sans concession qui caractérisent la pensée de cet historien (alors que d’autres, en France, tel Patrick Boucheron, déçoivent gravement en se rangeant activement du côté du pouvoir à l’heure des Gilets jaunes), ce livre permet de mieux comprendre le silence de nombre d’intellectuels aujourd’hui ou leur ralliement éhonté à l’État policier, et constitue une introduction de choix au livre de Ruffin – dont nous comptons reparler, donc.

shlomo sandSand montre que la figure de l’intellectuel français, intervenant dans la sphère publique et politique, tel que nous l’avons connue jusqu’à des temps récents, et telle qu’elle est en train de disparaître (notamment avec l’islamophobie, le décadentisme et le défaut de pensée colportés par Houellebecq, Charlie Hebdo d’avant l’attentat, Zemmour et Finkielkraut, auxquels il consacre la deuxième partie de son livre), est née de l’affaire Dreyfus, qui a permis de voir se positionner les intellectuels de l’époque face à l’antisémitisme d’alors – largement remplacé aujourd’hui par l’islamophobie. À le lire, on se dit que la révolte des Gilets jaunes maintenant fonctionne également comme révélateur d’une ligne de fracture entre conformistes bourgeois et penseurs résistants.

De cette fresque des intellectuels sur plus d’un siècle, je retiendrai ici quelques passages concernant les temps présents, ces jours-ci encore marqués par une hystérie collective française, moquée et déplorée par le reste du monde, autour d’un hidjab de running.

« Le crépuscule de l’intellectuel du début du XXIe siècle s’inscrit sous le signe d’une montée de l’islamophobie. » (p. 52)

« J’ai toutefois dédié ce livre à trois intellectuels qu’il m’était bien évidemment impossible de rencontrer, Simone Weil, André Breton et Daniel Guérin, qui appartiennent à cette poignée de gens de lettres qui, face aux tempêtes de l’époque, et à ses terribles dilemmes, ont su tenir des positions politiques et exprimer des valeurs auxquelles je me réfère dans mes réflexions et mes actes, encore aujourd’hui. Comme George Orwell, une autre de mes références intellectuelles, ils ont tenu bon face aux trois plus grands crimes du siècle : le colonialisme occidental, le stalinisme soviétique et le nazisme allemand, sans dédouaner aucun d’eux à l’aide d’une quelconque justification philosophique à base libérale, nationale ou de classe. Ils ont écarté tout compromis, fût-il temporaire ; de ce fait, ils ont échappé aux pièges idéologiques dans lesquels tant d’autres sont tombés. » (p. 19-20)

« Le nouvel intellectuel, médiatique et consensuel, se reconnaît à son conservatisme, qui célèbre la hiérarchie sociale et la culture politique ambiante, tandis qu’il voue aux gémonies tous ceux qui, de l’extérieur ou de l’intérieur, la défient et la menacent.
Les « totalitaires », qu’il s’agisse des communistes ou des gauchistes, ou, plus tard, des musulmanes voilées et des musulmans barbus, constituent aux yeux des intellectuels conservateurs qui donnent le ton, comme on le verra, une véritable menace pour la culture occidentale et par conséquent pour celle de la bonne et vieille France. (…) La mémoire collective qui se construit jour après jour, en France, se nourrit d’un imaginaire paranoïaque, sorte de miroir inversé de l’ « avenir radieux » auquel s’accrochaient les milieux progressistes de la génération précédente. Mais, à la différence de l’imagination du futur, le passé imaginaire a surtout vocation à créer et renforcer une identité qui exclut l’ « autre », et ne vise pas à le comprendre et à se mélanger avec lui. Les mythes qui puisaient aux sources des Lumières ont généralement eu tendance à intégrer l’ « autre », tandis que les mythes conservateurs écartent plus ouvertement celui qui apparaît comme différent. (…)
On observe avec intérêt que les idéologies élitistes des nouveaux intellectuels sont précisément diffusées, avec enthousiasme, dans les grands médias de la « culture de masse ». (p. 192-193)

« La judéophobie et la maoïsme ont régressé, fort heureusement, mais quelque chose d eleur tempérament intolérant subsiste, profondément ancré, dans la culture d’une partie des élites parisiennes. » (p. 238)

« Six jours après le terrible massacre [du Bataclan], Michel Houellebecq a publié, dans un journal italien, un article intitulé « J’accuse Hollande et je défends les Français ». Toute la presse française a aussitôt reproduit ses propos. Cet article se voulait un lointain écho au « J’accuse » d’Émile Zola. En dépit de son aversion déclarée pour les intellectuels engagés, l’écrivain à succès du début du XXIe siècle s’est ouvertement placé comme leur héritier direct. (…)
S’il voue aux gémonies les dirigeants de l’État, Houellebecq s’attache en revanche à flatter ses compatriotes : « La population française a toujours conservé sa confiance dans l’armée et dans les forces de l’ordre ; elle a accueilli avec dédain les prédications de la « gauche morale » sur l’accueil des réfugiés et des migrants. »
D’une certaine façon, on peut regarder cette tribune comme la fin tragi-comique d’un long cycle d’engagement moral des intellectuels parisiens dans les affaires publiques. D’un « J’accuse » à l’autre, de Zola à Houellebecq, tout ce qui avait fait la noblesse de l’ « intellectuel français » semble s’être définitivement évaporé. » (p. 258-259)

« Le futur sera-t-il porteur d’une conflictualité d’un genre encore inconnu, qui pourrait nourri une éthique, s’accompagnant d’un renouveau de la réflexion des intellectuels critiques ? Cela donnera-t-il lieu à une conflictualité qui ne soit pas fondée sur les peurs et les inimitiés pseudo-communautaires à l’égard de ceux qui ont des « origines », culture ou religion différentes ? Cela produira-t-il des intellectuels conservateurs, racistes et xénophobes, dans la lignée de ceux qui occupent, de plus en plus, notre espace public, au fur et à mesure que s’approfondit le marasme économique ? (…)
Comment vont se dérouler les luttes sociales pour un partage plus égalitaire des ressources ? Ce partage permettra-t-il d’éviter la spirale de violences meurtrières qui a presque toujours accompagné la captation des ressources naturelles ? Par quelle philosophie politique ces luttes seront-elles interprétées et accompagnées ?
Les intellectuels du futur agiront-ils en compagnons de route de nouveaux mouvements sociaux désireux de changer la réalité existante ? Pourront-ils, sur un blog indépendant ou dans le cadre de forums populaires autonomes, façonner une autorité charismatique qui puisse élaborer des visions éclairées du monde ? D’où viendront les intellectuels de demain : de l’université ou de ses marges, si ce n’est même, de ses décombres ? » (p.202-203)

C’est sur cette question que nous passerons, la prochaine fois, à la lecture du livre de Ruffin.

Cette phrase est extraite de "La fin de l'intellectuel français ?"

Cette phrase est extraite de « La fin de l’intellectuel français ? »

*

Sur ce site, parmi les auteurs cités par Shlomo Sand dans son livre : Simone Weil ; André Breton ; George Orwell

*

Révolution permanente. La ville en jaune

jaune 8-min

Aujourd’hui des photos de jaune dans la ville, de la musique, et les paroles d’une chanson de Moustaki que je classe dans la catégorie « Poètes du feu de Dieu ». Il a été de ceux qui ont enchanté mon adolescence – je n’imaginais pas alors que quelques années plus tard, il me lirait, mais c’est ce qui se produisit. Ainsi la révolution permanente des Gilets jaunes donnera-t-elle aussi ses fruits. Déjà nous pouvons contempler et humer ses fleurs, la prise de conscience, le réveil qu’elle a introduits dans un pays sous anesthésie, paralysé par les communicants tueurs de pensée depuis des années, processus achevé par l’entièrement faux et sot Macron et son entièrement faux et débile gouvernement.

J’ai repris mon action poélitique #PostIt, avec des post-it jaunes cette fois. Je fais toutes les nuits des rêves fantastiques. Jamais je ne me suis sentie mieux de ma vie.

*

jaune 1-min

jaune 2-min

jaune 3-min

jaune 4-min

jaune 5-min

jaune 6-min

jaune 7-min

jaune 9-min

jaune 10-min

jaune 11-min

jaune 12-min

jaune 13-min

jaune 14-min

jaune 15-min

jaune 16-minHier à Paris 5e et 13e, photos Alina Reyes

*

Sans la nommer

Je voudrais, sans la nommer
Vous parler d’elle
Comme d’une bien-aimée
D’une infidèle
Une fille bien vivante
Qui se réveille
A des lendemains qui chantent
Sous le soleil
 
 
C’est elle que l’on matraque
Que l’on poursuit que l’on traque
C’est elle qui se soulève,
Qui souffre et se met en grève
C’est elle qu’on emprisonne,
Qu’on trahit qu’on abandonne
Qui nous donne envie de vivre
Qui donne envie de la suivre
Jusqu’au bout, jusqu’au bout
 
 
Je voudrais, sans la nommer
Lui rendre hommage
Jolie fleur du mois de mai
Ou fruit sauvage
Une plante bien plantée
Sur ses deux jambes
Et qui traîne en liberté
Ou bon lui semble
 
 
C’est elle que l’on matraque
Que l’on poursuit que l’on traque
C’est elle qui se soulève
Qui souffre et se met en grève
C’est elle qu’on emprisonne,
Qu’on trahit qu’on abandonne
Qui nous donne envie de vivre
Qui donne envie de la suivre
Jusqu’au bout, jusqu’au bout
 
Je voudrais, sans la nommer
Vous parler d’elle
Bien-aimée ou mal aimée
Elle est fidèle
Et si vous voulez
Que je vous la présente
On l’appelle
RÉVOLUTION PERMANENTE
 
 
C’est elle que l’on matraque
Que l’on poursuit que l’on traque
C’est elle qui se soulève
Qui souffre et se met en grève
C’est elle qu’on emprisonne
Qu’on trahit qu’on abandonne
Qui nous donne envie de vivre
Qui donne envie de la suivre
Jusqu’au bout, jusqu’au bout
 
 
C’est elle que l’on matraque
Que l’on poursuit que l’on traque
C’est elle qui se soulève
Qui souffre et se met en grève
C’est elle qu’on emprisonne
Qu’on trahit qu’on abandonne
Qui nous donne envie de vivre
Qui donne envie de la suivre
Jusqu’au bout, jusqu’au bout
 
Georges Moustaki

*

Art du jardin partagé et Art Brut politique

art du jardin partagé 10-min

art du jardin partagé 3-min*

C’est toujours un bonheur de se promener dans les jardins partagés, d’y contempler la végétation et les petites œuvres d’art bricolées par les jardinières et jardiniers pour en faire des lieux doucement festifs. Le mouvement des Gilets jaunes me fait penser à l’Art Brut. Rappelons la définition qu’en donnait son concepteur, Jean Dubuffet, en 1949 :

 

art du jardin partagé 8-min

 

« Nous entendons par là des ouvrages exécutés par des personnes indemnes de culture artistique, dans lesquelles donc le mimétisme, contrairement à ce qui se passe chez les intellectuels, ait peu ou pas de part, de sorte que leurs auteurs y tirent tout (sujets, choix des matériaux mis en œuvre, moyens de transposition, rythmes, façons d’écritures, etc.) de leur propre fond et non pas des poncifs de l’art classique ou de l’art à la mode. Nous y assistons à l’opération artistique toute pure, brute, réinventée dans l’entier de toutes ses phases par son auteur, à partir seulement de ses propres impulsions. De l’art donc où se manifeste la seule fonction de l’invention, et non celles, constantes dans l’art culturel, du caméléon et du singe».

 

art du jardin partagé 7-min

 

Sachant que l’humain a la politique en partage avec les grands primates – signe que la politique ne nécessite pas, pour être conduite, d’intelligences supérieures – il est rafraîchissant et bienfaisant d’assister à des manifestations politiques réinventées, qui apportent de l’art dans cette discipline sinon simiesque, trop simiesque.

 

art du jardin partagé 6-min

art du jardin partagé 9-minAujourd’hui au jardin partagé du square René Le Gall, à Paris 13e, photos Alina Reyes

*

Au cirque de Troumouse et « sur les traces des grands esprits autour de Chambon sur Lignon »

troumouse 1,-min

Le dernier ennemi vaincu, c’est la mort.

Lorsque l’odeur de la mort monte dans le monde, il faut lui opposer la loi de la vie.

La vie naturelle et la vie humaine du corps et de l’esprit, qui sont une.

Après une balade en images au magnifique cirque de Troumouse dans les Pyrénées, un documentaire du Centre de Recherche sur les Arts et le Langage (CRAL) sur le passage et la vie de maints grands esprits, juifs et autres, pendant la Seconde guerre mondiale dans la région montagneuse de Chambon sur Lignon, en pays cévenol. « Montagne-refuge » des protestants depuis la Réforme, elle accueillit et sauva aussi nombre d’enfants juifs. Une petite heure de bonheur avec André Chouraqui, Albert Camus, Alexandre Grothendieck, Léon Poliakov, Francis Ponge, Paul Ricœur, Georges Canguilhem, Raymond Aron, Pierre Vidal-Naquet, Marcel Pagnol et bien d’autres, dans une sorte de miracle grec à la française. Ou comment voir, comme le dit Nathalie Heinich, « comment des liens purement intellectuels se superposent à des liens topographiques ».

*

troumouse 1,-min

troumouse 2-min

troumouse 3-min

troumouse 4-min

troumouse 5-min

troumouse 6-min

troumouse 7-min

troumouse 8-min

troumouse 9-min

troumouse 10-minAu cirque de Troumouse, photos Alina Reyes

*

*

Donner lieu à l’utopie

boom festival

 

Partout où nous vivons,
partout où nous allons,
réalisons
l’utopie.

Un maître de yoga a dit :
La méditation c’est le combat
de l’esprit contre l’âme
et la victoire de l’âme.

Je médite et je dis :
l’âme est l’esprit réalisé.
Dans le corps vivant.

L’âme est la partition jouée
Le jeu qui donne lieu
à ce qui n’a pas d’autre lieu
que le corps vivant,
le monde vivant.

*

Estas Tonne, né en Union Soviétique (Ukraine), a vécu en Israël puis aux États-Unis. « Troubadour des temps modernes » selon sa propre définition, il circule avec sa musique dans le monde entier.

 

*

À toutes et tous les mutilés de la macronie

la liberté,
Autoportrait dans mon bureau, ce 14 février 2019

Autoportrait dans mon bureau, ce 14 février 2019

*

J’ai perdu un sein au combat, ce qui n’est rien, par rapport à perdre un œil ou une main, comme il est arrivé à tant de nos concitoyens sous les coups de la police macronienne. « Les dictatures ne sont pas seulement dangereuses, elles sont aussi vulnérables, car le déploiement brutal de la violence suscite un peu partout l’hostilité », écrit Ernst Jünger dans son Traité du rebelle ou Le recours aux forêts, notant « l’hypertrophie de la police » dans de tels régimes, auxquels « il faut désormais mettre tout citoyen sous surveillance ».

« Le recours aux forêts – ce n’est pas une idylle qui se cache sous ce mot. Le lecteur doit bien plutôt se préparer à une marche hasardeuse, qui ne mène pas seulement hors des sentiers battus, mais au-delà des frontières de la méditation. » Et cette petite note, écrite après avoir écouté en boucle « Bella ciao » par Manu Chao et commencé à lire ce livre, avance comme l’indiquent ces premières phrases de Jünger. La perte de mon sein m’a un peu attristée mais ne m’a pas traumatisée. En passant devant la glace, j’ai saisi mon appareil et j’ai photographié la dissymétrie entre mon sein naturel et mon sein en reconstruction – avec un « expandeur » qui sera remplacé au printemps par une prothèse en silicone à l’effet plus naturel, sans ce bombé un peu aplati d’aujourd’hui qui lui donne l’air de déborder d’un corset, alors que son rond camarade pèse gracieusement.

Non, la perte de mon sein ne me pèse pas. My burden is light, comme je le chantais avec Handel et le chœur. Rien ne me pèse, sinon d’avoir pris un peu de poids à cause du traitement. Je suis passée de la taille 36 au 38, ce n’est pas énorme, mais tout de même j’aimerais retrouver mon ancienne sveltesse. Il m’importe d’être légère. Cela reviendra, je pense, au cours du chemin. Après des années et des décennies de lutte littéraire pour la vérité, mon corps a pris sur lui le cancer du monde extérieur qui m’était opposé comme celui des manifestants blessés a pris la violence du monde extérieur. Et c’est par cette violence que, comme le dit Ernest Jünger, le monde des violents finit par tomber. La macronie tombera. Ainsi que ce qui l’a faite et ce dont elle est porteuse.

 

la liberté,

 

Nous n’avons pas désiré être mutilés. Mais c’est librement que nous sommes allés au combat. C’est pourquoi nous pouvons estimer être désormais augmentés d’une « mutilation qualifiante », selon les mots de Claude Sterckx dans son livre sur La mythologie du monde celte. Voici ce qu’il écrit :

« Un thème important des mythologies indo-européennes – et celtes – est celui qui lie les pouvoirs majeurs surnaturels et spécifiques d’un dieu à la perte consentie de ce qui en permet naturellement l’exercice.

Ce peut être un organe physique : Fortune (la Fortune), autrement dit le destin tracé d’avance pour chacun, est aveugle ; le Scandinave Odin obtient la voyance omnisciente en s’arrachant un œil ; son collègue Tyr obtient le patronage de la bonne foi en sacrifiant sa main droite – celle qui prête serment – dans un parjure ; le dieu impulseur (celui qui met le monde en mouvement) de l’Inde, Savitr, n’a plus de mains ; dans toutes les mythologies, la déesse-mère paie sa fécondité de cette « mutilation » paradoxale qu’est sa virginité perpétuelle…

Ici, l’amputation du bras de Nuadha le qualifie à la fois comme guerrier – la main qui tient le glaive – et comme roi, car la mission essentielle du souverain est de redistribuer justement entre ses sujets tout ce que sa dignité met sous son contrôle. »

Nous sommes les reines, les souverains : nous avons pour mission de « redistribuer justement ».

*

Le génie du peuple (prouvé en 3 petites vidéos)

génie bastille

« Notons qu’avec ce peuple qui se fonde par lui-même dans l’agir (et dans une contemporanéité connectée), nous sommes loin de tout populisme », écrit Yves Cohen dans ce texte qu’il faut lire sur Les foules raisonnables. Notes sur les mouvements sans parti ni leader des années 2010 et leur rapport avec le vingtième siècle, rappelant « la réflexion de Jean-Jacques Rousseau qui parlait de « l’acte par lequel un peuple est un peuple».  »

Celles et ceux qui dans le peuple savent rire, avec leur corps comme avec leur esprit, sont les sauveurs de vie. Macron est faux et chiant comme la mort, Macron et sa caste, et son monde, sont chiants comme la mort. Le peuple a le génie de l’agilité, du courage, de l’inventivité, de l’humour : voilà ses meilleures armes. C’est grâce à elles que malgré l’indigence des classes affairées à dominer, qui n’avancent dans la vie que piétinant les pieds dans la merde, contre leurs forces de mort, l’humanité a vaincu, vainc et vaincra, jour après jour, dans la grâce, l’élégance et la joie.

 

*

Habitons librement le pays tout entier !

bourgeois

liberté*

Le couple Macron transforme plusieurs salles de l’Élysée en appartements bourgeois, rabaissant le génie des lieux, éliminant les rouges, les dorés, les magnificences d’un palais et les remplaçant par les gris, les beiges, les bleus, les discrétions qu’affectionnent les bonnes familles catholiques, soucieuses de façades respectables à l’abri desquelles laver leur linge sale et le salir toujours plus, polluer toujours plus le pays.

Le palais de l’Élysée n’est pas leur bien. Il est celui de tout le peuple. Au cours des siècles nous avons eu des rois, puis nous avons construit une République sans rois. Tout cela est notre héritage, fait partie de notre corps. Le peuple a droit à la magnificence, il l’aime comme il aime la fête, la vie. Le vivant est exubérant. Le peuple qui descend dans la rue et manifeste affirme et récupère son droit à la fête, qu’un petit couple d’arrivistes balzaciens ne saurait lui enlever.

La ploutocratie (une ploucocratie, car ces gens sont des ploucs) qui a pris en otage la République a construit un pays invivable pour les vivants. Elle a voulu les esclavagiser, et cela s’illustre dans les choix urbanistiques et architecturaux qui ont été faits pour le peuple. Mises à l’écart, enfermements, éloignements, béton, déshumanisation. Et quand des humains, Gilets jaunes ou autres, ici ou là bâtissent des lieux à vivre humains, conviviaux, la ploutocratie envoie sa police les démolir. Macron démolit le bien public et les libertés comme sur les ronds-points ou à l’Élysée. En bon banquier il tente de capter notre bien, tous nos biens, de toutes les façons possibles. Mais lui et sa caste de grippe-sous sont bien moins vivants, bien moins unis à la plénitude du réel, bien moins libres, donc bien moins puissants que nous.

*

L’affiche rouge de Castaner et Macron

affiche-rouge

1f969a8b-8375-461d-a0a5-1f10ea9afe63*

Le clip de propagande anti-Gilets jaunes posté par M. Castaner sur les réseaux sociaux à la veille de l’acte 12 s’apparente à l’Affiche rouge placardée en 15 000 exemplaires sur les murs de France le 21 février 1944. De même que le clip du ministère de l’Intérieur justifie les crimes de la police contre les manifestants en les présentant comme de violents ennemis de l’intérieur, l’affiche justifiait l’exécution de résistants en les présentant comme des terroristes étrangers. M. Macron avait livré la veille à des journalistes sa vision paranoïaque et complotiste de Gilets jaunes manipulés par les Russes, rappelant le tract qui accompagnait l’Affiche rouge :

“Si des Français pillent, volent, sabotent et tuent… Ce sont toujours des étrangers qui les commandent. Ce sont toujours des chômeurs et des criminels professionnels qui exécutent. Ce sont toujours des juifs qui les inspirent. C’est l’armée du crime contre la France. Le banditisme n’est pas l’expression du Patriotisme blessé, c’est le complot étranger contre la vie des Français et contre la souveraineté de la France.”

Remplacez dans cette propagande nazie le mot « juifs » par le mot « Russes » et vous obtenez le discours tenu aujourd’hui, plus ou moins ouvertement, par le macronisme. Il ne s’agit évidemment pas ici de mettre sur le même plan les ravages de la crise actuelle et ceux du nazisme, mais de montrer que le mécanisme de défense de la macronie, sous-tendu par la pensée fascisante de l’ennemi de l’intérieur, est le même.

La haine est comme la peste, telle que l’a décrite Antonin Artaud : elle se déplace, mais c’est toujours la peste. Le mépris, la haine du peuple exprimée aujourd’hui par la macronie à coups de violences verbales, de violences politiques et de violences policières, est la même peste que la judéophobie. Haine des juifs, haine du peuple, haine des musulmans, haine des étrangers, sont la même haine qui se déplace dans le temps et d’un groupe humain à l’autre, et aboutit à des effets similaires. Dans La fin de l’intellectuel français ? De Zola à Houellebecq, Shlomo Sand écrit : « Alors que l’intellectuel parisien moderne est né dans le combat contre la judéophobie, le crépuscule de l’intellectuel du début du XXIe siècle s’inscrit sous le signe d’une montée de l’islamophobie. »

L’islamophobie qui, remplaçant leur vieille judéophobie, fait rage en France chez les élites depuis des années, a constitué en quelque sorte un entraînement à la haine du peuple qui se déchaîne aujourd’hui chez ces mêmes élites. Le peuple est leur musulman, leur Arabe contestataire que les préfets jetteraient bien à la Seine comme le collaborationniste Papon le fit le 17 octobre 1961. Encore une fois, comme la peste, la haine envers des groupes humains est mobile, et s’applique en fonction des situations. Ce n’est pas par hasard que nombreux sont celles et ceux qui constatent aujourd’hui qu’une telle violence de l’État contre le peuple ne s’était pas déployée depuis la guerre d’Algérie. Le mécanisme est le même. Tantôt le Juif, ou l’Arabe, ou le Noir, l’étranger, l’homme du peuple, la femme, le Gitan (prétendu non doué de parole commune, selon Macron)… sont étiquetés comme « ceux qui ne sont rien », comme il le dit aussi, ceux qui n’ont « pas d’âme », comme l’affichaient les Foulards rouges macroniens. Dès lors qu’ils sont déshumanisés, les classes qui s’estiment supérieures peuvent les maltraiter, voire les violenter, et même en venir à les torturer, à les tuer, à les génocider si le mécanisme va au bout de sa folie.

*