Croix

Photo Alina Reyes

 

Monter l’énorme bruit du monde, le pesant bruit du crime par les rues de la ville,

pas après pas tirer des murs et de la foule la mort, de plus en plus lourde la porter sur son dos,

là-haut

là-haut d’où je la jette avec moi dans l’abîme

diapason convulsé sur la croix au point d’intersection est le centre du monde et le verbe mon corps ma chair se tient auprès de lui

debout

cri brûlant de douleur indicible

je le pousse, qu’il fasse tomber la nuit dans le centre du jour

ô vous pour qui je meurs

Dieu percé au centre de mon coeur, vois : garde-les, car ils ne savent pas

ils ignorent ce qu’ils font, à cracher des pelletées de terre au feu de mon amour

inatteignable, suspendu, déchiré, versant pour eux son sang, son eau

Mes bien-aimés tout s’accomplit, soyez lavés

que la vie s’éveille doucement dans vos veines

tout au fond du tombeau la joie attend de notre joie qui va se faire

Le soleil se couche pour aller se lever

où dans le commencement je suis

je vous attends, petit jour promis de notre réunion

 

Dernier repas

Photo Alina Reyes

 

Tout homme un jour prend son dernier repas.

Tout homme un jour prend son premier repas. Et ce premier repas est aussi première relation substantielle avec un autre, l’être qui vient de le mettre au monde et maintenant lui fait don de soi en le nourrissant.
Allaiter, geste d’amour parfait, aussi humble et vrai que de laver les pieds d’un autre, laver ou servir le tout-petit, ou le tout-faible, ou tout autre qui m’accepte pour frère serviteur.

Entre le premier et le dernier repas, il s’agit d’apprendre à recevoir et redonner. Tout repas est échange et partage de vie. Voilà pourquoi la vie : apprendre à recevoir et à redonner – car « qu’as-tu, que tu n’aies reçu ? », en sorte que notre entrée dans la mort, qui commence dès que nous entrons dans la vie, soit une nouvelle façon de donner la vie, comme elle nous fut, nous est donnée.

 

Montée

en montant à Aygues-Cluses. Photo Alina Reyes

 

Marche du temps, jeune homme qui s’avance, confiant et concentré, recevant du Royaume où les siècles au bout de leur course s’abreuvent, contemplent et attendent qui va se relever et tracer dans leur corps la route d’or de la vie accueillie pas à pas redonnée

marche du temps, sais-tu, jeune homme, où tu t’apprêtes à monter ? Silence ! j’écoute les forces de la lumière m’enseigner la juste manière d’avancer, la pierre consolider mes os et le torrent qui court me parler de la source.

Petite mère, ne t’en fais pas, je suis vivant, va de l’avant, je te recueillerai là-haut.

 

Îles

Photo Alina Reyes

 

Jaillissent de mes mains des îles, fleurs dans le monde pour le repos des voyageurs de l’être !

Le ciel s’y couche dans les landes, oreille pour les âmes errantes, sonate pour les coeurs qui crépitent.

Je fais jaillir des îles, habitations fugaces ou éternelles pour les états de l’être qu’à chaque instant j’invente, crée, déploie !

Tables dressées où vous pouvez monter pour me toucher, manger et boire à même moi la vie.

L’être je vous le donne et vous le multiplie, que toujours vous ayez du pays où naviguer, que votre coeur vous soit un bateau plein d’aimés, et que nous échangions dans le chant silencieux des herbes les souffles et les baisers qui tiennent à la vie et emportent plus loin.

 

Lumière du monde

Photo Alina Reyes

 

Écoutez, îles lointaines ! Mes petits enfants, venez,

voyez et demeurez entre les bras de ma lumière !

Au tout début du monde, je verse pour vous l’eau de ma vie donnée,

voyez comme elle abonde, vous nourrit de poissons et vous lave les rives et les coques,

comme elle vous porte et vous transmet l’appel du ciel, de l’au-delà des horizons !

Au tout début de tout, je verse pour vous le sang de mon amour puissant, qu’il coure dans vos veines et vous mette debout !

Oh, voyageons ! La brise souffle, les tempêtes nous laisseront vivants, nous rendront à la douce caresse ! je vous promets l’éternité.

 

En pleine vie

Photo Alina Reyes

 

Avant le début du monde je suis partie et les dauphins dans mon sillage sont apparus
traçant des cercles ouverts, distinguant dans l’union l’onde et la flamme des cieux
ô mes gracieux animaux, traçant la voie je vous sentais bondir
à mon côté, flots de sang bleu que je lâchais pour féconder la vie

Je suis Voyage
à bord de moi fleurissent les arbres et les bêtes, les hommes
qui sortent de mon coeur en procession sans fin
jusqu’au-delà des horizons.

Un enfant sur le pont d’un bateau contemple :
il entend ma voix qui vibre au fil de l’eau
et quelque chose en lui comprend.

 

Rameaux

Évangéliaire d'Egbert

 

Longs lys sauvages, leurs tiges montent dans mes jambes.
Leurs délicates racines étroitement caressent mes chevilles, massent la plante de mes pieds.
Je marche, leurs fleurs bougent où elles se rejoignent et leurs soupirs, s’exhalant par mes pores, répand dans le monde leur doux parfum d’amour.

D’où vient la beauté ?

Même la ville aujourd’hui grise chante à chacun de mes pas.

D’où vient la joie ?

Je monte à la maison, des voix aimées, des rires de jeune fille et de garçons cueillent mon âme au bond.
Entre mes doigts trois rameaux bénis, je ris aussi et les dresse dans le petit pot doré.
Mais la sève du ciel, c’est de moi qu’elle afflue, jusqu’aux ultimes ramifications du monde.

D’où venez-vous ? Trouvez la source.

 

La porte du ciel

au jardin des Plantes, à Paris. Photo Alina Reyes

 

Il s’apprête. Ses yeux dans le ciel ouvrent la fenêtre, d’où descend, blanc ruban dans le bleu, sa voie.

Sur terre, les animaux, les océans frémissent. La rouille des vaisseaux fantômes ensanglante les eaux. Une toute jeune femme sent dans son ventre clair bouger le Fils de l’homme sur le point d’entrer dans la cité. Au milieu des métros elle lève la tête : voici, elle voit dans la voûte la lumière passer par sa fenêtre ouverte.

Les enfants jouent, les époux s’enlacent, les esseulés chantent. Je suis le Dieu Vivant, disent leurs courses, leurs chairs, leurs voix.

Mon corps est la cité céleste où vous vivez, en plein sur terre.

 

l’amour au jardin

au jardin des Plantes, à Paris. Photo Alina Reyes

 

Au jardin les arbres fleurissent, les amoureux s’embrassent.

Qui a commencé ? Les arbres, ou les amoureux ?

Leurs baisers sont des brassées de fleurs qu’ils se donnent à manger l’un à l’autre.

Leurs fleurs sont des baisers que le ciel nous fait. Les arbres dans leur tronc, dans leurs branches, s’en réjouissent comme l’homme en ses membres embrassant sa fiancée.

Verticale ouverte, j’embarque et monte du secret à l’ardente lumière les arbres et les hommes.

 

déchirer le sable

à Soulac-sur-mer. Photo Alina Reyes

 

Le sable se déchire plus doucement que la soie. Le sable s’ouvre, recevoir dans sa chair l’eau, le sel et la lumière.

Sable des bords de mer, chair du monde où se tracent les voies de l’accomplissement. Peuple du ciel, sable, peuple du temps qui broie la pierre d’être, la fluidifie, qu’elle devienne

chemin qui embrasse très doucement les pieds. Sable mon peuple traversant

les siècles des siècles, unissant les vivants et les morts, sable de communion des petits grains humains,

viens là miroir que je t’épouse, viens prendre et recueillir et boire à mes chemins l’eau et le sang que j’ai versés le tout-premier,

viens au baiser d’amour.

 

Venir

à Soulac-sur-mer. Photo Alina Reyes

 

Sel et lumière
je les mets dans ma bouche ma langue l’océan déferlant par mes yeux Dieu

je suis. Vagues mes doigts qui vous apportent depuis la source que vous ne voyez pas le don,

la vie. Ô mes poissons mes cailloux mes grains de sable voyez je déploie la tente bleue de la consolation mes corps d’hommes avec vos têtes je vous prends contre moi sous le voile

venez petit troupeau venez mes âmes que je libère les larmes que vous tenez dans vos sombres cachots venez mes amours je vous

aime voyez comme j’avance en suppliant vos pieds venez, que mon eau vous les lave, que ma lumière vous les essuie et vous enlève au ciel où sans arrêt je viens.

 

Notre voyage sans fin

à Soulac-sur-mer. Photo Alina Reyes

 

J’ai confiance en vous, vivants qui vivez sous le ciel. Avec vous mon peuple comme je suis avec les miens dans notre maison d’amour où règne, si proche et plein, le ciel, vous écoutant comme j’écoute la voix de mes enfants, j’ai foi en vous, vivants, vous qui êtes Sa gloire et marchez dans mes veines en cortège vers la lumière qu’il nous donne en partage.

Je viens à vous, vivants, je viens en vous, je vous rends grâce dans votre immense gloire, vous qui pouvez vous mettre nus, venez, je suis l’océan et ses vagues qui vous aiment, je suis le sable où vous êtes mes lettres, je suis le ciel dressé pour vous comme une table.

Éternel est notre amour.