Derrière nous, devant nous, le monde et les visions de Black Elk

Une vision de Black Elk, œuvre de Nelson

 

Au printemps de 1931, John Neihardt recueillit les mémoires de Black Elk, un vieux medecine man des Sioux Oglala Lakota. À l’âge de neuf ans, Black Elk, alors qu’il paraissait être comme mort, connut une grande vision, longue et comparable en bien des points à des passages de la Bible, de l’Apocalypse de l’aigle Jean, ou du Coran (textes dont il n’avait bien sûr pas connaissance). Il y évolua dans l’autre monde, c’est-à-dire le monde vrai, plus éclairci et complet que la pénombre où nous nous débattons ordinairement, le monde dont l’homme moderne n’a nulle connaissance, dévoré qu’il est par ses propres représentations. Un monde où l’Esprit pour se dire passe à travers les formes et les dépasse. Une fois revenu « sur terre », dans la tente où il était veillé comme mourant ou mort, Black Elk ne fut plus jamais le même. Sa vision l’isola, lui donna des pouvoirs de devin et de guérisseur, mais aussi lui laissa une intense empreinte, souvent nostalgique de cet autre monde, et le désir d’œuvrer pour sauver son peuple.

Pourchassés par les Blancs et par eux constamment trompés, les Sioux  virent leur territoire  toujours plus réduit, leur vie détruite, les troupeaux de bisons dont ils se nourrissaient s’amenuiser et disparaître. Black Elk partagea le sort de son peuple au plus près. En 1876, âgé de treize ans, il combattit à Little Big Horn. En 1890 il combattit encore et fut blessé lors du massacre de Wounded Knee. Trois ans plus tôt, il avait été engagé par Buffalo Bill pour la tournée en Europe de son spectacle Wild Wide West, expérience qui lui fut pénible.

Une fois consommée la défaite des Lakotas, Black Elk se consacra à la préservation de la culture de son peuple, en témoignant auprès de Neihardt et en participant à des spectacles destinés à faire connaître la spiritualité sioux au grand public. Avant cela, persécuté par les missionnaires qui l’empêchaient d’exercer son don de guérir, il finit par se convertir au catholicisme, choisissant d’en partager les valeurs compatibles avec sa propre religion plutôt que de voir les Sioux condamnés à la perte de toute spiritualité. Car les esprits « sont en fait un seul Esprit » un « Unique », et « les pensées des hommes doivent s’élever comme le font les aigles. » Vers la fin de sa vie il reviendra à sa religion originelle, estimant qu’en la perdant son peuple se perdit aussi lui-même.

Je vais donner trois passages du livre Élan Noir / Mémoires d’un Sioux de John Neihardt. Le premier est une histoire de son peuple, concernant l’origine de la pipe, médium entre l’homme et le ciel, récit traditionnel à connotation messianique. Le deuxième est un moment de sa Grande vision. Le troisième vient d’une vision connue lors d’une danse de l’Esprit, en 1890, avant Wounded Knee.

*

« Il y a très longtemps, deux éclaireurs cherchaient des bisons. Quand ils furent arrivés au sommet d’une haute colline, en regardant au nord, ils virent quelque chose venir de fort loin, et quand cela se fut rapproché ils s’écrièrent : « C’est une femme ! », et c’en était une. Alors un des éclaireurs, un peu sot, a eu de mauvaises pensées et il les a dites tout haut. Mais l’autre a dit : « Cette femme est sacrée. Jette au loin tes mauvaises pensées. » Quand elle se fut rapprochée davantage, ils virent qu’elle était vêtue d’une fine robe de peau de daim blanche, que sa chevelure était longue, qu’elle était jeune et très belle. Elle devina leurs pensées et leur dit, et sa voix était comme un chant : « Vous ne me connaissez pas, mais si vous voulez faire selon votre idée, vous pouvez venir. » Et l’insensé s’approcha d’elle. Mais comme il se trouvait devant elle, un nuage blanc s’est formé et les a couverts. Et la belle jeune femme est sortie du nuage, et quand il s’est dissipé, l’homme insensé était un squelette couvert de vers.

Alors la femme a parlé à celui qui n’était pas insensé : « Tu vas rentrer chez toi et dire à ton peuple que j’arrive, et qu’une grande tente doit être dressée pour moi au centre de la nation. » Et l’homme, très effrayé, s’en est allé rapidement rapporter cela au peuple, lequel a fait ce qu’on lui avait demandé. Et réunis là autour de la grande tente, ils ont attendu l’arrivée de la femme sacrée. Après un moment elle est arrivée, et elle chantait en marchant, très belle, et tandis qu’elle entrait dans la tente, voici ce qu’elle chantait :

Je m’avance et mon souffle est visible.

Je marche en projetant une voix.

Ma démarche est sacrée.

Je marche en laissant des traces.

Ma démarche est sacrée.

Et pendant qu’elle chantait, un nuage blanc est sorti de sa bouche et l’odeur en était agréable. Elle a donné quelque chose au chef, et c’était une pipe avec un jeune bison gravé sur le côté pour signifier la terre qui nous porte et qui nous nourrit, et avec douze plumes d’aigle attachées au tuyau pour signifier le ciel et les douze lunes, et elles étaient liées avec une herbe qui ne casse jamais. « Écoutez ! dit-elle. Avec cela vous multiplierez et deviendrez une bonne nation. Il ne peut en arriver que du bon. Seules les mains des bons doivent en prendre soin. Les méchants, eux, ne devraient même pas la voir. » Puis elle a encore chanté et est sortie de la tente, et tandis que le peuple la regardait partir, tout à coup c’était un bison blanc qui galopait et s’ébrouait, et il a disparu rapidement. »

*

« L’univers entier est devenu silencieux, se tenant à l’écoute. Alors le grand étalon noir a élevé sa voix et a chanté. Son chant disait :

Mes chevaux viennent en caracolant.

Mes chevaux viennent en hennissant.

Ils viennent caracolant.

Ils viennent par tout l’univers.

Ils danseront, puissiez-vous les voir.

Ils danseront, puissiez-vous les voir.

Ils danseront, puissiez-vous les voir.

Ils danseront, puissiez-vous les voir.

Ils danseront, une nation de chevaux dansera.

Puissiez-vous les voir.

Puissiez-vous les voir.

Puissiez-vous les voir.

Sa voix n’était pas forte, mais elle se répandait par tout l’univers et l’a rempli. Il n’y a rien qui ne l’ait entendu, et elle était plus belle que rien ne saurait être. C’était si beau que rien nulle part n’a pu se retenir de danser. Les vierges ont dansé, et de même tous les chevaux en cercle. Les feuilles sur les arbres, les herbes sur les collines et dans les vallées, les eaux des ruisseaux, des rivières et des lacs, les quadrupèdes et le bipèdes et les ailes qui sont dans les airs : tous ont dansé sur la musique du chant de l’étalon.

Et quand j’ai regardé en bas vers mon peuple, les nuages ont passé par-dessus, les bénissant d’une pluie amicale, et se sont arrêtés à l’est, surmontés d’un arc-en-ciel flamboyant.

Puis tous les chevaux sont revenus à leur place en chantant, au-delà du sommet de la quatrième montée, et toutes choses chantaient avec eux tandis qu’ils marchaient.

Et la Voix a dit : « Ils ont accompli un jour de bonheur par tout l’univers. » Et regardant en bas j’ai vu que le vaste cercle du jour était tout entier beau et vert, que tous les fruits mûrissaient et que toutes choses étaient aimables et heureuses.

Puis une Voix a dit : « Regarde ce jour, car c’est à toi de le faire. Maintenant que tu te tiendras au centre de la terre afin que tu voies, car c’est là qu’ils vont t’emmener. »

J’étais toujours sur mon cheval bai, et une fois encore j’ai senti que les cavaliers de l’ouest, du nord, de l’est et du sud étaient derrière moi en formation, comme précédemment, et nous allions à l’est. J’ai regardé devant moi et j’ai vu les montagnes au loin, couvertes de rochers et de forêts, et venant des montagnes toutes les couleurs jaillissaient vers les cieux. Puis je me suis trouvé sur la montagne la plus haute de toutes, et tout autour en dessous de moi était le cercle complet du monde. Et durant le temps que je me trouvais là, j’ai vu plus que je n’en puis dire, et j’ai compris plus que je n’ai vu. Car je voyais les formes de toutes choses en esprit, d’une manière sacrée, et la forme de toutes les formes telles qu’elles doivent vivre ensemble comme étant un seul être. Et j’ai vu que le cercle sacré de mon peuple était l’un des nombreux cercles qui faisaient un seul cercle, vaste comme la lumière du jour et la lumière des étoiles, et au centre croissait un puissant arbre en fleur qui abritait tous les enfants d’une seule mère et d’un seul père. Et j’ai vu que cela était sacré.

Puis, tandis que je me tenais là, ces hommes sont venus de l’est, tête en avant comme des flèches en vol, et entre eux deux s’est levée l’étoile de l’aube. Ils sont venus à moi et m’ont donné une plante en me disant : « Avec cela tu pourras tout entreprendre et tout accomplir sur la terre. » C’était la plante de l’étoile de l’aube, la plante de la compréhension, et ils m’ont dit de la laisser tomber sur la terre. Je l’ai vue tomber très loin, et quand elle s’est fichée dans la terre, elle a pris racine, a poussé et fleuri, quatre fleurs sur une tige, une bleue, une blanche, une écarlate et une jaune, et les rayons qui en sortaient se sont élancés vers les cieux afin que toutes les créatures les voient et qu’il n’y ait d’obscurité nulle part. »

*

« Puis ils m’ont conduit au centre du cercle où, une fois de plus, j’ai vu l’arbre sacré tout plein de feuilles et de fleurs.

Mais je n’ai pas vu que cela. Contre l’arbre, un homme se tenait debout, les bras largement ouverts devant lui. Je l’ai regardé attentivement, mais je ne pouvais pas dire à quel peuple il appartenait. Il n’était pas un Wasichou [un Blanc], et il n’était pas un Indien. Ses cheveux étaient longs et pendaient librement, et sur le côté gauche de la tête il portait une plume d’aigle. Son corps était fort et beau à voir, et il était peint en rouge. J’essayais de le reconnaître, mais je n’y arrivais pas. Il était vraiment un très bel homme. Pendant que je le regardais fixement, son corps s’est mis à changer et est devenu extrêmement beau, ayant toutes les couleurs de la lumière, et la lumière rayonnait autour de lui. Il parla, comme chantant : « Ma vie est telle que tous les êtres de la terre et toutes les choses qui poussent m’appartiennent. Ton père, le Grand Esprit, l’a dit. Et toi aussi, tu dois le dire. »

Puis il s’en est allé, comme une lumière dans le vent. »

*

 

Oliver twists in London (4). Par Olivier Létoile

une oeuvre de C215 à Londres

 

Toutes les routes mènent à Stratford. La nouvelle Rome. Athènes by Thames. L’antique au goût du jour. Le nouvel Olympe. Le stade olympique quoi !

Frétillant comme un gardon, je prends l’over ground d’Hampstead. 35 mns à ciel ouvert jusqu’au temple, l’église, la mosquée du muscle et de la foulée … je ne veux léser personne. Universel jusqu’au bout des doigts !

A peine ai-je pénétré dans la rame, qu’un groupe de supporters français m’accueille avec leurs costumes tricolores. Un couple peinturluré jusqu’aux lèvres et un célibataire déguisé en super Dupont. Je m’explique.

Sébastien est enroulé dans un drapeau en guise de cape tricolore sur un costume patriotique. C’est un peu le héros du 14 juillet, le super sans-culotte, la réincarnation de Gavroche version soldat inconnu, imberbe mais poilu jusqu’à la plante des pieds !

Mais ce qui m’intrigue le plus c’est le sombrero tricolore qu’il porte sur la tête. Peut-être a-t-il une mère mexicaine …? Peut-être est-il un lointain descendant de Maximilien, membre de la famille impériale d’Autriche qui se confond avec la maison de Lorraine -celle-là vous ne l’aurez pas- et qui fut mis sur le trône du Mexique avec l’appui de Napoléon III ? Peut-être a t-il juste passé ses dernières vacances à se griller la couenne sur les plages d’Acapulco ? Mais bon … étant un peu béarnais et non basque sur les bords … je dis Halte … Carton rouge …! Un béret de Nay sied mieux aux frenchies en goguette … non ?

Bref après avoir réfréné une furieuse envie de buritos, je sors de l’anonymat … j’adore jouer les locaux où que je sois … mais je dois avouer que dans certaines contrées du monde c’est un peu impossible ! Mais dans l’over ground qui me mène à Stratford … fastoche !

Au moment où je vais parler à Sébastien, il me tourne le dos et me présente une bosse digne de Quasimodo. Le drapeau-cape qu’il revêt sur son costume national flotte mollement sur un sac à dos qu’il porte sur son dos. Et je lui lance …

– Hé Blaise … sommes-nous bien loin de notre-Dame ?

Ça m’est venu d’un coup. Pas de réponse. Il s’appelle Sébastien mais quand même … J’insiste et précise …

– Avec ton sac qui te fait une bosse dans le dos t’es au moins le sonneur de Notre-Dame ?

Le four ! Total. Il m’a regardé avec les yeux du regretté Marty Feldman. Revisionnez Frankenstein Junior … un bijou ! Le reste n’est que littérature de gare d’over ground. Il s’appelle Sébastien. Il est informaticien et vit à Chatou, chez ses parents.

On approche de Stratford. Je ne savais pas encore que je ne verrai jamais aussi bien les infrastructures -c’est le mot n’est-ce pas ?- du parc olympique que de la rame qui m’emportait. De votre divan, en France, ou d’ailleurs, vous avez une meilleure vue de la foire … Et je pèse mes mots !

À peine le pied posé sur le macadam du quai, un teenageur ébouriffé vous hurle dans un porte-voix électrique que vous n’avez pas le choix. Direction la bouche d’ombre devant vous qui vous engloutit d’un coup … on a l’impression d’être le spermatozoïde d’un moine abstinent qui s’est enfin décidé …

Et l’on débouche sur la plateforme cruciale.

T’as un ticket tu passes, t’en as pas tu vas voir ailleurs si j’y suis ! Mais je veux juste voir le site … Forbiden ! Passe ton chemin petit homme … Où suis-je …? Help Alice … Lewis … Carroll … where am i ?

Je suis au pays du « t’achètes ou tu dégages ! » Westfield … un champ commercial grand comme la Beauce avec des boutiques éparpillées comme des épis de blé. En plastique. Ne me dis pas qui tu es … je t’habille de pied en cap… et ça va te plaire !

Crois-tu ? Je ne connais pas cette ville. Cette contrée … ce lieu … où l’on vous hurle la direction à prendre … franchement on se sent comme des prisonniers de guerre … Naïf … sûr … je pensais pouvoir au moins approcher les sites et voir les cathédrales du sport olympique. Au lieu de ça j’aurais pu m’acheter un container de polaires et de ballerines. On sait jamais, ça peut servir.

En fait, tout ce que j’ai vu ce sont des fauves VIP assoiffés, parqués derrière de jolies barrières en bois en plein milieu de la voie que le quidam moyen, voire un peu en dessous comme moi, emprunte pour aller où … je me le demande encore.

Je revois aussi le Droopy en costume quémandant des billets sur une feuille A4 griffonnée au stylo, ça m’a rappelé le métro parisien … et ses tickets restaurants. J’ai vu encore un Indien des Indes qui immortalisait un moment d’éternité tout sourire « cheese » avec une immense moufle en mousse, dont l’index proéminent était dirigé vers un panneau qui indiquait … la sortie … Stratford railways station ! Tout le monde finit par s’y rendre … pour fuir … pas sûr … c’est la magie des jeux !

Oh Pierre … sommes-nous bien loin de tes rêves ?

*

à suivre, ici ou ailleurs ; les précédents étaient ici, ICI et

voir les oeuvres de C215 à Londres ici ; l’artiste expose aussi à la Pitié-Salpêtrière, mais ce n’est pas son meilleur

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Oliver twists in London (3). Par Olivier Létoile. Illustré par Trogloxène

une oeuvre de Trogloxène

 

Green Park … le bien nommé ! Un étendue verte à perte de vue, une respiration, un trait d’union « jack » bucolique et champêtre. Le parc, l’autre pause british. Les plantes y sont libres de tous sachets à tremper dans l’eau bouillante !

C’est la campagne anglaise qui s’invite en plein cœur de Londres. J’ai même cru voir un moment Cat Stevens assis en tailleur en train de jouer « Father and son ». De dos il lui ressemblait. A Green Park, on fait le plein de globules rouges en picorant des chips au vinaigre blanc et de la Stella Artois blonde en canette. Au pays où la bière locale est l’ambroisie du houblon, cela ne cesse de me surprendre. Mais bon.

Des familles entières, des amis en pagaille, des amoureux collés-collés sont allongés sur des pelouses impeccables. Plus vertes et plus drues que celles de nos jardins publics que l’on se contente pourtant de regarder pousser et qui sont jalousement préservées des talons barbares et des fessiers flâneurs.

Ici comme dans les moindres carrés d’herbe du royaume on foule l’herbe verte ; on trépigne, on saute, on court, on fait la roue … on s’y roule à deux. Aussi.

L’atmosphère est « Antonionienne » … détendue et légère comme le vent qui souffle dans les arbres. Blow up surgit des sixties et s’invite aux jeux dont la clameur nous parvient jusqu’ici. Le 20kms marche dames s’achève tout près dans une fureur digne d’un 100 mètres Boltien. La marche est pourtant la moins glamour des épreuves d’athlétisme. Mais peut-être la plus spectaculaire dans l’effort consenti. A voir les drapeaux russes flotter dans les airs à la fin de l’épreuve, il y a fort à parier qu’ils célèbrent la victoire d’une Anna Karenine qui a enfin atteint son but ultime.

La foule de supporters s’éloigne vers la ville et le parc recouvre son calme presque provincial. Allo Houston … ici Green Park !

Je ne me lasse pas d’observer la cime des arbres s’agiter au gré du vent d’Ouest. Tout serait parfait si ce n’est mon fils Sydney qui ne cesse de se demander à voix haute si le type là-bas, assis sur une chaise longue en charmante compagnie, est bien un des présentateurs de la chaîne de télévision française, No Life, spécialisée dans le jeu vidéo.

Troublé dans mon désir de calme et de volupté, je décide d’aller demander moi-même à cet inconnu si il est bien l’illustre auquel pense mon teenageur de fils.

Grave erreur ! Adieu arbres, fleurettes, farniente, sixties et pelouses foulées. Le type est bien ce que prétendait mon geek de fils et il est même tout surpris, voire un tantinet fier d’avoir été reconnu si loin de son champ d’activités habituelles. En pleine nature et à Londres de surcroît !

La discussion s’engage. Sympathique, passionnée, mais obscure pour un type comme moi qui en est resté, en somme, aux Légos et aux Kaplas. Ça fuse de tous les côtés … des références dont je n’ai pas la moindre idée … A les écouter c’est le parc entier qui prend des allures 3D. D’ici qu’un T-rex surgisse de derrière un buisson, y’a pas loin ! J’ai l’air malin avec mon Antonioni … Bien je remballe. Pourtant elle est vraiment à craquer dans le film … Jane !

D, notre présentateur vedette, est venu à Londres pour les t-shirts et les jeux d’arcade. Il doit même se rendre dès demain à Cardiff où se tient une sorte de symposium du jeu. Vidéo.

Il a bien entendu parler de ceux de l’Olympe mais il s’en moque comme de sa première manette. Il nous invite à le suivre bien loin de Green Park et pourtant à deux pas.

Bienvenue à Geek Park ! Ici d’herbes il n’y a point. Pas plus d’arbres du reste. Mais dans ce parc voué au virtuel vaste comme la salle des pas perdus de St Lazare, des centaines d’insectes, mâles pour la plupart, s’agitent et bourdonnent autour de massifs hérissés de manettes dans un tumulte de sons et de flashs.

Un condensé d’histoire de Londres toutes plus furieuses les unes que les autres. Ici Dickens est pourvu de larges favoris, d’épais sourcils … jusqu’ici je suis … il a aussi un cigare coincé dans le coin de la bouche … pourquoi pas … et il est bodybuildé comme Usain Bolt qui pulvériserait l’affreux en rafale. Ok Charles … play it again !

Là encore c’est Jack the ripper qui joue du scalpel comme d’autres jouent du fleuret. Avec un peu plus de sang néanmoins. Et que dire de Holmes, lancé à la poursuite d’un hors-bord rempli de malfaisants et qui bat le record du miles à la nage, sous les tours jumelles du London bridge. Sacré Sherlock !

Je ne connais rien du flacon mais je puis vous dire que l’ivresse est là ! Et j’ai l’air d’un alien avec ma chemise à carreaux au milieu de tous ces T-shirts XXL. Mais bon … Je suis le mouvement, statique certes, mais stoïque, coincé devant une console grosse comme un taxi londonien, je tâche d’entrer dans la danse du jeu. En me disant que quelque soit le type de jeu… l’important n’est-il pas de participer ?

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à suivre ; le premier twist était ici ; le très beau deuxième ici.

L’oeuvre de Trogloxène est à voir en plus grand ici.

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Oliver twists in London (2). Par Olivier Létoile

 

Mais qui est donc Edward Onslow Ford ? Un explorateur, un aventurier de la haute finance, un lord, un auteur à succès, un artiste peut-être…? A coup sûr c’était un homme charmant qui a laissé un souvenir ému à ses amis pour qu’ils se cotisent et lui érigent une statue à son effigie en plein Londres.

Edward était sculpteur et il est mort. En 1901. A peine a-t-il vu le siècle naissant qu’une méchante pneumonie l’emportait au-delà du Styx, un genre de Tamise mais en moins large. Edward fut en son temps un artiste académique, très apprécié par ses contemporains et qui a fortement inspiré la génération suivante. Tout ceci ne nous rajeunit pas.

Mais pourquoi diable je vous parle de cet illustre inconnu, que les Londoniens ont eux-mêmes complètement oublié ?

Voilà. Ce matin je me suis réveillé à 8:30 AM. Et j’ai bu un très mauvais café. Soluble. En poudre de perlimpinpin. Je squatte un appartement à Swiss Cottage, non loin de Hampstead et encore plus près de Westminster City. Il paraît que c’est in, bath, plutôt un peu snob, genre 17e arrondissement de Paris, mais en bien plus résidentiel. Des rues tranquilles aux façades de briques d’inspiration élisabéthaine ; je ne sais si c’est le terme qui convient mais ces maisons tout en briques avec leurs bow window en guise de ventre bien rempli et leurs toitures en forme de chapeaux pointus me font irrésistiblement penser à l’époque de William S, à moins que ce ne soient les fenêtres aux petits carreaux. En passant devant ces maisons qui se collent les unes aux autres j’ai toujours l’impression qu’une servante en fichu va surgir en gloussant pour échapper aux assiduités d’un palefrenier mal dégrossi.

Bref je sors dans le quartier et cherche un café serré pour me desserrer les paupières. Il fait beau. Je marche dans la rue. Il fait toujours beau. Lucky day ! Certes le ciel est légèrement plombé mais le soleil est facétieux et se glisse entre les nuages.

J’atteins un croisement où je découvre la statue de notre sculpteur. Très digne l’Edward, petit col, petite barbiche, très troisième république au pays de la reine. Il est planté au beau milieu d’un rond point qui tourne à l’envers. Noblesse anglaise oblige !

A peine ai-je eu le temps de saluer notre artiste que mon attention est attirée par une clameur toute proche. A quelques mètres de la statue, une foule de supporters bigarrée. Ils sont rassemblés sur le trottoir et s’amusent à traverser le passage piéton dès que la circulation le permet.

Vous y êtes. Abbey road. Le studio d’enregistrement où les Beatles ont enregistré leur tout dernier album et ont accessoirement traversé ce qui allait devenir le passage piéton le plus célèbre du monde. Le studio est toujours là. Les murs extérieurs sont couverts de graffitis … Here comes the crowd !

Dès potron minet, toutes les nationalités, toutes les générations se confondent et se pressent pour marcher à pas comptés dans l’histoire de la pop anglaise, si tant est que les Beatles ne soient pas un genre à eux tout seuls. Tous les supporters traversent en rafale la route de l’abbaye comme des égyptiens, les bras tendus, les doigts écartés, le sourire voilé, avec une pause au beau milieu de la rue passante pour que le père, l’oncle, l’ami immortalise l’instant.

J’ai vu Paul en survêtement de la Croatie, John en short vert et jaune du Brésil, Ringo enroulé dans un drapeau américain et Georges -mon préféré- était revêtu d’une jupe de tennis et d’un haut sur lequel je crois bien avoir reconnu les couleurs de la Norvège. La jeune fille était très blonde. Et très grande.

Je suis resté à observer ces traversées du souvenir tout en songeant à Edward. J’ai tourné les yeux vers lui ; pauvre Edward … solitaire, oublié, policeman en livrée, figé au centre d’un rond-point … incapable de modifier les trajectoires du destin, impuissant à faire évoluer les directions, les inclinaisons que prennent le plus grand nombre.

Je suis revenu vers lui et lui ai trouvé une vague ressemblance avec Pierre de Coubertin. Le siècle sans doute. Je me suis demandé alors si Pierre tout comme Edward, ne se sentait pas un peu perdu, dépassé ou bien encore simplement seul sur son Olympe. Qu’aurait donc pensé notre baron national de notre siècle naissant où BMW et Coca Cola fraternisent avec ses chers anneaux. Et que dire de ces officiels des jeux qui menacent de disqualifier Yohan Blake, second du 100 mètres, pour avoir osé porter une montre suisse d’une marque différente de celle qui chronomètre les foulées des fauves ?

Ouais … Je gage qu’Edward Onslow Ford tout comme Pierre de Coubertin ont déjà traversé une rue en empruntant un passage piéton. Et que fait-on une fois rendu sur l’autre rive de la Tamise ou du Styx.

Paul chantait « Hey Jude » lors de la cérémonie d’ouverture. Ringo devait être dans les parages … Quant à John et Georges je me plais à imaginer qu’ils jouaient au bridge avec Pierre et Edward … L’important n’est-il pas de traverser ?

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à suivre ; premier twist d’Oliver in London : ici ; troisième : ici

la photo d’Abbey Road et ses déclinaisons : ici

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Oliver twists in London (1). Par Olivier Létoile


une œuvre de Banksy pour les Jeux Olympiques de Londres 2012

 

Trouver une cave à vins à Londres ! Autant chercher une femme voilée dans les rues de Paris. Je n’ai rien contre le voile … seul le voile intégral me fait grincer des dents et des rotules. En revanche. J’aime trop les femmes … libres !

Ceci dit, ici, je ne sais pourquoi … ça passe … Je me suis même surpris à saluer une gente dame dont je n’apercevais que les yeux. Maquillés. On envisage mieux … non ?

Je crois que les Anglais ne connaissent pas la notion complexe et pour tout dire impénétrable comme les voies du Seigneur, d’Allah et de Bouddha réunis, de laïcité. Grand bien leur fasse, car pour ma part je trouve que l’on en fait un peu trop avec ce curieux vocable … et surtout on y met toutes nos peurs ! Pauvres républicains. Think Condorcet … sometimes !

En vain, j’en reviens au vin. De guerre lasse dans ma recherche d’une cave à vins, je mets le cap sur Waitrose, le monoprix local. Honnêtement je ne sais à quels niveaux se perchent les salaires ici, mais l’addition fut plutôt salée. De deux choses l’une, soit chacun joue en bourse, soit tout le monde gagne au bingo ! C’est Fauchon qui se serait lancé dans la lessive et le soda ! Les prix sont en total désaccord avec mon compte en banque mais le service, le service … Mazette !

J’ai vu un employé bras dessus-dessous avec un aveugle qu’il guidait parmi les étalages remplis et emplissait complaisamment son panier qui fut garni en un clin d’œil, si je puis dire.

Cherchant des œufs, je m’enquiers de leur emplacement auprès d’un autre employé. Il y en a légion. On se croirait revenu à la via sacra de Rome. Et quelle ne fut pas ma surprise de le voir me sourire et me conduire à l’autre bout du magasin qui je le précise fait à peu près la taille d’un hangar d’airbus à Toulouse. Je dois reconnaître que cela change des explications confuses que l’on vous crache à la gueule au moindre renseignement. En France.

Au Waitrose, j’ai aussi croisé une congrégation de Russes en mission de ravitaillement, venue supporter la tsarine du saut à la perche qui pour la grande histoire a fini médaille de bronze du dit concours. Un peu déçus, mais les ayant croisés au rayon alcool où je me trouvais moi-même, je gage qu’ils s’en remettront.

On voyage beaucoup au rayon des vins, beaucoup plus que dans une cave française. Afrique du Sud, Chili, Espagne, USA, Australie, Nouvelle Zélande … et France bien sûr … les olympiades de l’ivresse ! Il y a même l’Angleterre !

Bon il y a des sujets où l’on se doit de rester sérieux, où la barre est haute et doit le rester, ainsi que le sourcil. Du vin anglais … Non mais des fois … ils ne doutent de rien les Waterloo’s boys !

La plupart des bouteilles ont délaissé le bouchon de liège pour une capsule qui cède au premier tour de poignet. On croirait ouvrir une bouteille d’huile d’olive.

J’ai choisi un blanc et un rouge d’Afrique du Sud.

Aujourd’hui j’ai décidé de suivre la compétition de BMX. Seulement je me suis fié au programme paru dans L’Équipe qui donne les heures selon le méridien de Paris. Oh ! Greeenwich ! Insupportable cousin ! Pourquoi te distingues-tu ainsi ? Cela ne te suffit pas de rouler à gauche, de compter en miles, d’être européen en restant insulaire, de pondre des Pounds, de faire bouillir du bœuf !

Je suis arrivé trop tard. J’ai juste vu le site olympique, de loin. Cela vaut une chronique à lui tout seul. J’y reviendrai donc, avec les griffes acérées et la bave aux lèvres !

J’avais donc la matinée pour moi. Mon choix s’est arrêté sur Camden Market. En bus impérial. Et comme tout bons frenchies, avides de nouveautés, voire de sensations fortes, j’ai grimpé au First floor, direction Camden … afin de dominer la situation et la ville qui défile. A gauche.

Mon voisin assis sur le siège juste devant moi, écoutait très fort Iron Maiden sur son ipod tout en lisant la Bible sur son Iphone. En me penchant j’ai pu lire sur son écran : Mosiah Chapter 20.

Qui est ce Mosiah ? Moïse, Marcel ; Marcel fut-il un apôtre ? Je pense que ce Mosiah est un apôtre parce que j’ai vu défiler sur son écran Jean-John et Paul-Paul, à ne pas confondre avec Pol pot et encore moins Popaul !

Ceci dit j’ai aimé le mélange des genres. La Judée sous acide, la toge gothique, le tatouage en guise de stigmates et le miracle du aimez vous les uns les autres mixé au Heavy Métal pur et. Dur!

Nous arrivons donc à Camden Market. C’est un ancien marché aux chevaux transformé en marché aux puces. Small is beautiful !

De nombreuses sculptures très réalistes, en bronze comme les médailles, nous rappellent du reste le passé chevalin du lieu. Cela nous change des sculptures prétentieuses et absconses pour ne pas écrire moins, où l’on tord une pièce de métal pour figurer une vague encolure. De cheval.

Ici les vessies sont des vessies et les lanternes … les lanternes, elles éclairent un présent mulicolore et cosmopolite.

Bienvenue à Casablanca, Marrakech ! Camden c’est la médina by Thames. Une médina aux accents asiatiques, indiens et rastas … le temple du t-shirt, la Mecque de la jacket, le nirvana du beatnik et le paradis du chineur. En plein Londres.

Je ne puis m’empêcher d’avoir un pincement au cœur quand je repense au double gâchis des halles de Paris. Un autre cœur de cité qui lui se meurt.

Il ne leur a pas suffit- nous parlons présentement de nos élus- de tout foutre en l’air pour creuser un trou dans lequel des millions de doryphores s’entassent depuis une quarantaine d’années d’obscurité à la lueur des néons, il a fallu qu’ils remettent ça, dans une version écologique prétentieuse de la canopée. Une espèce de monstrueux papillon figé en plein vol par la vanité de ses concepteurs totalement hors du monde, déploie ses ailes sur des arbustes rabougris sans pour autant vous protéger des intempéries.

Pardi fait toujours beau à Paname c’est bien connu ! Résultat … les dealers ont encore de beaux jours devant eux et les clochards vont rester les pieds dans l’eau. Je connais le quartier.

Ici, à Camden, ça grouille, on sent encore le siècle révolutionnaire des machines et de la brique et on lève les yeux sur un siècle technologique qui est déjà là. On passe un bon moment. On se sent vivre en harmonie avec les siècles passés et les gens d’aujourd’hui.

J’ai croisé un groupe de supporters français à Candem. Ils sont venus de Besançon. En car et résident dans un camping en périphérie. Un Nouveau concept pour le mois d’aôut … Oubliez les plages de l’Atlantique ou celles de la côte d’Azur … Venez planter de la sardine à Londres !

Faut dire que nos supporters du jour sont des fondus de gymnastique. Bon à les voir c’est plutôt le genre d’agrès que l’on pratique devant sa télé sur un divan ou au bar, mais la flamme olympique les grille de l’intérieur. Passer sa journée peinturluré comme un indien du Doubs en agitant un drapeau large comme un drap de lit king size, faut oser, faut y croire … Mais chanter à tue-tête la Marseillaise dans les ruelles remplies de rastas se figurant être à Kingston en étant physiquement à Londres, cela tient de la volonté, du courage … du prodige ou de l’inconscience c’est selon.

Ils sont bien sympathiques néanmoins. Ces supporters. J’adore les gens qui vous racontent leur vie en moins de deux minutes : On aime la gym, nous faisons partie du club de Lyse dans le Doubs, à moins que ce ne soit le Haut Doubs, nous ne sommes pas des tendres, la preuve on -j’aime le on- on donc, on a remporté une médaille de bronze.

Et on est passé à la télé … la folie quoi … on a même été au club de France qui jouxte le studio de France télévision … sans invitation !

Son voisin qui est du Doubs aussi : « si, moi j’en avais une ! »

« Ouais toi t’en avais une ! Nous -toujours le nous- nous donc … nous, on a poireauté deux heures devant l’entrée ! Mais une fois dans la place on a foutu une sacrée ambiance … Avant qu’on arrive, ils veillaient les morts ! »

Je n’en doute pas un instant.

Ah j’ai ouvert le blanc d’Afrique du Sud. Fleuron du Cap, 2009, Sauvignon … paraît-il. À mon premier verre j’ai eu l’impression de lécher du fer rouillé tout juste passé à l’antimoine. Au second verre j’ai regretté que ce n’en fût point !

Y’a pas du blanc dans le Haut Doubs …? et même en bas …? C’est bon à boire la France … at least !

See you O

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le deuxième twist d’Oliver in London, avec Abbey Road, est ici ; le troisième .

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Du Tour de France au Tour de Chine… « populaire, je vous dis ». Par Olivier Létoile

photo Alina Reyes

 

Mercredi 18 juillet. Le Tour de France fait escale aux Pyrénées … C’est la coutume, la tradition. Au programme du jour, quatre cols dont un géant hors catégorie, le Tourmalet qui culmine à 2115 mètres. Le niveau de la mer et ses embruns semblent bien loin ; pour un peu on toucherait les étoiles que l’on scrute avec attention depuis plus d’un siècle, juste au-dessus du fameux col, à l’observatoire du pic du Midi de Bigorre.

De ce vaisseau des étoiles qui culmine à 2879m, on a une vue saisissante sur la vallée de Barèges que les forçats du bitume s’apprêtent à grimper. Un long ruban d’asphalte brûlant qui serpente sur plus de 25 kms et se fraye un passage qui ne cesse pourtant de buter contre un horizon de granit pur. Et dur.

Ici ce n’est pas champs de blé et fraises des bois ; mais toundra déserte, forêt chauve et mousse qui pique. Le doux, le tendre, y’a pas ! Ici le végétal ne pousse pas, il rampe. Comme le peloton qui, aujourd’hui, risque à coup sûr de se transformer en gruppetto.

Bienvenue aux Pyrénées. On annonce 30° à l’ombre et d’ombre il n’y a point !

L’étape promettait d’être dantesque. Elle le fut. Tout autant sur la route que sur les bords, du reste. Une foule de plus de dix milles personnes se massait au bord de la route sinueuse, vociférant ses encouragements au héros du jour. J’ai nommé Thomas Voeckler qui parvint en tête à chacun des quatre cols, gagna l’étape et le maillot à pois du meilleur grimpeur en prime. Respect !

Je l’ai vu dans la montée du Tourmalet alors qu’il n’était pas encore le solitaire irrésistible filant droit pour atteindre la ligne de son destin glorieux. Lors de son passage sur les pentes du Tourmalet, son apparition fut brève, furtive même, quelques secondes à peine, malgré une pente à plus de 15%, mais mes oreilles s’en souviennent.

La foule du tour est plutôt du genre ardent … disons tapageur, voire remuant … pour tout dire assez surexcité. Impatiente d’en découdre, en fait. Il faut dire que la plupart d’entre eux font le pied de grue depuis plusieurs heures sous un soleil de plomb, avec parfois en prime un barbecue chauffé à blanc à proximité. Ça chauffe les esprits, c’est sûr.

Alors pour faire patienter tout ce petit monde, les organisateurs du Tour ont eu une idée ; une caravane. La caravane du Tour. Le concept est simple : inviter les nombreux sponsors du Tour à précéder les coureurs dans leur minibus à impériale, du haut duquel ils lancent du geste auguste du Semeur, une multitude d’objets publicitaires, au milieu d’une foule agglutinée et plutôt tonique.

C’est beau comme un Millet. L’école de Barbizon de Seine et Marne, transposée au Tourmalet, hautes Pyrénées.

Soudain il vous tombe sur le paletot, des fromages sous coque, des mini saucissons sous vide, des bouteilles d’eau avec ou sans bulles, des téléphones portables factices, des stickers aux couleurs des mutuelles ou des rillettes de la même ville, des casquettes, des t-shirts, des stylos frappés du logo d’organisations syndicales … tout se mêle, s’entremêle, se confond. C’est la kermesse … c’est la fête, c’est dingue !

Une pluie de cadeaux vous tombe du ciel … y’a même des parapluies … ! Vous êtes nourri, habillé, protégé, défendu pour le reste de l’année ! La caravane passe et les supporters hurlent. Ravis ! Comblés !

Mais ça, c’était l’entracte. L’amuse-gueule. L’antichambre du cirque romain, les arcades du Colisée …

Le lâcher de fauves c’est pour plus tard. Au passage des coureurs … Et là c’est quelque chose !

Carnaval en juillet … Oubliez Rio, Venise, Nice et Dunkerque … ce ne sont que de pâles figures comparées à ce zénith du costume bariolé qu’est le Tour.

Chacun cherche son moment de célébrité. Plus c’est improbable, mieux c’est. L’inconnu incongru repère en un clin d’œil celui de la caméra. Parfois l’attire même. Il faut dire qu’elles sont partout. Sur terre comme dans les airs. The place to be !

Pour ma part j’ai vu surgir de nulle part un superman, un nudiste, un ours mâle revêtu d’une cornette et un clergyman enroulé dans un drapeau de l’union jack. Sans doute un supporter du maillot jaune Bradley Wiggins, sujet de sa majesté. Pourquoi diable un clergyman ? Il y a des mystères qu’il faut savoir ne pas sonder !

Les gens du tour de France c’est un peuple à lui tout seul.  Une contrée à part. Les derniers nomades d’Europe. Le fait est que l’on vient de toute l’Europe pour voir passer le Tour.

Certains de ces irréductibles sont là depuis deux jours. Petit à petit la vallée entière s’est transformée en camping-car land ! Pas un pouce d’espace libre aux bords de la route. Pare-choc contre pare-choc. Voisins-voisin d’un jour. Ami-ami pour toujours. On fraternise, on se raconte, on parle fort sans peur de l’écho. La vallée est large. On en profite.

Alors on rit beaucoup en se frappant sur les cuisses, sans modération. On boit aussi. La fête se poursuit jusque tard dans la nuit. Le matin on se réveille et l’on découvre son nouveau voisin arrivé aux premières lueurs de l’aube. Il est italien, du nord de la France, espagnol ou hollandais.

On se sent en famille. Une seule et même passion nous réunit. Signe de reconnaissance ultime. Pedigree indéfectible. Plus puissant que la génétique.

Dix mille maillons tout au long de la route, ça fait une sacrée chaîne tout de même. Eugène, le boucher du village de Barèges, est ébahi et débordé. Mais ravi au fond. Il débite de l’agneau et du mouton à la chaîne aussi efficacement que tournent celles des coureurs qui grimpent les pentes abruptes du Tourmalet.

Au pays du Tour on parle toutes les langues. Et le miracle c’est que tout le monde se comprend. On parle vélo, bien sûr et en premier lieu. Pronostic final et vainqueur de l’étape. Chacun y va de son favori.

On parle aussi beaucoup de cuisine. Recettes, plats en sauce et ragouts. En plein cagnard. Je vous dis, rien ne les arrête.

Et puis on parle mécanique. Là le sujet est sérieux. On étudie, on compare, on évalue, on se persuade que le mobil home sur roues que l’on possède est le plus efficace en plaine, en côte, par vent contraire … pour un peu on parlerait braquet et on se rêverait en jaune à Paris sur les champs !

Justement. Le bonheur n’est plus aux champs mais au plus près de la route. Et les rencontres sont parfois assez surréalistes. C’est le choc des cultures et des générations dû au hasard. Les accents d’une musette traditionnelle viennent se fondre aux accents furieux d’un heavy métal ramsteinien. On danse en pleine cacophonie.

Non loin de la piste de danse improvisée, une famille de hollandais a stoppé son  camping car hyper moderne et flambant neuf, conçu au moins par la Nasa.

Tous étaient revêtus des maillots -on dit paletot sur le tour- de l’équipe d’Albert Timmer. Un coureur, un équipier modèle, un sans-grade, un inconnu du peloton. Accessoirement il est aussi le gendre de Ronnie et Marjolaine, un couple d’une soixantaine d’années qui suivent les efforts de leur héros depuis le premier jour de course. Il visite la France quoi.

Toute la famille est là. Leur fille Gréta, l’épouse du champion et les deux jeunes frères jumeaux Jans et Jon. Albert Timmer est 148 ème au classement général, à 3h29’06’’ du leader et il peut compter sur le soutien indéfectible de sa belle famille et de sa belle tout court.

Ronnie est assis sur un transat, devant son écran de tv pendant qu’un de ses fils joue sur son ordinateur portable. Et puis les coureurs approchent ; toute la famille se presse au bord de la route, en réajustant son paletot et en brandissant des drapeaux à l’effigie d’Albert.

Tous sauf Ronnie … Il reste impassible, comme le patriarche de la tribu … il ne quitte pas des yeux son écran tv qui retransmet en hollandais, s’il vous plait, l’étape du jour.

Et au moment où les héros passent en trombe, en vrai, là à quelques mètres à peine de son transat, le regard de Ronnie passe successivement de l’écran à la route … comme pour se persuader qu’il ne rêve pas, comme pour contrôler la réalité via son écran … Je le comprends un peu car je vous prie de croire que lorsque vous voyez un ours mâle en cornette surgir de je ne sais où, vous vous pincez pour y croire.

On a tous crié Albert !! … Et j’étais assez heureux d’encourager un anonyme en me frappant les cuisses ! Sans modération.

C’est la magie du Tour paraît-il. Alors à quand un coureur chinois les amis …

Une équipe entière sur le Tour ; au pays où la bicyclette est la grande reine, il y a de l’espoir, no ? Et plus même ; à quand le tour de Chine ? Bien sûr la France est à peine un département, une moitié de province de la République Populaire de Chine ; cela prendrait quelques mois pour en faire le tour, certes. Mais imaginez ne serait-ce qu’un instant, soyons fous, le tour de Chine …

Succès populaire garanti … une chaîne d’un million de fiévreux de la petite reine … et les cols … les cols à 4000 mètres … vous croyez que c’est ça qui va nous arrêter … ?

Une polaire, des moufles et des You Tiao sur le feu … et roule ma poule ! Le Tour … populaire je vous dis !

 

Olivier Létoile

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A Night at the Rectory (traduction d’Élise de Warren)

Photo Alina Reyes

 

Traduction en anglais, par Élise de Warren, du petit récit publié en français sous le titre de Séquestrée ?

 

A NIGHT AT THE RECTORY

by Alina Reyes

translated by Élise de Warren

 

Before climbing up the stairs, I had seen a half-empty wine bottle. I wondered if sometimes he drank at night, on his own. I remember the scent of this sad life, of this house. It was so embarrassing. I pitied him. I did not know him. I only slept here, a prisoner in his home.

I climbed up the stairs and locked the door behind me, hoping he would hear the key turning in the lock and that he would understand.

I was hoping he could hear and at the same time that he could not. It was so humiliating, even more so for him than for me. It was humiliating for the neighbors, for the parishioners and for the whole town. In fact, the rectory was just a house like any other in the middle of a residential area. I had never been here before.

At night, it seemed to me I could hear the sound of the sea. It couldn’t be far. If I opened the window, I only saw houses that all looked alike, houses built just a few decades ago. They were narrow, one-story high houses built in order to occupy as little space as possible, just like the people who lived in it.

Maybe the sea was just at the end of the street. Or – granted that I somehow would have managed to leave the house without him noticing – maybe I would have walked endlessly in the maze of the neighborhood, never to find it.

I slept in his bed next to the large-screen television. It was a large comfortable bed with thick pillows and a warm blanket. You would never have imagined this bed belonged to a priest. I know I would not have. Did he like the idea of making me sleep in his bed? In any case, I have to say right away that he did not come up.

We had met six months earlier in Paris. He had come to interview me for a Christian radio station. Indeed, some priests are into journalism as well. He liked to say that he was also a journalist and not only a priest, as if being a journalist was better. But it seemed to me that there was nothing more beautiful in the world than being a priest.

This reminded me of the first priest I had ever met. In spite of my lack of trust in the Church, and because I was in the process of converting, I eventually went to the priest in my parish. Or maybe I should say I asked to see him.

I went to the church, amazed at how bold I was. Nobody was there except for a woman at the reception desk. She made me write my name and contacts on a sheet of paper and told me she would pass on my request.

The week after, because I still had no news, I looked up the parish website on the Internet and sent an e-mail. I went back to the church a few days later. In short, a few weeks had passed before I could get an appointment. I walked around the church and found a second entrance to his office in an adjacent street. He was a big man, with a soft voice and evasive eyes. He told me the reason I waited for so long before meeting him was because it was a period of exams. He proudly explained to me that he was a professor in a Catholic institution of higher studies, of which I can not remember the name. His lectures and his students took a great part of his time.

The priest whose bed I was using was not from the same breed. I mean that he was not an intellectual hailing from the nice districts of Paris. He was just a poor guy who took care of his bonsais in the living-room of his very ordinary rectory. He had heatedly showed me these small horribly tortured trees. I did not say a word, but I could not help but to think they were like an image of the castration he had inflicted on himself.

Still, was it not his fault if I entertained such thoughts? Upon our first encounter in Paris, he looked very dignified dressed in black and serious as could be. He asked me to come and talk to his parishioners about my conversion – this was the reason I was here now. Why did he have to come and pick me up at the station with a borrowed convertible and looking like a play-boy with a blue striped half-opened shirt and sunglasses? And above all, why did he not mention I would be staying at his place? Of course I was a free woman, but that was exactly why this situation did not seem appropriate to me.

When I came down the next morning, he had already left. Soon after a woman rang the door. He had locked it and I had some difficulty opening it. “Were you held hostage?,”  she asked to me with a smile when I finally got to breathe some fresh air. She was a very kind old lady and she took me in her car. We joined  the parishioners and then left for a short pilgrimage that was planned that day. Then the priest took me to the church where I was to speak. He had gone back to his normal and enjoyable self and I felt he was like a little brother I should look after.