Le rocher

photo Alina Reyes

 

Chaque jour je pense à mon père, là-bas. Qui oublie tout au bout de quelques secondes. Jamais de sa vie il ne m’a téléphoné ou rendu visite, même quand j’étais dans une très grande précarité seule avec mes deux petits, les aînés des deux jeunes hommes. Jamais il n’a accepté mes invitations à venir un ou quelques jours chez nous, jamais non plus il ne s’est intéressé plus de quelques minutes à ses petits-enfants. Je ne ne lui en veux pas, il est ainsi, c’est tout. Simplement je veux dire : comment fonder une relation dont quelqu’un ne veut pas ?

Quant à ma mère, elle m’a écrit il y a plusieurs années que je n’étais plus sa fille. Ensuite j’ai essayé d’arranger les relations à l’intérieur de toute cette famille, j’ai voulu y faire apparaître un peu de vérité, et j’ai dû m’y prendre très mal je l’admets, car tout n’a fait qu’empirer. La dernière fois que je l’ai vue, en juillet avant de partir à la montagne, elle m’a rappelé qu’elle n’avait jamais vu une enfant aussi entêtée que je l’avais été, selon elle – histoire de me faire savoir que tout cela était de ma faute. Je n’ai pas protesté, seulement plaisanté, sans ironie, sur mon horrible caractère. Tous les parents commettent des erreurs et des fautes envers leurs enfants, mais elle n’est pas du genre à en reconnaître le dix-millième d’une.

J’écris ceci au Jardin, à l’ombre sous un arbre, mais à l’instant je sens qu’il fait vraiment trop chaud, je vais rentrer. C’est là qu’on apprécie d’avoir un appartement meilleur marché, orienté au nord. Je pense à O, c’est pour lui que je regarde tant la web tv du sanctuaire de Lourdes en ce moment, avec toutes les prières à la grotte et son silence bienfaisant la nuit. La grotte, le rocher, est infiniment plus puissant que toutes les paroles humaines qui s’y disent.

(écrit hier au jardin, pour un livre en cours)

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Capuche

à Istanbul. Photo Alina Reyes

 

Je me lève, je vois dans la glace mes seins moulés par le motif panthère de mon gilet en coton. Je suis allée voir un spectacle de danse, le théâtre était comble et à la fin la salle était debout, à applaudir frénétiquement. Ce n’était pas mauvais, mais de là à déclencher un tel enthousiasme… Les gens sont-ils à ce point en manque de vie ? Une autre fois je suis allée au cinéma, où je ne vais quasiment plus, voir un film encensé tant par la critique que par les spectateurs. Pas mal fait, en effet – à part ça, néant. Parce qu’il ne faut pas désespérer Billancourt, ni Saint-Germain-des-Prés ni le Marais, aux autres je dis : « oui, c’est un bon film ». Idem pour les expos, ou les très bons livres, tout ce qui fait la culture de l’homme d’aujourd’hui. Immensément plus vives et plus puissantes sont celles du Moyen Âge, ou de l’Antiquité, ou des aborigènes australiens, par exemple. Mais l’homme moderne ne sait plus ce qu’est la vie. L’homme moderne a des idées complètement faussées sur l’être, sur le soi, sur Dieu. Ceux qui sont aptes à savoir ont au moins un gilet à capuche, comme le mien.

(extrait d’un livre en cours d’écriture)

 

François au pays des cauchemars

 

Rien n’est « normal » dans cette photo. Je sais que Depardon a perçu quelque chose de profond, il ne peut en être autrement. Et qu’il le dit, plus ou moins malgré lui, tout en essayant de rentrer dans le cadre de la « normalité » de  campagne du nouveau Président. Justement, la campagne est là, au sens premier du mot cette fois. Oui, ça commence, on va au fond. Au fond des choses. Dans le cadre carré où tout le physique de l’image est transposé dans une métaphysique occulte, non-dite, inavouée. Le carré, dans l’ordre symbolique, c’est le domaine de la terre, par opposition et complémentarité au rond du ciel, de l’esprit. Mais ici le ciel n’est pas rond, il est brisé par les lignes floues de l’Élysée. Brisé et décoloré, négligé – toute la netteté, l’attention de l’objectif étant portée sur l’homme. L’Élysée, dans la mythologie, est le séjour des bienheureux aux enfers. Bienheureux, mais morts.

Le palais présidentiel, avec ses drapeaux français et européen, est aussi flou que dans un rêve, aussi lointain que dans un cauchemar. Toute la photo respire l’irréalité, le clivage, la séparation. L’homme, central, s’y tient comme un objet rapporté. Pour autant ni la nature (l’herbe, l’arbre) ni la culture et l’histoire (les bâtiments, les drapeaux) n’y sont solidement fondés. Flous, lointains, ils semblent plutôt en voie de disparition. Seule l’ombre paraît animée, en voie de progression. Désignant sous ce vaste désert d’herbe la terre, sombre séjour des morts.

Cette photo est anxyogène. L’homme y est central mais déporté sur la gauche, le côté « sinistre » comme on dit en latin. Son attitude est figée, mais en déséquilibre. S’il avance c’est en crabe. Ses mains ne sont pas à la même hauteur, et son costume l’engonce. Il sourit mais ses yeux tombent, comme ses bras. Ses mains paraissent presque énormes, presque des mains d’assassin, et en même temps comme mortes, tranchées. Des bouts de chair empreintes d’une morbidité diffuse.

 

 

Ce pourrait être l’homme de la Renaissance, l’homme de Vitruve, inscrit au centre du monde dans son carré et dans son cercle, mais non. Celui-ci est déporté du centre, ses jambes sont coupées, ses bras ne s’étendent ni ne se lèvent ni ne soutiennent le cosmos – ses pieds qu’on ne voit pas, ne les a-t-il pas plutôt dans la tombe, cette terre à la fois cachée et omniprésente ? Ce n’est pas non plus l’homme du Moyen Âge, tel que le figura Hildegarde de Bingen, régnant à l’image de Dieu au centre des réalités spirituelles.

En fait l’image donne l’idée d’un montage. C’est cela, qu’a perçu Depardon. Comme si l’on avait découpé l’homme pour le plaquer sur fond d’Élysée. Cette photo crie au mensonge, voilà la vérité. La vérité, c’est que l’humanisme contemporain est un mensonge.

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être

en Turquie. Photo Alina Reyes

 

Que la langue déferle à la lèvre de l’être,
Qu’elle abreuve les soifs, qu’elle lave les plaies,
Qu’elle prenne d’amour les hommes et les féconde !

Qu’elle baigne les corps qui s’apprêtent à naître,
Qu’elle ouvre les regards, que montent dans les baies
Les larmes et les chants qui consolent le monde !

Qu’approche le pays dont l’amour est le maître,
Que s’animent les cieux, que vienne la nuée
Nous rendre à la lumière, et que la grâce abonde

Aux bordures du temps où nos yeux se pénètrent.