L’instrumentalisation d’Israël et de la Palestine dans la politique mondiale

Halloween à Paris, photo Alina Reyes

 

Pendant trois ans Benyamin Netanyahou a soutenu Mitt Romney, espérant se débarrasser de Barack Obama, dit-on en Israël. Au cours des dernières heures M. Netanyahou a continué à faire des annonces morbides : relance de la colonisation, menace d’attaque contre l’Iran.

Barack Obama a été réélu. M. Netanyahou a peut-être développé un sentiment de surpuissance et d’impunité, du fait du soutien des Etats-Unis et de l’Europe à Israël. Mais Israël en lui-même ne peut rien, rien de plus que ce que peut n’importe quel petit peuple. C’est-à-dire beaucoup, à condition d’être dans son droit. Ce qui se dit aussi, en langage théologique, d’avoir Dieu avec soi. Ceci est d’ailleurs inscrit à même le nom d’Israël, nom donné au patriarche Jacob au terme de son combat nocturne avec l’ange. Le nom Israël dit la force de Dieu, et la force de celui qui combat en cherchant Son visage, en cherchant la justice et la vérité. Sans cela, Israël, comme tout peuple, comme tout homme, finit vaincu par son propre égarement.

Dans certains milieux on s’en prend violemment au lobby juif, qui par sa puissance sociale et financière influe sur les gouvernements américains et européens en faveur d’Israël et au détriment des droits des Palestiniens. Ce lobby existe et agit, c’est certain. Mais pourquoi l’Amérique et l’Europe lui obéiraient-elles ? Sans doute il dispose d’une puissance certaine. Mais au point de faire plier des superpuissances ? C’est l’idée que ressassent inlassablement ses adversaires, et que ses alliés, avec beaucoup de duplicité, laissent s’exaspérer parmi les peuples.

En vérité les États-Unis et l’Europe collaborent avec les lobbys juifs non parce qu’ils sont à leur botte ou sous leur influence, mais parce que cela les arrange. Les grandes puissances coloniales et, ou, impérialistes, de ces derniers siècles, sont en train de perdre énormément de terrain dans le monde. L’Amérique latine, l’Afrique, le Moyen-Orient progressent dans l’émancipation. La Russie, la Chine, regagnent en vigueur dans leurs positionnements géostratégiques. Le monde est en train de se recomposer, et ceux qui ont le plus à y perdre sont ceux qui trouvaient le plus à gagner dans l’ordre ancien. Israël se retrouve en position de pion capital pour les superpuissances en grave perte de puissance. Dernier comptoir colonial, plus sûr que tout autre parce que plus menacé d’écroulement sans ses puissants appuis, dûment muni de l’arme nucléaire,  Israël est le pied que l’Occident garde sur un monde qui lui échappe chaque jour un peu plus. Tandis que la Palestine crucifiée peut servir de justification aux aspirations totalitaires ou belliqueuses d’autres puissances montantes.

C’est l’intérêt de ceux qui manœuvrent ainsi d’essayer de dissimuler ou de faire oublier leurs manœuvres. C’est pourquoi ils se livrent à une propagande sournoise et continue afin que les esprits et les peuples se radicalisent soit contre les juifs, soit contre l’islam. Il faut enraciner l’impression que la responsabilité de tous les troubles revient soit aux juifs, soit aux musulmans, selon l’idéologie dans laquelle on se place. Lorsque des hommes au pouvoir, comme chez nous, redoublent ostensiblement de complicité avec les juifs et de défiance envers les musulmans, ce sont en fait à la fois les juifs et les musulmans qu’ils prennent en otage de leur volonté de puissance. Une telle politique ne peut que dresser les uns contre les autres, et continuer à égarer le peuple. La démocratie se délite, n’est plus en mesure de contrôler le désir des hommes au pouvoir d’avoir toujours plus de pouvoir. Tel est leur moteur, de même que celui de l’artiste est d’avoir toujours plus d’art. Chaque fois qu’une société devient incapable de maîtriser ce moteur, qui s’emballe d’autant plus en temps de transformation et de panique, le pire est à craindre, le pire peut arriver.

À son insu peut-être, Israël est poussé à bout et instrumentalisé comme d’autres peuples, comme chacun de nous l’est ou est en danger de l’être par le climat de mensonge général, qui brouille la vérité et éloigne toujours plus la possibilité de poser un juste regard sur ce qui se passe réellement. Or l’intérêt de chaque homme et de chaque peuple sur cette terre, du plus petit au plus grand, est au contraire de débrouiller la vérité, de négocier et de s’entendre en son nom, elle sans qui ne peuvent advenir ni justice ni paix ni prospérité. Pauvres ou riches, nous ne voulons pas aller à la mort. Et si certains le veulent, nous voulons les empêcher de nous imposer leur volonté morbide. Espérons en un sursaut de lucidité et d’honnêteté des gouvernants, et surtout commençons par renoncer nous-mêmes à ce qui dans nos combats n’est pas orienté dans le vrai juste sens, renonçons à suivre les mots d’ordre dévoyés, d’où qu’ils viennent, et travaillons à augmenter en nous et en autrui, de proche en proche, le courage de vivre et d’aimer la vie, de la défendre pour soi et pour les autres, pour la communauté humaine.

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Des partouzes, du voile, du mot antisémitisme et des boiteux


photo Ricardo Moraes/Reuters

 

L’Islam sans gêne, titre en une Le Point de cette semaine. S’ils nous trouvent sans gêne, c’est peut-être parce qu’eux sont tout empêtrés dans leur gêne face à l’islam. Sur leur site, le jour de la sortie de ce numéro, à la rubrique anniversaire, ils évoquaient une partouze organisée au Vatican par le pape et le clan des Borgia. Façon de dire : voilà qui nous sommes, nous. Le lendemain, jour anniversaire de la guerre d’indépendance algérienne, ils ont mis : « 1er novembre 1925. Plutôt mort que cocu. Max Linder entraîne sa jeune épouse dans le suicide. » C’est ça, ils se sentent cocus. Comme Longuet avec l’Algérie. Et comme dans les pièces de théâtre, les cocus deviennent vite ridicules, avec leur suspicion, leur égarement, leur rancoeur.

Ils ont dû laisser leurs colonies, alors ensuite c’est le peuple de métropole qu’ils se sont mis à coloniser. Ce peuple formé de beaucoup d’immigrés et enfants d’immigrés, mais aussi du peuple de toujours et de sa jeunesse, de tous ceux qui n’ont pas pour but dans la vie de dominer et exploiter autrui. Mais au fond les colonisés sont déjà plus libres que les colons, prisonniers de ce besoin de coloniser sans lequel ils ont peur de ne pouvoir survivre.

« L’islam sans gêne ». Cette couverture d’une jeune femme voilée avec de bien beaux yeux. Il y a quand même quelque chose de louche, si je puis dire, dans l’obsession de ces gens contre l’islam. Comme un désir refoulé. Le désir de Dieu. Ils essaient de se rattraper en brandissant leur sexe apeuré, mais cela ne suffira jamais. Car c’est pire qu’un désir sexuel refoulé pour ceux qui voient des gens aimer Dieu alors qu’eux ne le peuvent pas, à cause de leur culture. « Venez à la félicité ! », appelle le muezzin. Se tenir debout, s’incliner, se prosterner devant Dieu, rien n’est meilleur à vivre et ils se sont condamnés à ne jamais le connaître.

 

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« Nulle contrainte en religion » dit le Coran (II, 256). Dieu libère. Une religion qui se mettrait à dire le contraire irait vers sa mort. Mais parmi mes frères en islam, ils sont nombreux aussi à avoir quelque problème avec la femme. Le premier des cinq piliers de l’islam est l’attestation de foi selon laquelle « il n’est de dieu que Dieu, et Mohammed est son messager ». Ceci, nous le répétons plusieurs fois par jour, afin de nous prémunir contre l’idolâtrie, et de nous rappeler que la parole que nous devons suivre, c’est celle qu’a transmise Mohammed, lui-même recommandant aussi celle des autres prophètes. Dans le Coran il demande aux femmes la pudeur, de rabattre leur habit sur leur poitrine. Rien de plus. Il n’est jamais question de cheveux ni de hidjab, sauf pour tout autre chose que la tête de la femme (nous en avons parlé à propos des sourates Al-Khaf et Marie). Les historiens relatent que Mohammed a fait cette recommandation de pudeur aux femmes parce que les messieurs de Médine visiblement ne savaient pas se tenir, et voulaient se les échanger comme des chameaux. Ils rappellent aussi que le voile n’a jamais été imposé aux femmes en islam, qu’il n’a pas été porté pendant les siècles de splendeur de son règne et n’est devenu à la mode qu’à partir de sa décadence. À méditer.

Pour les prescriptions, plusieurs hadiths montrent que le Prophète était en fait un homme très souple et très compréhensif des différentes situations des êtres humains. Autant que je sache, il n’a jamais dit qu’une femme non voilée irait en enfer, alors qu’il l’a beaucoup dit pour les hypocrites.

Mais parmi nos frères (surtout) et nos sœurs, beaucoup semblent vouer une idolâtrie à cette question tout à fait secondaire, qui n’est en rien l’un des piliers de l’islam, et qu’ils sacralisent pourtant. Se retrouvant ainsi à faire le même jeu que ceux qui ont peur d’eux. Car c’est la peur aussi qui les fait se raccrocher au voile comme à la jupe de leur maman. Non mes frères vous ne perdrez pas votre virilité si vos femmes vont tête nue. Non mes sœurs vous ne serez pas assurées d’être plus saintes si vous êtes voilées. Je comprends le choix du voile d’autant mieux que depuis longtemps je suis moine dans l’âme et pratique beaucoup la contemplation et la méditation avec une capuche sur la tête. Je prie voilée, et je prie selon les temps et la règle de l’islam. Mais pour le reste du temps il faut que cela demeure un choix, un choix ni contraint ni forcément définitif. Et j’aime aussi sortir cheveux au vent, qu’il me parle librement aux oreilles. Dieu y souffle, et il est d’accord pour que je l’écoute.

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Houria Bouteldja, porte-parole des Indigènes de la République, est traitée par le Crif de « démon antisémite » pour avoir rappelé dans une émission télévisée que le problème de l’antisémitisme était lié à l’antisionisme, lui-même généré par les crimes commis par l’État d’Israël. Ah ! antisémitisme ! Le mot sert aux sionistes, juifs ou autres, de Vade retro Veritas ! Il est parfaitement vrai que le problème israëlien est crucial pour la paix sociale hors d’Israël et pour la paix dans le monde, mais comme ils ne veulent pas l’admettre ils sont prêts à toutes les dénégations. Ils ne sont évidemment pas les seuls à fonctionner ainsi, mais ils se trouvent malheureusement au coeur d’une question particulièrement aiguë, qui rend le déni de plus en plus invivable pour tout le monde.

Il ne s’agit pas de faire de l’État juif le bouc émissaire de tous les maux, mais de reconnaître ce qui est. À savoir que cet État viole chaque jour un peu plus le droit international, et ceci avec la complicité de pays occidentaux impérialistes qui perpétuent ainsi sous une autre forme le colonialisme des Blancs au détriment d’Arabes. L’antisémitisme est évidemment injustifiable, mais on ne peut le combattre sans agir aussi contre l’injustice énorme perpétrée par l’État juif, sans s’en désolidariser. Ces gars se contredisent allègrement, étant mystiques quand ça les arrange (le droit à leur terre sacrée) et ne l’étant plus quand il s’agit de voir comment le mal, à partir d’un point crucial, peut empoisonner le reste du monde.

Pour autant ils ne sont pas les seuls, loin de là, à boiter gravement. Citons aussi les anti-colonialistes collabos. Les féministes sans pensée. Les religieux sans Dieu. Les élites porcines. Les auteurs tortureurs de verbe… La fosse éternelle, les boiteux sont toujours tout près d’y tomber. Ils ont beau fermer les yeux, un jour ou l’autre ça finit par arriver. Allez hop, sortez de là !

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D’un château l’autre

Jardin des Plantes, photo Alina Reyes

 

« la trouille, le gniouf ! leur hantise !… Mauriac, Achille, Gœbbels, Tartre !… ça que vous les voyez si nerveux, si alcooliques, d’un cocktail l’autre, d’une confession l’autre, d’un train l’autre, d’un mensonge l’autre ! » Louis-Ferdinand Céline, D’un château l’autre

 

L’Occident a une peur bleue de l’islam. Mais ce n’est pas la faute de l’islam si les églises se vident tandis que les mosquées poussent. Au lieu de montrer la grosse paille dans l’oeil du voisin, considérons la poutre dans le nôtre, qui nous aveugle.

Les imbéciles qui ont lancé une fatwa sur Rushdie lui ont permis de devenir célèbre et d’avoir toutes les faveurs de l’Occident, qui s’y prend plus discrètement et bien plus efficacement pour empêcher de parler les porteurs d’une parole dérangeante. Reconnaissons que nous, « démocrates », sommes en fait beaucoup plus fort en coups tordus et coercition. Les pays arabes l’ont appris à leurs dépens depuis assez longtemps.

Mais ils sont jeunes, et nous sommes vieux. Ils ont la vie devant eux, et nous pouvons la trouver avec eux, si seulement nous voulons bien nous défaire de ce regard épouvanté que nous posons sur eux.

« L’antisémitisme est un terrible fléau et sa résurgence ne peut pas être dissimulée » dit-il. Le Coran est sémite et l’antisémitisme frappe ses lecteurs comme ceux de la Torah. Mais Valls et compagnie sont aussi ignorants de l’esprit et du coeur que ceux dont ils dénoncent l’obscurantisme – quand ils ne le font pas à tort. »

Si toute religion a sa part d’intégrisme, a ajouté M. Valls, c’est aujourd’hui dans l’islam que cette part suscite la crainte. » J’entends bien, mais ce qui est plus inquiétant en vérité, c’est cette crainte dont parle M. Valls, cette peur massive, obsessionnelle, qui gagne l’Occident. De quoi a-t-il vraiment peur ? De l’islam ? Pourquoi ? Parce qu’il représente un monde en devenir ? Alors que le soleil est en train de décliner à l’Ouest ? Comment se fait-il que des hommes de culture chrétienne n’aient pas encore appris qu’il ne faut pas s’accrocher au « vieil homme » ? Le soleil se couche, la nuit passe, le soleil se lève, c’est ainsi.

Dans l’expression « le vieil homme », il faut entendre son sens biblique : l’homme enfermé dans le système de son monde. Qui prèfère sacrifier les générations suivantes plutôt que l’animal en lui, centré sur lui-même. L’homme des temps modernes, quoi.

Le père de Salman Rushdie rêvait, paraît-il, de « remettre en ordre les sourates du Coran ». Et pourquoi pas de remettre en ordre les étoiles dans le ciel ?

Voilà ce qu’est l’antisémitisme : la peur du Verbe, de la liberté du Verbe, et le désir de le contrôler. Exactement comme l’Occidental s’acharne à vouloir contrôler le vivant, le trafiquer, l’exploiter, et pour finir le polluer et le détruire.

L’expression « faux-cul » est parfaite. Le mien est vrai, comme celui de tous les prophètes, du plus petit au plus grand. C’est pourquoi les faux-culs, tout en se flattant leur faux les uns les autres, sont si obsédés par le vrai des vrais.

Le hijeb d’accord, mais à part pour les Targuis, exposés aux tempêtes de sable, porter un voile intégral ne me semble pas faire preuve d’ouverture envers ses semblables. Pourquoi Dieu nous a-t-il fait un visage, si ce n’est pour que nous puissions nous reconnaître les uns les autres comme des frères humains ?

Le paternalisme se porte bien, tant chez les colons que chez les abuseurs en tous genres, les pédophiles et leurs amis très compréhensifs. Tous ces gens grincent des dents quand ils entendent dire Dieu, et l’on entend crisser le verre du miroir qu’ils ont jeté.

Leurs guerres de connards, je les prends sur moi, ça les rapproche.

Traîtres à leur peuple et lâches, ceux qui l’appellent à laisser faire et grandir l’injure, l’injustice et la haine. Quel discours stupide, que celui qui consiste à répéter que tous les prophètes ont été insultés et n’ont pas pour autant réagi, considérant cela comme faisant partie de leur épreuve. Quel discours mensonger et trompeur. Qu’ont fait tous les prophètes, que n’ont-ils obstinément cessé de faire, face au mal, face au mensonge ? Sinon de le dénoncer avec puissance, de le combattre par leur parole et par l’exemple de leur vie mise au service de leur peuple ?

Cessez de trafiquer la vérité tout en prêchant le « travail sur soi », comme disent les magazines féminins et autres machins. Dieu, en tous Ses Noms et Attributs, doit être affirmé sans cesse, avec intelligence, amour et raison, y compris face aux mécréants, aux dénégateurs de Ce qui est Tout-Miséricorde et Souverain – ce que fait le Coran. Quant à l’insulte faite au Prophète et à ses amis, voici l’une des façons légitimes d’y répondre, indiquée par Lui-même :

« Celui qui t’insulte, c’est lui qui est châtré » (Sourate 108, Al-Kawthar).

Ne pas répondre est souvent pire que répondre, dans le sens où ignorer l’autre peut être non seulement une lâcheté et un aveuglement, mais aussi un déni de l’autre. Lui répondre, même vigoureusement, c’est reconnaître son humanité et, par le simple fait de répondre, donc de susciter son attention sur son propre comportement, l’inciter à se sortir du mauvais chemin, comme le fait aussi sans cesse le Coran.

Le terme « châtré » est la traduction au plus près du mot, ce n’est pas moi qui l’invente. J.Chabbi, professeur d’études arabes à l’Université Paris VIII-Saint-Denis, explique dans son livre « Le Seigneur des tribus – L’islam de Mahomet »(CNRS éd) que les traductions habituelles euphémisent le verbe arabe par une sorte de pudeur, mais qu’on se trouve bien dans ce verset  « en présence de ce que l’on pourrait appeler un renvoi d’injure » et qu’il importe « de faire ressortir la violence de la situation pour ne pas se méprendre sur la nature des propos échangés. » Aller au dictionnaire !

Il ne s’agit en aucun cas de châtrer par vengeance, mais bien de répondre à l’injure par une autre violence verbale, qui a par ailleurs, si l’on y pense,aussi un sens spirituel : celui qui insulte profère un mensonge, il est donc  en quelque sorte châtré de la langue, sa langue est coupée, coupée de la vérité et donc de la possibilité de faire un don de vie.

La loi du talion, rappelons-nous qu’elle est  adoucie par cette parole du Coran : « quiconque y renonce par charité, cela lui vaudra une expiation » (V, 45). C’est au départ une loi pour empêcher les vendettas sans fin, les vengeances démesurées : oui, plutôt que la démesure, mieux vaut la loi du talion,  œil pour œil , dent pour dent, mais pas plus. Et plutôt que la loi du talion, chaque fois que c’est possible, mieux vaut la loi du cœur, si  elle ne met pas en danger d’autres personnes.

Je me rappelle la rugosité des cornes du taureau Espoir dans mes paumes. À la fin, il s’est couché devant ma porte. Son souffle sortant de ses naseaux autour du lourd anneau de fer déposait sur la vitre de grandes buées qui s’évanouissaient vite.

 

Jardin des Plantes, photo Alina Reyes

 

La pensée de Mohammed, comme celle de Jésus, comme celle de tous les prophètes, quel que soit le stade de pensée auquel ils atteignent, est parfaitement, absolument claire et nette. Que ceux qui ont le cerveau en marmelade, gavés qu’ils sont de graisses et de sucreries intellectuelles, n’y comprennent rien, cela est aussi normal que les obèses ne sont pas aptes à la course ni au saut. Un seul remède : l’ascèse. Chercher la simplicité est la seule voie qui conduise à la vision claire et bienheureuse de l’infiniment complexe d’équations rapides comme l’éclair.

Pour vous guider, si vous n’entendez pas Dieu, du moins tout ce que les djinns chuchotent, rejetez-le.

Celui qui connaît Dieu ne confond pas Sa voix ni Sa parole avec celles des insinueurs. La langue de la mort, rien de ce qu’elle insinue, elle ne l’aura.

Ils ont besoin d’un bouc émissaire, c’est classique… mais de là à ne pas pouvoir s’en passer… après avoir supprimé d’Europe des millions de juifs, ils se sont très bien passé de ne plus en avoir chez eux… Disons qu’ils ne peuvent pas se passer de nous tant que leur haine n’a pas abouti à notre destruction. C’est un problème difficile. Certains peuvent reculer dans leur pulsion et la laisser tomber, d’autres ne le peuvent pas du tout, ils continuent en dépit de tout. Ne pas se laisser faire et continuer à avancer sur le chemin de la vie, nous n’avons pas d’autre choix, je crois.

L’idée que se font les hommes de Dieu change d’une religion à l’autre, mais aussi d’un être humain à l’autre dans une même religion. Mais Dieu, il est unique. Sinon, il ne serait pas. Il ne serait que l’idée qu’on s’en fait. Or Il est, en Lui-même. Orientez le miroir de telle ou telle façon en direction de Sa face, vous aurez telle ou telle représentation de lui. Chacune sera vraie, et pourtant différente. Il faut arriver à s’élever par-dessus les miroirs pour Le voir, à travers tous les miroirs et sans miroir, directement, face à face.

Faire les ablutions dans un petit récipient d’eau parce que la salle de bains est prise, faire la prière, vaquer, songer à Dieu, puis remplir de nouveau un petit récipient d’eau pour commencer à peindre.

Ceux qui considèrent l’islam comme une reprise de la Bible pleine d’erreurs devraient se demander aussi quelles furent les références de la Bible. Elles sont moins connues parce que plus lointaines dans le temps, mais elles existent, et à partir d’elles le texte biblique a donné une parole différente, une parole de Dieu, comme le Coran a repris la parole biblique pour la transposer sur un autre plan. Il faut seulement s’en approcher avec respect pour le comprendre. L’islam est vrai, et vraiment bon.

« Faut-il y voir un lien avec la visite en France de Benyamin Nétanyahou? » se demande Le Figaro. La droite avait renoncé à expulser ce vieillard malade père et grand-père, qui ne prêchait quasiment plus. La gauche le fait, le flic Valls, « lié de manière éternelle à Israël » selon ses propres dires, se paie un coup d’éclat minable à offrir sur un plateau d’argent à un chef d’État qui bafoue chaque jour un peu plus le droit international, invite les juifs de France à venir s’installer en Israël donc à venir occuper toujours plus de territoires qui ne leur appartiennent pas en spoliant, expulsant et enfermant les Palestiniens. Saleté.

La présence de l’islam nous rappelle que ce vers quoi nous devons aller aujourd’hui, c’est une résurrection, plutôt qu’une renaissance. C’est-à-dire, un renouveau par la spiritualité. En elle la civilisation se trouve aussi bien dans la cité que dans le nomadisme. Abraham n’était-il pas un nomade ? Et nous sommes ses enfants, musulmans, chrétiens, juifs. De lui viennent de grandes civilisations, de lui d’abord de grandes religions. Une spiritualité dont la source demeure représentée dans le nomadisme tel que nous le connaissons au désert, tel que nous avons à le réinventer, comme la civilisation figurée par l’architecture des cités. Le mal du colonialisme trouve dans le temps son bienfait en retour, l’importation de l’islam en Europe. L’Europe par elle-même sait inventer des renaissances, mais pas des résurrections. Toutes ses religions lui viennent de l’Orient. L’islam vient rafraîchir sa spiritualité fatiguée, il est une chance de réveil pour les autres religions aussi. Tout à la fois une grande chance et un grand risque évidemment, c’est pourquoi il nous faut naviguer attentivement, en Europe et en Orient, à la bonne Étoile, celle du ciel ! Une étoile nommée Vérité, à chercher et à suivre.

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Paris-Alger via New York. Marche à la vérité, à la résurrection

 

Ce texte a paru initialement en 1998 dans la revue Le Passant ordinaire.

 

Printemps 1998. Deux heures et demie du matin à Alger, je ne peux pas dormir à cause du robinet qui fuit dans la salle de bains. Jack Kerouac est avec moi dans le lit, son visage tellement humain sur la couverture d’Anges de la Désolation. Son écriture libre, vivante, inventive. Comme lui. Je suis libre aussi et je couche avec toi, Jack.

J’ai oublié le nom de cet hôtel à Tamanrasset, mais je me souviens des paroles du prêtre, à propos d’éventuelles adaptations cinématographiques de la vie de Charles de Foucault : « J’ai du mal avec la fiction ». Tout le problème de notre vie est là : fiction ou pas fiction ? On n’arrête pas de se raconter des histoires, en se demandant désespérément laquelle est la bonne. Ou bien on décide de croire dur comme fer à la première histoire venue, et alors tout va encore plus mal.

Hier soir à Tamanrasset le ciel était rose de sable, et le vent soufflait à déraciner les arbres dans les rues. De rares grosses gouttes d’eau se mêlaient à la tempête de sable, si rares qu’elles n’adoucissaient en rien la chaleur ni la sécheresse de l’air. « D’habitude le ciel est toujours bleu », semblaient s’excuser les gens du pays, avec leur habituelle gentillesse. Les Touaregs sont très beaux, voilés jusqu’aux yeux comme des femmes – leurs yeux sombres et pétillants. Ils sont beaux et ils ont le sens de la beauté, on le voit à leur façon de se tenir et de se vêtir. La beauté des hommes ne suffit-elle pas à vous donner envie de rester dans un pays ? Dans les rues de la ville du désert, rose et sèche et désolée comme le sable, des jeunes désœuvrés regardent passer le temps comme d’autres, ailleurs, le font en bas de leur cité.

Ici aussi, en plein désert, comme dans toute l’Algérie, comme chez nous, le chômage frappe. Il est vrai qu’avant les « événements », on comptait pas moins de 150 agences de tourisme dans cette ville de garnison qui fut toujours une porte mythique du Hoggar. Guides, 4×4… Qui aspirait à vivre ses rêves de Petit Prince trouvait à « Tam » toute la logistique nécessaire. Mais il n’est rien – pas même les rêves – que l’homme ne sache détruire. Et les guerres sont plus fortes que la paix du désert. Les 150 agences ont fermé. Les adolescents, essentiellement des garçons, qui marchent par petits groupes dans la poussière des rues, ont l’air farouche. Il paraît qu’il ne sont pas commodes. Pourtant une musique lancinante s’échappe d’une épicerie, et c’est toute la magie poignante et exaltante du Maghreb qui soudain vous enlève, et encore une fois, vous donne envie de rester.

La veille, on a dormi à la belle étoile, dans le Hoggar. Tagrera, vaste lit de sable encorbeillé d’orgues montagneuses.
Aller-retour 600 kilomètres de piste, à toute allure dans les 4×4 pilotés par ces Touaregs à mon avis bien plus fortiches en conduite que n’importe quelle star du Paris-Dakar. C’est en arrivant au but, pendant que les autres entreprenaient l’ascension de la dune pour admirer le coucher de soleil sur l’étendue tuante du désert, que Youssef m’a raconté une histoire. En marchant lentement vers le cœur du site, lentement, l’âme lourde, comme en voie de pénétrer un corps pour la première fois, notre corps-même, le corps intime du monde, notre chair, exsangue et crue, guérie jusqu’à l’os de tous ses mensonges.

C’est l’histoire d’un petit garçon perdu. Sa mère l’avait laissé jouer devant la porte, et puis il avait disparu. Ne le retrouvant pas, elle a fini par donner naissance à un autre garçon, qu’elle a appelé du nom de son premier fils. Pendant ce temps-là, l’enfant perdu avait été adopté par une autre famille. Devenu adulte, il consulta une spécialiste des esprits, ou si vous préférez une spécialiste de la mémoire, qui le mit en condition de remonter dans le temps, interroger à distance sa mère biologique, et apprendre d’elle son nom et son adresse. Ainsi l’enfant perdu put-il retrouver sa mère originelle.
« Et ce fut très dur pour la mère adoptive », ajouta Youssef, qui avait assisté à la longue et douloureuse séance de spiritisme, et en était resté tellement bouleversé que plus tard, il me parla deux autres fois encore de cette histoire.

Le soir tomba. Assis en grand cercle dans le vaste berceau de sable encadré de la découpe sombre et fantomatique de hauts rideaux rocheux, on a dîné, tous ensemble : les officiels, nos hôtes du ministère du Tourisme algérien, des ambassadeurs africains, et divers journalistes ou apparentés, pour la plupart algériens, ainsi que quelques « communicants » français. Salade, méchoui et semoule. Tandis que femmes et hommes du désert commençaient à jouer de la musique, chanter et danser, épuisée par mon voyage depuis New-York et le décalage horaire, je m’endormis à même le sable frais, toute habillée. Un peu plus tard, la fête finie, je fus réveillée par les voix des jeunes Algériens qui discutaient derrière moi, que j’écoutai avec tendresse.

Au plus profond de la nuit, quand tout le monde fut endormi dans le sable, je regrettai de ne pouvoir m’isoler tout à fait pour laisser couler et sursauter de moi de bonnes larmes sensuelles, de bons sanglots mystiques, de bons orgasmes métaphysiques dans le silence des étoiles. Le rêve des hommes et des femmes étendus près de moi dans l’ombre, encombrés de la marche cruelle du monde, montaient du sable et endeuillaient même le ciel. Comment oublier ma première nuit à Alger ? Les fantômes terrifiants qui s’obstinaient à pénétrer dans mon sommeil par la porte entrouverte du balcon ?

Au matin de cette première nuit, Youssef avait dit : « Je vais vous emmener promener dans la ville ». Toute belle et blanche sous le ciel bleu, Alger dégringolait tranquillement des collines vers la mer. On a fait le tour de la ville en voiture, admirant son architecture coloniale et délabrée, constatant qu’en cette fin avril 1998 la population vaquait paisiblement à ses affaires, encadrée par une très forte mais relativement discrète présence policière. On n’irait pas se promener à pied, cependant. Youssef dirait que c’était simplement par manque de temps, parce qu’il nous fallait aller prendre l’avion pour Tamanrasset. Les gens du ministère diront qu’il ne serait pas prudent pour des touristes de sortir sans escorte, même si la population est amicale, voire désireuse de s’ouvrir aux étrangers. « S’ils ne vous laissaient pas sortir seuls », dira, à Paris, le chauffeur de taxi algérien, « ce n’était pas seulement pour votre sécurité, mais surtout pour vous empêcher de parler librement avec les gens, et d’entendre leur mécontentement… » À chacun son histoire…

Le regard tour à tour noir et doux de Malika, Française d’origine kabyle qui fait partie du voyage… Ses mots : « Je suis née en France, mais jusqu’à une date récente j’ai refusé la nationalité française, pour faire plaisir à mes parents. C’était une question de fierté, pour eux… » Et aussi : « J’ai passé Noël dernier dans ma famille, en petite Kabylie. J’avais mon P38, tout le monde portait une arme sur soi en permanence. » Et encore : « Tu as remarqué comme les gens ne se laissent pas abattre ? C’est comme ça, ici. C’est pour ça que j’aime ce pays. »

L’embarras démesuré de Youssef, chaque fois que l’organisation laisse à désirer. Comme s’il était personnellement de la marche et du fonctionnement de son pays. Sa volonté flagrante de minimiser les problèmes politiques, de croire à l’imminence de lendemains meilleurs.

Le témoignage de Jonathan, aventurier-banquier anglais : « Quand je suis arrivé ici, en 94, Alger était pleine de barricades, les gens restaient terrés chez eux. » Son cynisme d’homme d’argent : « Il y a beaucoup de chômage, c’est vrai, mais c’est un sacrifice nécessaire. Le gouvernement fait ce qu’il faut pour assainir la situation financière du pays. »

« Les journaux étrangers racontent toujours les mêmes histoires sur nous », se plaignent les Algériens qui nous encadrent. « Des histoires de massacres et de terrorisme… » Eux, ils croient à une autre histoire. Celle de la résurrection très prochaine de leur pays, leur pays si beau, si grand, si jeune, plein de richesses et de vitalité, qui veut s’en sortir, et s’en sortira.

Moi, je ne crois jamais tout à fait à aucune histoire, pas même aux miennes. Je ne crois qu’au sens caché des rêves qu’on fait la nuit, et à celui de ces histoires étranges qu’on raconte malgré soi à d’étranges moments… Par exemple ces histoires de filiation complexe qui se présentent à l’esprit en arrivant dans le désert… Là où l’homme a des chances de se voir lavé de toutes ses inutiles fictions.

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Bernard-Henri Lévy, l’antisémitisme et l’islamophobie


plutôt que par une photo du « vieil homme », je préfère illustrer ce texte avec ce portrait d’un nouvel homme, « Pèlerin d’Amour » selon mon sens, ayant accompli 6000 km à pied pour faire son Hajj (son histoire ici)

 

Bien coiffés bien sapés, ils se promenaient dans le Sud marocain à bord d’un 4×4 immatriculé en Suisse, pesant, vaste et rutilant comme un coffre-fort, tout en se plaignant que les gens du crû les considérassent « comme s’il y avait écrit banque sur notre front ». Je dus me retenir de rire ; leur bêtise arrogante me revint à l’esprit en allant lire dans Le Point la chronique de Bernard-Henri Lévy sur le « nouvel antisémitisme ». Encore un enfant gâté qui prête à rire, je lui en sais du moins gré. Le seul fait de voir son sourcil légèrement relevé et son petit air de tartempion des plus sérieux met de bonne humeur comme l’entrée sur scène d’un valet chez Molière. Or donc mon amusement redoubla en le voyant dénoncer l’islamisme qui s’appuie sur « le vieux thème du ‘juif riche’ » ou du « juif maître du monde ». Chacun sait que BHL n’est ni philosophe, ni journaliste, ni écrivain, ni dramaturge, ni cinéaste, mais qu’il est en revanche très riche, très égotiste et très soutenu par d’énormes réseaux, ce pourquoi on le voit et l’entend partout. Chacun sait aussi qu’il s’est vanté d’avoir mené la guerre en Lybie pour servir Israël. Et chacun, sans doute, reste bouche bée ou rit devant l’énorme inconscience qui lui fait dénoncer, sans craindre le ridicule, les clichés qu’il incarne de façon si flagrante. Je plains les petits juifs pauvres et humbles d’être défendus malgré eux par un semblable énergumène, caricature de leur peuple plus cruelle que n’en saurait faire Charlie Hebdo s’ils changeaient de cible, ce qui ne risque pas d’arriver de sitôt.

Mais attention, il est virulent, le personnage ! Il ne s’en prend pas seulement… aux islamistes évidemment, mais aussi à Marine Le Pen. « Lorsqu’elle met sur le même plan le port de la kippa et l’enfermement sous un voile intégral », dit-il, elle « disculpe par avance le nervi tenté de se cogner un enfant juif ». Marine Le Pen a fait ça il y a quelques semaines en Une du Monde, qui en plein pendant les affaires de caricatures islamophobes lui a servi sa soupe sur un plateau d’or, le numéro du week-end avec sa grande photo soignée en couverture et ce titre alléchant : « L’offensive laïque de Marine Le Pen ». Bernard-Henri Lévy est membre du conseil de surveillance du Monde (quel titre merveilleux non ?), il n’était certainement pas en désaccord avec cette opération puisque à ce moment-là c’était bien les musulmans qu’elle enfonçait un peu plus.

Mais voyons de plus près sa petite phrase mensongère. Non BHL MLP ne parlait pas du voile intégral mais du voile ordinaire, celui qui simplement couvre les cheveux, c’est celui-ci qu’elle voulait interdire dans la rue, ainsi que la kippa parce qu’il faut bien que la loi soit la même pour tous. Vous faites donc son jeu en déformant ainsi ses propos, en faisant accroire qu’elle n’est pas si sévère envers les musulmans, ou bien qu’il n’est de voile qu’intégral, et que les vraies et seules victimes de racisme sont les porteurs de kippa, les juifs. Ah vous êtes un beau témoignage de victime, Monsieur Je-fais-et-dis-partout-tout-ce-que-je-veux-grâce-à-mon-argent-et-mes-réseaux.

Et puis, si vous voulez parler de voile intégral, croyez-vous que voir une femme en niqab soit plus triste que voir un petit garçon à papillotes, kippa et costume engoncé ? Si vous voulez voir les extrêmes, n’y en a-t-il pas aussi chez vous ? Au moins la femme est-elle adulte et le plus souvent c’est elle qui choisit son vêtement, ce qui n’est pas le cas de ces petits. Et puis, continuons encore. Croyez-vous qu’une femme comme celles de votre monde, chirurgiquées, apprêtées à coups de fric et d’innombrables heures en instituts et boutiques, affamées et parfois sans enfants pour tenter de garder une silhouette juvénile « vendable » (d’une façon ou d’une autre), soit plus libre qu’une femme qui choisit de se voiler afin de faire passer son rapport à l’absolu avant quelque nécessité de séduire ?

Mais quelque chose est encore bien plus malhonnête et grave dans l’entreprise que vous et vos amis du même avis, à peu près le seul qui ait accès à la grande presse, déployez en ce moment, cette entreprise qui consiste à dénoncer le « nouvel antisémitisme » porté par l’islamisme et les habitants des banlieues. Non, on ne peut pas parler de l’antisémitisme sans parler de l’islamophobie, alors même qu’elle bat son plein, y compris de la part des médias, des politiques et de l’État. D’autant qu’au plus profond l’islamophobie est un antisémitisme, non seulement parce que linguistiquement les Arabes sont sémites autant que les Juifs, mais, et cela découle du même fait, parce que l’antisémitisme est une phobie de ceux qui sont réputés pour être proches du Dieu unique, celui que reconnaissent le plus fortement les Juifs et les Musulmans. Et leur hostilité réciproque, quand elle existe, et elle existe pour des raisons politiques et particulièrement en lien avec le problème capital posé par l’État d’Israël, est largement due à un Occident ni juif ni musulman mais tout à la fois chrétien et déchristianisé, qui a été si hostile aux juifs et maintenant aux musulmans que nous en sommes là où nous savons, au Moyen Orient et en Europe.

Ceux qui parmi nos bons bourgeois de culture chrétienne disaient volontiers jadis leur antisémitisme, aujourd’hui souvent se déclarent au contraire, pour des raisons politiques, philosémites. Leur antisémitisme, constitutionnel de leur christianisme, n’a pas pour autant disparu, il s’est seulement reporté sur l’islam. D’où vient l’antisémitisme ? De la chrétienté, qui l’a enraciné, nourri et mis en œuvre pendant des siècles, et qui maintenant se rachète à bon prix sur le dos des Arabes et des musulmans en soutenant l’État factice et voyou d’Israël. Oui il s’agit bien là de la cause majeure du « nouvel antisémitisme » que vous dénoncez tout en niant sa cause. Car voyez-vous, de même que vous êtes lié à votre peuple, les musulmans aussi ont une histoire et sont solidaires des leurs. Cet antisémitisme-là n’a pas les mêmes racines viscérales que celui de l’Occident chrétien, il est avant tout le fait d’une intense exaspération de peuples multi-bafoués par l’Occident au cours des deux derniers siècles, et qui voient dans la colonisation toujours empirant de la Palestine par Israël l’ultime crachat de mépris que leur envoie une civilisation judéo-chrétienne qui a semé durant tout le dernier siècle un désordre effroyable et des crimes inouïs dans le monde, qu’elle prétend pourtant continuer à gouverner – que vous ne cessez vous aussi, monsieur Lévy, de vouloir gouverner avec elle, en prônant et réalisant l’ingérence, afin de réorganiser le monde selon votre point de vue – n’était-ce pas ce que vous vouliez dire quand vous déclarâtes que l’œuvre de votre vie était de faire réécrire le Coran par un juif ? Permettez qu’une Européenne convertie à l’islam vous réponde qu’à entendre vos vaniteux discours elle rit d’abord, mais ensuite, de cœur avec ses frères et sœurs musulmans, elle souffre de voir notre pays laisser s’exposer une aussi crasse bêtise et une si désastreuse outrecuidance. Cessez donc de vous rêver dieu à la place de Dieu, Solal à la petite semaine, chroniqueur de votre propre chroniquerie, vous n’impressionnez pas Allah, ni, vieil homme au sens biblique, les peuples qui sont en train de vivre les convulsions de l’enfantement d’un nouvel homme.

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Anges, Éléments et Prophètes

 

L’eau a été là ce vent qui frappe sans souffler, pensai-je en lisant que la gare et des rues à Lourdes sont bloquées par le flot tumultueux qui a frappé la ville, et en me rappelant ma vision, écrite lundi dernier sur ma page facebook :

« Vu des gens tomber.  Dans une gare. Dans la rue.

Le vent frappant sans souffler.

La verdure vivante. »

Le travail n’est pas fini. Dieu emploie les éléments (et certains êtres) pour prophétiser quand et comme Il veut, je l’ai vu plusieurs fois de mes propres yeux de chair, et notamment une autre fois à Lourdes lors de la visite du pape, où cela s’est produit par la nuée. Personne ne l’a vu ni ne veut le croire, parce que personne ne sait plus ce qu’est réellement Dieu. Comment ses anges agissent. Comment croire qu’Il est le Créateur de l’univers et en même temps qu’il ne peut pas le diriger, agir par lui quand il le veut ? Je ne dis pas que toutes les manifestations naturelles viennent volontairement de Lui, pas plus que tout ce que nous faisons ne vient de Lui. Il en est de Dieu avec nous et avec l’univers comme de nous avec notre corps. Tout le travail de notre corps pour nous maintenir en vie, respiration, circulation sanguine etc, se fait de lui-même – mais n’empêche pas que nous puissions aussi agir volontairement par notre corps, faire des gestes délibérés. Il faut lire les Livres sacrés dans l’esprit et non à la lettre, mais il faut les lire comme Révélations et non comme récits légendaires.

Je reviens bientôt avec une lecture de la sourate 17, promise hier et depuis notre dernière lecture du Coran, où Dieu parle vraiment, avec cet élément vivant et lié à l’eau qu’est la langue.

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17 octobre 1961. Témoignage de Jean Cau dans l’Express quelques jours après

C’est un reportage de Jean Cau paru dans l’Express du 26 octobre 1961. Il est très long, j’en donne quelques passages, déjà donnés sur mon blog à la même date l’année dernière – mais ce blog n’existe plus et ce massacre qui fit parmi les manifestants pacifiques sans doute près de deux cents morts n’a toujours pas été reconnu par l’État français. Loin de cela, au lieu de rendre à tous les Français ce devoir de mémoire élémentaire, les politiques, les médias, les employeurs de ce pays continuent trop souvent à discriminer nos compatriotes issus des anciennes colonies.

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Nord’af, bicots, ratons, melons, crouillas, ça se saurait si vous étiez des hommes. Je vous le dis, ça se saurait. (…) vous ne vous bourreriez pas de patates, de fayots et de semoule, mais vous mangeriez des biftecks avec des frites et de la salade ; vous ne vous entasseriez pas à six dans une chambre d’hôtel ; vous ne vivriez pas dans le décor de vos bidonvilles “à la Céline” (…)

Si vous étiez des hommes, vous comprendriez ce qu’on vous dit au lieu d’être si désespérément bouchés. Pour un agent tué, dix terroristes (c’est-à-dire dix bicots) en prendront sur le citron, vous a dit un excellent Français, M. Papon, notre préfet de police. C’est pas clair, ça ? (…)

Brusquement, vous avez faussé le jeu. Sans crier gare, vous êtes venus nous déranger. Par milliers, par dizaines de milliers, vous êtes apparus dans nos rues et nous vous avons découverts. Sans armes, souvent habillés de vos pauvres costumes “des dimanches”, vous avez crié des slogans dans nos beaux quartiers. Que faire ? Vous troubliez l’ordre. Nous avons été obligés de lâcher sur vous notre police qui vous a “soignés” comme vous le méritiez. (…)

Il se trouve que je suis Français et que j’écris pour des Français. Il se trouve que j’ai voulu, pour mon compte, voir et savoir, écouter et entendre. Aujourd’hui, j’apporte ma moisson. Aujourd’hui, je sors d’un monde insoupçonnable. Ces derniers jours, je n’ai vu que des visages désertés par le sourire, des yeux tuméfiés, des dos bleuis à coups de crosse ; je n’ai entendu que des récits où revenaient, en litanie, les mêmes mots : rafles, coups, tortures, disparitions, assassinats. Et j’écris ces lignes avec ces visages qui défilent en ronde sous mon regard ; avec ces mots qui m’encombrent la tête et qui y sonnent leurs coups de gong.

(…)

Le fils cadet a 14 ans. Il a d’immenses yeux, étonnés à jamais et parle le français sans accent.

– Maman s’est couchée sur moi quand elle a entendu les mitraillettes, puis je l’ai perdue.

Il a été embarqué. Il a eu droit à une ration de coups de matraque sur les épaules. Regardez…

– On était deux ou trois mille dans un machin où il y avait des ping-pong, des choses de gymnastique…

– Le stade Coubertin ?

– Je ne sais pas. J’y suis resté trois jours. On dormait sur le ciment. On n’avait pas de place. C’est les soldats qui nous donnaient à manger.

– Dans quoi ?

– Le premier jour dans rien. On n’avait pas de gamelles, rien.

Il met ses mains en coquille comme on recueille de l’eau à la fontaine.

– Ils nous ont dit de mettre les mains comme ça et ils versaient dedans. Les policiers m’ont demandé pourquoi j’étais venu. J’ai répondu que des frères avaient été jetés dans la Seine… et ils n’ont plus écouté et m’ont giflé trois fois.

Il a les joues gonflées comme par une rage de dents. Il s’appelle Medjid et il a quatorze ans. Le père Mohammed me dit que toute la famille est venue en France en 1947. En Algérie, il était fonctionnaire, un tout petit fonctionnaire.

– En 47, j’aurais dû être titularisé comme mes collègues européens. C’était la loi : j’avais l’âge et j’avais fait le temps nécessaire. Alors, un mois avant ma titularisation, bien sûr, moi et tous les autres Musulmans dans mon cas, nous avons été mis à la porte. J’étais sans travail, sans certificats et j’ai décidé de venir en France. Voilà… depuis la France s’est transformée en Algérie.

Le fils aîné a réussi, en France, à aller à l’école jusqu’à seize ans. Le soir, il lisait, travaillait et aujourd’hui il occupe un emploi de bureau. Il parle sans aucun accent, d’une voix très calme. Lui aussi est allé manifester avec ses “frères”. Lui aussi a été arrêté. Il a vu une mère qui portait son bébé dans le dos, “à l’arabe”. Les policiers lui ont “décollé” le bébé du dos. Le bébé est tombé à terre. La femme a crié. Un remous l’a séparé de son enfant qu’une deuxième vague de policiers à piétiné. Au commissariat, on l’a raisonnablement frappé. Il a entendu un policier qui est entré, soufflant et transpirant, et qui a dit à ses collègues :

– Y’en a déjà six de crevés.

(…)

Sont entrés [dans un café du 18e arrondissement ] trois manœuvres qui travaillent dans le métro.

– On arrive du travail à sept heures et demie, des fois huit heures. Alors, couvre-feu ! Et comment tu achètes le pain, la soupe, le pétrole ? Alors tu manges pas ? Et rester dedans ?

Ils sont dix manœuvres auxquels l’hôtelier loue deux chambres.

– On peut pas avoir plus de chambres. Patron de la maison veut pas et il dit si vous êtes pas contents, adieu !

Ils ont manifesté.

– On a un frère qu’a eu sa tête cassée. Il a pris un foulard, il s’a enveloppé sa tête et il a crié encore : “Libérez Ben Bella ! Algérie algérienne !” Et tous les frères on a crié. Et on n’avait pas de couteaux, pas de pierres, pas de bâtons. Même que des frères nous fouillaient pour voir et que des frères nous ont fouillés encore à Vincennes… Nos frères nous avaient dit : “Pas de pierres, pas de bâtons, rien…”

– Et tu sais, y’a des choses embêtants, dit un maigre aux joues sèches et aux cheveux gris. Depuis deux mois dans là où je travaille, j’ai manqué trois fois parce que j’ai été arrêté trois fois et trois frères pareil que moi et le patron dit : “Ah ! ça va pas, ça va pas… Qu’est-ce qu’elle a la police à vous taper tout le temps ! Ah ! ça va pas, ça va pas, ça…!”

Iront-ils encore manifester ? Oui, si de nouvelles manifestations sont décidées. Pourquoi ? Parce qu’on les “tape tout le temps”. Parce qu’on les réveille la nuit… Les policiers entrent, fouillent, bouleversent. Nez au mur, mains levées et collées au mur, rassemblés sur les paliers, ils entendent le cyclone ravager leurs misérables chambres. Souvent l’un d’entre eux est emmené. Pourquoi ? Pour rien.

(…)

Dans chacun de ces bidonvilles [à Nanterre], vous pourrez admirer les rues de terre que la moindre pluie transforme en bourbiers, les venelles si étroites qu’il est besoin d’effacer les épaules pour y passer ; vous pourrez visiter les charmants gourbis construits de planches, de tôles, de toile goudronnée et sablée, de vieux pneus découpés en plaques de caoutchouc. A condition de vous casser en deux, vous pourrez entrer et vous émerveiller de la disposition de trois, quatre, cinq ou six châlits dans un espace aussi exigu, de l’astuce avec laquelle a été résolu le problème du chauffage (un poêle et un trou dans la toile goudronnée) ; celui de l’aération (un autre trou dans la tôle ou la toile) ; celui de l’eau (quelques seaux dans un coin). Dans ces huttes, dans ces gourbis, des milliers de célibataires et des centaines de familles vivent.

– C’est propre, dis-je.

De fait, les gourbis sont très propres.

– Les frères nous disent qu’il faut être propres.

Savez-vous quel serait leur bonheur ? De vivre, de dormir, de manger là. Là ? Mais oui, . Ce sont des pauvres, des misérables, et figurez-vous qu’ils sont habitués à ça. Ce plafond qui vous écrase, ce châlit aux ressorts brisés, cette promiscuité, pour eux, ça n’est pas l’enfer. A ça, ils sont résignés. Si la paix s’installait sur leur sommeil, sur leurs repas, sur leur vie,  ces bidonvilles seraient le paradis car ils n’en sont pas encore à réclamer la télévision et le petit bungalow avec garage. Les pauvres, les très pauvres, c’est long et lent à se remuer et à s’écrier un jour en contemplant la baraque : “Y’en a marre de vivre comme des bêtes !” Les pauvres, les très pauvres, c’est fou ce que c’est patient.

Mais voilà, sur ce paradis s’est abattue la guerre. Ou quelque chose de pire que la guerre : la terreur soudaine, la peur permanente, le meurtre quotidien. Et un jour c’est l’arrestation, un autre jour le bouclage, un autre jour la rafle, une nuit la fouille et la mort et les morts.

Et depuis des semaines, des mois, des années. Et chaque jour, c’est plus “dur” et chaque nuit les bidonvilles s’endorment dans une peur plus lourde. Et le nombre de ceux qui disparaissent puis reviennent “tout bleus” ou qui ne reviennent pas, chaque année, chaque mois, chaque jour, devient plus nombreux.

Et un jour des “frères” leur disent de manifester. Et ce jour-là, tout ce peuple d’ombres se lève, met son costume “des dimanches”, vide ses poches de la moindre épingle et du moindre canif et marche vers les rangs sombres et denses de nos policiers armés de matraques, de bâtons lestés de fer et de plomb, de mitraillettes et de relvolvers. Et des journaux français écriront : “Poussés par la menace et la terreur FLN… Forcés… Contraints… “ et ceci encore : “Les Algériens ne doivent pas être les maîtres de la rue…” Pauvres cons !

(…)

Jean Cau

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