Antigone et Ismène chez Sophocle, Jean-Michel Folon et Bom.K dans le 13e

vignette
"La porte", fresque de Jean-Michel Folon au 180 rue Nationale (1985)

« La porte », fresque de Jean-Michel Folon au 180 rue Nationale (1985)

L’une a choisi la mort pour sauver l’honneur, l’autre a choisi la vie pour sauver la vie. L’une sans l’autre ne vaudrait rien. Antigone et Ismène sont les deux faces d’une même médaille, une médaille qui ne se reçoit pas d’autrui, la médaille intérieure que chaque humain peut gagner, les deux valves d’un même cœur.

fresque de Bom.K boulevard Vincent Auriol, métro Nationale

fresque de Bom.K boulevard Vincent Auriol, métro Nationale

hier à Paris, photos Alina Reyes

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autres notes sur Antigone ;

parmi les autres fresques que j’ai photographiées dans le 13e, les récentes ; d’autres ; d’autres ; d’autres ; d’autres

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Chant de célébration du génie humain dans « Antigone » de Sophocle (ma traduction)

Le chœur entame ce beau chant après qu’Antigone a, malgré l’interdiction de Créon, rendu les honneurs funéraires à son frère. La désapprobation finale fait référence à son geste, mais le chœur n’est que le chœur, et il n’est pas interdit d’estimer la situation autrement que lui.

antigone*

Strophe 1

Il y a bien des merveilles, mais

nulle n’est plus grande que l’homme !

Sous les vents, sous les pluies, il s’avance,

franchissant la mer couleur de plomb

qu’il traverse en chevauchant la houle.

Et la plus puissante des dieux, Terre,

l’impérissable, l’infatigable,

son soc la travaille, la retourne,

an après an, avec son cheval.

 
Antistrophe 1

Quant aux oiseaux au vol léger, l’homme

ingénieux dans ses panneaux tissés

les attire, les prend au filet,

comme aussi les espèces animales

sauvages et celles de la mer.

Il maîtrise par ses inventions

les bêtes qui vont par les montagnes

et il placera le joug sur le cou

du cheval à l’épaisse crinière

comme à l’inébranlable taureau.

 
Strophe 2

Il s’est appris la parole, la haute

pensée et l’art de diriger

la cité. Plein d’ingéniosité,

il s’est abrité du gel, des pluies

dans des lieux sinon inhabitables,

que rien n’entrave son avenir.

La seule chose qu’il ne peut fuir,

c’est Hadès ; mais quant aux maladies

qui désemparent, il a médité

des remèdes pour en réchapper.

 
Antistrophe 2

Savant et inventif en techniques

plus qu’il ne l’espère, il se conduit

tantôt mal, tantôt honnêtement.

Qui respecte les lois du pays

et la justice des dieux est grand

dans la cité ; mais qu’il soit banni,

celui qui, à force d’impudence,

se déshonore. Que je ne sois

ni de la maison ni de l’esprit

de celui qui se conduit ainsi !

*

le texte entier, en grec et dans la traduction de Leconte de Lisle : ici

Antigone (4) Sauveteurs vs associateurs

à Lampedusa, photo AFP/Mauro Seminara

 

La hantise de la confusion des générations entraîne-t-elle celle de la confusion des genres ? L’Antigone de Sophocle est en tout cas d’une modernité parfaite – alors que celle d’Anouilh, avec ses relents pétainistes, est déjà dégoûtante, comme tout ce qui est impur, corrompu à la base, et va vers la décomposition. Nous vivons un temps marqué par la hantise de la disparition des « vrais pères », des « vraies mères », de la « vraie famille », comme dans l’histoire d’Œdipe et d’Antigone, hantise qui se double de celle de la disparition de la différence sexuelle, et du soupçon que les femmes voudraient prendre la place des hommes – comme Créon, incarnation du pouvoir patriarcal, soupçonne Antigone de vouloir « commander ». Incapable qu’il est de comprendre une autre logique que la sienne, en l’occurrence, comme le lui a dit Antigone, celle de l’amour. Cette logique de témoin de la vérité qui, si elle n’atteint pas chez Antigone son plein déploiement salvateur comme dans le Christ, n’en reste pas moins scandale et folie pour les menteurs, ceux qui associent le mensonge à la vérité. (Et contrairement à ce que croient les musulmans, les associateurs, ce ne sont pas forcément les autres : comme les autres ils sont innombrables, parmi ceux qui se croient de purs monothéistes, ceux qui comme Anouilh se compromettent avec le mensonge).

 

Antigone (3) Partage des chemins

 

« Je suis née, non pour le partage de la haine, mais pour le partage de l’amour », déclare Antigone à Créon. Lequel lui répond : « Descends donc chez les morts, si tu es aimante, et aime-les. Moi vivant, une femme ne commandera pas. » (v. 523-525, ma traduction)  « Je la tuerai », dit-il plus tard à son fils, fiancé d’Antigone (v.659), dans un discours où revient sans cesse l’obligation d’obéir à son père et l’obsession de la différence sexuelle, le rejet de la liberté de la femme. Et comme Hémon, son fils, essaie de le raisonner, de le détourner de sa pulsion meurtrière, de l’amener sur la voie de la sagesse en lui exposant que le peuple est du côté de cette femme qui malgré son interdit a rendu les hommages funéraires à son frère, Créon, tout en s’entêtant à se réclamer du pouvoir absolu du tyran, a cette réplique en forme d’aparté : « Il combat, semble-t-il, pour cette femme ». À laquelle Hémon répond : « Si tu es femme. Car je prends soin de toi. » (v 740-741)

Nous voilà ici à la croisée des chemins, les chemins contenus dans le nom d’Antigone, les chemins de la génération et du genre, ceux de la gentillesse aussi, mot de la même origine dont le sens premier est noblesse. Noblesse d’Antigone qui obéit à la loi de l’amour plutôt qu’au tyran. Noblesse d’Hémon qui parle avec cœur et sagesse. Noblesse, gentillesse de ces deux jeunes, l’une prenant soin de la dépouille de son frère, l’autre prenant soin tout à la fois de sa fiancée et de son père, contre la brutalité d’âme de ce dernier. « Si tu es femme », lui dit Hémon, touchant de façon saisissante au nœud de l’affaire, la hantise cachée de Créon : être femme. Son « être femme », nous le voyons, il lui faut absolument éviter qu’il ne se libère, il lui faut, via la figure dressée d’Antigone, l’envoyer aux enfers, au néant. Néant (du latin ne gens, du grec gonè) est la négation linguistique de tout ce que le nom d’Antigone contient. Néant signifie non-gens, non-génération, non-gentillesse. « Jamais tu ne l’épouseras vivante », dit Créon. (v.750), qui multiplie les formules enragées à l’encontre d’Antigone, qu’il appelle objet de sa haine (v.760). Mais, dit le Coryphée, « seule entre les mortels, libre et vivante, tu descends chez Hadès » (v. 820, trad. Leconte de Lisle)

Comme dans notre dernière lecture du Courage de la vérité, nous sommes arrivés avec Antigone au point du prendre soin d’autrui et du prendre soin de sa propre âme, au risque de la mort mais pour le profit de toute la cité.

à suivre

 

Antigone (2) Au lieu labyrinthe

 

Antigone peut aussi bien signifier « Au lieu des angles ».  Nous l’avons vu, son nom est composé du préfixe anti : « au lieu de, à la place de » ; et de gonè, qui peut aussi bien venir des originels gonu, « genou », et gonia, « angle », que de gonè, « enfantement, enfant, descendance, race, famille, génération » ou de gonos, « action d’engendrer, semence génitale, parents, ancêtres, enfant, fils ou fille, sexe, origine, naissance ».

Tout cela se comprend fort bien si l’on songe aux angles du carrefour où son père Œdipe tua lui-même son père (et faire s’affaisser les genoux de quelqu’un est une expression grecque pour dire tuer quelqu’un), avant d’épouser sa mère et d’engendrer Antigone. Laquelle est à la fois fille et sœur d’Œdipe, fille et petite-fille de Jocaste, sœur et nièce de ses frères et sœur, lesquels sont à la fois, respectivement, ses frères et sœur et oncles et tante.

C’est donc au lieu de tout cela que se trouve Antigone, et que se noue son destin. Antigone est née d’une involution de la lettre et de la loi. Elle est au point de chute d’un crime commis contre le temps via la rupture de l’ordre des générations. Cet « Au lieu de » où elle est née, ce sont les angles obscurs du labyrinthe auquel elle est condamnée. Anti-Ariane, elle entraînera son fiancé dans la mort. Mais alors qu’Ariane finira jouet d’un homme (qui l’abandonnera sur une île comme un objet) puis d’un dieu (qui la récupèrera), Antigone s’affirmera libre des hommes et délibérément accordée au divin.

à suivre

 

Antigone (1) Articulations

 

Je commence ici une réflexion sur Antigone.

Le mot grec gônia, qui signifie angle, vient de gonu, qui signifie genou.

Des linguistes se sont demandé si gonu n’était pas à l’origine de deux familles verbales divergentes, dont l’une désigne la naissance (gignomai, qui nous a donné en français engendrer, génération, gens, genre…) et l’autre la connaissance (gignosko, gnose, ignorer…). Ceci, dit le dictionnaire étymologique Chantraine, « en se fondant sur l’usage ancien de faire reconnaître l’enfant en le mettant sur les genoux de son père ». Mais, est-il ajouté, « L’hypothèse ne peut se démontrer rigoureusement. » J’en propose une autre : de gonu, articulation physiologique, auraient bien dérivé ces familles verbales dont l’une désigne une articulation humaine dans le temps (la succession des générations), et l’autre les articulations de la pensée qui engendrent la connaissance.

Antigone signifie : « Au lieu de la naissance » (de anti, « au lieu de » et gonos, « action d’engendrer, génération, procréation » .

à suivre