Ayant été rebaptisée Jules en l’honneur de Maigret, j’ai eu envie d’en visionner un. En français sur Youtube je n’en ai trouvé que deux, La nuit du carrefour, un beau Jean Renoir que j’avais vu ou revu il y a déjà quelque temps, et donc celui-ci, Le Chien jaune de Jean Tarride que je viens de découvrir, et qui vaut surtout par son cadre, Concarneau au début des années 30, avec son café, ses femmes à coiffes bretonnes, son port de pêche, la mer, les bateaux, le vent, les lanternes, la nuit, son chien jaune annonciateur de mort, quelques plans très beaux dont un sur les toits… une atmosphère poétique, surréaliste aussi, et parfois rappelant certains romans de Stevenson.
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un résumé du film (alerte spoiler !) avec de belles affiches d’époque, à voir ici
Je dédie cette note aux citoyens qui parlent sur les réseaux sociaux et aux journalistes qui font leur travail. La parole agit. Elle est épée de vérité à laquelle, tel Ulysse, nous devons passer tous les prétendants au royaume, les uns après les autres.
Je continue à relire ce poète, l’un des grands poètes formateurs de ma jeunesse, et le lisant comme je le danserais, j’ai envie de le traduire. Voici le troisième poème du Romancero gitano que je traduis. Le premier, « Saint Michel« , je le fis en vers libres ; le deuxième, « Romance de la lune, lune« , en heptasyllabes assonancés aux vers pairs, comme en espagnol ; pour celui-ci, j’ai pris le parti des heptasyllabes encore, mais avec une seule assonance au lieu de deux aux vers pairs, car elle me semble suffisamment riche (avec le son an). Après ma traduction, une vidéo des éditions Allia, qui ont publié en 2003 une édition bilingue du recueil avec une traduction de Line Amselem (qui s’explique ici sur sa traduction), vidéo dans laquelle le texte est chanté en espagnol.
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À José Navarro Pardo
Les coups de bec des coqs creusent l’aurore en la recherchant, quand par la montagne obscure Soledad Montoya descend. Cuivre jaune, sa chair, de cheval et d’ombre encens. Enclumes enfumées ses seins geignent des chants redondants. Soledad, seule à cette heure, qui donc cherches-tu, errant ? Et en quoi cela t’importe, dis, après qui je demande ? C’est ma joie, c’est ma personne que je recherche en cherchant. Soledad de mes tristesses, le cheval en s’emballant à la fin trouve la mer et la vague alors le prend. Ne rappelle pas la mer, la peine noire poussant sur les terres d’oliviers, sous leurs feuilles rumorant. Soledad, quelle pitié, cette peine qui te prend ! Tes larmes, jus de citron aigre en bouche qui attend. Peine si grande ! Je cours comme une folle de la chambre à la cuisine chez moi, mes deux tresses au sol traînant. Quelle peine ! Je deviens de jais, chair et vêtement. Ah mes chemises de fil, mes cuisses coquelicantes ! Soledad, lave ton corps à l’eau d’alouettes, tant que, Soledad Montoya, ton cœur trouve apaisement.
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En bas chante la rivière, de ciel et de feuilles volant. Et des fleurs de potiron couronnent le nouveau temps. Peine propre et toujours seule, oh la peine des gitans ! Cette peine aux voies cachées et aux si lointains levants !
C’est un vieux livre en forme de grand cahier que j’ai trouvé par terre, donné. Je le trouve très beau. Une collaboration entre un auteur, Henry Kubnick, et un illustrateur, Patrick de Manceau. Et je me dis que nous aussi avons un nouveau défi à relever : franchir le paradigme capitaliste américain, passer de l’autre côté.
« Il arrive quelquefois que les rayons tombés des étoiles (pourvu qu’ils soient de la même nature) s’unissent aux métaux, aux pierres et aux minéraux, qui sont tombés de leur position la plus haute, les pénètrent entièrement et s’amalgament à eux. »
Johannis Grasset, « Physica naturalis rotunda visionis chemicae cabalisticae », in Theatrum chemicum, 1661, cité par André Breton dans « Langue des pierres », essai publié dans le numéro 3 du Surréalisme, même, automne 1957
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Écrire une thèse c’est bâtir un palais, une aventure extraordinairement humaine, à chaque instant et pour des siècles en ce monde. Je franchis toutes choses.
Cette nuit en rêve, entrée dans ma thèse en couleurs, qui se transformait en maison, belle maison lumineuse entourée d’un jardin très vert, tout en étant textes dans lesquels il était loisible d’aller et venir.
Le rêve n’est ni imaginaire ni rêverie mais expérience et réel.
Avant-hier j’ai eu la fève (une petite chouette en céramique) juste après avoir lu cette phrase de René Char sur Rimbaud, dans Recherche de la base et du sommet : « Il sait la vanité des renaissances, mais plus et mieux que tout, il sait que la Mère des secrets, celle qui empêche les sables mortels de s’épandre sur notre cœur, cette reine persécutée, il faut tenir désespérément son parti. »
Et hier à la bibliothèque j’ai lu ces autres phrases de Char, dans Le Nu perdu, « Dans la pluie giboyeuse » : « Quelques êtres ne sont ni dans la société ni dans une rêverie. Ils appartiennent à un destin isolé, à une espérance inconnue. Leurs actes apparents semblent antérieurs à la première inculpation du temps et à l’insouciance des cieux. Nul ne s’offre à les appointer. L’avenir fond devant leur regard. Ce sont les plus nobles et les plus inquiétants. » Et j’ai songé, ni à quelque grand poète ni à quelque autre « grand homme », mais à la plus humble personne que j’aie jamais rencontrée, une personne qui, de son élocution difficile, me parlait d’étoiles et de pierres, et qui, un jour, dans la montagne, me raconta l’un de ses rêves.
C’est pourquoi, a dit aussi René Char, « Le poète est la partie de l’homme réfractaire aux projets calculés (…) [il] ne meurt pas forcément sur la barricade qu’on lui a choisie. » Et pourquoi aussi il a défini son recueil Fureur et mystère comme « un dire de notre affection ténue pour le nuage et pour l’oiseau. »
Je suis allée travailler dans une bibliothèque universitaire. Quelques heures après, en sortant, à quelques dizaines de mètres de là je suis tombée sur une vaste opération de police, une rue bloquée, des camions pleins de policiers partout dans les rues adjacentes. Ils ont refusé de me dire ce qui se passait, ils ont dit seulement : « ce n’est pas un attentat ». J’ai fait le tour comme ils me le demandaient, mais avant j’ai pris une photo, très vite pour qu’ils ne m’obligent pas à la supprimer comme ça m’est arrivé plusieurs fois. La presse n’en parlant pas à cette heure, je ne dis pas où cela se passait, pour ne pas risquer de nuire à leur travail.
Ce matin j’ai parfumé mon café à la cardamome. Le bon passé revient, le mauvais s’en va, d’autre mauvais s’en vient mais le meilleur n’a pas dit son dernier mot.
Le premier devoir d’un responsable, et a fortiori d’un chef d’état, est de ne pas se laisser entraîner dans les combines des imposteurs : elles font perdre le réel et la réalité.
Ne sommes-nous pas tous responsables ? Notre première responsabilité est de rester digne, c’est-à-dire de ne pas accepter l’inacceptable, ni pour soi, ni pour les autres.
L’esprit humain est un pont lancé par-dessus les monceaux des esprits cadavériques de ceux qui ont perdu, avec le sens de l’inacceptable, leur dignité, leur grâce.