Ce que nous ne savons pas que nous savons

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Quelques heures à peine avant de mourir brutalement, un homme apparemment en pleine santé, sachant ce que nul, pas même lui, ne savait, postait en dernière note sur sa page facebook un lien vers un article illustré par cette image évocatrice de « grand départ » et portant dans son titre les mots « catastrophe annoncée ».

Rappelons le sens premier du mot catastrophe : « dernier et principal événement (d’un poème, d’une tragédie) » (kata indique ce qui vient d’en haut, et strophe ce qui tourne).

Un mois plus tôt, il avait aussi écrit : « la mort est une résurrection ».

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Le sens de la recherche. Physique quantique et tutti quanti

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image trouvée ici

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Certains cherchent, d’autres se résignent. Tel est l’homme. Son attitude par rapport à la connaissance. Certains cherchent, d’autres se résignent à ne pas savoir, ou à ne « savoir » que ce que le savoir en dit (or savoir ce qui est su n’est qu’un début de connaissance et peut même conduire à la scléroser), d’autres encore exploitent ce que d’autres en cherchant ont découvert. Très souvent, ceux qui ne cherchent pas maltraitent ceux qui cherchent, bien qu’ils aient absolument besoin d’eux, sans qui l’humanité ne serait plus. Leur indifférence ou leur irrespect envers la connaissance se reporte aussi sur les chercheurs. S’ils l’emportent, si la gratuité de la recherche est empêchée, l’humanité s’effondre.

C’est le devoir de tout homme de chercher, quel que soit le domaine de recherche, si humble soit-il. Toute recherche est humble, puisqu’elle place l’homme en face de ce qui le dépasse. Ceux qui veulent dominer ne savent qu’exploiter les recherches et les découvertes des chercheurs. Pour empêcher qu’ils ne nuisent trop, il faut constamment continuer à chercher, avancer, donc révéler que l’inconnu nous dépasse et nous fait nous dépasser nous-mêmes, révéler aussi la vanité de l’homme qui ne cherche pas, et le danger que cette attitude fait courir à toute l’humanité : qui n’avance pas, pourrit sur place.

Aujourd’hui nous ne pouvons pas nous contenter de savoir que les lois de la physique quantique dépassent notre entendement. Même le profane peut chercher à comprendre ce qu’il en est. C’est après tout un écrivain, Edgar Poe, qui a compris le premier pourquoi la nuit est noire. À propos du « principe d’incertitude » (mais Heisenberg a plutôt parlé d’ « indétermination »), quelque chose m’est apparu qu’il est difficile d’exprimer, surtout sans outils mathématiques. J’essaierai de le dire quand même. Et tout ceci est lié à la thèse de littérature que je prépare. À bientôt peut-être sur ce sujet, donc.

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Une chanson pour Denis. In memoriam

Les stalactites que je casse
Trinquent et tintent à ma santé
Entre mes doigts qui les ramassent
Dedans la neige qui se tait.

C’est la musique de la glace,
Au bout de la journée la nuit.
Et voilà qu’un vieux copain passe,
Ayant éclusé un bon puits.

Toc-toc il frappe à mon palace.
C’est qui je dis, c’est moi dit-il.
J’ouvre c’est lui sur ma terrasse
Me saluant d’un ton civil.

Ça va mon gars ? j’lui fais, sagace.
J’voudrais du feu il me répond.
Je lui en donne, qu’il se fasse
Une cigarette au rebond.

Il reprend sa montée cocasse
Avec le pote qui l’attend
Dans la nuit froide, à la ramasse.
Le vent souffle, la paix s’entend,

Les stalactites ne se lassent
Le long du toit de revenir.
Demain je casserai la glace
Encor, pour fermer et ouvrir.

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Ivry sur Seine et Paris 13e

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23J’ai essayé aussi la slackline, j’adore mais ce n’est pas bon pour ma cheville qui fut cassée !24

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Puis en rentrant à pied à Paris par le 13e…33

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38J’ai photographié les fresques plusieurs fois, mais chaque fois est unique et la lumière et les couleurs changent39

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aujourd’hui, photos Alina Reyes

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Marcel Schwob, « Paolo Uccello, peintre » in « Vies imaginaires »

Borges admirait Schwob, et il lui doit beaucoup, notamment à ses Vies imaginaires. Voici les magnifiques extraits de l’une d’elles, méditation sur l’oeuvre d’Uccello.

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Paolo Uccello, La chasse nocturne

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« Ensuite, semblable à l’alchimiste qui se penchait sur les mélanges de métaux et d’organes et qui épiait leur fusion à son fourneau pour trouver de l’or, Uccello versait toutes les formes dans le creuset des formes. Il les réunissait, et les combinait, et les fondait, afin d’obtenir leur transmutation dans la forme simple, d’où dépendent toutes les autres. Voilà pourquoi Paolo Uccello vécut comme un alchimiste au fond de sa petite maison. Il crut qu’il pourrait muer toutes les lignes en un seul aspect idéal. Il voulut concevoir l’univers créé ainsi qu’il se reflétait dans l’œil de Dieu, qui voit jaillir toutes les figures hors d’un centre complexe. Autour de lui vivaient Ghiberti, della Robia, Brunelleschi, Donatello, chacun orgueilleux et maître de son art, raillant le pauvre Uccello, et sa folie de la perspective, plaignant sa maison pleine d’araignées, vide de provisions ; mais Uccello était plus orgueilleux encore. À chaque nouvelle combinaison de lignes, il espérait avoir découvert le mode de créer. Ce n’était pas l’imitation où il mettait son but, mais la puissance de développer souverainement toutes choses, et l’étrange série de chaperons à plis lui semblait plus révélatrice que les magnifiques figures de marbre du grand Donatello.

(…)

Selvaggia demeurait accroupie tout le jour devant la muraille sur laquelle Uccello traçait les formes universelles. Jamais elle ne comprit pourquoi il préférait considérer des lignes droites et des lignes arquées à regarder la tendre figure qui se levait vers lui. Le soir, quand Brunelleschi ou Manetti venaient étudier avec Uccello, elle s’endormait, après minuit, au pied des droites entrecroisées, dans le cercle d’ombre qui s’étendait sous la lampe. Le matin, elle s’éveillait, avant Uccello, et se réjouissait parce qu’elle était entourée d’oiseaux peints et de bêtes de couleur. Uccello dessina ses lèvres, et ses yeux, et ses cheveux, et ses mains, et fixa toutes les attitudes de son corps ; mais il ne fit point son portrait, ainsi que faisaient les autres peintres qui aimaient une femme. Car l’Oiseau ne connaissait pas la joie de se limiter à l’individu ; il ne demeurait point en un seul endroit : il voulait planer, dans son vol, au-dessus de tous les endroits. Et les formes des attitudes de Selvaggia furent jetées au creuset des formes, avec tous les mouvements des bêtes, et les lignes des plantes et des pierres, et les rais de la lumière, et les ondulations des vapeurs terrestres et des vagues de la mer. Et sans se souvenir de Selvaggia, Uccello paraissait demeurer éternellement penché sur le creuset des formes.

(…)

L’Oiseau devint vieux, et personne ne comprenait plus ses tableaux. On n’y voyait qu’une confusion de courbes. On ne reconnaissait plus ni la terre, ni les plantes, ni les animaux, ni les hommes. Depuis de longues années, il travaillait à son œuvre suprême, qu’il cachait à tous les yeux. Elle devait embrasser toutes ses recherches, et elle en était l’image dans sa conception. C’était saint Thomas incrédule, tâtant la plaie du Christ. Uccello termina son tableau à quatre-vingts ans. Il fit venir Donatello, et le découvrit pieusement devant lui. Et Donatello s’écria : « Ô Paolo, recouvre ton tableau ! » L’Oiseau interrogea le grand sculpteur : mais il ne voulut dire autre chose. De sorte qu’Uccello connut qu’il avait accompli le miracle. Mais Donatello n’avait vu qu’un fouillis de lignes.

Et quelques années plus tard, on trouva Paolo Uccello mort d’épuisement sur son grabat. Son visage était rayonnant de rides. Ses yeux étaient fixés sur le mystère révélé. Il tenait dans sa main strictement refermée un petit rond de parchemin couvert d’entrelacements qui allaient du centre à la circonférence et qui retournaient de la circonférence au centre. »

Marcel Schwob, Paolo Uccello, peintre in Vies imaginaires

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Nietzsche

Nietzsche est-il nietzschéen ? Non. Nietzsche est lui-même. Nietzsche n’a pas besoin de maîtres. Pas même de lui-même comme maître. Seuls sont nietzschéens, ou autres -ens (platoniciens, chrétiens, hégéliens, heideggeriens, rimbaldiens etc) ou -istes (idéalistes, marxistes etc), ceux qui ne se sentent pas assez solides pour marcher sans béquilles. Ceux qui pallient par des -ens ou par des -istes leur manque d’être.

Après tout, c’est peut-être ce qui a fini par arriver à Nietzsche. Il est devenu nietzschéen, donc fou – ou bien sa folie a été son moyen d’échapper à la menace de devenir nietzschéen, donc encore plus mort que fou. L’idolâtrie, qui est toujours au bout du compte idolâtrie de soi, détruit. Les idoles existent, mais leur existence n’est pas fondée sur l’être. Les idoles existent dans la fixité et la corruption permanente, la défaite, l’écrasement par le temps.

L’être est vivant, mouvant. Nietzsche est vivant, mais seulement pour les vivants.

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