« Les manifestations des jeunes étudiants à Paris pour Leonarda Dibrani ont été une bouffée d’air frais et un appel à nos consciences », par Manuel Garcia Rondon

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photo Gonzalo Fuentes/Reuters

 

Traduction d’un texte de Manuel Garcia Rondon, secrétaire général de l’Union Romani, paru sur le site de l’organisation ce 21 octobre 2013.

 

J’imagine la scène. On dirait le scénario d’un de ces films sur la Seconde Guerre mondiale, où l’on voyait comment la SS mettait en œuvre la persécution de tous ceux qui étaient différents, sa mission étant de les faire disparaître de la face de la terre. On savait qui était l’ennemi. C’est pourquoi il fallait l’éviter pour rester vivant.

Le problème actuel est que dans une Europe globalisée, dans l’Europe de la Protection Sociale et des Droits Civiques, il se produit des choses qui font dresser les cheveux sur la tête, et génèrent un état d’insécurité chez tous ceux qui sont à la recherche d’une nouvelle vie, pour eux-mêmes et pour leur famille. Et qui dans bien des cas, quand ils essaient de s’adapter aux normes de la société qui les accueille, se retrouvent maltraités, vilipendés, traités comme s’ils étaient la peste, celle qui envahit jadis l’Europe médiévale.

Si nous nous plongeons dans les commentaires en ligne, certains d’entre eux font peur. Que reste-t-il de l’esprit citoyen ? Dans ce cas français, comment peut-on trouver une justification dans les faits commis par un parent ? Ces faits n’étaient rien d’autre que celui d’être en situation irrégulière dans le pays. Il est vrai que les règles doivent être respectées, mais cette famille était en train de faire de grands efforts pour s’intégrer dans la société française et elle se conformait aux exigences (scolarisation, résidence fixe…) pour régulariser sa situation. Mais cela n’a pas suffit, et par trois fois, selon les autorités, la régularisation leur a été refusée.

Leonarda Dibrani, adolescente de quinze ans, rom d’origine kosovare, née en Italie, participait à une activité scolaire de son collège, comme le reste de ses camarades. Elle était inscrite dans ce collège depuis quatre ans et son dossier scolaire était très bon, de même que celui de sa sœur, inscrite dans le même établissement – ce qui prouve que cette famille se trouvait dans un processus d’inclusion et de normalisation sociale correspondant aux normes établies par la société du pays d’accueil.

Que se passe-t-il ? Comment certains citoyens d’un pays qui a pour valeurs l’égalité, la fraternité et la légalité, peuvent-ils en venir à cette extrémité, à la plus absolue absence de solidarité ? Nous les Roms, sommes-nous la cause de leurs problèmes ? Qu’ils se révoltent contre les vraies causes de leur situation. Ortega y Gasset disait déjà dans son essai La révolte des masses, publié en 1929, comment les gouvernants peuvent créer un problème pour détourner l’attention des citoyens et la porter où cela les arrange, en la déviant des vrais problèmes qui les touchent.

Nous les Roms nous ne pouvons pas être les boucs émissaires de tout ce qui se passe en Europe. Selon les différents traités et accords qui régissent la cohésion territoriale, l’équité est constamment transgressée.

Il faut assumer la nouvelle réalité européenne. Bruxelles et Strasbourg ne réagissent pas avec la célérité que cette situation requiert. Des valeurs, des droits se perdent… alors que commence à briller par son absence l’État-Providence, et que tout ce qui a été accompli depuis les XIXème et XXème siècles se dilue comme un sucre dans l’eau.

Il est clair que les marchés dirigent la politique, et l’Europe, comme on le voit, n’est pas prête pour l’élargissement des états membres. Car cela n’a pas signifié une croissance, un potentiel dans l’ordre économique et politique, mais a plutôt généré un haut degré d’absence de solidarité et l’idée, chez une partie des citoyens européens, que leur manque de ressources vient des compensations économiques perçues par les pays de fraîche adhésion, favorisant la lutte pour les ressources économiques et les territoires.

Certains partis politiques et leurs dirigeants se servent de ces faits dans un but électoral évident. Le bulletin de vote est plus important que la citoyenneté et la défense des droits de l’homme. Et cela, comme je l’ai déjà dit, en détournant l’attention de l’électeur vers l’ennemi à battre, à savoir les immigrés, cause de tous ses malheurs, comme le manque d’emploi, la baisse des salaires, la réduction du pouvoir d’achat, le manque de révision des accords salariaux, la privatisation de la santé publique, le manque de ressources dans le budget appliqué à l’éducation…

Dans ce contexte se produit une montée des partis d’extrême-droite, avec leur discours défendant la pureté des compatriotes et attaquant les étrangers, lesquels sont la cause de leurs malheurs et s’approprient ce qui leur appartient – ce discours qui se propage dans les classes laborieuses et principalement dans les classes moyennes en décadence et récemment appauvries, qui sont celles qui souffrent le plus de la crise économique. Les données fournies par différentes études et enquêtes d’opinion révèlent qu’elles sont devenues une pépinière de voix pour ces partis fascistes et xénophobes.

Je viens d’entendre une autre nouvelle, alarmante. Si les élections avaient lieu aujourd’hui en France, Le Pen pourrait les gagner. Sans compter qu’en Suède, société modèle, le SD, parti d’extrême-droite, lors des dernières élections a remporté vingt sièges. En Hollande, Belgique, Danemark, Italie, Autriche, Hongrie, Roumanie, Suisse, Grèce, au Royaume-Uni et dans d’autres pays, l’extrême-droite est en hausse, accédant à la législature et à des positions importantes dans un certain nombre de pays.

Le scénario des années 30 du siècle dernier, après la Grande Dépression, se répète.

Comme l’a dit le psychologue Burston : « Dans les périodes où les gens se sentent menacés et perdent confiance, ils sont plus réceptifs aux distorsions, aux demi-vérités et aux mensonges. » Il a signalé aussi que dans ces moments les gens sont plus réceptifs à la propagande, la majorité « simplement ne réfléchissent pas aux allégations de leurs dirigeants, ou aux conséquences qui semblent en résulter. Adolf Hitler le savait pertinemment ». L’extrême-droite monte dans de telles circonstances parce qu’elle offre des réponses simplistes à des problèmes extrêmement complexes, et parce qu’elle a mis au point des stratégies rhétoriques efficaces pour inciter les gens à voter contre leurs propres intérêts à long terme.

Cependant je suis soulagé de lire que, quoique neuf ans après, la Cour de Strasbourg a condamné la France pour des expulsions de Roms menées en 2004, comme il ne pouvait en être autrement ; à partir des instances gouvernementales et de l’union des démocrates européens, nous avons donc à réussir à éradiquer cette plaie. Les manifestations des jeunes étudiants à Paris nous ont donné une leçon de citoyenneté et de solidarité. Nous devons en prendre bonne note, et nous réveiller de la léthargie dans laquelle nous nous trouvons. Consolider l’Europe fut difficile, mais actuellement, cela devient de plus en plus difficile à maintenir. L’attitude de ces jeunes a été une bouffée d’air frais et un appel à nos consciences.

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Précédents points de vue sur l’affaire :

Le très humain portrait de la famille Dibrani par Miguel Mora : « Les Dibrani, apatrides d’Europe »

La vive protestation du leader hindou Rajah Zed contre la déportation de Leonarda et les conditions faites aux Roms 

La réaction du cardinal André Vingt-Trois : « Qu’ils mangent de la brioche »

Aux États-Unis, le leader hindou Rajan Zed s’exprime avec force sur l’affaire Leonarda et la condition des Roms

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photo Thomas Samson/AFP

 

traduction d’un article trouvé dans Roma Network, et dans lequel Rajan Zed réclame le retour de la famille Dibrani, la démission de M. Valls et l’arrêt immédiat de la politique de discrimination envers les Roms, tout en appelant les responsables religieux à  prendre plus ouvertement la défense de ces démunis

 

Les Hindous veulent que la France accueille le retour de toute la famille de la jeune Rom Leonarda Dibrani, dont la déportation il y a quelques jours au Kosovo a déclenché des protestations dans toute la France.

Le distingué homme d’État hindou Rajan Zed, dans une déclaration au Nevada (États-Unis) aujourd’hui, a dit qu’il serait inhumain de séparer Leonarda de ses parents et de ses cinq frères et sœurs, juste pour complaire aux éléments xénophobes de France.

Zed, qui est le président de la Société universelle de l’hindouisme, a soutenu qu’il était irresponsable de la part de la France de les déporter au Kosovo, où ils devraient affronter une extrême pauvreté. En outre, les Roms seraient une minorité vulnérable au Kosovo, un pays qui manque d’infrastructures pour protéger leurs droits de l’homme.

Le ministre de l’Intérieur français Manuel Valls, lui-même fils d’immigrants espagnols né à Barcelone, qui aurait récemment déclaré que les Roms étaient incompatibles avec le mode de vie français, devrait démissionner. François Hollande, président du gouvernement socialiste, devrait arrêter de poursuivre la politique xénophobe du précédent gouvernement conservateur de Nicolas Sarkozy sur la question des Roms, a insisté Rajan Zed.

Zed a souligné que le démantèlement de camps de Roms sans relogement adéquat, et les expulsions forcées de Roms hors de France, devraient prendre fin immédiatement. Plus de dix mille Roms auraient été expulsés de leurs campements en France au cours des six premiers mois de l’année. Récemment à Roubaix, au nord de la France, aurait été démantelé un camp rom où vivaient deux cents personnes, sans offre substantielle d’hébergement alternatif.

Rajan Zed a ajouté que la maltraitance des Roms en France avait tout simplement des relents de xénophobie et de racisme contre la communauté sans-voix qui existe en Europe depuis le neuvième siècle de notre ère et compte environ quinze millions de membres. Au lieu de déchaîner la répression, la France et l’Europe doivent travailler à l’inclusion sociale et à la réhabilitation des communautés roms. Le plus troublant, c’est que même les élites religieuses de France ne se sont pas exprimées ouvertement contre cette répression injuste des pauvres roms, alors que les religions nous demandent clairement d’aider les démunis, note Zed.

Les Roms, communauté la plus persécutée et discriminée en Europe, auraient à subir des conditions d’apartheid en Europe. Les Roms auraient à affronter régulièrement l’exclusion sociale, le racisme, une éducation inférieure, l’hostilité, le chômage, les ravages de la maladie, des logements inadéquats, une plus faible espérance de vie, les troubles, la vie désespérément marginale, les stéréotypes, la méfiance, la violation des droits, la discrimination, la marginalisation, les conditions de vie déplorables, les préjugés, les violations des droits de l’homme, etc, a déclaré Zed.

« Les Dibrani, apatrides d’Europe », par Miguel Mora

Il faut aller dans la presse espagnole, dans El Pais, pour trouver un article humain sur la famille de Leonarda. Bien souvent les médias français n’ont su que faire du vacarme autour de cette affaire, sans nous présenter les personnes autrement que comme à la foire, des gens très attachants pour qui les regardait fraternellement, mais pour d’autres vite rendus antipathiques, tant par les témoignages uniquement à charge contre eux, que par une mise en scène qui ne leur donnait jamais vraiment la possibilité de s’exprimer autrement que dans l’émotion de l’immédiateté, dans l’hystérie générale. J’ai traduit cet article comme j’ai pu, n’étant pas hispanophone, parce que je crois qu’il faut le lire et le donner à lire.

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L’arrestation digne des années 30 de Leonarda Dibrani, une lycéenne francophone rom de quinze ans, née et élevée en Italie, mais d’origine kosovare, alors qu’elle était en pleine sortie scolaire, et sa déportation immédiate, ainsi que celle de sa famille (ses parents et cinq de leurs sept enfants, âgés de 17 mois à 17 ans), ont déclenché une énorme tempête politique à Paris. À 2500 kilomètres à l’est, au Kosovo, l’affaire ne soulève qu’un intérêt marginal. La famille Dibrani s’est retrouvée à Mitrovica, une ville séparée en deux depuis qu’en 1999 l’OTAN a bombardé le Kosovo, une ancienne province serbe qui a proclamé son indépendance en 2008.

Au nord de la ville, laide et sans âme, vivent les Serbes, qui représentent 10 % de la communauté kosovare ; au sud, les Albanais et quelques milliers – on ne sait pas combien en réalité – de Romanis, Ashkalis et Égyptiens (connus sous l’appellation RAE), les trois ethnies roms historiques du Kosovo.

Mais personne ne semble ressentir la moindre curiosité pour cette famille dont le fondateur a quitté le Kosovo il y a trente-huit ans, qui s’exprime aujourd’hui en romani, en français et en italien, et qui est récemment arrivé d’un lointain endroit de France appelé Pontarlier.

La maison où sont logés les Dibrani, accordée par le Ministère de l’Intérieur kosovar, qui se targue d’exercer une discrimination positive envers les Roms, est une petite maison à étage déglinguée mais digne, qui donne sur un petit jardin à l’arrière et que les nouveaux arrivants partagent avec d’autres kosovars – non roms – expulsés de l’Union Européenne.

Depuis 2011, l’Allemagne et la France estiment que la République du Kosovo est non seulement un État légitime mais aussi un « État sûr », et cette décision politique leur a permis de renvoyer chez eux des milliers de membres – roms ou non roms – de la diaspora kosovare, constituée d’environ deux millions de personnes, un chiffre qui selon le dernier recensement national est équivalent à celui de la population qui vit à l’intérieur du pays.

Les Dibrani sont devenus célèbres en Europe et leur maison, avec des enfants de tous les âges, n’arrête pas de recevoir des visites. Presque tous ceux qui y mettent le nez sont français. Journalistes en quête de copie. La présence kosovare se limite à un policier et un fonctionnaire, envoyés par le ministère de l’Intérieur pour gérer les papiers des Dibrani et les aider à gérer l’intense trafic de photographes, de caméras et de journalistes de la presse écrite qui cherchent à réaliser l’entretien définitif avec Leonarda.

La jeune fille, enjouée, gracieuse et dotée comme son père de sourcils fournis, sourit sans arrêt et crâne comme une adolescente : « Je suis une star, dit-elle, mais je veux juste retourner à l’école avec mes amis, mes profs et mon copain. »

Son père, Resat Dibrani, reçoit l’envoyé d’El Pais avec sa femme Djemilah à huit heures moins le quart du matin, quand les Français et compagnie dorment encore. C’est un homme un peu corpulent, avec un visage large, un regard direct et des yeux gris. Quant à elle, elle est fort sombre de peau et de cheveux, vêtue de noir, les sourcils très épilés, pareille à une Sicilienne ou à une Andalouse.

La première surprise est de constater que les Dibrani parlent entre eux un italien parfait, et que ce sont des gens qui ont beaucoup vécu. La deuxième, d’apprendre que Mme Djemilah n’est pas née dans les Balkans mais à Caltanissetta, en Sicile. Et la troisième, c’est qu’ils ne sont pas mariés – nous vivons ensemble, disent-ils – et qu’ils sont devenus un couple, dormant ensemble pour la première fois, dans un camp rom de Secondigliano, le quartier sensible de Naples par excellence.

La grande ironie de cette histoire, symptomatique des absurdités commises durant des décennies ou des siècles par une grande partie de l’Europe envers la communauté rom, et de la défiance que beaucoup d’entre eux ressentent envers les pouvoirs publics, est que la majeure partie de cette famille, que les médias pendant une semaine ont appelée kosovare, n’est pas née et n’a jamais vécu au Kosovo.

Comme la dame exaltée qui répondit l’autre jour au téléphone chez Albert Jeannin, le maire de Levier, où vécut la famille Dibrani, le dit avec raison : « Ils ne sont pas kosovars, ils sont tsiganes. »

Eh bien, oui. Les Kosovars qui ont mis le ministre de l’Intérieur français, Manuel Valls, aux pieds des chevaux de l’opinion publique ; les Kosovars qui ont fait descendre dans la rue à Paris des milliers de lycéens, exigeant que l’école soit un sanctuaire et que nul élève ne puisse être arrêté ni expulsé, et les Kosovars qui ont été envoyés au Kosovo les 8 et 9 octobre par un vol de Lyon à Pristina avec escale en Allemagne, parlent à peine le kosovar (ou l’albanais), sont nés dans l’Union Européenne et l’ont parcourue d’un bout à l’autre.

Sur les huit Dibrani qui, ces derniers quatre ans et huit mois, ont demandé par cinq fois l’asile politique et un permis de séjour en France – tout cela sans succès -, un seul est kosovar. Les autres – pas tous – connaissent à peine le nom du Kosovar.

Monsieur Dibrani les énumère : « Daniel, 24 ans, né à Naples, est maintenant en Ukraine avec son épouse ; Erina, 22 ans, vit en France avec son mari, mais elle est née à Faro, dans la province de Pesaro, au nord de l’Italie, de même que Maria, 17ans, Leonarda, 15 ans, Rocky, 12 ans, Ronaldo, 8 ans, et Hassan, 5 ans. Et Médina, la plus jeune, est née le 10 juin 1912 en France.

Je suis né ici, à Mitrovica, il y a 48 ans, et je suis le seul qui ait des papiers, un passeport yougoslave très usé que j’ai fait faire il y a 34 ans, quand j’ai quitté le Kosovo pour aller faire mon service militaire à Zagreb dans l’armée de Tito. On m’a dit au ministère de l’Intérieur qu’en réalité nous n’avons pas le droit d’être kosovars, mais il paraît qu’ils vont régler cela. »

Depuis 2001, l’Allemagne et la France ont envoyé des milliers de Roms au Kosovo. Et pourquoi les autres Dibrani n’ont-ils pas de papiers ? Ils sont nés en Italie, et là-bas si vous n’avez pas au moins un parent italien vous ne pouvez pas avoir la nationalité avant vos 18 ans, ils exigent du sang italien », répond Djemilah. Et vous-même, n’êtes-vous pas née à Caltanissetta ? « Oui, mais alors c’était la même chose ! »

L’exode de la famille a commencé en 1986, raconte Resat. « Je suis né le 2 septembre 1967 à Mitrovica. En ce temps-là nous étions des dizaines de milliers de Gitans à Mahala, une ville-camp qui était tout près d’ici. Mais mon père était un ivrogne et un coureur de jupons, il est parti de la maison et j’ai eu une enfance difficile. Je suis allé vivre avec ma grand-mère et des femmes m’ont allaité. Hier j’ai essayé d’aller voir l’une d’entre elles, et j’ai appris qu’elle était morte », se souvient monsieur Dibrani, qui dans son adolescence fut marchand de chaussures et de bijoux, et avait un bagout de vendeur de tapis.

« Quand ma grand-mère est morte j’avais neuf ans, et je suis allé avec ma tante. J’ai rencontré Djemilah en 1989. Elle avait treize ans et elle ne m’a pas plu, elle était trop effrontée, elle portait des décolletés plongeants… sa sœur était plus jolie mais elle était plus petite et timide… Quand j’ai eu l’âge de faire mon service militaire, j’ai été chauffeur des officiers pendant un an. À la fin je suis retourné à Mitrovica, mais comme mon frère aîné était parti à Naples, et comme je ne l’avais pas vu depuis vingt ans, j’ai décidé d’aller en Italie. »

« Je le jure sur mon père mort, dit la mère, nous n’avons jamais demandé l’aumône, ni rien fait d’horrible. Nous sommes des gens normaux. » Les parents de Djemilah étaient des Roms d’origine croate, eux aussi sont partis en Italie pour travailler comme ferrailleurs en 1969. « Ils ont travaillé à Palerme, à Messine, dans de nombreux endroits. Je suis née en Sicile parce qu’ils vivaient là depuis longtemps. Mais ensuite nous sommes partis pour Naples, nous sommes retournés en Croatie, nous sommes allés en Espagne », dit-elle.

« Nous étions jeunes et nous avons vécu de nombreuses années comme des nomades, sans frontières », poursuit son mari. « Où nous entendions dire que nous pourrions vivre en paix, nous y allions. J’ai vendu des roses à Séville, des mouchoirs en Belgique, du tabac en Allemagne… jusqu’à ce que nous nous installions à Fano, où le Conseil municipal nous a beaucoup aidés et où j’ai pu me mettre à la collecte de vieilles affaires et au nettoyage de jardins ».

« Je le jure sur mon père mort , dit Djemilah, nous n’avons jamais demandé l’aumône, ni vendu une fille, ni rien fait d’horrible. Nous sommes des gens normaux, croyants, qui aiment la famille. Une fois à Naples, par erreur, ils ont mis Resat en prison, mais ils lui ont donné un chèque à la sortie, et tout ».

La saga de ces apatrides est typique, non seulement de par leur optimisme vital et leur allergie aux patries et aux papiers – vestige peut-être d’un ADN méfiant des recensements, habituellement préludes de pogroms – mais aussi de par quelques autres coutumes fort mal vues en cette Europe néolibérale et bourgeoise.

Leur histoire, faite de voyages, de liberté, d’aventures et d’évasion, tout à la fois fait envie et donne le vertige. Elle est à la fois l’incarnation et le revers du rêve européen : des gens qui parlent trois ou quatre langues, et qui vont de pays en pays, libres comme l’air.

Mais c’est en même temps le signe de l’incapacité de l’UE à assumer la libre circulation des pauvres, de son mépris pour la reconnaissance des droits fondamentaux et le respect de sa minorité ethnique unique, qui a d’ailleurs été en partie exterminée pendant l’Holocauste : 800 000 Roms sont morts dans le Porraijmos (« la Dévoration », en romani).

Peut-être l’histoire de Leonarda pourra-t-elle servir à ce que les politiques et les citoyens qui considèrent les Roms comme responsables de crises qui n’ont rien à voir avec eux, comprennent que ce peuple est devenu nomade par nécessité, et qu’il a cessé de l’être seulement là où on a réussi à changer la haine en main tendue, ou à mesure que leurs enfants ont été scolarisés et qu’ils ont compris que seule une bonne éducation pouvait garder le sens radical de la liberté que leur ont légué leurs ancêtres.

Si les dix millions de Roms européens sont le produit d’une diaspora très ancienne, et de l’histoire qu’ont écrite les dictateurs à coups d’expulsions, depuis les Rois Catholiques jusqu’à Hitler et Franco, au cours des quarante dernières années leur survie a dépendu des décisions des leaders démocratiques européens. Et leur niveau de vie s’est nettement amélioré dans les endroits où l’on a conduit des politiques d’intégration à long terme, comme en Espagne. « Nous avons de la famille partout. Mais nous voulions rester en Italie, presque tous y sont nés et nous avions une belle maison avec un jardin, près de la mer », dit la mère.

« Tout allait bien, jusqu’à ce que Silvio Berlusconi dise qu’il fallait jeter tous les Roms du pays, dit le père. C’était avant et après les élections de 2008. Le gouvernement italien n’a pas hésité à faire un recensement, prenant les empreintes digitales, tolérant des attaques motorisées et des incendies de campements, et déportant les Roms en masse. La fuite d’Italie des Dibrani vers la France a coïncidé, en 2009, au point culminant de cette offensive. « Nous sommes partis deux jours avant d’être expulsés. L’avocat m’a dit qu’ils allaient nous envoyer en Croatie, alors nous avons pris la fourgonnette, et nous sommes partis par San Remo jusqu’à Orléans ».

 

Miguel Mora, El Pais, 18 octobre 2013

Légion du Christ, légion du diable

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« Lorsque vous découvrez que le fondateur de l’une des congrégations les plus influentes de l’Eglise est un violeur, un pervers, un pédophile, bisexuel, incestueux, polygame, psychopathe, criminel, morphinomane, intriguant, manipulateur, charlatan, voleur, escroc, plagiaire, usurpateur d’identité, sacrilège et apostat… Est-ce que vous ne pensez pas qu’il y a peut-être un problème? » Une conférence pointant aussi la responsabilité du Vatican pendant des décennies, donnée le 4 juillet 2013, à Trieste, lors du congrès annuel de l’ICSA (Association internationale d’études sur les sectes), par Xavier Léger, ancien membre de la Légion du Christ (1999-2006). À écouter jusqu’au bout. Elle peut aussi être lue, restranscrite sur ce blog dédié aux témoignages sur la Légion, et dont l’auteur vient de publier un livre, Moi, ancien légionnaire du Christ.

On peut aussi lire « La vraie vie du père Maciel » sur le blog lenversdudecor.org, dédié aux dérives sectaires dans l’Église catholique.

Rappelons que la Légion du Christ est toujours très active, notamment auprès des jeunes et des enfants par différents biais, colonies de vacances, écoles et bien sûr séminaires – nous en reparlerons peut-être. Ainsi qu’au Vatican, comme l’Opus Dei que nous avons évoqué. La Légion du Christ a aussi fondé l’agence Zenit, qui diffuse en sept langues « l’actualité de l’Église catholique et du monde vus de Rome ».

« Manuel, souviens-t’en… », par Jean-Claude Lefort, député, fils de Manouche

Manuel, tu as déclaré hier soir, sur BFMTV, que la situation était très différente pour toi, relativement à celle des Roms, car ta famille espagnole était venue en France pour fuir le franquisme.

Tu as été naturalisé français en 1982. Franco est mort en 1975. Sept ans avant ta naturalisation. Quand tu es devenu français, il n’y avait donc plus de dictature en Espagne. Tu avais donc « vocation », selon tes mots, à retourner dans ton pays de naissance, en Espagne. Tu ne l’as pas fait et je comprends parfaitement, de même que je comprends totalement ton souhait de devenir français. Cela sans l’ombre d’un doute.

Tu avais «vocation» à retourner à Barcelone, en Espagne où tu es né, pour reprendre tes propos qui concernaient uniquement les Roms. Celui qui t’écrit, en ce moment, est un Français d’origine manouche par son père. Mon père, manouche et français, est allé en 1936 en
 Espagne pour combattre le franquisme, les armes à la main, dans les Brigades internationales. Pour la liberté de ton pays de naissance, et donc celle de ta famille. Il en est mort, Manuel. Des suites des blessures infligées par les franquistes sur le front de la Jarama, en 1937. Je ne te demande aucun remerciement, ni certainement pas la moindre compassion. Je la récuse par avance. Je suis honoré en vérité qu’il ait fait ce choix, quand bien même il a privé ma famille de sa présence alors que je n’avais que neuf ans et ma sœur, dix-huit.

La guerre mondiale est venue. Et les camps nazis se sont aussi ouverts aux Tziganes. Tu le sais. Mais un nombre énorme de Manouches, de Gitans et d’Espagnols se sont engagés dans la Résistance sur le sol français. Ton père aurait pu en être. Il en avait l’âge puisque il est né en 1923. Georges Séguy et d’autres sont entrés en résistance à seize ans. Je ne lui reproche aucunement de ne pas l’avoir fait, bien évidemment. Mais je te demande le respect absolu pour celles et ceux qui se sont engagés dans la Résistance contre le franquisme, puis ensuite contre le nazisme et le fascisme. Contre ceux qui avaient fait Guernica. Et pourtant, à te suivre, ils avaient «vocation» à retourner ou à rester dans leur pays d’origine, ces «étrangers, et nos frères pourtant»…

Manuel, «on» a accueilli la Roumanie et la Bulgarie dans l’Union européenne alors que ces pays ne respectaient pas, et ne respectent toujours pas, un des fondamentaux pour
 devenir ou être membre de l’Union européenne: 
le respect des minorités nationales. Sensible à cette question pour des raisons évidentes, je m’en étais fortement inquiété à l’époque. En tant que député, je suis allé à Bruxelles, auprès de la Commission, pour prouver et dire que ces pays ne respectaient pas cette clause fondamentale. On m’a souri au nez, figure-toi.

Et aujourd’hui, dans ces pays, la situation des Roms s’est encore aggravée. Pas améliorée, je dis bien «aggravée». Et ils ont «vocation» à rester dans leurs pays ou à y revenir? C’est donc, pour toi, une espèce humaine particulière qui pourrait, elle, supporter les brimades, les discriminations et les humiliations de toutes sortes? Ces pays d’origine ne sont pas des dictatures, c’est certain. Mais ce ne sont pas des démocraties pleines et entières pour autant. Alors toi, l’Espagnol devenu français, tu ne comprends pas? Fuir son pays, tu ne comprends pas? Toi, tu ne comprends pas que personne n’a «vocation» à rester ou revenir dans son pays? Sauf si tu es adepte de conceptions très spéciales, à savoir que ce qui vaudrait pour un Roumain ne vaudrait pas pour un Espagnol. Tu sais pourtant que le mot «race» va disparaître de nos lois. À juste titre car il n’y a pas de races, juste une espèce humaine. Et les Roms en sont.

La fermeté doit s’exercer là où se trouvent les responsabilités. Pas sur de pauvres individus qui n’en peuvent plus. Savoir accueillir et savoir faire respecter nos lois ne sont pas deux concepts antagoniques. Mais quand on est de gauche, on n’a pas la matraque en guise de cœur. C’est un Français d’origine manouche qui t’écrit et qui écrit au Français de fraîche date que tu es. C’est un fils de «brigadiste» qui se rappelle à toi. Souviens-t’en: «Celui qui n’a pas de mémoire n’a pas d’avenir.»

Pour l’heure, Manuel, j’ai la nausée. Tes propos me font gerber, même pire. Nos pères auraient donc fait tout ça pour rien ou pour «ça»?

Ils sont morts pour la France, Manuel. Pour que vive la France. Inclus «ces étrangers, et nos frères pourtant».

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lettre parue dans l’Humanité, reprise dans La voix des Rroms

Retrouver la monnaie, réinventer la Cité

http://youtu.be/Qw9HVa_TZb0
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Les Grecs ont inventé la monnaie au septième siècle avant Jésus-Christ. Depuis, jusqu’à l’euro, ils avaient gardé la même monnaie, la drachme. La drachme qui est la plus ancienne monnaie, a donné son nom au dirham. Elle est mentionnée dans les Évangiles (Luc 15, 8), et dans le Coran (darahima, 12, 20). Le dirham a pu servir de monnaie en Europe entre le Xe et le XIIe siècles. Si des Grecs, ou d’autres, faisaient revivre la drachme comme monnaie venue du peuple et plus vertueuse, ce serait beau, non ?

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Le sens de l’humus, son blé, son pain

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La revue Mouvements présentait son dernier numéro, consacré à La transition, une utopie concrète ?, ce vendredi soir à la Maison d’Amérique Latine, à Paris. Avec Vincent Bourdeau, l’un de ses rédacteurs en chef, Bastien Yverneau, du collectif Montreuil en transition, Cyrielle Den Hartigh, de l’association Le sens de l’humus, et Miguel Benasayag, qui a participé à ce numéro de la revue. Ce dernier a tout d’abord attiré notre attention sur le cas d’un ancien tortionnaire argentin dont le procès d’extradition aura lieu mercredi prochain, 9 octobre, et nous a invités à signer et faire connaître une pétition pour demander qu’il soit remis à la justice de son pays. L’affaire est expliquée ici, avec la pétition.

Bastien Hyverneaud a parlé de cette mouvance protéiforme et disparate, la transition. Le livre de Rob Hopkins publié en France en 2010, Manuel de transition – de la dépendance au pétrole à la résilience locale, est une référence pour les militants de ce mouvement fondé sur diverses initiatives citoyennes, comme les jardins partagés dont a parlé ensuite Cyrielle Den Hartigh. J’ai été frappée par le retour fréquent dans leur discours du thème de la catastrophe, économique et peut-être politique, à laquelle il faut s’attendre et se préparer, afin d’être en mesure d’assurer, justement, la transition – voire la survie, quand il s’agit d’aller jusqu’à imaginer comment les villes pourraient cultiver elles-mêmes de quoi se nourrir.

Miguel Benasayag, après avoir estimé que tous les penseurs jusqu’à présent, y compris Badiou, s’inscrivaient dans le courant hégélien dont dérive « une centralité très dangereuse », ajoutant amusé : « Tous les grands militants hégéliens disent la même chose que les curés du Vatican – je ne parle pas de mon compatriote Francisco qui fait des efforts jésuitiques pour séduire tout le monde… », a aussi alerté sur le danger de passer de la globalité à la dispersion. Question de la dispersion qui venait d’ailleurs d’être évoquée par Bastien Hyverneaud. Comment œuvrer dans le local tout en s’inscrivant dans l’universel ? Ceci dans un monde qui pratique la « politique de la dispersion totale », qui s’adresse au bonheur des individus. Il faut « être d’une exigence totale ». « Moi qui ai connu la dictature et la guerre, je n’ai jamais connu de société aussi violente que celle d’aujourd’hui, c’est une société qui écrase la vie. » « Ceux qui œuvrent dans le local le font avec des corps et c’est important, c’est avec les corps qu’on peut résister. » Miguel Benasayag a aussi souligné la différence de nature entre la militance en France et en Amérique Latine, où la pauvreté est bien plus grande et les affrontements beaucoup plus violents. « Les réels efforts démocratiques n’empêchent pas, par exemple, que des Indiens se font tuer tous les jours par des assassins commandités par les grands groupes, les Monsanto ou autres, qui ont besoin de les chasser de leurs terres pour les leur prendre. Si vous voulez aller les défendre, vous vous faites tuer aussi. » « Les alternatives mises en œuvre ici sont complémentaires car elles peuvent penser la complexité, mais elles doivent être pensées en relation avec ceux qui sont en première ligne des combats. »

Comme il a aussi évoqué les caves des banlieues où certains se retrouvent en communauté, j’ai pensé en même temps aux jardins partagés, au « sens de l’humus », de l’enterrement qui inaugure les germinations et précède les résurrections. Dieu seul sait comment, et quand, le monde sortira de terre dans la lumière. Continuons à marcher.

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OGM, perversion du sens et « plates-bandes d’amarantes »

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Christian Vélot, lanceur d’alerte, chercheur en biologie moléculaire qui sait, comme il l’a dit, prendre des coups et ne pas faire carrière, et Hervé Le Meur, militant, ont pris hier soir la suite de la projection du film La science achetée – dans le cadre des Sciences en bobines des Sciences citoyennes-, pour parler du multi-scandale des OGM. Des plantes que C. Vélot appelle « collabos » car elles portent en elles la tolérance aux herbicides commercialisés par ceux-là même qui les commercialisent aussi, ces OGM. « La mutagénèse dont sont l’objet ces plantes, dit-il, c’est comme de changer les mots dans une phrase, ça change le sens. » C’est bien ce que je me disais en regardant le film, avec ces histoires de scientifiques persécutés par le lobby industriel parce qu’ils ont osé dénoncer les dangers des OGM. Ce qui arrive au maïs arrive aussi à la parole, à la langue, de plus en plus trafiquées par l’industrie de la littérature. Le vivant n’est pas seulement le biologique, et le trafic du vivant au profit des industries s’opère en ce moment sur tous les plans.

Question des brevets sur le vivant, perte d’autonomie des paysans, risques sanitaires… Les chercheurs qui ne cherchent pas dans le « bon » sens, c’est-à-dire dans ce monde où le sens est perverti, les chercheurs de vérité, sont victimes d’attaques féroces. « On emploie la diffamation, on casse la personne, on la dévalorise, on la déclare scientifique de second rang, on la rend insupportable, on fait en sorte qu’elle ne puisse plus publier dans des revues qui l’avaient accueillie, on invente de faux savants qui se répandent en critiques contre elle sur internet… Les curés de la science, alliés aux industriels, ne supportent pas que certains de leurs confrères viennent critiquer leur église », résume Christian Vélot. Qui s’insurge aussi contre le mythe du gène tout-puissant, qui seul conditionnerait l’homme et le vivant – l’ADN sur lequel, en le modifiant, on se permet de déposer des brevets. Sans tenir compte de l’action de l’épigenèse, qui fait par exemple qu’au-delà de la transmission égale des chromosomes, un enfant hérite davantage de sa mère que de son père. « Il faut sortir d’une vision mécaniste du vivant ».

Pensons par exemple à l’amarante, la « mauvaise herbe », « mauvaise » dans le monde de la perversion du sens, qui a mis en échec les sojas modifiés de Monsanto sur des dizaines de milliers d’hectares, lesquels ont dû être complètement abandonnés, aux États-Unis. D’après les deux intervenants de cette soirée, la résistance qu’a développée l’amarante ne viendrait pas d’une transmission du gène par la plante OGM, mais d’un processus épigénétique propre. Ainsi donc la plante sacrée des Incas, leur plante nourricière aussi, interdite par les conquistadores, montre la voie. « Plates-bandes d’amarantes », chantait Rimbaud…

Retour sur l’actualité du Moyen Orient avec Georges Corm

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« On ne peut pas faire carrière en allant à contre-courant », contrairement à « ceux qui ne veulent pas sortir du troupeau », a-t-il dit à moment donné. Nous étions nombreux ce soir à aller écouter Georges Corm à l’IREMMO, si bien que beaucoup, dont j’étais, ont dû se serrer par terre. Deux heures durant, assise en tailleur, j’ai pris note de ce qu’il disait. Notamment ces petites remarques au passage, toujours bonnes à entendre – comme encore : « Tous ces discours des dirigeants occidentaux qui parlent de « frapper » et « punir », cela relève de la psychiatrie ».

L’ancien ministre libanais a commencé par prévenir qu’il espérait ne pas heurter les « sensibilités extrêmement virulentes en France sur les questions du Moyen Orient ». Que sa démarche était à la fois académique et ancrée dans les réalités, qu’il s’agissait d’interroger les systèmes de perception des faits. « Si Edward Saïd était toujours vivant, que dirait-il ? Lui qui a mis en évidence et dénoncé la caricature des Arabes et des musulmans faite par les Occidentaux, que dirait-il en voyant que les Arabes tendent maintenant à donner corps à cette caricature ? »

L’islam, rappelle-t-il, a connu des transformations très profondes à partir des années 1960 et surtout à partir de 1973. « C’est la revanche du désert sur la ville ». L’islam a pris naissance au désert, mais très vite, du temps même du Prophète, il s’est installé dans les villes et le désert est redevenu ce qu’il est, rien d’autre que le désert. Le pétrole a renversé cet état de fait. « Dans les années 1950, la péninsule arabique était un monde de pauvreté extrême et de tribalisme. Le pétrole a transformé l’ensemble du monde arabe. Souvent le wahhabisme est à peine mentionné dans cette histoire, mais cette transformation de l’islam s’est faite avec de grands alliés géo-politiques, les États-Unis et l’Europe. Dans ma jeunesse, seules les vieilles femmes étaient voilées, les femmes n’étaient pas voilées, l’islam n’était pas agissant dans la vie politique, énormément de livres de pensée critique sur l’islam étaient publiés sans déclencher de grandes controverses. Comment en est-on arrivé à un islam qui revendique une altérité exceptionnelle ? Cela par l’apparence physique, voile, barbe, vêtements, par les interdits alimentaires, par une religiosité extrême ? »

« Boumedienne disait « nous n’allons pas nourrir nos peuples avec des versets du Coran », rappelle encore Georges Corm. Qui souligne le caractère sectaire qu’a pris la religion, et estime que c’est une supercherie de la part des extrémistes de s’appeler salafistes – car le salafisme réel est un mouvement spirituel de retour aux sources qui a sa noblesse. La théorie de la souveraineté de Dieu mise en avant par certains intellectuels musulmans [dont je n’ai pas retenu les noms], ces discours, ce martyrologe des Frères Musulmans (alors qu’on fait silence absolu sur les très nombreux communistes qui furent également emprisonnés en Égypte), cette internationale de combattants islamistes, usurpant le terme de djihad, qui se déplacent sur tous les terrains de conflit… « tout ça vend », « notamment aux médias ».

« En 1969, a été créée l’Organisation de la Conférence Islamique, sans que personne n’y trouve rien à dire. Or dans l’ordre international, des États se regroupant selon une religion, cela n’existe pas. Pour ces extrémistes, la laïcité est le diable en personne. Un grand nombre d’ouvrages en arabe le proclament, un musulman laïque n’est plus un musulman. » Georges Corm mentionne que dans les années 50, le religieux n’était pas sur la scène politique et que Sadate l’a réinstallé dans les syndicats d’étudiants, lesquels bénéficiaient de bourses de la part de l’Union Soviétique. Certains auteurs occidentaux, ajoute-il, mettaient en avant le fait que l’islam portait des valeurs égalitaires qui pouvaient le rapprocher de façon inquiétante du communisme. À noter que les commentaires occidentaux anti-nassériens étaient remarquablement proches de tous les autres commentaires qui ont suivi sur les dirigeants arabes, tant le regard occidental est formaté, pris dans un invariant.

Georges Corm note aussi que partout dans le monde, jusqu’en Chine ou en Turquie, le patrimoine de la philosophie des Lumières, la modernité, ont été intégrés, selon différents modes. Mais qu’en ce qui concerne les sociétés arabes, tout un courant de pensée, notamment venu des États-Unis, a estimé qu’il fallait au contraire réislamiser les sociétés arabes. Des auteurs comme Bernard Lewis, John Esposito ou Gilles Keppel, attaquant tous les modèles modernes, ont cru qu’il fallait rendre les Arabes à l’islam pour qu’ils puissent ensuite venir au progrès. Cette théorie est aujourd’hui fort mise à mal.

Nous assistons, dit-il, à une « espèce de trotskysme islamique », une haine du nationalisme, un internationalisme qui semble penser qu’il faut aller « se battre partout pour aller libérer toutes les populations musulmanes du monde avant de libérer la Palestine ». Plusieurs ouvrages occidentaux prétendent que l’Arabie Saoudite est héritière d’un islam modéré. S’aveuglant sur la « transformation morphologique du monde arabe » par « la puissance de frappe des monarchies et de leurs pétrodollars ». Il est vrai, ajoute-t-il, qu’en Occident comme au Moyen Orient, l’argent que distribuent ces gens à certains intellectuels ou autres favorise leur « islamophilie », dépourvue de contextualisation historique. Depuis trop longtemps [depuis les ouvrages de deux penseurs arabes dont je n’ai pas compris le nom, et aussi ceux de Maxime Rodinson et de Jacques Berque], il n’y a plus de vraie pensée de l’islam.

Pourquoi les pétrodollars ont-ils eu tant d’influence ? Ils ont mis en application une optique néo-libérale qui a provoqué les printemps arabes, mais entrait dans la continuité de l’économie de rente traditionnelle. Les Arabes eurent un grand rôle sur la route de la soie et dans le commerce mondial. Plus tard l’empire ottoman pratiqua les prélèvements tributaires, qui laissaient les campagnes dans une grande pauvreté, tandis que l’artisanat et le commerce se développaient dans les villes. Plus tard encore les colonialismes anglais et français installent des monopoles, qui perpétuent l’économie de rente. Après les indépendances, les nationalisations font des services publics des vaches à lait. Des réformes agraires sont engagées, on veut libérer la condition paysanne et développer l’enseignement. Mais la pauvreté demeure, et c’est parmi les pauvres que par exemple les milices libanaises, chrétiennes ou musulmanes, recrutent.

À partir des années 70, les économies deviennent exsangues, elles ne fournissent pas un tiers des emplois nécessaires pour les jeunes qui arrivent sur le marché du travail. Avec le pétrole, des millions d’Arabes émigrent vers la péninsule arabique, beaucoup de fortunes se font, et l’argent aidant, on en vient à soutenir les régimes. On décrète que les femmes ne doivent pas travailler (j’ai encore entendu un Frère musulman le dire l’autre jour, dit G. Corm), cela règle le problème du chômage. On assiste à une double migration des cerveaux : vers l’Europe ou les États-Unis, et vers la péninsule arabique. Cinquante pour cent des étudiants arabes qui émigrent ne reviennent pas.

Ceux qui ont fait fortune font profession de religiosité. Des réseaux d’ONG quadrillent l’ensemble des économies arabes. Elles ont une grande influence sur les populations. Elles subviennent aux besoins, mais en échange les assistés sont invités à aller à la mosquée et à se conformer aux codes de l’islam. Dans les milieux totalement délaissés socialement, des prédicateurs totalement radicaux gagnent ainsi des gens qui n’ont aucune autre perspective. Par exemple au Liban des familles envoyaient leurs fils dans les milices afin qu’ils gagnent la vie de la famille.

« J’étais sûr, ajoute Georges Corm, de la victoire des Frères Musulmans et de celle d’Ennahda, car ils avaient à leur disposition tous les moyens médiatiques et financiers. La bataille engagée entre les mouvances islamistes et ceux qui ne partagent pas l’idéologie du wahhabisme, va être déterminante. Problème, l’alliance entre les puissances occidentales, l’OTAN, et les mouvements islamistes. Dans le monde seuls trois États sont à prétention religieuse : Israël, l’Arabie Saoudite et le Pakistan. Trois grands alliés des États-Unis. Un tel degré d’immixtion dans les affaires intérieures des pays… On essaie maintenant de clore avec les mouvements islamistes l’ouverture qui a eu lieu en 2011 d’un cycle de révolutions. »

Georges Corm note qu’il y a eu ailleurs aussi, en Espagne avec les Indignés, en Grèce, aux États-Unis… des mouvements révolutionnaires. Mais qu’on applique aux pays arabes une grille de lecture religieuse de ces mouvements, alors que les vrais enjeux sont économiques et politiques. « On devrait se demander : qu’est-ce que je peux faire pour amener la paix ? Au lieu de cela, on cause la mort d’un demi-million d’enfants, femmes et vieillards en Irak, on cultive l’idée primitive que tout ira bien quand on aura coupé la tête à Nasser, à Saddam Hussein, à Bachar el-Assad… La passion de dominer l’emporte, il y a très peu de rationalité dans la géopolitique. »

Dans la séquence d’échange avec le public qui a suivi, Georges Corm a encore mentionné que beaucoup se basent sur des versets du Coran pour compter établir la justice sociale. Mais l’idéologie néo-libérale qui sévit investit dans le foncier de luxe, les « génocides architecturaux », à Beyrouth comme à La Mecque ou à Médine. « La prise de pouvoir des gens du Golfe sur le monde arabo-ottoman est un tremblement de terre ». À côté des fortunes, la grande pauvreté, qui pousse à une religiosité de masse. Beaucoup dans la jeune génération ont abandonné les idéaux maoïstes pour se reporter sur les sectes islamistes. Dans l’imaginaire des classes les plus défavorisées, bénéficiaires des organisations caritatives, l’islam va faire la justice sociale. Cette croyance a entraîné la chute des Frères, qui ont échoué.

Les Arabes ne produisent que du pétrole et du gaz, et alors qu’ils ont beaucoup de ressources en agriculture, même dans ce domaine ils importent (sauf la Syrie). Georges Corm déplore le « débat débilitant théologico-politique », « islam modéré/ islam intégriste etc », alors que les problèmes sont ailleurs. En Europe aussi, où par exemple Radio Orient diffuse le vendredi les sermons donnés à La Mecque, ces idées trouvent leur terreau chez les défavorisés. En Turquie, si Erdogan a réussi, c’est parce que Atatürk avait fait avant lui du pays un État laïc. Maintenant il veut le réislamiser, mais il commence à avoir des problèmes. En vérité, l’ensemble du monde arabe reste très attaché à un islam tolérant. Des trois monothéismes, l’islam est la religion la plus libérale, « la plus plastique », qui s’adapte partout, ajoute G. Corm, lui-même chrétien maronite. Le Coran commande de ne pas toucher aux gens du Livre, sauf s’ils déclarent la guerre. Mais on instrumentalise la religion en créant partout, à coups de pétrodollars, des chaires de civilisation islamique. « Il y a aussi des BHL parmi les intellectuels arabes ».

« Pour beaucoup d’Arabes l’ennemi n’est plus Israël mais l’Iran, qui pourtant soutient la Palestine. C’est sidérant. » « À ceux qui croient au complot – notamment à la délirante théorie du lobby sioniste qui tient les États-Unis et le monde -, je dis : s’il y a un complot, c’est celui de la bêtise. Pour le reste, les diplomaties planifient des actions à l’extérieur, c’est leur travail, c’est tout. Je regrette seulement qu’on parle désormais d’hyper-puissances, plutôt que de dire impérialisme. »

L’ancien ministre libanais conclut en évoquant son pays, en réponse à une dernière question du public. « Heureusement qu’il est increvable ! Avec tout ce que nous subissons depuis que M. Chirac s’est intéressé à nous en 2004 avec la Résolution 1559 ! À l’époque j’ai écrit dans Le Monde que nous allions régresser, et c’est ce qui s’est passé. » L’alliance du général Aoun avec le Hezbollah a permis au Liban de ne pas éclater, estime-il, grâce à comportement souverainiste. Et il évoque « tous ces gens admirables qui font marcher le Liban malgré la mauvaise gestion et les vols de la classe politique », et notamment « l’hospitalité des Libanais les plus pauvres, qui accueillent un million de réfugiés syriens » – évitant ainsi les camps, viviers pour les mouvements extrémistes.

Enfin il explique encore que les opinions politiques dans les pays arabes ne sont pas nécessairement dictées par les origines communautaires des individus, contrairement à ce qu’on veut faire croire. Et il dénonce encore une fois le « story telling » artificiel des oppositions communautaires, la politisation scandaleuse des appartenances religieuses, qui remonte à l’époque coloniale. Mais tout ceci n’empêche qu’il y a « une formidable vie culturelle dans le monde arabe ».