Arthur Rimbaud, « L’Éternité » / « Eternity »

J’avais appelé mon vélo d’adolescente Arthur, en hommage à Rimbaud et au roi Arthur, et je parcourais l’espace entre océan et fleuve, arbres et sables, ciel et terres, en le chevauchant… L’imagination faisant l’espace et le temps sans limites… Comme encore aujourd’hui où je retourne à l’Université en étudiante, à vélo… Si peu suffit à vivre dans l’éternel !

Elle est retrouvée.
Quoi ? – L’Éternité.
C’est la mer allée
Avec le soleil.

Âme sentinelle,
Murmurons l’aveu
De la nuit si nulle
Et du jour en feu.

Des humains suffrages,
Des communs élans
Là tu te dégages
Et voles selon.

Puisque de vous seules,
Braises de satin,
Le Devoir s’exhale
Sans qu’on dise : enfin.

Là pas d’espérance,
Nul orietur.
Science avec patience,
Le supplice est sûr.

Elle est retrouvée.
Quoi ? – L’Éternité.
C’est la mer allée
Avec le soleil.

*

Translated by Francis Golffing :

I have recovered it.
What? Eternity.
It is the sea
Matched with the sun.

My sentinel soul,
Let us murmur the vow
Of the night so void
And of the fiery day.

Of human sanctions,
Of common transports,
You free yourself:
You soar according…

From your ardor alone,
Embers of satin,
Duty exhales,
Without anyone saying at last.

Never a hope;
No genesis.
Skill with patience…
Anguish is certain.

I have recovered it.
What? Eternity.
It is the sea
Matched with the sun.

–Arthur Rimbaud (May 1872)
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Féminisme, symbolique et diabolique

Au nom du féminisme, on est arrivé à cette aberration : fabriquer des poupées à l’effigie de femmes réelles, jugées exemplaires, comme Frida Kahlo ou Malala Yousafzai, cette jeune fille instrumentalisée depuis des années, à peine sortie de l’enfance, pour la bonne cause – ce qui constitue déjà une aberration. Ainsi donc des petites filles pourront apprendre à quoi sont bonnes les femmes données en exemple : à être transformées en jouets, bonnes à manipuler, et à jeter quand elles seront abîmées. Jamais on n’a eu l’idée de transformer des hommes exemplaires en poupées, ni pour les garçons ni pour les filles. Les hommes, eux, sont des êtres humains, des êtres qui méritent le respect. Les femmes peuvent être maltraitées et assassinées, leurs assassins seront souvent mieux considérés qu’elles, et s’ils sont pris, éviteront souvent le châtiment réservé aux assassins d’hommes blancs – et plus ils seront des notables de la société, sportifs, chanteurs, intellectuels, politiciens et autres, moins ils seront châtiés. Pour que ce beau résultat se perpétue, il ne faut pas lésiner sur les moyens symboliques, mais de façon hypocrite. Dans une société qui prêche le féminisme, il faut parvenir à maintenir la soumission des femmes, mais sans le dire, ou mieux, en prétendant œuvrer à leur libération. Ainsi en est-il de cette entreprise de poupées : la conceptrice n’y a pas vu le mal, ceux qui ne réfléchissent pas ne l’y voient pas non plus, mais depuis Baudelaire où la ruse du diable était de faire croire qu’il n’existait pas, le diable a progressé en ruse et se fait maintenant passer pour un bon samaritain. Tentation du bien, comme dit Todorov. Si la militance ne s’appuie pas sur une pensée profonde, elle se tire des balles dans les pieds, dans le cœur, dans la tête.

L’exact contraire du symbolique est le diabolique. Les deux mots ont pour radical bol, du verbe grec ballein, qui signifie lancer, jeter, porter. Et sont opposés par leur préfixe : sun- (sym) signifie ensemble ; dia- indique ce qui sépare, ce qui divise. Le symbole est la réunion, par leurs porteurs, de deux parties d’un même objet, faisant foi d’une parole tenue. Interpréter à contresens un symbole, ou fabriquer délibérément des symboles trompeurs, cela est diabolique : au service de la division et du mal.

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La Fiac au Jardin des Plantes + un peu de pumpkin art + un peu de street art

1Je commence par ma préférée : Rosa Luxemburg par Nicolas Milhe

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…pour le reste, disons que je l’ai photographié pour information, en attendant que ces machins soient retirés et ne défigurent plus le jardin

2L’objet du doute, par Virginie Yassef (polystyrène)

*3Sans titre, par Vincent Mauger (tubes de PVC)

*4Seat of Grandeur at Villeperdue, par Haegue Yang

*5installation d’une oeuvre de Sean Raspet

*6Sans titre, par Benjamin Sabatier (bois et ciment)

*7Malini, par Sam Moyer (bronze et marbre)

*8Structure 1, par Benjamin Sabatier (bois et béton)

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Il n’est pas interdit de préférer les oeuvres en citrouilles des jardiniers9

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et quelques inscriptions et peintures dans les rues11

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aujourd’hui à Paris 5e, photos Alina Reyes

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Attila Jozsef, Cœur pur

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tout à l’heure à la Sorbonne, où l’on m’a donné ce poème

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Je n’ai ni père, ni mère,
Ni dieu, ni foyer,
Ni berceau, ni bière,
Ni amante, ni baiser.

 
Trois jours déjà sans manger,
Ni bombance, ni bouchée.
Mon empire, c’est mes vingt ans.
Mes vingt ans, je vous les vends.

 
Et si nul n’en veut, ma foi,
Le diable, lui, me les prendra.
Le cœur pur, j’irai voler,
S’il le faut, assassiner.

 
On m’arrêtera, me pendra,
En terre chrétienne m’enterrera,
Et une ivraie homicide
Croîtra sur mon cœur splendide.

 
In Ni père ni mère, trad. Guillaume Métayer, Sillage, 2010

(en fait en hongrois le prénom se place après le nom, comme en japonais)

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Marcel Proust, Le Temps retrouvé

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ma table bureau-atelier, ce midi

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« Mais enfin je pourrais à la rigueur, dans la transcription plus exacte que je m’efforcerais de donner, ne pas changer la place des sons, m’abstenir de les détacher de leur cause à côté de laquelle l’intelligence les situe après coup, bien que faire chanter doucement la pluie au milieu de la chambre et tomber en déluge dans la cour l’ébullition de notre tisane ne dût pas être en somme plus déconcertant que ce qu’ont fait si souvent les peintres quand ils peignent, très près ou très loin de nous, selon que les lois de la perspective, l’intensité des couleurs et la première illusion du regard nous les font apparaître, une voile ou un pic que le raisonnement déplacera ensuite de distances quelquefois énormes. »

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Joie de la marche qui écrit

c

mon Bailly

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« Le poème court ». Ce sont les premiers mots d’un titre à l’instant vu sur un marque-page portant une publicité pour un livre de haïkus. Mais je n’ai pas lu le mot court comme un adjectif, je l’ai lu comme un verbe, voyant le poème courir. En même temps m’est revenu mon rêve de la nuit dernière, où je marchais à travers ville et divers espaces d’un pas bondissant et dansant de joie. Je venais de faire des versions grecques et latines pendant trois jours du matin à la nuit comme une forçate, me rendant compte du travail qu’il me reste à faire pour récupérer un niveau suffisamment correct si je veux passer l’agreg – on ne peut pas dire que c’était entièrement agréable, mais malgré tout voilà l’effet des mots, ils vous mettent en marche et en joie.

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Traduire, converser, féconder

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une petite reproduction de l’une de mes peintures qui s’était détrempée dans mon sac l’autre jour quand j’ai marché longtemps sous la pluie – j’ai ajouté du feutre autour, sur la carte gondolée et marquée par l’eau

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M’étant soudain inscrite au concours externe de l’agrégation de Lettres modernes, j’ai passé mon week-end à tester mes compétences en faisant des versions grecques, latines, anglaise, données à ce concours les précédentes années. En anglais ça va mais en langues anciennes, comme ces derniers temps je traduisais en m’aidant de diverses traductions antérieures, j’ai négligé de réviser la grammaire : une fois seule devant le texte originel, elle me manque sérieusement, je vais devoir m’y remettre, quand j’aurai déterminé si je suis meilleure en grec ou en latin, quoique je préfère le grec. Il faudra aussi que je me remette à la grammaire en ancien français et en français, ce n’est pas un petit morceau. Puis lire les œuvres au programme (déjà lues pour la plupart, mais il y a si longtemps), et bref, préparer ce qui est à préparer. Je m’y prends bien tard et je ne serai sûrement pas bien prête, voire pas du tout, d’autant que je n’ai surtout pas l’intention de sacrifier le travail de ma thèse. Mais bon, cela peut se tenter. J’aime les défis intellectuels, et surtout c’est une façon de revitaliser l’écriture en obligeant la pensée à opérer un déplacement, à ne plus se reposer sur son fonctionnement habituel, à aller à la rencontre d’autres modes de pensée pas seulement en se contentant de les regarder (de lire des livres), de converser avec eux sans se mélanger mais au contraire en allant au contact, comme je l’ai fait précédemment avec la théologie, en les accueillant, en les pénétrant et en les fécondant, comme il est bon et humain de le faire, afin de faire progresser l’humanité, comme nous l’avons fait depuis notre plus haute préhistoire, quand le monde était peuplé de plusieurs espèces d’humains et que nous avons copulé avec eux, enrichissant notre génome d’une part du leur et permettant ainsi à notre espèce d’évoluer. Aujourd’hui nous sommes la seule espèce humaine sur cette planète et pour continuer l’aventure nous devons continuer à évoluer, par la pensée, par la rencontre des diverses pensées.

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Peter Sloterdijk, Bulles

« Le terme « continent » désigne, dans l’histoire moderne, la cohésion du sol terrestre, alors que le continens classique désigne l’écorce la plus externe du ciel [et]… que, dans le contexte global de la planète, ce sont les océans qui sont les contenants tandis que les prétendus continents sont le contenu. »

traduit de l’allemand par Olivier Mannoni

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Forêt profonde

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J’avais du moins compris que l’Esprit travaille de la même façon les individus et les peuples, la nature et la nature de l’homme, j’avais compris ce que je savais depuis toujours, ce que les hommes savent depuis qu’ils sont hommes et ont commencé à imprimer leurs mains sur les parois des grottes, à y graver et peindre les animaux de leurs forêts et de leurs visions pour franchir le pas entre nature et surnature, j’avais compris ce qu’il devient si difficile à entendre dans le bruit et l’éparpillement du monde technologique, et aussi difficile à dire qu’à écrire, à l’heure des textes hachés à la mode communicationnelle, en longues phrases déambulant dans un labyrinthique livre : l’unité du tout.

(…)

Je me souvins d’un petit matin d’hiver où je marchai, seule, sur un chemin bordé de prés givrés. C’était dans les Baronnies pyrénéennes, une terre belle et secrète, presque abandonnée, un de ces cœurs méconnus de la France où le temps n’ose pas faire de bruit en passant de colline en prairie et de village en forêt. J’avais pris une chambre la veille dans cet hôtel désert, isolé, glacial, juste pour pouvoir faire ceci, au réveil : me diriger à pied, dans le silence, vers la grotte de Gargas, la longue et magnifique grotte où trente mille ans plus tôt des hommes, des femmes et des enfants avaient laissé des gravures et peintures d’animaux et de signes, et deux cent trente empreintes de mains. J’avais voulu d’un saut me rendre dans ce début du monde, voir par leurs yeux, sentir par leurs sens les aurochs et les anges. J’étais retournée visiter la grotte plusieurs fois, seule ou avec Florent et les enfants. Et au retour d’une exceptionnelle visite nocturne, j’avais reçu un salut dans l’éternel. Il était plus de minuit, l’autoroute était déserte, les éléments s’étaient déchaînés, pluie énorme et tonitruante, gouttes gonflées comme des bombes à eau frappant de face le pare-brise, véhicule à la merci des mains gigantesques du vent, la lumière des phares se jetait sans répit dans la vitesse, la nuit noire, le silence du cœur dilaté dans la poitrine, et dans l’habitacle c’était juste comme tout à l’heure dans la grotte où nous avions passé deux heures sans voir le temps, là sous terre dans le ventre du ciel, la cathédrale pleine de dents d’une géance enfantine, dents de lait entre lesquelles se répercute une parole immortelle, concrétions blanches, mains rouges, mains noires, mots mutilés dont tu es le membre manquant et qui sempiternellement t’appellent et te travaillent, ainsi que l’eau l’argile et le calcaire qu’elle traverse, imprègne, façonne, et qui oblige l’homme à apposer sa marque jusqu’au plus secret creux de mes chairs.

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extraits de Forêt profonde, mon roman occulté qui reste donc à lire, et huit ans après sa parution fait toujours souterrainement la rentrée littéraire 

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