
images du jour à Porte d’Italie et à ma fenêtre, photos Alina Reyes
*

images du jour à Porte d’Italie et à ma fenêtre, photos Alina Reyes
*
arrivée de la manifestation « contre la loi travail et son monde » du 19 mai 2016 place d’Italie, dans les fumigènes des manifestants et gaz lacrymogènes de la police, photo Alina Reyes
*
Estragon. – Puis ce sera la nuit.
Vladimir. – Et nous pourrons partir.
En attendant la révolution, où en sommes-nous avec la révolution ? Kafka dans une lettre imagine un Abraham qui, au lieu de faire ce qu’il faut faire pour devenir un grand peuple, et tout en prétendant être sur le point de le faire, allonge à l’infini la distance entre ce point, ce moment, et un présent qui n’est qu’une éternelle répétition de tâches qu’il n’en finit jamais d’accomplir. Tout en mettant à ses affaires et aux « nouvelles dispositions à prendre » « l’empressement d’un garçon de café », il n’arrive à rien parce que ce faisant il ne part jamais, il n’est jamais maintenant prêt à « quitter sa maison ». Cet Abraham kafkaïen, typique de l’homme pris dans ses méandres administratives, n’est-il pas aussi bien celui qui au cœur du Procès attend toute sa vie en vain devant la porte de la Loi, devant laquelle il mourra sans l’avoir franchie ? Si les personnages de Beckett ne savent même plus pourquoi ni ce qu’ils attendent, c’est sans doute qu’eux aussi sont morts devant cette porte devenue invisible. Que l’oubli, l’aveuglement et la surdité les ont mangés.
Avec Nuit Debout, Vladimir et Estragon se sont réveillés. De nouveau ils ont entendu l’appel, ils ont aperçu le but, ils se sont décidés à outrepasser la loi qui régit un monde inique et absurde. Ils sont revenus sur les places des villes et ils ont recommencé à dialoguer, mais à plus nombreux et cette fois de façon orientée, avec un désir de lucidité. Ils ont voulu refaire eux-mêmes le décor et l’habitation. Ils se sont bricolé des campements. Ils ont réétabli des règlements. Ils ont marché sur et jeté des projectiles à tout ce qui représente la loi, « la loi travail et son monde ».
Comme les chiens derrière les portails des propriétés privées retroussent leurs babines quand passe le facteur, les tenants de la loi ont montré sous leur masque leur grimace, leur menace, leur férocité. L’élan d’Estragon, de Vladimir, de Camille et de leurs amis a été brutalement réprimé. Peu à peu ils se sont résolus à ne poursuivre leurs débats que dans le cadre et les horaires que leur concédaient les portiers de la loi. Avec de petites incursions de-çà de-là, qui les tenaient tout à leurs affaires, en définitive à leur maison. N’avaient-ils pas, ainsi que Robinson, transformé leur place, leur île, en une habitation finalement régie par une autre absurdité, comme le monde dont ils venaient, naufragés ? Et voici qu’au lieu de devenir un grand peuple, ils devenaient un peuple de plus en plus rétréci. Voici qu’ils avaient transformé la sauvagerie de la vie offerte, avec sa corne d’abondance, en ressassement d’un rêve générale qu’ils avaient eux-mêmes, par leur affairement, vidé de sa substance, de sa possibilité, de sa puissance. Voici qu’ils étaient en train de redevenir l’Estragon et le Vladimir somnambules.
La porte de la loi, un instant entrouverte sur la vision de la révolution, s’est-elle refermée ? Auquel cas il est temps de lui tourner le dos. Rien ne sert d’attendre Godot sur quelque place que ce soit – et encore moins sur celle de la République, qui est celle de la loi. Si la loi ne s’ouvre pas à toi c’est qu’elle n’est pas la loi mais sa falsification. Je ne suis pas en train de dire qu’il faut cesser de demander l’abolition de la loi travail. Ce n’est pas à moi, c’est aux salariés d’en juger. Je dis qu’en premier et dernier lieu, elle n’est pas la loi, tout comme ne sont pas nos représentants ceux qui la font. Qu’elle passe ou non, elle ne passera pas par ceux qui font vraiment la révolution, qui continueront à la faire malgré ses inévitables errements. Elle ne fera pas leur loi.
Quand tu aimes, il faut partir, disait Cendrars. Les clodos de Beckett ne sont pas foutus, ils ont juste à retrouver le chemin de leur jardin. De la vie. À la réinventer jour après jour, nuit après nuit, en détissant au matin ce qu’ils ont tissé trop étroit la nuit, chacun et ensemble, sans obéir à l’injonction tacite qui leur est faite de se soumettre pour passer la porte ou de poireauter derrière la porte. Ils ont juste à vivre, pleins de leur force et de leur jeunesse. À être eux-mêmes la révolution permanente, se propageant de proche en proche, de proche en lointain et de lointain en proche. Celle qu’on n’attend pas, celle qu’on vit, puisqu’on l’aime.
*
Le temps de lire. Les paradis réels.
Je reposte cette note d’il y a deux ans en y ajoutant cette photo de paradis, l’un de tous mes paradis : primitivité et langue, amour et paix, dépouillement et esprit

J’étais en train de lire (Les Poulpes, de Guérin – je m’en souviens) sur la petite plage éloignée et tranquille que nous appelions L’oiseau bleu, à Sanguinet dans les Landes, au temps où (avant d’écrire mon premier roman) nous y passions des journées entières, en petite tribu, nus sur le sable, sous les arbres, dans l’eau et sur l’eau (en planche à voile), et où j’écrivis aussi le texte qui suit :
*
Sanguinet, le lac, par cinq mètres de fond. Losa : sur un hectare, des vestiges gallo-romains, éparpillés autour d’un fanum, petit temple en garluche, pierre ferrugineuse du pays. Un village occupé du début de l’ère chrétienne jusqu’à la fin du IIIème siècle.
De nombreuses céramiques, pièces de monnaie, bijoux, objets divers : poids de tisserands ou de pêcheurs, fusaïoles, mortiers, biberon, lampe à huile, ont été retrouvés sur le site. Des vases sigillés fabriqués à Montans, dans le Tarn, témoignent des échanges commerciaux dans la Gaule romaine. De très grandes jarres, encore incrustées de goudron, révèlent l’existence d’une industrie du goudron par distillation du bois – goudron qui, envoyé à Bordeaux, servait à l’industrie navale romaine.
L’emploi de ces grandes jarres s’est perpétué dans la région. Au début du siècle on en utilisait de semblables dans l’industrie de la résine. Avant la guerre, les lavandières de Sanguinet se servaient d’immenses cuviers, de forme similaire, sur les bords du lac.
A un kilomètre et demi environ au large de Losa, par sept mètres de fond, s’étend un site du deuxième âge du fer (480-450 ans avant J-C), dit de l’Estey du large. On y a trouvé les vestiges d’une double palissade en bois, autour des quelques restes d’un habitat : céramiques et jattes singulières, avec leurs anses intérieures permettant de les suspendre au-dessus du feu.
Je vois les planches qui filent sur l’eau, multicolores, les corps arqués contre la voile, dans la vitesse, la lumière, l’oubli de soi, la jouissance immédiate.
Je sais les cités englouties, plongées dans l’ombre, hantées par les brochets, les hôtes silencieux des eaux, et aussi, de temps en temps, des hommes en combinaison sombre, munis de masques et d’oxygène, pour ce monde où l’on ne respire pas comme là-haut.
Et le sentiment me vient que ce lac est un texte, dont la surface est la page, dont les mots sont des voiles où je peux m’accrocher et jouir dans le souffle des phrases. Et au fond… Au fond du texte sont des royaumes… Avant les recherches archéologiques, dans quelque nuit des temps, le bruit errait à Sanguinet qu’au fond du lac gisaient une ville et une statue d’or.
La science y a trouvé d’autres merveilles. La critique universitaire s’est attachée à l’importance de la forme du texte. Mais au fond, qu’est-ce que le fond ? N’est-ce pas bien davantage que le contenu du texte, maintenu dans les limites de la forme ? Que nous dit la surface, sinon qu’il est tellement grisant de s’y laisser glisser seulement parce qu’on ressent, en-deçà, une vertigineuse étrangeté ?
L’image du lac-texte, surgie par elle-même, s’évanouit aussi d’elle-même à la réflexion. On pourrait encore jouer sur la métaphore de l’eau et de la page miroirs. Mais ce qui m’intéresse, c’est le fond. Le fond, il me semble, englobe la forme, la surface, les bords, le texte tout entier. Le fond dépasse la volonté de celui qui écrit, le fond est celui qui écrit. Il l’est, très mystérieusement.
À visiter : son excellent blog présentant de nombreux peintres surréalistes, bruts, singuliers… L’horizon ovipare
On raconte que dans un village hassidique, un soir, à l’issue du sabbat, les Juifs étaient assis dans une auberge misérable. C’étaient tous des habitants du lieu, à l’exception d’un seul, que personne ne connaissait, un miséreux vêtu de guenilles, qui se tenait en retrait, blotti dans un coin obscur. Les conversations allaient bon train. Puis quelqu’un demanda ce que chacun souhaiterait, s’il lui était accordé un vœu. L’un aurait demandé de l’argent, l’autre un gendre, le troisième un nouvel établi, et l’on fit ainsi le tour de l’assemblée. Chacun ayant répondu, ce fut le tour du mendiant dans son coin obscur. À contrecœur et en hésitant, il accéda au désir des questionneurs : « Je voudrais être un roi puissant régnant sur un vaste pays et que je dorme la nuit dans mon palais et que les ennemis passent la frontière et qu’avant l’aube ils aient chevauché jusque sous les murs de mon château sans rencontrer de résistance et que réveillé en sursaut je n’aie pas même le temps de m’habiller et que je doive prendre la fuite vêtu d’une simple chemise et que je sois traqué sans répit, par monts et par vaux, jour et nuit, jusqu’à ce que je trouve refuge sur un banc dans un coin de votre auberge. Voilà ce que je souhaiterais. » Les autres se regardaient sans comprendre. « Et ça t’apporterait quoi ? » demanda quelqu’un. – « Une chemise », répondit-il.
Walter Benjamin, Œuvres, t.2, Folio Essais, traduit de l’allemand par Maurice de Gandillac, Rainer Rochlitz et Pierre Rusch
*
Joachim s’est enregistré ce matin jouant cette étude de Chopin, l’une des plus difficiles de ces redoutables études, à la Schola Cantorum.
et puis la Révolutionnaire :
*
Je travaille à deux espèces de polars : ma thèse et un roman.
Je republie ici mon troisième texte paru dans la revue The Conversation. Tous les articles publiés par cette revue sont sous licence Creative Commons Attribution/Pas de Modification, de sorte que vous pouvez republier les articles gratuitement, en ligne ou sur papier (voir procédé et conditions sur le site à chaque article).

Wikimedia, CC BY-SA
Alina Reyes, Université Paris-Sorbonne – Sorbonne Universités
Dans Relire le Coran, Jacques Berque évoque
la théologie musulmane, selon laquelle l’époque du Coran est justement celle où des miracles matériels, on est passé aux miracles intellectuels, aux miracles rationnels, aux miracles d’induction.
Donnons un exemple. Dans la Bible, aux versets 2 et 3 du psaume 19, on lit :
Les cieux racontent la gloire de Dieu… Le jour en prodigue au jour le récit, la nuit en donne connaissance à la nuit.
Et dans le Coran, au verset 6 de la sourate 57 :
Dieu fait pénétrer la nuit dans le jour et fait pénétrer le jour dans la nuit, il connaît parfaitement le contenu des poitrines.
Alors que la Bible chante là le miracle d’un univers enchanté et enchanteur, le Coran fait un bond des phénomènes physiques à ce qu’ils induisent dans la sphère psychique. L’islam outrepasse la sphère de la métaphore et de l’allégorie : il se situe sur un autre plan, profond de dimensions connues (intellectuelles, rationnelles) et inconnues, chargées (comme électriquement) de mystère, de ghayb.
Ramadan est une célébration du ghayb. Un temps de renversement de l’univers mental rationnel, destiné à appeler/rappeler le mystère et à le faire se révéler, à vivre le miracle d’induction. Habituellement, l’intellect pratique la déduction. Il s’agit de laisser place aussi à l’intuition et à l’induction – sans lesquelles l’homme ne serait que l’homme, un animal social inapte à l’invention, à la découverte, à la création, au dépassement. Renverser un temps cet animal suppose de renverser l’ordre habituel et rationnel des choses : au lieu de se préoccuper de son propre confort, songer aux autres et donner aux pauvres ; au lieu de manger le jour, manger la nuit ; au lieu de dormir la nuit, vivre (et lire le Coran) la nuit. Une sorte de dérèglement des sens tel que le prônait Rimbaud pour se faire voyant.
Le Ramadan est prescrit par le Coran.
Le mois de Ramadan est celui au cours duquel le Coran a été révélé pour guider les hommes dans la bonne direction et leur permettre de distinguer la Vérité de l’erreur. Quiconque parmi vous aura pris connaissance de ce mois devra commencer le jeûne
est-il écrit notamment dans la deuxième sourate (La Vache), verset 185. De même que, dans la première citation, nous faisions un saut de la compénétration du jour et de la nuit au contenu des poitrines, nous bondissons ici de l’évocation d’un temps de révélation au commandement d’un jeûne. Si ce jeûne s’inscrit dans la lignée d’une pratique notamment juive, comme l’indique le verset 183 de la même sourate :
Ô croyants ! Le jeûne vous est prescrit comme il a été prescrit aux peuples qui vous ont précédés, afin que vous manifestiez votre piété.
S’il est comme dans bien d’autres traditions une occasion de faire pénitence et de demander le pardon de ses péchés, son orientation toute particulière sur la nuit lui donne sa pleine dimension. Déterminé en son début et en sa fin par l’observation de la lune, Ramadan est aussi, et sans doute d’abord, l’écrin qui contient l’énigmatique et insaisissable nuit du destin, Al-Qadr.
La nuit du destin est celle où le Coran, selon la tradition, est descendu à Mohammed dans la grotte de Hira. Elle revient lors de Ramadan, mais nul ne sait quand. De même que la nuit compénètre le jour et que Dieu connaît ce qui est dans les poitrines, le musulman qui veille connaîtra peut-être la descente dans son cœur de cette nuit qui éclaire, de ce ghayb qui permet de distinguer la vérité de l’erreur.
La nuit d’Al-Qadr, nuit du destin, vaut mieux que mille mois, dit le Coran (sourate 97, verset 3). Mille mois qui, bien sûr, ne comporteraient pas de nuit d’Al-Qadr, précisent les savants. Lesquels rappellent aussi que dire qu’elle est meilleure que mille mois n’exclut pas qu’elle soit meilleure que beaucoup plus que mille mois.
La nuit d’Al-Qadr revient à chaque Ramadan, mais personne ne sait quand. Le Coran n’aime pas donner ce genre d’indication. Par exemple, à propos de la longue nuit où furent plongés les dormants de la Caverne (sourate 18), Dieu seul sait, est-il écrit, combien de siècles ou de jours elle dura, et même combien furent ces endormis dans la mort qu’Il ressuscita. Le Coran rappelle à l’homme ce qui le dépasse et en même temps laisse ainsi ouverts les possibles et les possibilités d’interprétation.
Mille mois sans nuit d’Al-Qadr, cela n’existe pas, puisqu’elle a eu lieu. Elle a eu lieu de toute éternité, ou dès le commencement, c’est pourquoi on ne peut la dater. Elle est la descente de l’Être, de la Lumière sur la Terre, où elle projette ses ombres. Tout à la fois descente de la Lumière, parole de Dieu, et matrice de toutes ses ombres, formant nuit. Puissance, mesure, destin. Telles sont, dans l’ordre, les significations de Qadr. Elle est ce que l’être humain peut éprouver dans la nuit de ce monde : la puissance transcendante qui, en descendant, lui donne sa mesure, son destin.
La nuit d’Al-Qadr vaut mieux que mille mois sans nuit d’Al-Qadr. Or, mille mois sans nuit d’Al-Qadr n’existent pas, sont néant : la nuit d’Al-Qadr vaut mieux que le néant. La nuit d’Al-Qadr sort l’homme du néant comme Dieu sortit les justes de leur longue nuit dans la Caverne (sourate 18). Dans la nuit d’Al-Qadr, Dieu vient à la rencontre de l’homme comme au zénith le soleil saisit l’ombre pour la ramener dans la lumière.
Dans la nuit d’Al-Qadr, Dieu fit descendre le Coran d’un bloc, de sa matrice au premier ciel. De là l’Esprit Saint, Ar-Ruh (sourate 97, verset 4), Djibril, l’ange Gabriel, le révéla progressivement au Prophète, vingt-trois ans durant. Mais où demeurait-il, avant d’être entièrement révélé aux hommes ? Que sont cette matrice et ce premier ciel où il était gardé ? Respectivement, la Puissance et le En puissance de Dieu. Matrice où se trouve et se crée la mesure de tout, et d’où descend le destin, écrit en puissance, c’est-à-dire avec toutes ses virtualités, où peuvent se puiser toute liberté et tout accomplissement.
Le Coran fut cet écrit en puissance, avant d’être écrit, puis le temps d’être écrit. Et une fois écrit, il demeure en puissance, comme lecture toujours réactualisante. La nuit d’Al-Qadr continue d’être, et d’être Paix jusqu’à l’aube qui va bientôt paraître (sourate 97, verset 5).
![]()
Alina Reyes, Doctorante, littérature comparée, Maison de la Recherche, Université Paris-Sorbonne – Sorbonne Universités
La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.
Je l’ai photographiée pendant plus de deux heures puis je l’ai quittée, fatiguée, car elle était énorme et dense – à coup sûr les manifestants étaient plusieurs centaines de milliers. Je ne photographie plus les black blocs en début de cortège pour ne pas risquer de leur porter tort, et je vous donne là des images pacifiques, qui permettent de voir les visages variés du peuple mobilisé.
Pour un récit plus complet de la manif, avec ses actions et violences qu’on ne voit pas ici : voir sur Paris luttes info
photos Alina Reyes (libre reproduction avec mention de l’auteur et de la source)
*
Je republie cet article de Mitchell Colver paru dans The Conversation. J’ajoute qu’il y a aussi l’orgasme des tympans, qui se produit en les faisant trembler soi-même, avec ou sans musique. Et puis je donne en avant-goût ce morceau, l’un de ceux conseillés à la fin du texte :
*
Mitchell Colver, Utah State University
Avez-vous déjà écouté un très beau morceau de musique et ressenti un frisson vous parcourir l’échine ? Ou la chair de poule chatouiller vos bras et vos épaules ?
La sensation est qualifiée de frisson (les anglais utilisent ce terme français et le prononcent « free-sawh »), plus précisément des « frissons esthétiques » qui se traduisent par des sortes de vagues de plaisir qui courent sur toute votre peau. Quelques chercheurs ont même qualifié cela d’« orgasme tactile ».
Ecouter une musique qui vous submerge émotionnellement, c’est le déclic le plus habituel pour ressentir ce frisson. Mais d’aucuns l’éprouvent en contemplant une belle œuvre d’art, en regardant une scène de film particulièrement émouvante, ou en ayant un contact physique avec une autre personne. Des études ont montré qu’en gros deux tiers de la population le ressentent. Et les amateurs de frissons présents sur le site communautaire Reddit ont même créé une page pour partager leur frisson médiatique favori.
Mais pourquoi certains éprouvent-ils des frissons et pas d’autres ? Travaillant au laboratoire du Dr Amani El-Alayli, professeur de psychologie sociale à l’Université de Washington Est (Etat de Washington), j’ai décidé de le découvrir.
Alors que les scientifiques sont toujours en train d’investiguer les secrets de ce phénomène, une partie importante de la recherche effectuée les cinq dernières décennies a fait remonter les origines du frisson à la façon dont nous réagissons émotionnellement à des stimuli imprévus de notre environnement, la musique en particulier.
Des passages musicaux comportant des harmonies inattendues, de soudains changements de volume ou l’émouvante irruption d’un soliste, voilà les déclencheurs habituels des frissons. Cela, parce que ces éléments bousculent, de manière positive, l’attente des auditeurs : c’est ce qui s’est passé en 2009, lors de la première performance de la modeste Susan Boyle pendant l’émission « La Grande-Bretagne a du talent ».
Si un violoniste joue en solo un passage particulièrement émouvant qui culmine en un magnifique aigu, l’auditeur est submergé par cet instant chargé de sentiment et, témoin de l’exécution brillante d’un morceau aussi difficile, peut ressentir un frisson. Mais la science s’efforce toujours de décrypter pourquoi cette émotion se transforme en chair de poule.
Certains scientifiques ont suggéré que cette chair de poule serait un reste de l’évolution hérité de nos ancêtres, plus poilus que nous, lesquels conservaient leur chaleur grâce à une couche endothermique par-dessous les poils de leur peau. Avoir la chair de poule après un changement thermique brutal (comme par exemple être exposé à un coup de vent frais lors d’une journée ensoleillée), cela agit sur les poils en les faisant temporairement se dresser, puis s’abaisser en restituant cette couche de chaleur.

Depuis que nous avons inventé les vêtements, les hommes ont eu moins besoin de cette couche de chaleur endothermique. Mais la structure physiologique est toujours là et elle pourrait avoir été rebranchée pour produire des frissons artistiques, en réaction à des stimuli émotionnels comme l’extrême beauté présente dans l’art ou dans la nature.
La recherche concernant la fréquence des frissons a varié de façon importante, avec des études montrant qu’entre 55 % et 86 % de la population peuvent en éprouver l’effet.
Nous avons envisagé que si une personne, en toute conscience, était davantage envahie par un morceau de musique, alors il ou elle serait probablement plus susceptible d’éprouver un frisson, grâce à une attention plus soutenue portée aux stimuli. Et nous avons aussi émis l’hypothèse que si quelqu’un s’immergeait – ou pas – dans un morceau musical, cela serait dû d’abord à son type de personnalité.
Pour vérifier cette hypothèse, on a réuni des participants au laboratoire et on les a branchés à un appareil calculant la réponse galvanique de la peau, c’est-à-dire une mesure qui détermine à quel point les propriétés électriques de la peau se modifient lorsque l’on expérimente une stimulation physiologique. Les participants furent ensuite invités à écouter différents morceaux de musique pendant que le personnel du laboratoire mesurait en temps réel leurs réactions.
Exemple d’œuvres utilisées dans l’étude :
Les 2 premières minutes et 11 secondes de J. S. Bach La passion de Saint Jean : Partie 1 – Herr, unser Herrscher
Les 2 premières minutes et 18 secondes du Concerto pour piano nunéro 1: II de Chopin
Les 53 premières secondes de Making Love Out of Nothing At Allde Air Supply.
Les 3 premières minutes et 21 secondes de Mythodea: Movement 6 de Vangelis.
Les 2 premières minutes de Oogway Ascends de Hans Zimmer.
Chacun de ces extraits comprend au moins un moment palpitant connu pour provoquer le frisson chez l’auditeur (plusieurs de ces morceaux ont été utilisés dans des études antérieures). Par exemple dans celui de Bach, la tension provoquée par l’orchestre durant les 80 premières secondes se relâche finalement lors de l’entrée du chœur, un instant particulièrement chargé d’émotion susceptible de déclencher le frisson.
Tandis que les participants écoutaient ces morceaux, les assistants du laboratoire leur ont demandé de répertorier leurs expériences de frisson en appuyant sur un petit bouton, ce qui créait ainsi un registre temporel de chaque session musicale.
En comparant ces données aux mesures physiologiques et au test de personnalité remplis par les participants, nous avons été capables, pour la première fois, de tirer des conclusions uniques sur les raisons pour lesquelles les frissons apparaissent plus fréquemment chez certains auditeurs et pas chez d’autres.

Les résultats au test de personnalité ont montré que les auditeurs ressentant le frisson avaient obtenu un score élevé grâce à un trait de caractère dénommé « ouverture à l’expérience ».
Des études ont montré que les gens possédant ce trait font preuve d’une imagination inhabituellement vive, qu’ils apprécient la beauté et la nature, qu’ils recherchent de nouvelles expériences, qu’ils réfléchissent souvent à leurs sentiments de façon profonde et qu’ils aiment la variété dans la vie. Certaines caractéristiques de ce trait de personnalité relèvent intrinsèquement de l’émotionnel (l’amour de la variété et de la beauté) et d’autres sont cognitives (l’imagination, la curiosité intellectuelle).
Des précédentes recherches avaient relié l’« ouverture à l’expérience » au frisson et la plupart des chercheurs en avaient conclu que les auditeurs ressentaient ce frisson à cause d’une profonde réaction émotionnelle à la musique. Au contraire, les résultats de notre propre étude démontrent que ces composants émotionnels sont beaucoup moins associés au frisson que les composants cognitifs de l’« ouverture à l’expérience ». Notamment, la prédiction mentale sur comment le morceau va se déployer et nous embarquer dans son imagerie musicale (un traitement de la musique qui allie l’écoute et la rêverie).
Ces découvertes, publiées récemment dans la revue Psychology of Music, nous indiquent ceux qui s’immergent intellectuellement dans la musique (plutôt que de se laisser bercer par elle) ressentent de façon plus fréquente et plus intense que d’autres le fameux frisson.
Et si vous faites partie de ces heureuses personnes capables de le ressentir, sachez que le « groupe de frisson » de Reddit a identifié comme spécialement frissonnante l’interprétation par Lady Gaga de l’hymne américain « Star-Spangled Banner » lors du Superbowl 2016, ainsi que la bande annonce composée par un fan pour la trilogie originale de « La Guerre des étoiles ».
![]()
Mitchell Colver, Ph.D. Student in Education, Utah State University
La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.



Le Pont des Arts est libéré de ses cadenas mais ils se reportent sur le Pont Neuf














tout est nettoyé mais de la boue de la crue reste incrustée dans les pavés des quais et sur les bas côtés


aujourd’hui à Paris 6e, photos Alina Reyes
*
aujourd’hui à Paris 13e, photos Alina Reyes
*

cet après-midi à Paris 5e, photos Alina Reyes
*