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Christine de Pizan, Eyes Wide Opened

image du film de Kubrick "Eyes Wide Shut"
image du film de Kubrick « Eyes Wide Shut »


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Le duc du Livre du Duc des vrais amants a-t-il jamais existé ? Si le texte et ses illustrations ne donnent aucun indice sur l’identité de celui dont l’auteure se présente comme une sorte de ghostwriter, c’est peut-être que celui pour qui elle dit je est lui-même le fantôme de l’affaire, son prétexte pour se faire homme le temps d’un roman, tout en gardant la main, sa main de femme et de militante de la cause des femmes qui récupère la romance mensongère racontée par les hommes pour finalement la démystifier. Et après tout, peu importe qu’il ait existé ou non. Car, tout séduisant amoureux qu’il soit, il n’est qu’un stéréotype. Il est même moins que l’archétype de l’amant tel que l’élaborèrent les romans de fin amor. En ce début du XVe siècle, on est déjà bien loin de Chrétien de Troyes, de ses chevaliers valeureux et aventureux, hommes accomplis affrontant tous les dragons du monde par sens de l’honneur, le leur, celui du roi et celui de leur dame. Ici l’amant est un tout jeune adolescent qu’une jeune femme mariée à un vieil homme pénible va jouer à séduire. Mais le garçon charmant finira en homme comme les autres, et de l’histoire d’amour il ne restera rien, qu’un sentiment de gâchis.

Christine, comme elle s’appelait elle-même, essaie-t-elle donc de décourager les femmes de l’amour ? Loin de là. Elle-même, avant la mort de son aimé, a vécu avec lui le grand et heureux amour. Ils étaient tous les deux jeunes et amoureux, ils ont eu trois enfants, et bien des indices dans ce livre montrent qu’elle a goûté pleinement tous les plaisirs de l’amour, qu’ils ont joui d’une vie amoureuse ardente et accomplie. Christine ne repousse pas l’amour, au contraire : elle met en garde les femmes contre le faux amour. En a-t-elle eu l’expérience après son veuvage ou l’a-t-elle simplement observé autour d’elle ? En tout cas c’est une femme redoutablement intelligente qui dénonce l’illusion d’aimer à laquelle hommes et femmes s’adonnent volontiers comme à un vin, une drogue. Ainsi que le fera bien après elle Stanley Kubrick dans son film testament, Eyes Wide Shut, Christine déploie le spectacle de l’ivresse amoureuse, mais jusqu’à la gueule de bois. Et quand Nicole Kidman, au bout du compte, déclare à la fin du film qu’il ne reste au vrai couple qu’à laisser au néant les fantômes et à recommencer à faire l’amour, il semble que Christine ait écrit son dialogue. Ce sont bien souvent les conseils les plus simples qui sont les plus subtils et les plus difficiles à comprendre. Lors d’une journée consacrée à ce livre, j’ai entendu des agrégatives se demander comment on pouvait qualifier de féministe une auteure qui donnait aux femmes, à travers le personnage de Sibylle de la Tour, des recommandations telles que de s’occuper de leurs travaux et de leur foyer plutôt que de rêver d’amants. Mais Christine de Pizan fait la même chose qu’allait faire Cervantès deux siècles plus tard avec son Don Quichotte : non seulement prévenir les hommes et les femmes contre les vaines rêveries, mais aussi et surtout, ce faisant, dénoncer une société rigide, hypocrite, bornée, liberticide. Car le rêve ne devient néfaste que parce qu’il est interdit de cité.

« Dames d’honneur, sans vouloir vous déplaire,
Je vous conseille que de vous vous écartiez
Les imposteurs, croyez-moi, sans colère,
De ces méchantes langues il faut vous méfier »,

écrit Sybille à l’amante. Et si l’histoire est narrée par le duc, et selon son point de vue, c’est elle, la dame, qui a les derniers mots du livre :

« Seule Mort l’en détachera,
Qui m’a atteinte. »*

Mais le poème virtuose qu’est le roman de Christine de Pizan recèle d’autres audaces que celles de sa versification et que cet avertissement implacable, qui démolit la romance et met à nu des fonctionnements sociaux tristes et mortifères sous leurs apparences joyeuses. Il est aussi, malicieusement, une ode à l’amour physique, l’amour vrai pour le coup, l’amour des vrais amants. Alors que la règle de l’amour courtois est de ne pas aller « jusqu’au bout » et de se contenter de flirter indéfiniment, hypocritement et stérilement, les embrassades étant permises mais pas la pénétration, Christine ponctue son texte de petits mots aussi importants que les petites fleurs dans les tapisseries de dame et de licorne, et qui sont autant d’évocations des plaisirs bien crus et nus de l’amour. Le jeune homme, auprès de la dame, « attise son tison ardent » (celui qui est dans son cœur, bien sûr) et se compare à « un papillon attiré par la chandelle » ou à « un oisillon qui se prend à la glu » ; une fois de retour chez lui, seul, il s’étend sur son lit sans pouvoir dormir, obsédé par « la douce et exquise piqûre d’amour » ; une autre fois, il prend congé d’elle « après la dégustation des épices » ; d’autres fois la dame se fait préparer des bains et invite le jeune homme à venir la voir prendre son bain (Ains joye avoye perfaitte, « j’avais une joie parfaite », Se ce m’estoit grant delis, « mon plaisir était immense »…) ; une autre fois, loin d’elle, il lui écrit que son ardent désir l’épuise, lui parle de ses transports d’ardeur ; une autre fois encore, il lui demande de le soulager de son désir amoureux ; une autre fois, après l’amour, il se félicite d’avoir pris la peine de tenir les chevaux (il s’est déguisé en palefrenier pour la rejoindre) pour en retirer « un si doux et délicieux salaire ». Ces chevaux ne sont-ils pas aussi ceux de son ardeur qu’il a retenue pour la rejoindre ? Au milieu du XIIIe siècle, dans le Fabliau de la dame qui demandait l’avoine pour Morel, Morel était le nom d’un cheval noir pour lequel, par code entre eux, la dame demandait à son mari de l’avoine, c’est-à-dire, en décodé, lui signalait qu’elle désirait faire l’amour. Comprenons aussi que tout au début, quand le jeune puceau s’en va à la chasse aux connilz, ces « lapins » désignent aussi, déjà, les cons, les sexes des femmes. À n’en pas douter, Christine n’ignorait rien de l’amour vrai, et duc signifiant conducteur, son livre pourrait s’intituler Guide des vrais amants.

* éd Champion Classiques, traduction Dominique Demartini et Didier Lechat

Montaigne, sportif à chevals

michel-de-montaigne*

Quelle sorte de penseur est Montaigne ? Dans le match des philosophes vu par les Monty Python, il ne ferait partie d’aucune équipe. Il serait plutôt les réalisateurs. S’il jouait à la soule tellement en vogue à son époque, ce serait en précurseur, plutôt que du football, du rugby – où il s’agit de marquer des essais et de les transformer. Montaigne se déplace sur le terrain avec sa balle de biais, en faisant des passes à ses auteurs anciens, ses citations, faisant ainsi progresser sa pensée jusqu’aux frontières connues du lecteur ; puis les lui fait franchir. Montaigne pratique aussi le jeu de paume, sa ponctuation même l’indique, avec ses multiples rebonds, ses majuscules frappant les murs en pleines phrases, faisant résonner ses coups, ses assertions, ses pro et contra. Contre qui joue-t-il ? Contre la mort, d’abord. Il l’a déclaré d’emblée, que Philosopher, c’est apprendre à mourir. Au jeu de paume, son frère est mort : car l’adversaire n’est pas toujours loyal. Joue-t-il contre le temps ? Si, vieillissant, il évoque avec mélancolie la santé et la vigueur virile de sa jeunesse, il n’a pourtant rien d’un Proust avant l’heure, il ne semble pas vraiment souffrir d’une perte qu’il lui faudrait réparer par la littérature. Et son projet est de se portraiturer, non de se raconter, de mettre en scène son histoire. Ce qui l’intéresse c’est l’exploration de l’âme humaine, de son âme, et même si tout est instable en ce monde, comme il le répète, même si lui-même n’est plus celui qu’il fut, malgré tout l’être se laisse saisir dans sa constance par le contemplatif.

Montaigne a une nature, une vie physique, et il y tient. Oui, c’est un sportif. Parce qu’il se sert de son corps, et parce qu’il s’en sert dans sa relation à autrui de façon franche et honnête. Concrètement, son premier autrui dans l’exercice physique est sans doute son cheval. C’est là, en chevauchant longuement, qu’il a appris à tenir, à se maintenir stable dans le mouvement perpétuel, tout en avançant. Et c’est ce qu’il fait aussi en écrivant. Le lecteur changé avec lui en cavalier jouit d’une solide assurance de soi. Certes il raconte (c’est un de ces rares moments où il raconte quelque chose qui lui est arrivé, et c’est celui qu’il raconte le plus longuement) que, bousculé par un autre cavalier, il a chuté un jour, et failli y laisser la vie. Or même dans ce moment, tout « inconscient » qu’il fut (mais le coma n’est pas nécessairement un moment de totale inconscience, loin de là, et si l’on pense que ses souvenirs de ce moment sont en fait les récits qui lui en ont été faits, il n’est pas exclu qu’il les ait enregistrés malgré lui – après tout, il parlait, comme il arrive couramment après un traumatisme crânien, même si l’épisode est ensuite relégué aux fins fonds de la mémoire), même dans ce moment il resta serein, le moment de voir la mort en face ne lui pas dur, témoigne-t-il. Ainsi pouvons-nous chevaucher en paix avec cet honnête homme. Du moins, jusqu’à un certain point. Nous y reviendrons.

Un siècle avant lui, l’Aquitaine, sa terre, était encore anglaise. Les échanges fructueux qui eurent lieu très longtemps entre Gascons et Anglais ont laissé leur marque dans les esprits. La « petite Guyenne » (Bordelais et Périgord), à partir du mariage d’Aliénor d’Aquitaine avec Henri Plantagenet en 1152, est restée anglaise pendant trois siècles, dans une belle prospérité. Henri II est le vassal du roi de France, mais il est plus puissant que lui et jouit d’un domaine beaucoup plus grand. Voilà un paradoxe qui pourrait figurer dignement dans les Essais. Entre deux rois, l’âme gasconne choisit son propre bien-être, et cela lui reste à travers les siècles. Tout Gascon reconnaît en Montaigne un de ses frères en esprit : ni de l’une ni de l’autre équipe mais conducteur de sa monture et de ses affaires. En Angleterre, les rois donnent l’exemple de l’indépendance : Henri II s’emploie à réduire le pouvoir de l’Église, Henri VIII se déclare chef de l’église de son royaume. L’administration anglaise confère des pouvoirs exceptionnels à Bordeaux, des privilèges politiques et commerciaux qui favorisent son développement. Henri III donne aux Bordelais le droit d’élire leur maire (et les deux familles de gros bourgeois qui se disputent le pouvoir sont les Colomb et les Solers – un ambitieux bordelais du siècle dernier n’a-t-il pas emprunté leur nom à ces derniers, en y ajoutant un l pour monter à Paris ?). Au seizième siècle, dans une Aquitaine française et en proie comme le reste du pays à la guerre civile, le tempérament gascon de Montaigne allait servir dans ses fonctions de maire, d’homme politique soucieux d’équilibre entre les parties, et dans ses essais d’écriture de l’homme où nous le reconnaissons.

Montaigne à cheval tient son assiette, tout le bonheur de le lire est là. Nous chevauchons dans l’être et la pensée avec lui les pieds bien calés dans les étriers, et avec l’amour de la bête. Comme lui, nous nous sentons « fort serviteur de la naïveté et de la liberté ». Mais quelquefois, le lecteur moderne, la lectrice d’aujourd’hui sent tout à coup l’assiette de l’auteur s’écarteler : le voilà suspendu entre deux selles, deux chevals comme on écrit en ancien français. Montaigne vante la sagesse des paysans comme celle de Socrate. Les paysans ont la sagesse des simples, dit-il. Comme si les « simples » étaient une catégorie d’hommes à part. Et nous comprenons que le châtelain ignore tout de ce que la vie apprend aux prétendus simples, c’est-à-dire aux pauvres. Les paysans qui meurent en sages n’ont pas vécu sans pensée. Un homme qui s’est contenté de naître pour occuper une bonne place dans la société, comme le dira Figaro, n’a pas été à l’école de la vie, contrairement à ce que dira plus tard encore Léa Seydoux. Socrate apprenait à ses disciples à penser en marchant, Montaigne apprend à penser en chevauchant, et les pauvres apprennent à penser et à devenir sages en avançant dans la vie contre toutes les difficultés mortelles, dans le risque permanent de mort réelle : arriver « au bout », comme dit Montaigne, est en soi une victoire. Ne pas le comprendre relève du racisme de classe bien intentionné – comparable à celui de son ami La Boétie déplorant la passivité du peuple et le rendant responsable de son aliénation (mais est-elle plus grande que celle des grands ?) alors que lui-même, né privilégié, n’a jamais eu à sortir de sa condition.

Montaigne perd son assiette aussi quand il parle des femmes, tantôt accumulant les poncifs d’un sexisme épais (« Il faut qu’elles deviennent insensibles et invisibles pour nous satisfaire »), tantôt reconnaissant une parfaite égalité ontologique entre l’homme et la femme. Quant à ses protestations contre les auteurs qui parlent trop crûment de sexe (« Celui qui dit tout, il nous saoule et nous dégoûte »), elles font sourire : pourquoi donc les lit-il tant, les cite-t-il tant ? Un pied sur le cheval de la libre pensée, l’autre sur celui de la bien-pensance, Montaigne se livre de temps en temps à quelques grands écarts douloureux, où se devine déjà Pascal et son fameux effroi. Mais c’est Montaigne, et il se livre tout nu. « Hé pauvre homme, tu (…) es assez misérable de condition, sans l’être par art ». Comme il le dit aussi, « ceux qui se méconnaissent, se peuvent paître de fausses approbations ». Nous ne lui en ferons pas l’injure.

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J’ai le plaisir de voir une version plus brève de ce texte (je l’ai abrégé spécialement pour eux) publiée sur le site de la Société Internationale des Amis de Montaigne. Merci à eux !

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Montaigne veut réformer l’agreg


Audio de 4 mn : Antoine Compagnon sur la fameuse « tête bien faite » plutôt que « bien pleine » que demande Montaigne, et la « science » que demande Rabelais, pourvu que ce soit avec « conscience ». Les têtes pleines qui bourrent leurs livres de phrases des autres pillées ici et là, par exemple, et souvent sans citer leurs sources, des têtes pleines d’une science ou d’une autre et prêtes à toutes les compromissions, ou faisant reculer les hommes en faisant mine de les faire avancer, sont légion.

J’ai beaucoup d’estime pour l’agrégation et comme pour tout, c’est en l’éprouvant que je comprends ce qui serait à y réformer. L’encouragement au bachotage, à la tête pleine de citations des textes au programme et de critiques qu’il faut savoir par cœur puisque les dissertations doivent se faire sans les textes ; et le fait de devoir écrire les dissertations à la main, donc d’un jet, quasiment sans possibilité de correction, sont non seulement contraires aux conditions dans lesquelles tout penseur travaille, mais aussi un obstacle à la pensée.

montaigne-minMontaigne face à la Sorbonne, photo Alina Reyes

Pour bien penser, mieux vaut, même s’il est possible de s’en passer, disposer des textes sur lesquels on est invité à penser. Un texte demande à être lu pour être compris, et toujours relu, relu différemment selon la question posée. Consulter le texte permet d’affiner la pensée, de la préciser.

D’autre part la pensée n’est pas un plan établi au départ, exposé en introduction et ensuite servilement développé dans la dissertation. La pensée se découvre à mesure qu’elle avance, par l’écriture quand elle a lieu par écrit. Il est possible, et même souhaitable, que la pensée découvre autre chose que ce qui avait été planifié. Une pensée qui se limite au prévu, au prévisible, n’est pas une pensée. Le traitement de texte permet cette souplesse que la rédaction à la main en sept heures entrave.

 

Montaigne ne suit pas Machiavel

Après avoir écrit sur Giono, sur Hugo, sur Diderot, sur Molière (suivre le mot clé Agrégation de Lettres modernes), j’ai l’intention d’écrire et de donner ici bientôt un texte que je veux intituler « Montaigne à chevals » (non, ce n’est pas une faute d’orthographe, du moins en ancien français).

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Tartuffe, Arnolphe et le Misanthrope expliqués par Dom Juan

Je réédite cette note, augmentée et étendue aux quatre pièces de Molière, actuellement en tournée et prochainement jouées à Choisy le Roi

moliere*

« Le petit chat est mort », et ce n’est pas anodin. La mort du petit chat se cache comme un trou noir au milieu de L’école des femmes, de Tartuffe, de Dom Juan et du Misanthrope. La reprise des quatre « Molière de Vitez » par Gwenaël Morin (actuellement en tournée), la présence de deux de ces pièces au programme de l’agrégation, leur actualité donc, incite à s’interroger sur le rapport violent, détonant, que Vitez avait justement cherché à révéler entre ces chefs-d’œuvre.

Le type du barbon obsédé à encager une jeune femme est un classique de la comédie. Dans L’école des femmes, Molière ne se contente pas d’en dénoncer le ridicule, il en révèle le mal profond. Arnolphe, instigateur d’une entreprise perdue d’avance, y apparaît atteint d’une maladie à la fois pitoyable et criminelle. Arnolphe est l’Avare : avare non d’argent, mais de sentiment, jaloux de sa satisfaction comme un tout-petit au stade anal. Proche de Tartuffe dans l’enflure égocentrique, il est aussi, ontologiquement, le contraire de Dom Juan, qui ne retient personne – et que la société veut absolument retenir.

« J’ai seul la clef de cette parade sauvage », disait Rimbaud – et c’est en étant Rimbaud que la clé se retrouve, comme c’est en étant Molière que peut être percée à jour, délivrée, Dom Juan, cette œuvre jusque là enfermée dans son énigme, son mystère, son festin de pierre, emmurée comme Sade dans un dessin de Man Ray. Qui est Dom Juan ? Écartons toutes nos représentations mentales du libertin, du débauché, de l’athée, du pécheur puni et autres vieilleries de siècles formatés par l’idéologie religieuse et sociale. De nos bras grand ouverts renversons tout ce commerce de l’esprit, jetons le racorni au sol, faisons place à une plus haute, à une plus vaste intelligence ! Dom Juan c’est la liberté de l’auteur, et Sganarelle, l’auteur-acteur, son serviteur. Dom Juan est sa liberté absolue, insolente, séduisante à en être à la fois irrésistible et haïe, puisque sa séduction est celle de la vérité, parade sauvage tant redoutée des hommes qu’il faut la dire, mais la dire sous clé.

Dom Juan est le phare qui éclaire toute l’œuvre de Molière. C’est à sa lumière qu’elle peut être comprise. Dom Juan est pourrait-on dire le surmoi singulier de Molière : dom (dominus) signifie maître, seigneur, et Juan, Jean, est son prénom. Mais l’enjeu dépasse de loin ce qu’en peut dire la psychanalyse. Il est physique et métaphysique. Car Molière est réellement Dom Juan. Molière exerce sa scandaleuse liberté. Et si la société l’entrave, si l’homme en société qu’est comme tout homme Molière en souffre comme il arrive à Sganarelle de souffrir de la liberté de son maître (mais Sganarelle est assez ambigu pour qu’il soit permis de soupçonner que ses protestations bien-pensantes ne sont que des mouchoirs destinés à protéger son maître en cachant cette liberté que les bien-pensants ne sauraient voir), l’auteur Molière, qui n’est pas un fantasme de lui-même mais bel et bien un être agissant, et agissant puissamment, continue d’affirmer et d’exercer sa liberté. Rien ne peut l’en punir, car elle n’est pas punissable. Tant qu’il ne cède pas, Dom Juan est immortel. Qu’il se compromette, qu’il se tartuffie, et alors il tombe dans le néant où cuisent les mortels, les hypocrites – et son serviteur n’a plus qu’à déplorer la perte de ses gages, qui sont à la fois les recettes du théâtre où malgré tout les mortels vont chercher la vérité (recettes dont en fait Molière et sa troupe ont été privés par la censure des dévots), et la garantie spirituelle, morale, intellectuelle, qu’est Dom Juan pour l’humain qui le sert.

Tartuffe est le contraire de Dom Juan, et son adversaire. Le Misanthrope est le garant de Molière. « Mon néant », dit Tartuffe (III, III, 984). C’est celui dans lequel Dom Juan tombe quand il décide de faire le tartuffe. Qui l’en sort ? Le Misanthrope.

« Je vais sortir d’un gouffre où triomphent les vices,

Et chercher sur la terre un endroit écarté

Où d’être homme d’honneur on ait la liberté »

sont les dernières paroles d’Alceste. Dom Juan n’est pas mort, il est ressuscité, même s’il est méconnaissable sous la figure d’Alceste, et c’est ailleurs qu’on pourra le retrouver. Alceste n’est en vérité pas plus misanthrope que Dom Juan, même si la société les considère comme ennemis de l’humanité, chacun à leur façon. Au contraire, gardiens de la vérité, ils sont les garants de l’humanité, cette humanité qui a pour ennemis les hommes assujettis à l’ordre social, à la pression sociale. Les femmes et les hommes étouffent de tartufferie. Leur liberté d’aimer ? Il leur faut y mettre le prétexte et les chaînes du mariage (ou l’illusion du libertinage). Leur liberté de penser ? Il leur faut l’encager, l’encadrer de garde-chiourmes qui expédient les corps des esprits récalcitrants au bûcher – alors que le bûcher réel, c’est celui dans lequel ils existent et s’agitent, celui où tombe Dom Juan au moment où il s’essaie à entrer dans leur jeu. Leur liberté de se déplacer, à tous les sens du mot ? Il leur faut l’entraver, l’endouaner, l’empolicer, l’empêcher de déranger l’ordre établi.

Alceste a ses ridicules comme tout autre homme, tout autre personnage – sauf Dom Juan, qui est plus qu’un homme. C’est Dom Juan qui fait apparaître aussi bien Tartuffe qu’Alceste, et tous les autres. C’est la liberté insolente de l’auteur qui arrache les hommes à leur enrobement social, à leur embourbement intellectuel, moral, spirituel. Qui en dégage les traits, qui en révèle la mécanique, aussi divertissante et dérisoire que celle d’une « pièce à machines » comme l’est Dom Juan, et comme L’école des femmes, Le Tartuffe et Le Misanthrope sont des pièces à machinations. Le Commandeur, éminente figure sociale et prétendument morale, n’est qu’un mort, une statue qui ne se met en marche que lourdement, raidement, et en grinçant misérablement. Si Dom Juan l’a tué, c’est que tel est le droit de l’auteur. Seul l’auteur peut tuer sans crime : ce ne sont pas des personnes qu’il tue, ce sont des figures. L’auteur est un iconoclaste. C’est ainsi, s’il sert la vérité, et non la tartufferie, que son insolence, loin d’être une faute, est au contraire salvatrice, « un bond hors du rang des meurtriers » comme dit Kafka. Bond dans « un endroit écarté » où libre est le lecteur, le spectateur, de le suivre, pour rendre à l’acteur sa révérence, ses saluts entre les mouvements de rideaux finals – qui ne sont finals que jusqu’au lendemain. Seule la fin, depuis le début, ne change pas : Arnolphe échoue, Tartuffe est en sa prison mentale, Alceste est à l’écart, Dom Juan est vivant puisqu’il n’est pas mort pour de vrai mais toujours manifesté dans l’ « illustre théâtre » d’où, se jouant des siècles et des titres, à travers toutes ses pièces, toutes ses extensions, il continue à s’afficher, insaisissable petit chat aux plus de mille et trois vies.

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Pour visionner les pièces : mot-clé Molière