Lectures du jour, nouvelles du monde

Autoportrait à Istanbul, octobre 2009. Photo Alina Reyes

 

« Je sais, comme vous, qu’un monde a entièrement disparu, telle une ville après un tremblement de terre dévastateur, et qu’à sa place un autre monde est né. Gloire à l’Omniscient qui connaît ce qui est caché !  »
Naguib Mahfouz, Le Monde de Dieu, nouvelles traduites de l’arabe (Égypte) par Marie-Francis Saad, éd Actes Sud, 2000

 

« Du haut de la montagne sort un arc-en-ciel qui traverse le ciel, descend dans les plaines, puis disparaît.
Il arrive que certaines couleurs s’effacent de la nature. Il ne reste alors que le vert sur la montagne, le jaune sur la paille, et le bleu dans le ciel en été. Avant la fin du premier printemps il ne restait plus de crayons vert ni rouge tellement il y avait eu de prunes. Quant au crayon rose, il semblerait qu’il suffise pour de nombreux hivers. »
Adania Shibli, Reflets sur un mur blanc, roman traduit de l’arabe (Palestine) par Stéphanie Dujols, éd Actes Sud, 2004

 

« Et soudain, en un instant, comme après l’explosion, après avoir eu la tête qui tournait, après Kiev et tous les angles que j’avais dénombrés, je sentis que j’étais sur la route. Que j’étais de nouveau sur la route. »
Vladimir Sorokine, La voie de Bro, roman traduit du russe par Bernard Kreise, éd de l’Olivier, 2010

 

Faire l’amour

Photo Alina Reyes

 

Tout comme après un enterrement on éprouve le désir de partager un repas avec les vivants ou de faire l’amour avec une personne aimée, j’ai eu, après cette période électorale, le désir impérieux de lire un grand livre de vraie littérature. Je l’ai trouvé, je le lis. Il s’agit de La voie de Bro, un roman de Vladimir Sorokine. J’en reparlerai quand je l’aurai terminé, mais je le lis lentement, car je dois m’arrêter très souvent pour contempler, tant il m’appelle dans sa profondeur. Comme toujours en lisant un grand livre, ou comme quand je traduis un passage de la Bible,  je suis « dans un état superbe », comme il dit. Oui vraiment le verbe vivant peut tout, je l’ai toujours et sans cesse connu et reconnu dans ma vie, le verbe vivant guérit tout, donne toute béatitude, et surtout, ressuscite l’être.

En attendant de reparler de ce roman donc, je redonne ces considérations écrites il y a quelques années sur quatre livres dont La glace, de Sorokine – qui est en fait le premier d’une trilogie dont La voie de Bro est le deuxième titre.

*

La possibilité d’une île, Lunar Park, L’attentat, La glace. Quatre romans, un auteur français, un américain, un algérien et un russe.

Daniel, le personnage de Michel Houellebecq, a secrètement honte de son passé de comique sans scrupules, et ouvertement de son âge et de la dégradation de son corps par rapport à la jeunesse de son amante, Esther.
Bret Easton Ellis, qui se met lui-même en scène, a honte de son inaptitude à être père et mari, de son argent aussi sans doute, honte de la posssibilité de crime que portent ses livres, honte de son inadaptation à la vie sociale, ce rêve américain formaté par le politiquement correct.
La femme kamikaze d’Amine, le personnage d’origine palestinienne de Yasmina Khadra, a honte vis-à-vis de son peuple auquel elle se sent traître, et sa honte rejaillit sur son mari, notable de Tel-Aviv.
Quant aux « martelés » de Vladimir Sorokine, une honte innommable qui remonte à la Seconde guerre mondiale et se poursuit dans l’Histoire jusqu’à demain, leur fait rejeter l’espèce humaine en elle-même, comme il advient aussi dans le roman de Houellebecq.

Qu’en est-il de l’être humain, ici c’est-à-dire partout et en ce moment, dans un demain qui est la conséquence d’hier ? Il a honte.

« Nous vivons dans les ruines du futur », écrit Maurice G. Dantec dans le Théâtre des opérations.

« Le futur n’existait plus. Tout était dans le passé et allait y rester », dit B.E.E.

Pour le néo-humain cloné de Michel Houellebecq, le futur n’est plus que le fantôme d’un passé à répétition.

Les personnages de Vladimir Sorokine se martèlent le cœur à coup de glace pour obtenir l’illusion d’un futur de communion par la désagrégation dans la lumière – illusion adorée au prix de meurtres froids, toute honte entièrement bue.

Quant à la kamikaze de Yasmina Khadra, son nihilisme, son no future est d’autant plus radical que femme, elle ne peut même pas s’accrocher à la croyance d’un paradis de houris en récompense de son sacrifice.

Sauf chez Khadra qui malgré sa descente aux enfers conserve quelques lueurs de tendresse pour l’être humain (encore que ses rares évocations d’une humanité à visage humain soient à peu près exclusivement situées dans un passé irrémédiablement révolu), la honte de soi (honte de la petite fille déportée et réduite à l’état de bétail dans La glace, petite fille qui deviendra une sorte de reine des martelés, ces néo-humains à la Sorokine), est une honte du genre humain dans son ensemble, qui débouche sur l’impasse d’une fuite en avant.

Au bout de cette impasse un mur de cristal – l’île –mirage de Houellebecq, la lunaire foire hallucinatoire de B.E.E., le paradis du martyr de Khadra, la Glace vénérée de Sorokine. Tous se précipitent dans le mur et non contents de s’y précipiter s’y agrègent, s’y fixent, s’y identifient, dans une éternité de pacotille. Les corps n’y ont plus leur place, les hommes, comme dans La glace, n’y sont plus vus que comme « machines de chair ».

Or le genre humain est aujourd’hui débordé par un verbe qui n’est même plus libérateur, le genre humain est débordé par la parole proliférante et mensongère du spectacle, le genre humain est réduit au bruit incessant, au bavardage vertigineusement creux et inefficace, aux langues de bois des médias, des politiques, des religieux, des scientifiques et des spécialistes de toute sorte, à la langue absurde et totalitariste des transactions financières, à l’incessante et compacte propagande, le genre humain tout entier n’est plus qu’un misérable insecte englué dans une toile de signes dépourvus de chair et de sens, et tout en s’autodétruisant dans les pires convulsions, anesthésié et paralysé, asphyxié dans sa honte et son impuissance, émet comme une bave d’agonisant d’ultimes rêves de lumière, semblable à cette « lumière bleue » glaciale que Leni Riefensthal fantasma dans son premier film éponyme, en 1933, avant de foncer, fascinée, dans le mur du discours hitlérien.

Que les poètes nous fassent entendre leur langue de poète, vite. Si l’être humain n’a pas de rapport légitime à la vie, il lui faut, absolument, établir et garder sans cesse un rapport poétique avec elle.

 

« Toute la beauté avec toute la vérité ». « Le Monde est plein »

Tout à l'heure au jardin. Photo Alina Reyes

 

« Ce qui nous touche dans le monde antique, c’est son attente du Dieu inconnu. C’est Cicéron invoquant à l’heure de sa mort la cause des causes, causa causarum. C’est Platon décrivant le juste qui viendra : « Fouetté, torturé, mis aux fers, on lui brûlera les yeux ; enfin, après lui avoir fait souffrir tous les maux, on le mettra en croix… » Et, parlant encore de la pureté de l’âme et du corps, c’est Sénèque disant : « Notre Dieu et notre Père. » Et : « Que la volonté de Dieu soit faite. » C’est Virgile annonçant le siècle qui va venir : « Adspice, venturo laetantur ut omnia saeclo. » C’est Properce parlant le premier dans le monde latin de la pitié. Ce qui nous touche dans l’islam, c’est la part de vérité éternelle qu’il maintient. C’est la part qui lui est revenue du grand héritage judaïque. Et c’est qu’il est, comme le dit Nicole, une secte chrétienne, vue profonde dont on est bien assuré, lorsque l’on vient de lire le coran dans les terres mêmes des musulmans. Ainsi tout nous presse, tout nous donne de l’espoir, de l’assurance. De tous côtés nous sommes fortifiés. Mille reconnaissances lointaines nous mettent en sécurité et nous permettent d’attendre, dans l’amour, la conjonction fatale de toute la beauté avec toute la vérité. »

Ernest Psichari, Les voix qui crient dans le désert

 

Au jardin tout à l'heure. Photo Alina Reyes

 

LA JOIE (…) Plus que personne, le mystique souffre de la pulvérulence des êtres. (…) Partout, l’émiettement, signe du corruptible et du précaire. (…) Il faut avoir profondément senti la peine d’être plongé dans le multiple, qui tourbillonne et fuit sous les doigts, pour mériter de goûter l’enthousiasme dont l’âme est soulevée, quand, sous l’action de la Présence universelle, elle voit que le Réel est devenu, non seulement transparent, mais solide. Le principe incorruptible du Cosmos est désormais trouvé, et il est répandu partout. Le Monde est plein, et il est plein d’Absolu. Quelle libération !

Pierre Teilhard de Chardin, L’Humanité en marche

 

Le livre de sable de Jorge Luis Borges, un coran

à Soulac-sur-mer. Photo Alina Reyes

 

Que cherche Borges ? L’inconcevable. Comment chercher l’inconcevable ? En le concevant. Borges conçoit des histoires que la raison peut concevoir afin d’en faire sortir quelque chose qui reste pour la raison inconcevable, et s’avère pourtant concevable par l’esprit, puisque le voilà conçu, quoique nous ne le puissions voir qu’obscurément, confusément comme dans un miroir, dirait saint Paul. Or, si nous ne pouvons le voir que confusément, les mots le disent précisément. En parfaite communion avec l’esprit, la parole dit ce qui dépasse la raison. En fait, le travail de Borges cherche l’immaculée conception, et la trouve, ou donne à l’auteur d’être trouvé par elle, de lui apparaître dans une lumière surnaturelle, qui laisse stupéfait. Par exemple, un disque qui n’a qu’une face (Le disque). Ou bien son fameux livre infini (Le livre de sable).

« Je l’ouvris au hasard. Les caractères m’étaient inconnus. Les pages, qui me parurent assez abîmées et d’une pauvre typographie, étaient imprimées sur deux colonnes à la façon d’une bible. Le texte était serré et disposé en versets. À l’angle supérieur des pages figuraient des chiffres arabes. Mon attention fut attirée sur le fait qu’une page portait, par exemple, le numéro 40514 et l’impaire, qui suivait, le numéro 999. Je tournai cette page ; au verso la pagination comportait huit chiffres. Elle était ornée d’une petite illustration, comme on en trouve dans les dictionnaires : une ancre dessinée à la plume, comme par la main malhabile d’un enfant.
L’inconnu me dit alors :
– Regardez-la bien. Vous ne la verrez jamais plus. »

Louis Massignon écrit à propos du Coran : « De ce livre, très tôt, les premiers théologiens (…) ont tiré une théorie générale de l’univers, selon laquelle il n’y a pas de formes en soi, ni de figures en soi. Dieu seul est, non seulement permanent, mais imminent, menaçant : Huwa al-Bâqî. Il n’y a pas de durée, mais des suites d’instants incommensurables. Pas de formes, des atomes perpétuellement détruits et recréés. On retrouve là un peu de l’occasionnalisme de Descartes. À l’opposé de l’inspiration grecque, idolâtre des formes en soi, des polygones fermés, des nombres, c’est un art du changement, de la dérivation, de l’algèbre, de l’inanimation des figures, puisqu’elles sont périssables, de la destruction des idoles. »

Ce que je vois c’est que ce livre de sable, « à la façon d’une bible », est une espèce de coran. Ce n’est pas pour rien que Borges emploie les mots hasard et chiffres arabes. Nous savons combien le désordre apparent du Coran déconcerte la raison. L’inquiète, même. C’est pourquoi les musulmans l’accompagnent de la sunna, d’un corpus de lois et pratiques, qui en quelque sorte neutralisent cette liberté par trop insolente et déstabilisante de l’esprit. L’esprit s’il est complètement désincarné attire l’homme au nihil, à la mort. Il peut conduire à la fixation dans la stupéfaction, éminemment anxyogène. Sans le secours de la conscience, de la raison, des règles de vie, il peut produire cette fascination morbide qui meut les « fous d’Allah » et les nihilistes. Le jamais plus prononcé par l’inconnu de Borges rappelle celui du corbeau d’Edgar Poe. Nous sommes ici au bord du gouffre.

« Il me demanda de chercher la première page.
Je posai ma main gauche sur la couverture et ouvris le volume de mon pouce serré contre l’index. Je m’efforçai en vain : il restait toujours des feuilles entre la couverture et mon pouce. Elles semblaient sourdre du livre.
– Maintenant cherchez la dernière.
Mes tentatives échouèrent de même ; à peine pus-je balbutier d’une voix qui n’était plus ma voix :
– Cela n’est pas possible.
Toujours à voix basse le vendeur de bibles me dit :
– Cela n’est pas possible et pourtant cela est. Le nombre de pages de ce livre est exactement infini. Aucune n’est la première, aucune n’est la dernière. Je ne sais pourquoi elles sont numérotées de cette façon arbitraire. Peut-être pour laisser entendre que les composants d’une série infinie peuvent être numérotés de façon absolument quelconque.
Puis, comme s’il pensait à voix haute, il ajouta :
– Si l’espace est infini, nous sommes dans n’importe quel point du temps. »

« Les lignes ne sont que des points qui se déplacent », écrit encore Massignon à propos de la « position théologique fondamentale » qui caractérise l’art islamique.

Ayant acquis contre une Bible ce fascinant livre de sable qu’il finit par qualifier de monstrueux, et qui lui rend une image monstrueuse de lui-même, le narrateur ressent la nécessité de s’en débarrasser.

« Je pensai au feu, mais je craignis que la combustion d’un livre infini ne soit pareillement infinie et n’asphyxie la planète par sa fumée.
Je me souvins d’avoir lu quelque part que le meilleur endroit où cacher une feuille c’est une forêt. Avant d’avoir pris ma retraite, je travaillais à la Bibliothèque nationale, qui abrite neuf cent mille livres ; je sais qu’à droite du vestibule, un escalier en colimaçon descend dans les profondeurs d’un sous-sol où sont gardés les périodiques et les cartes. Je profitai d’une inattention des employés pour oublier le livre de sable sur l’un des rayons humides. J’essayai de ne pas regarder à quelle hauteur ni à quelle distance de la porte.
Je suis un peu soulagé mais je ne veux pas même passer rue Mexico. »

Le livre de sable aura-t-il absorbé toute l’humidité de la bibliothèque ? Toute sa langue ? « Les lignes des paysages », écrit en conclusion de ses Remarques sur l’art musulman Louis Massignon, « sont amenuisées, les traits des personnages sont dépersonnalisés, dévitalisés : l’artiste ne doit pas essayer de « les faire vivre », Dieu seul a ce pouvoir, mais d’y faire allusion comme en rêve se dessine et s’esquisse la démarche d’une figure aimée. »

L’immaculée conception peut devenir une figure, aimante, aimée, bonne. Le risque du vertige demeure dans les souterrains de la langue, mais il est assumé et dépassé. Jorge Luis Borges, dont les textes très fréquemment interrogent avec inquiétude le christianisme, s’en rapprochant et s’en distanciant en même temps jusqu’à atteindre l’inconnu, peut se retourner en une forme d’espérance. Voyons par exemple les derniers mots de son Utopie d’un homme qui est fatigué :

« – Il va encore neiger, annonça la femme.
Dans mon bureau de la rue Mexico je conserve la toile que quelqu’un peindra, dans des milliers d’années, avec des matériaux aujourd’hui épars sur la planète. »

Jean-Pierre Brisset par Michel Foucault, Sept propos sur le septième ange

Douanier Rousseau, Les Flamants roses

 

En préparant mon travail sur Saint-Louis de la Salpêtrière (nous y reviendrons),  je suis tombée sur les Sept propos sur le septième ange de Michel Foucault. J’étais partie à la bibliothèque chercher Histoire de la folie à l’âge classique, j’en ai ramené aussi Naissance de la clinique. Mais ce que j’ai d’abord lu cette nuit, ce sont donc les Sept propos…

André Breton dans son Anthologie de l’humour noir dit de Brisset : « Nous assistons ici, non plus à un retour de l’individu mais, en sa personne, à un retour de toute l’espèce vers l’enfance. (Il se passe quelque chose d’équivalent dans le cas du douanier Rousseau). »

Cependant Brisset est bien plus vertigineux que Rousseau. Son désir de retrouver l’enfance de la langue s’apparente à une physique-métaphysique, une métaphysique-physique. Lisant Foucault, j’ai songé, bien au-delà de « l’humour noir » vu par Breton, aux trous noirs des physiciens, attirant la lumière, et aussi à ce qu’ils appellent trous de vers, par où s’effectuerait le passage d’une dimension à une autre. Comme dans ce Journal toutes les « Catégories » peuvent entrelacer leurs doigts, et les mots-clefs féconder l’être dans leur nuée.

En sortant de la bibliothèque, je suis passée par la rue Teilhard de Chardin, où j’ai fait les photos qui dialoguent avec le texte de la note précédente. « Coextensif à leur dehors, il y a un dedans des choses », dit Teilhard.  À l’évolution correspond une involution créatrice, c’est aussi ce qu’a pressenti dans la langue Brisset, qui aspirant sa lumière et la retournant comme un gant, ouvre par ce voyage un trou de ver dans les dimensions de l’être.

Citons Foucault : « Chercher l’origine des langues pour Brisset, ce n’est pas leur trouver un principe de formation dans l’histoire, un jeu d’éléments révélables qui assurent leur construction, un réseau d’universelle communication entre elles. C’est plutôt ouvrir chacune sur une multiplicité sans limite ; définir une unité stable dans une prolifération d’énoncés ; retourner l’organisation du système vers l’extériorité des choses dites. »

Foucault montre que Brisset part d’un bruit de fond originel de la langue, d’où seraient nés les mots, formes condensées dont il est possible de libérer de nouveau le foisonnement du sens. Je pense à l’épisode de Babel, traduit et commenté dans Voyage, et inauguré ainsi : « Tout le pays était babil unique », avant la dispersion par Dieu des hommes et des langues dans le monde, libérant la vie.

Citons Brisset, cité par Foucault : « Voici les salauds pris ; ils sont dans la sale eau pris, dans la salle aux prix. » L’homme naît dans le marais, comme on y assiste aussi dans Voyage. Citons Foucault, à propos de Brisset : « Le mot n’existe que de faire corps avec une scène dans laquelle il surgit comme cri, murmure, commandement, récit ; et son unité, il la doit d’une part au fait que, de scène en scène, malgré la diversité du décor, ds acteurs et des péripéties, c’est le même bruit qui court, le même geste sonore qui se détache de la mêlée, et flotte un instant au-dessus de l’épisode, comme son enseigne audible ; d’autre part, au fait que ces scènes forment une histoire, et s’enchaînent de façon sensée selon les nécessités d’existence des grenouilles ancestrales. »

Il s’agit de « retransformer les mots en théâtre ; replacer les sons dans ces gorges coassantes ; les mêler à nouveau à tous ces lambeaux de chair arrachés et dévorés ; les ériger comme un rêve terrible, et contraindre une fois encore les hommes à l’agenouillement : « Tous les mots étaient dans la bouche, ils ont dû y être mis sous une forme sensible, avant de prendre une forme spirituelle. Nous savons que l’ancêtre ne pensait pas d’abord à offrir un manger, mais une chose à adorer, un saint objet, une pieuse relique qui était son sexe le tourmentant. »

Et maintenant sortons du livre, voyons ce qu’il vient de nous dire : l’idolâtrie première, d’où viennent les paroles mauvaises. Rappelons-nous que ce qui peut rendre l’homme impur, ce n’est pas ce qui entre en lui, mais ce qui peut sortir de sa bouche, ainsi que le dit le Christ. La saloperie que décline Brisset. Qu’il faut laver et racheter dans l’eau baptismale d’une langue originelle retrouvée, et non seulement retrouvée mais réinventée, redéployée, pour Sa gloire et le salut du monde.

 

Jean-Pierre Brisset

Michel Foucault

Voyage