Signes

L’histoire de l’interprète en langue des signes qui fit des gestes sans signification, à la cérémonie en l’honneur de Nelson Mandela, est décidément très parlante. Cet homme, interprète médiocre et inexpérimenté, dit avoir été pris par l’émotion au point d’en perdre tous ses moyens. Je le crois volontiers, la même chose m’est arrivée un jour où je devais jouer du piano en public. Mais ce n’est pas tout : il dit avoir entendu des voix. Entendons : pas celle d’Obama, mais des voix de l’autre monde. C’est intéressant, pour un traducteur en langue des sourds. Qui sait si ces voix ne l’ont pas troublé pour nous faire signe, à nous, sourds ou non, que les paroles entendues, ou non, étaient faussées ? Signe que les paroles de trop d’hommes sont faussées, ces temps derniers ? Je suis qui je suis, personne n’y changera rien. Chaque homme est unique, ainsi l’a voulu l’Unique, et qui L’écoute n’obéit qu’à Lui.

Il neige à Jérusalem.

Mohammed à la grotte de Hira

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acrylique sur papier coton 20,5×31 cm

Il m’a fallu beaucoup de temps pour arriver à cette simplicité. Hier en peignant un fond vert sur blanc, j’ai écrit trois fois le nom de Dieu en arabe. Je  savais qu’à la fin il serait invisible, mais je voulais qu’il y soit, invisible. Puis j’ai peint de nombreuses couches les unes sur les autres, aucune ne me satisfaisant. Finalement je me suis arrêtée sur ce caractère bien matériel, un peu rugueux et âpre, pur comme la montagne, dû à l’épaisseur des couches, mêlé à la simplicité spirituelle de la représentation.

Ousmane Sow, lutteur debout

lutteur debout ousmane sow

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Les Parisiens, permanents ou de passage, se souviennent de son impressionnante exposition sur le pont des Arts, en 1999. La nouvelle date d’avant-hier mais je l’apprends ce matin : Ousmane Sow est entré à l’Académie des Beaux-Arts à Paris. Dany Laferrière à l’Académie française, Ousmane Sow à l’Académie des Beaux-Arts, voici du grand air neuf. Ousmane Sow a sculpté Nelson Mandela, et il y a quelque chose de Mandela en lui. En ce qu’il réconcilie l’art avec le figuratif – même s’il n’est pas le seul, je pense en particulier au travail également impressionnant de Ron Mueck. Et puis pour certaines de ses œuvres comme ce Lutteur debout, il s’est inspiré du travail photographique de la grande Leni Riefenstahl, artiste ostracisée jusqu’à sa mort récente pour avoir flirté avec le régime nazi. Quand on voit le succès de Martin Heidegger chez ceux-là même qui repoussent avec dégoût Leni Riefenstahl… Or celle-ci n’était pas une idéologue, mais une artiste. Politiquement elle a fait fausse route comme tant d’autres, mais à une femme libre, l’erreur est fatale, la société en profite aussitôt pour déverser sa haine et son désir de meurtre par l’exclusion, comme avec les tondues de la Libération. Ousmane Sow, lui, n’a pas fait la grimace sur les magnifiques photos de Leni Riefenstahl, la blonde qui aimait les Africains. Il l’a incluse dans son monde, pour notre plus grand bonheur.

Dany Laferrière à l’Académie française

dany-laferriereJoie ! Je l’ai dit avant-hier à Olivier et Syd : c’est Dany qui va être élu à l’Académie française. Comment tu le sais ?, m’ont-ils demandé. Eh bien voilà, c’est fait. Ah que son grand rire résonne entre leurs murs ! Comme il réchauffait l’hiver canadien, quand nous tracions à travers Montréal par moins trente et dansions avec les Haïtiens ! Dany Laferrière est un excellent écrivain, et un amoureux de la langue française, comme tous les Haïtiens que nous avons connus là-bas, comme Pit qui récitait par cœur des pages de Mauriac. Dany lisait le Journal de Léautaud, parfois il nous téléphonait pour nous lire un passage particulièrement savoureux. Puis je crois que c’est lui qui m’a parlé de Le maître et Marguerite, de Boulgakov, que je n’avais pas encore lu.Voici ce que j’écrivis il y a trois ou quatre ans sur l’un de ses derniers livres, Vers le sud, sur Congopage.

Stomy Bugsy. « Les Noirs et les femmes, même combat »

Après le boxeur Freddy Saïd Skouma hier, « Rencontre avec… » Stomy Bugsy. En 2000 nous avions parlé ensemble pendant plus de deux heures, entre poètes… puis j’avais rédigé ce dialogue pour le magazine Femme, dont j’extrais ces phrases de lui.

Stomy_Bugsy

Stomy Bugsy, rappeur, musicien, acteur

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Heureusement j’ai fait de la boxe, ça m’a aidé à me gérer.

Dans n’importe quel endroit de la terre, je suis chez moi.

Un bon rap doit pouvoir être chanté a cappella.

Quand j’écris, je pense à quelqu’un qui est en banlieue ou en province. Quelqu’un qui est dans une solitude. La nuit, dans sa chambre. Et il ouvre les volets.

On dirait peut-être pas, mais je ne suis pas à l’aise à la télé. T’es sous les projecteurs, on t’interroge… Des fois, tu te crois chez les flics…

La religion divise, plus qu’autre chose. Je n’ai pas de religion, mais je crois en Dieu, en une force supérieure. Quand je l’ai appelé, il m’a aidé.

La famille, c’est comme un arbre. Ça tient au sol.

Les hommes sont déstabilisés parce que les femmes évoluent, mais moi je trouve ça très bien.

Le rap, c’est beaucoup une attitude.

Les Noirs et les femmes, c’est même combat. Ça fait juste cent cinquante ans qu’on est libérés de l’esclavage, et cinquante ans que vous avez le droit de vote. Quand la langue que tu parles est une langue d’esclave, que toute ta culture découle de l’esclavage, tu peux pas oublier. Le 22 mai pourrait être un jour férié, mais on veut pas de cette mémoire-là. C’est comme l’Holocauste pour les juifs, il faut pas oublier. Les gens me disent : « Pourquoi tu penses à ça ? Ça sert à rien, c’est fini… » Mais c’est pas vrai, ça peut pas être effacé comme ça.

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Propos pas si décousus qu’il semble

Depuis que je peins, je fais des desserts, plus qu’avant. Pour nous sept l’autre jour, pour nous quatre au quotidien. Aux fruits rouges, surtout. Quand Nico est arrivé à l’improviste de Finlande, je lui ai ouvert la porte dans la blouse de chimiste que je mets pour peindre. Un peu plus tard, il m’a photographiée en train de peindre dans cet habit, il m’a dit en riant on dirait Marie Curie. J’ai fondé un Ordre de liberté, j’ai écrit une bombe, une bombe d’amour, une bombe de ciel. Les terriens veulent la désamorcer. C’est-à-dire, m’utiliser pour l’utiliser. Ne pas me faire face. L’homme chargé de traduire le discours d’Obama en langue des signes a fait des gestes qui ne voulaient rien dire, il ignore la langue des signes, le discours était de faux signes, comme tant d’autres. Les grands terriens se croient irrésistibles. L’attraction terrestre est bien peu de chose dans l’espace. Mandela voulait bien se réconcilier avec tout le monde, d’ailleurs il n’était nullement fâché, il en avait vu d’autres, il les voyait d’au-delà. Il a seulement demandé que soient d’abord reconnus tous les abus commis. Si vous construisez une maison sans vous soucier du fil à plomb, vous ne faites qu’ajouter du périssable au périssable sur cette terre, y perpétuer la mort. Je sais ce que je dis, je ne parle pas comme eux, je parle la vérité, le chemin et la vie.

Freddy Saïd Skouma. Corps du boxeur et politique de l’amour

Quelques passages d’un portrait de Freddy Saïd Skouma qui figure dans mon livre Politique de l’amour.

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Freddy Saïd Skouma, deux fois vice-champion du monde et six fois champion d’Europe de boxe anglaise

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À la fin, il s’est vraiment livré. Et j’ai appris une chose étonnante et très émouvante en écoutant Freddy Saïd Skouma : c’est qu’un champion de boxe est aussi une icône tragique et incandescente d’une féminité exacerbée, une « geisha » comme il dit. Mais nous n’en sommes pas tout de suite arrivés là…

L’entretien avec lui se déroule sur un ring. Je pose une question, il esquive. Ou bien danse autour, à mots dispersés, dont mon stylo ne parvient pas à saisir l’obscure cohérence. Et soudain envoie un uppercut : « Ma vie aujourd’hui est morte. »

Quand je l’ai rencontré, lors d’un cocktail, il se tenait dans un coin de la pièce, aux côtés d’une frêle jeune femme. Malgré sa réserve, il ne passait pas inaperçu au milieu de cette petite foule d’intellectuels. Massif dans son costume de ville, crâne lisse, yeux noirs, lèvres charnues, il dégageait une impression de puissance contenue, un mélange explosif de vitalité et de mélancolie. De toute évidence son corps avait une histoire. (…)

Une vie de boxeur est une vie violente à tous les égards, et cette violence qui s’imprime dans le corps n’a d’égale que la fragilité de l’homme qui la porte et l’exalte. Un paradoxe que j’ai découvert bien plus profond que je ne pouvais l’imaginer.

« La boxe te donne de l’assurance et de l’élégance, pas seulement sur le ring mais aussi dans la vie, dit-il. C’est pour ça que je dis qu’elle m’a appris à me défendre. Et puis, c’était la meilleure façon de récupérer les femmes. Il y avait toujours des femmes qui m’attendaient dans mes chambres d’hôtel. On dit qu’il faut s’abstenir avant un combat, mais je faisais l’amour comme un fou. Mon corps sait ce qu’il lui faut. J’avais des érections fantastiques avant chaque combat. Les femmes sentent ça, cette envie de détruire et de renouveler, et cette sensibilité extrême. Ma compagne aujourd’hui est violoniste, on se comprend très bien. »

Au fil de la conversation, Freddy se met à parler de son corps avec amour. « J’étais fin, nervuré, élégant. Mon corps était subtil, sculpté comme l’est le corps d’une femme quand elle met des bas. Il avait la beauté d’une œuvre d’art, et c’était en même temps une machine fragile, une voiture de Formule 1 ».

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Comme dit le vieux moine dans Le grand silence, plus on se rapproche de Dieu, plus on va vite, n’est-ce pas ? À en traverser les murs.

Âme

« On ne comprendra rien à la politique de Gandhi si l’on ignore que le but de sa politique n’est pas une victoire politique mais spirituelle.

Tel qui sauve son âme ne sert pas seulement lui-même : la division qui subsiste entre les corps ne sépare point les âmes : tel qui sauve son âme sauve en vérité l’Âme, amasse un bien qui appartient à tous : suffit que les autres s’en aperçoivent pour en profiter. Tel part de l’autre bout et s’appliquant à servir les autres sauve son âme. Les Hindous appellent ce genre d’hommes un Karma-yoguî, un ascète de l’Action. Ils le figurent comme un sage siégeant dans la pose de la méditation et tenant une épée au poing. Gouverner peut être une manière de servir autrui et de sauver son âme. Chasser de l’Inde les Anglais constituerait une ambition bien mesquine et banale pour un si grand sage que Gandhi. Son but est de délivrer le peuple de ses maux (dont les Anglais sont le moindre, et le plus apparent). Son but est de délivrer son âme de l’ignorance : de vivre, c’est-à-dire d’essayer la vérité. (…)

La résistance non-violente que dirige Gandhi se montre plus active que la résistance violente. Elle demande plus d’intrépidité, plus d’esprit de sacrifice, plus de discipline, plus d’espérance. Elle agit sur le plan des réalités tangibles et agit sur le plan de la conscience. Elle opère une transformation profonde en ceux qui la pratiquent et parfois une conversion surprenante de ceux contre lesquels on l’exerce. »

Lanza del Vasto

Prophétie

Les heideggeriens ont fait de leur maître leur messie. Sa parole est pour eux parole d’évangile. Son annonce est inverse à celle du Christ, à celle des messagers du Ciel. Ils annoncent un homme créé pour la vie éternelle et pour la vie en abondance, il annonce un homme comme « être-pour-la-mort ». Ils se sacrifient pour leurs prochains, il ne se sacrifie pas, accepte de prendre la place des sacrifiés par le régime inique, légitime intellectuellement l’envoi à la mort des hommes, qu’il voit comme êtres-pour-la-mort. Ses disciples sont spirituellement des esclaves de la mort, des serviteurs souvent involontaires, dans leur servitude volontaire, du satan. Ils nuisent mais leur nuisance n’est pas éternelle car ils mourront, leur croyance s’accomplira pour eux.

Le sens de l’orientation, celui de la croissance

Ces histoires prétendument scientifiques de fonctionnement différent des cerveaux selon les sexes sont très bêtes. Le fait est que dès les premiers temps de l’humanité, les femmes étant destinées à enfanter dès leur plus jeune âge ont eu bien moins que les hommes, plus mobiles, l’occasion de développer leur sens de l’orientation. Nous ne sommes pas éloignés des débuts de l’humanité, les acquis continuent à se transmettre, soit par les gènes, soit par la culture. Il y a plus de proximité entre le cerveau d’un musicien et celui d’une musicienne qu’entre celui d’un musicien et celui d’un non-musicien. Ainsi qu’entre le cerveau d’une scientifique et celui d’un scientifique qu’entre celui d’une scientifique et celui d’une non-scientifique. Etc. Le cerveau est malléable et se configure en fonction des apprentissages. Tout ce qui œuvre à renforcer les préjugés travaille contre la croissance de l’homme. C’est ainsi que l’homme, qui se veut plus grand que la femme, est en train de rapetisser. Pour son bien, en fait. Puisque c’est sa médiocrité spirituelle qui l’enterre : voilà du bon darwinisme. Je suis sûre que, tel Thalès de Milet qui tomba dans un trou, et fut pour cela moqué par une servante plus terre à terre, beaucoup de génies ont un très médiocre, voire mauvais, sens de l’orientation. Cela ne les empêche pas de circuler comme tout le monde, mais ce sont eux qui orientent le monde, et font croître l’homme.