Et le FN engraisse, encore et encore

C’est le rituel : après chaque élection, on crie au loup, on se sent surpris au coin du bois, on cherche : à qui la faute ?

Puis on continue à faire ce qui est facile et rentable, faire de la com plutôt que de la politique quand on est au pouvoir, et pour les médias inviter sur les plateaux télé des intellectuels et des écrivains réacs, voire racistes, voire néofachos ; faire dans la presse beaucoup de bruit autour de Marine Le Pen, de sa nièce, de son père, de ses sbires, de sa farce. On installe tout ce petit monde portant volontiers croix gammées tatouées sous la chemise dans le paysage quotidien, ordinaire. On en fait le monde dans lequel depuis quelques décennies maintenant, et de plus en plus, grandissent nos enfants, s’installent nos jeunes, se réfugient nos frustrés et autres nostalgiques, nos haineux et autres racistes.

On attend que la catastrophe soit imminente, que la catastrophe arrive, pour pousser les hauts cris ou plutôt les râles d’agonie de malades qui n’ont fait qu’entretenir leur maladie et se voient approcher de la dernière extrémité.

Mes ennuis ont commencé avec le milieu de l’édition et de la presse à partir de mon livre Poupée, anale nationale, qui alertait. Il s’est aggravé avec mon insistance à avertir, au point que je ne peux plus publier aujourd’hui, ni dans l’édition ni dans la presse. Il reste toujours possible de relire ici quelques-uns de mes textes au fil de l’actualité, ainsi que mon livre La grande illusion, Figures de la fascisation en cours, ou encore Poupée, anale nationale sur cette affaire qui ronge la France.

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Marcel Schwob, La mort d’Odjigh

En visitant Ice Watch (voir les deux notes précédentes), je songeais à cette nouvelle de Marcel Schwob. Et que le changement climatique pouvait causer notre perte, ou bien, si nous changions aussi, notre salut.

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Dans ce temps, la race humaine semblait près de périr.

(…)

Et soudain la muraille polie se creva. Il y eut un immense souffle de chaleur, comme si les saisons chaudes étaient accumulées de l’autre côté, à la barrière du ciel. La percée s’élargit et le souffle fort entoura Odjigh. Il entendit bruire toutes les petites pousses du printemps, et il sentit flamber l’été. Dans le grand courant qui le souleva, il lui sembla que toutes les saisons rentraient dans le monde pour sauver la vie générale de la mort par les glaces. Le courant charriait les rayons blancs du soleil, et les pluies tièdes et les brises caressantes et les nuages chargés de fécondité. Et dans le souffle de la vie chaude les nuées noires s’amoncelèrent et engendrèrent le feu.

Extrait du recueil Le Roi au masque d’or

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Journal du jour

1Neuf heures pile, j’arrive à la Sorbonne pour la deuxième journée d’un colloque sur La Fortune des Rougon, destiné aux agrégatifs, et où il a été question la veille, notamment, de l’influence de Hugo sur Zola

*2Vers treize heures, déjeuner de deux petits pains au lait au jardin du Luxembourg
3 4 5 6*

puis sur le chemin du retour, en allant chez Gibert trouver une grammaire d’occasion7* 814 heures, retour à l’amphi Guizot pour la suite du colloque, les étudiants et les professeurs arrivent9« La Grèce antique se dévoile à l’Archéologie »

*1017 heures passées, le colloque est terminé, le soir tombe. Je rentre à pied. Un ours blanc sur le mur de la mairie du 5e regarde les passants. En face, toujours la glace (voir note précédente). J’ai fait aussi des photos nettes, mais je préfère celle-ci, avec son flou.11aujourd’hui à Paris, photos Alina Reyes

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Ice Watch : douze photos des douze glaces du Panthéon, de jour et de nuit

1 2 3 4 5 0 6 7 8 9 10 11l’horloge de glace est une oeuvre éphémère d’Olafur Eliasson réalisée avec des morceaux d’iceberg du Groenland à l’occasion de la COP21

Chaque bloc de glace a une texture différente, c’est très beau

… et mouille les pavés

aujourd’hui à Paris, photos Alina Reyes

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4 jours plus tard, le 8 décembre, je suis repassée voir les glaces, elles fondent sous la pluie

Virginia Woolf, L’art du roman

« Et il se peut que parmi les prétendus romans il y en ait un que nous ne saurons guère comment baptiser. Il sera écrit en prose, mais dans une prose qui aura beaucoup des caractéristiques de la poésie. Il aura quelque chose de l’exaltation de la poésie, mais beaucoup de la trivialité de la prose. Il sera dramatique et pourtant pas une pièce de théâtre. Il sera lu, non joué. De quel nom le nommer – la question n’a pas grande importance. Ce qui est important c’est que ce livre que nous voyons à l’horizon pourra exprimer peut-être certains de ces sentiments qui semblent pour l’instant rejetés par la poésie pure et simple et ne pas trouver plus d’hospitalité dans la forme dramatique. Essayons donc de faire plus intime connaissance avec lui et d’imaginer quels pourraient être son champ et sa nature.

Tout d’abord on peut hasarder qu’il différera du roman, tel que nous le connaissons maintenant, principalement parce qu’il prendra du recul devant la vie. Il donnera comme fait la poésie, le contour plutôt que le détail. Il fera peu usage de ce merveilleux pouvoir de rapporter les faits, l’un des attributs de la fiction. Il nous racontera très peu de choses sur les maisons, les revenus, les occupations des personnages ; il aura peu de parenté avec le roman social ou le roman de mœurs. Dans ces limites il exprimera les sentiments et les idées des personnages avec précision, avec acuité, mais vus sous un angle différent. Il ressemblera à la poésie dans la mesure où il ne donnera pas seulement, ou pas principalement, les relations des gens entre eux et leurs activités communes, comme le roman l’a fait jusqu’à présent, mais les rapports de l’esprit avec les idées générales et son monologue dans la solitude. Car sous le règne du roman nous avons scruté de tout près une région de l’esprit et laissé le reste inexploré. Nous en sommes venus à oublier qu’une large et importante part de la vie consiste dans nos émotions devant les roses et les rossignols, l’arbre, le coucher du soleil, la vie, la mort et la destinée ; nous oublions que nous passons beaucoup de temps à dormir, rêver, penser, lire, tout seul. Nous ne sommes pas uniquement occupés par les relations personnelles ; toutes nos énergies ne sont pas absorbées par le souci de gagner notre vie. Le roman psychologique a été trop porté à limiter la psychologie à celle des relations personnelles ; nous aspirons parfois à échapper à l’incessante, à l’impitoyable analyse de l’amour qui naît et de l’amour qui finit, de ce que Tom éprouve pour Judith et de ce que Judith éprouve ou n’éprouve pas complètement pour Tom. Nous aspirons à quelque commerce plus impersonnel. Nous aspirons aux idées, aux rêves, aux imaginations, à la poésie. »

Extrait d’un texte initialement publié dans le New York Herald Tribune le 14 août 1927. Traduit de l’anglais par Rose Celli

Texte annonçant un roman toujours à venir, alors que notre époque d’industrialisation de la littérature est retombée dans le roman profane, trop profane – mais un roman déjà là aussi, pour qui le cherche (voyez mes livres sur ce site, y compris Voyage, avec leurs structures bien particulières).

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Giuseppe Tomasi di Lampedusa, Le Guépard

« …le sommeil est ce que veulent les […], et ils haïront toujours celui qui voudra les réveiller, fût-ce pour leur apporter les plus beaux cadeaux ; et, entre nous, je doute fort que le nouveau royaume ait beaucoup de cadeaux pour nous dans ses bagages. Toutes les manifestations […] sont des manifestations oniriques, même les plus violentes : notre sensualité est un désir d’oubli, nos coups de fusil et de couteau, un désir de mort ; désir d’immobilité voluptueuse, c’est-à-dire encore de mort, notre paresse, nos sorbets à la scorsonère ou à la cannelle ; notre aspect méditatif est celui du néant qui veut scruter les énigmes du nirvâna. De là vient le pouvoir arrogant qu’ont certaines personnes chez nous, de ceux qui sont à demi éveillés ; de là le fameux retard d’un siècle des manifestations artistiques et intellectuelles […] : les nouveautés ne nous attirent que quand nous les sentons bien mortes, incapables de donner lieu à des courants vitaux ; de là, l’incroyable éphémère de la formation actuelle, qui nous est contemporaine, de mythes qui seraient vénérables s’ils étaient vraiment anciens, mais qui ne sont rien d’autre que de sinistres tentatives de replonger dans un passé qui nous attire justement parce qu’il est mort. »

traduit de l’italien par Jean-Paul Manganaro

J’ai éludé entre crochets les mots Siciliens et siciliennes afin que chacun puisse voir ce diagnostic s’appliquer à bien d’autres que les Siciliens du livre, chez soi et chez autrui, individuellement ou collectivement.

Émile Zola, La Fortune des Rougon

J’ai lu que l’une des étudiants tués le 13 novembre aimait particulièrement Zola. J’y pense en relisant (pour préparer l’agrégation) l’excellent roman La Fortune des Rougon, où il est question aussi de jeunesse sacrifiée. Je lui dédie ce passage, ainsi qu’à toutes les victimes de cette nuit de mort.

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Quand tous deux ils nageaient sans bruit, Miette croyait voir, aux deux bords, les feuillages s’épaissir, se pencher vers eux, draper leur retraite de rideaux énormes. Et les jours de lune, des lueurs glissaient entre les troncs, des apparitions douces se promenaient le long des rives en robe blanche. Miette n’avait pas peur. Elle éprouvait une émotion indéfinissable à suivre les jeux de l’ombre. Tandis qu’elle avançait, d’un mouvement ralenti, l’eau calme, dont la lune faisait un clair miroir, se froissait à son approche comme une étoffe lamée d’argent ; les ronds s’élargissaient, se perdaient dans les ténèbres des bords, sous les branches pendantes des saules, où l’on entendait des clapotements mystérieux ; et, à chaque brassée, elle trouvait ainsi des trous pleins de voix, des enfoncements noirs devant lesquels elle passait avec plus de hâte, des bouquets, des rangées d’arbres, dont les masses sombres changeaient de forme, s’allongeaient, avaient l’air de la suivre du haut de la berge. Quand elle se mettait sur le dos, les profondeurs du ciel l’attendrissaient encore. De la campagne, des horizons qu’elle ne voyait plus, elle entendait alors monter une voix grave, prolongée, faite de tous les soupirs de la nuit.

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Écritures de l’autre hémisphère


Lire et écrire en Chine et au Japon, par Jean-Noël Robert

La force allusive des images dans la poésie chinoise, par Ivan Ruviditch
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Une vision de l’être et du monde qui rappelle celle des « physiologues » ou Présocratiques, et notamment la voie héraclitéenne.