Chair à couleur. Van Gogh/Artaud au musée d’Orsay, Doré, d’autres

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au musée d’Orsay cet après-midi, photo Alina Reyes

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Ses chemins sont des rivières, ses arbres des danseuses, ses ciels des océans, ses fleurs des éclaboussures, ses champs des peuples en mouvement, ses bâtiments des grand-parents assis, ses personnages des bouts de peinture, ses visages de la chair à couleur. Tout va et va dans chaque tableau, et chaque tableau est en train de sortir de lui-même, tandis que vous-même êtes happés par le tableau, l’incroyable puissance vitale du peintre.

Avant-hier Auvers-sur-Oise, aujourd’hui le musée d’Orsay. Le génie de Van Gogh au long d’une belle exposition rassemblant de nombreuses œuvres prêtées, et notamment les autoportraits, avec la compagnie splendide d’Artaud. Malgré le monde, on a le temps et la place de contempler, les peintures sont bien accrochées et éclairées, il me semble que Vincent aurait été content. Les extraits du très beau texte d’Artaud sont plutôt bien choisis, mais l’essentiel c’est qu’il soit là, sa présence manifestée aussi par la voix d’Alain Cuny le lisant sur la vidéo du Champ de blé aux corbeaux, et puis l’espace qui lui est consacré, avec une planche contact de portraits de lui à l’époque de la rédaction de son Van Gogh le Suicidé de la société, une vidéo de ses apparitions au cinéma qui fait résonner sa voix, et aussi quelques-uns de ses dessins, notamment des autoportraits, à travers lesquels j’ai vu une proximité avec Basquiat, comme en troisième pièce d’une fraternité d’âmes très singulières dans l’art et le temps.

Devant l’une des toiles de Vincent, j’ai entendu une grande bourgeoise qui accompagnait un vieux et fameux plagiaire lui dire, vraisemblablement en réponse à une remarque qu’il avait faite : « c’est peut-être parce que nous, nous le regardons avec un esprit sain ». Mais la vérité est que, comme l’a dit Artaud, Van Gogh est très sain, très lucide, plus sain que ceux qui le croient fou. Dans l’œuvre intitulée « Le fauteuil de Gauguin », voici ce que j’ai vu : dans sa chambre d’Arles, l’humble Vincent n’a que deux petites chaises de paille. Mais Gauguin, lui, trône dans un fauteuil. Un fauteuil rouge chair, dans lequel est posée une bougie allumée, comme si Van Gogh se disait que Gauguin avait un peu trop le feu aux fesses. Et qu’à cause de cela, il a peint en bleu froid les barreaux qui lui font face, afin que cette sorte de feu soit tenue à distance. Et peut-être cela signifie-t-il aussi que Gauguin était en vérité glacé, glaçant.

Nous avons visité aussi l’exposition Gustave Doré. Ses dessins fascinants, novateurs – plus d’une planche de Bilal en semble directement issue, mais son influence notamment au cinéma est toujours vivante, comme le montrent des vidéos. Ses peintures, que l’on connaît moins, m’ont fait penser à ces fresques ou figures géantes réalisées par des street artists, ce qui s’accorde bien avec son esprit d’illustrateur – notamment dans une toile intitulée Les mendiants de Burgos, qui m’a évoqué, plutôt qu’un mur devant lequel se tiennent des personnages, un mur sur lequel auraient été tagués des pochoirs de personnages.

Avant de repartir nous sommes allés revoir les impressionnistes. Même les plus forts, Manet, Cézanne, Gauguin, Monet, et tous les autres que j’aime (sauf Renoir, avec ses couleurs horribles qui m’obligent à détourner le regard), ne possèdent pas l’extraordinaire singularité de Vincent van Gogh.

À cheval avec Paolo Uccello, Marcel Schwob et Antonin Artaud

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Paolo, je tournoie sur tes chevaux de bois, le ciel tourne, la terre fuit,

toutes les perspectives se déploient

Paolo mon enfant, maître de ce jour nouveau-né, mon blanc,

efface les siècles vulgaires entassés de nos temps

toi l’Oiseau pur coursier dur

donne-moi du pain

le cœur si simple du secret

donne-moi à courir

immuable sur tes fils tendus le vertige tranquille

Tu sais bien, Uccello, j’ai besoin d’un oiseau,

qui là s’enfonce et chante

mes cuisses chantent dans tes tableaux et tes courbes

qui contournent le temps

donnent à ma chair ses courbes

Je suis ton rouge, Uccello, je suis l’enfant rouge qui tourne

et bouge ma langue

qu’elle dise ce que nul n’a dit

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à lire aussi

le beau texte de Marcel Schwob

Paolo Uccello, Peintre

et les textes d’Antonin Artaud

Paul Les Oiseaux ou la Place de l’Amour

et

Uccello, le Poil

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A.A. (6)

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« L’épicerie d’art », boulevard Saint-Marcel, photo Alina Reyes

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« Je puis dire, moi, vraiment, que je ne suis pas au monde, et ce n’est pas une simple attitude d’esprit. » Antonin Artaud, Correspondance avec Jacques Rivière

Ce constat à résonance évangélique – « je ne suis pas du monde », dit Jésus selon Jean – écho également de Rimbaud en sa Saison en enfer – « nous ne sommes pas au monde » -, porteur de nuances diverses selon les locuteurs et les situations, dit de toutes façons une non-appartenance au monde, qu’elle soit originelle et assumée ou comme accidentelle et désespérée. Pour Jésus il s’agit de replacer ses disciples, comme lui-même, dans la Vérité, dont ils doivent renaître. Pour Rimbaud, il s’agit d’une dérive poétique et existentialiste. Pour Artaud, il s’agit, dit-il dans la même lettre à Rivière,  d’ « une inapplication à la vie », d’ « une maladie qui touche à l’essence de l’être », et dont il travaille à extraire une pensée.

Antonin Artaud, comme Arthur Rimbaud, comme Jésus de Nazareth, comme tous les prophètes, sont fondamentalement des errants, des « fils de l’homme n’ayant pas où reposer leur tête », comme le dit de lui-même le Christ. L’homme qui est au monde vit dans l’éternelle répétition et capitalisation de lui-même. Ce qu’il vit, il le revit, ce qu’il fait, il le refait, d’un bout à l’autre de son existence, avec des variations qui ne sont que de surface. Sa vie repose sur l’oreiller qu’il s’est fait, qui lui a été plus ou moins fourni par le monde quand il est arrivé au monde et qu’il continue à rembourrer et à entretenir par sa vie cumulative, cumulative de mort. Or seuls ceux qui ont leurs racines au ciel, et non pas dans le monde, sont quittes de l’aliénation de l’homme au monde, et reçoivent du ciel l’autre sève, la source vive que les hommes qui sont au monde ne cessent de vouloir enterrer, par peur de se voir eux-mêmes déterrés, démasqués, avec leurs chaînes au cou et aux chevilles.

Tout poésie n’est pas libératrice, loin de là. Cherchez les libérateurs, ceux qui vous renversent comme Paul fut renversé de son (hypothétique) cheval.

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A.A. (5)

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chez nous à la montagne, photo Alina Reyes

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« …il faut consentir à brûler, brûler d’avance et tout de suite, non pas une chose, mais tout ce qui pour nous représente les choses, pour ne pas s’exposer à brûler tout entiers.

Tout ce qui ne sera pas brûlé par Nous Tous, et qui ne fera pas de Nous Tous des Désespérés et des Solitaires,

c’est la TERRE qui va le brûler. » Antonin Artaud, Les Nouvelles Révélations de l’Être

Qu’est-ce que cela signifie ? Qu’il nous faut, avant que la TERRE où nous serons mis au tombeau ne se charge de nous réduire à néant, atteindre le noyau de l’être, ceci en se déchosant comme écrivait la petite sainte Bernadette (« je me suis déchosée », pour dire « je me suis déchaussée », juste avant l’Apparition, tel Moïse au Buisson Ardent). Se déchoser par le feu qui brûle sans consumer, le feu de la Parole qui brûle tout ce qui pour nous représente les choses – non tant les choses en elles-mêmes que notre idolâtrie, qui nous encroûte, nous momifie. C’est une opération que chacun doit faire, mais dans le sens de la communion avec tous, afin que nous soyons Nous Tous, tous en Un. Ayant atteint, par la brûlure volontaire, par l’abandon à la brûlure, le point dernier, celui du désespoir et de la solitude, celui du face à face avec le désespoir et la solitude, ce point en forme de chas d’aiguille par où nous pouvons passer, une fois réduits à notre plus grande petitesse par notre déchosification, notre connaissance lucide et sereine du désespoir, notre acceptation entière et bienheureuse de notre solitude, passer de l’autre côté du monde, où notre être épuré de ses représentations idolâtriques se remplit d’espérance et de communion, où nous entrons pour toujours dans la Vie de plénitude et d’amour.

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