être

en Turquie. Photo Alina Reyes

 

Que la langue déferle à la lèvre de l’être,
Qu’elle abreuve les soifs, qu’elle lave les plaies,
Qu’elle prenne d’amour les hommes et les féconde !

Qu’elle baigne les corps qui s’apprêtent à naître,
Qu’elle ouvre les regards, que montent dans les baies
Les larmes et les chants qui consolent le monde !

Qu’approche le pays dont l’amour est le maître,
Que s’animent les cieux, que vienne la nuée
Nous rendre à la lumière, et que la grâce abonde

Aux bordures du temps où nos yeux se pénètrent.

 

La postérité spirituelle de Joachim de Flore, par Henri de Lubac. 18) L’ « appel au génie, à l’inspiration »

en Turquie. Photo Alina Reyes

 

« Le Christ « agrandi » et renouvelé de Quinet, c’est « ce Dieu qui se réveille dans les cœurs ». » (t.2, p. 227) La voie de Bro, avec sa hache de glace qui « réveille » les cœurs, n’est-elle pas une expression post-moderne de cette pensée, ce joachimisme égaré dont nous poursuivons l’exploration ? « Sous un autre langage, écrit Lubac, la pensée de Quinet n’est pas autre ici que celle de Michelet. » Et de citer l’Ahasverus de Quinet, où l’Éternité déclare :

« Au Père et au Fils j’ai creusé de ma main une fosse dans une étoile glacée qui roule sans compagne et sans lumière… » (p.232)

Lubac rappelle en note qu’il y a là un souvenir du Discours du Christ mort, de Jean-Paul. J’en donne ce passage, qui notamment par la mention du froissement, résonne aussi avec le livre de Sorokine :

« Alors je vis se lever pour s’enlacer autour de l’univers, le serpent gigantesque de l’éternité. Je vis le cercle se former et se doubler autour du grand Tout. Puis il se plia mille fois autour de la nature, et froissa tous les mondes les uns contre les autres ; et pulvérisant tout, il réduisit bientôt le temple de l’universalité, à n’être plus que l’église d’un cimetière. Tout était étroit, sombre et triste. — Se levant avec lenteur, le marteau d’une cloche immense allait sonner la dernière heure du temps, et la destruction de l’univers… quand je m’éveillai. »

Autre est la pensée d’Adam Mickiewicz, collègue au Collège de France et ami de Michelet et Quinet. « Ce qu’il attend, nous dit Lubac, c’est une « nouvelle explosion du Verbe de Jésus-Christ ». Edmond Fondille le faisait observer dès 1862 : « On a affecté, disait-il, de confondre Mickiewicz avec MM. Michelet et Quinet, … le maître catholique et napoléonien avec les deux professeurs voltairiens et révolutionnaires. La vérité est qu’il n’y eut rien de commun en esprit entre eux » ; alors que ceux-ci parlaient en adversaires de plus en plus virulents de l’Église et de toute foi dogmatique, celui-là « n’a pas un seul moment déserté la croyance dans laquelle il est né ». » (p.237) Et Lubac cite Ladislas, le fils du poète, pour lequel Michelet et Quinet « cherchaient toujours davantage dans la raison humaine les lumières que Mickiewicz ne demanda jamais qu’à l’inspiration chrétienne ». (p.238) Puis Daniel Halévy écrivant, toujours à propos de Mickiewicz :

« … Cette grandeur étrange est manifeste dans les leçons qu’il prononce de 1840 à 1844. On n’y trouve pas trace de cette rhétorique, de cette déclamation – donc de cette insincérité – qui gâtent les écrits de Quinet et de Michelet. Quinet et Michelet prétendaient parler d’inspiration, improviser ; ce n’était pas vrai ; mais Mickievicz, dont ils prenaient exemple, improvisait véritablement. Ses leçons… nous donnent sa parole même, libre, simple et puissante. La littérature de 1848 est gâtée par le faux et l’emphase. En lui, rien de tel… Les fleurs d’un merveilleux folklore se mêlaient sur ses lèvres au feu du messianisme. La puissance slave de souffrir, d’espérer, de transformer la souffrance en espérance, vivait en lui… Les improvisations de Mickiewicz ont la qualité mystérieuse, pressante, des Ballades. C’est une fantaisie, un feu, une beauté : on lit, on est saisi… » (p.246)

« Plus fondamentale, poursuit Lubac, est sa conception même de l’art. « Malheur, dit-il, aux poètes s’ils se bornaient seulement à parler ! C’est alors que la Poésie leur jetterait cette guirlande de fleurs mortes dont ils seraient condamnés à s’amuser pendant toute leur vie. » Il fait partager à son compatriote Krasinski son mépris pour cette pure littérature « qui brille quelque temps comme le ver luisant sur l’herbe de mai, puis s’éteint pour toujours ». Analysant l’œuvre de Pouchkine, il reproche au poète russe d’avoir subi d’abord l’influence des idées reçues dans l’occident, d’après lesquelles le poète est un artiste qui doit chercher seulement la perfection de son œuvre, ce qui est « déifier l’art » ; il le loue d’avoir ensuite reconnu – même s’il n’eut pas le courage de se maintenir à cette hauteur – que pour chanter dignement il faut subir une transformation intérieure et devenir « prophète ». » (p.247)

« Si le messianisme de Mickievicz est « d’abord le sentiment d’une intervention constante des puissances surnaturelles dans ce monde terrestre », Édouard Krakovski se dit tenté de croire qu’un tel sentiment lui vient d’abord « de la conscience qu’il a d’être en certains instants un véritable illuminé » ; avançant en âge, le poète discerne dans ce don « un avertissement de Dieu, un ordre obscur auquel il doit se soumettre et dont il doit déchiffrer complètement le sens ». Ce n’était pas orgueil, mas « sentiment très noble d’une sorte de responsabilité à accepter devant le malheur de sa patrie…, sentiment que le sacrifice est le suprême moyen dont nous disposons pour conformer notre monde visible aux desseins du monde invisible qui le régit… » Il est clair en effet qu’il généralise son cas lorsqu’il dit dans sa leçon du 15 janvier 1843 : « Ce qui commence dans la littérature des derniers temps, c’est cet appel au génie, à l’inspiration, ce que nous avons appelé le messianisme ». « (p.250)

Oui, il vient encore, le temps de la parole libre, ouverte, inspirée, la parole écrite mais aussi orale, spontanée, vivante ! Je la sens pousser en moi, si grand est son désir ! Tout vient et viendra à son heure, j’ai confiance et foi absolument et je vous donne pour finir ce chapitre ces quelques vers d’Adam Mickiewicz :

La glace insensible se crève,

L’ombre des préjugés n’est plus :

Matin de liberté, salut !

Où le soleil sauveur se lève !

 

Son souffle de vie


Photos Alina Reyes

 

Jean 10

9. Moi je suis la porte. Si quelqu’un entre via moi, il sera sauvé ; il entrera et sortira, et il trouvera un partage.

10. Le voleur ne vient que pour voler, sacrifier et perdre. Moi je suis venue pour que vous portiez la vie, et que vous la portiez au-delà de toute mesure.

11. Moi je suis le bon berger. Le bon berger expose son souffle de vie pour ses brebis.

12. Le mercenaire, qui n’est pas un berger, et qui n’a pas avec les brebis un lien particulier, voit-il venir le loup, il laisse les brebis et s’enfuit – et le loup s’empare d’elles et les éparpille.

13. Car il est mercenaire, et il ne se fait pas de souci, lui, pour ses brebis.

14. Moi je suis le bon berger, je connais les miens et les miens me connaissent,

15. comme me connaît le Père et comme je connais le Père ; et mon souffle de vie, je l’expose pour mes brebis.

16. Et je porte d’autres brebis qui ne sont pas dans cet enclos. Celles-ci aussi, il me faut les mener, elles écouteront ma voix, et finalement il y aura un seul troupeau, un seul berger.

17. Le Père m’aime via cela : j’expose mon souffle de vie, pour le reprendre en priant.

18. Personne ne le capture, venant de moi, mais c’est moi qui l’expose, à partir de moi-même. Je porte le pouvoir de l’exposer, et je porte le pouvoir de le reprendre. Telle est l’instruction qu’en priant j’ai reçue de mon Père.

 

Je continue, comme précédemment, par traduire le verbe lambano (prendre, recevoir) en tenant compte de son sens premier, qui exprime le fait de saisir les genoux en geste de supplication : j’y ajoute donc chaque fois une mention de la prière, car c’est une profonde vérité du texte et des faits.

Je traduis psychè (âme, vie) par son sens premier aussi : souffle de vie. Ainsi nous pouvons voir Jésus rendant l’esprit sur la Croix, son Esprit par essence qu’on ne peut saisir ni prendre, qu’il expose par tout son corps au-dessus de nous, là-haut sur la Croix, son souffle de vie qu’il reprendra comme on reprend son souffle, sa vie qu’il donne et reprend ainsi qu’il en a reçu le pouvoir dans la prière.

Et nous sentons son cœur qui bat pour nous tandis qu’il nous dit tout cela.

 

lecture de ce dimanche ; traduction et commentaire extraits de Voyage

 

La bonne vie

À Troumouse. Photo Alina Reyes

 

Ne sommes-nous pas tout le bestiaire du Christ ? Son troupeau, son âne, et son chien de berger ?

Berger, qui, sinon ce qui court dans ton sang, te demande

de rassembler et garder le troupeau ? Même

si tu n’as jamais vu une brebis, transporté dans la prairie

tu commences à courir, aboyer, ramener les bêtes éloignées,

aller, venir, tracer sur le sol la secrète écriture

qui finalement réunit, fait avancer comme la nuée

les âmes qu’un mystère t’a confiées.

Cependant le Maître nous conduit, il va devant,

nous mène le soir à la bergerie et le matin aux pâturages.

Quand nous serons tous entrés dans sa maison, dans sa lumière,

nous serons sur cette terre et dans les cieux

l’agneau et la colombe de Dieu.

 

Là-haut nous pouvons

Dans la montagne, à Troumouse. Photo Alina Reyes

 

Là-haut dans notre montagne nous pouvons

mettre la main dans son côté, et croire en sentant que nous sommes.

Mais aussi nous pouvons,

après avoir marché depuis le tout début du jour,

faire halte, contempler, et croire ce qui est.

Le coeur transporté, le coeur travaillé par le ciel.

Nous pouvons nous asseoir au bord du lac,

partager l’eau et le pain de nos sacs à dos,

lourds mais rendus par notre joie légers.

Nous pouvons écouter la transparence nous transpercer de pur amour.

Nous pouvons sans rien dire connaître notre union.

Là-haut nous pouvons connaître ce que veut dire croire,

et nous y répondons, et nous nous relevons,

nous repartons.

Là-haut nos pieds sont plus au ciel que notre tête en plaine,

et le ciel est plus solide, plus touchable encore que la roche.

Montons là-haut où nous pouvons,

dépouillés dans le dépouillement, l’âme à nu, le sang vivant,

tout ce que nous ne savions pas que nous pouvons.

 

Paix

Photo Alina Reyes

 

Par les chemins du temps nous irons

doucement

Les feuilles mortes, laissons-les à la saison passée

Quand notre arbre bourgeonne

en nous frémissent les fleurs appelées à sortir

Au milieu de nos coeurs les voies ombreuses accueillent la brise qui murmure : debout !

la brise qui promet : lumière !

la brise tendre, sourire sur nos joues, la brise parfumée du lilas qui s’annonce, la brise délicate qui passe ses doigts sur les fronts soucieux et transforme le sel des larmes en rire !

Dites-moi un peu : que reste-t-il des bêtises ? L’hiver ne les a-t-il pas avalées ? Rendons grâce au printemps qui s’en vient et nous guide au royaume.

Là-haut, tout près, nous sommes attendus au mariage.

 

En pleine vie

Photo Alina Reyes

 

Avant le début du monde je suis partie et les dauphins dans mon sillage sont apparus
traçant des cercles ouverts, distinguant dans l’union l’onde et la flamme des cieux
ô mes gracieux animaux, traçant la voie je vous sentais bondir
à mon côté, flots de sang bleu que je lâchais pour féconder la vie

Je suis Voyage
à bord de moi fleurissent les arbres et les bêtes, les hommes
qui sortent de mon coeur en procession sans fin
jusqu’au-delà des horizons.

Un enfant sur le pont d’un bateau contemple :
il entend ma voix qui vibre au fil de l’eau
et quelque chose en lui comprend.

 

Le livre de sable de Jorge Luis Borges, un coran

à Soulac-sur-mer. Photo Alina Reyes

 

Que cherche Borges ? L’inconcevable. Comment chercher l’inconcevable ? En le concevant. Borges conçoit des histoires que la raison peut concevoir afin d’en faire sortir quelque chose qui reste pour la raison inconcevable, et s’avère pourtant concevable par l’esprit, puisque le voilà conçu, quoique nous ne le puissions voir qu’obscurément, confusément comme dans un miroir, dirait saint Paul. Or, si nous ne pouvons le voir que confusément, les mots le disent précisément. En parfaite communion avec l’esprit, la parole dit ce qui dépasse la raison. En fait, le travail de Borges cherche l’immaculée conception, et la trouve, ou donne à l’auteur d’être trouvé par elle, de lui apparaître dans une lumière surnaturelle, qui laisse stupéfait. Par exemple, un disque qui n’a qu’une face (Le disque). Ou bien son fameux livre infini (Le livre de sable).

« Je l’ouvris au hasard. Les caractères m’étaient inconnus. Les pages, qui me parurent assez abîmées et d’une pauvre typographie, étaient imprimées sur deux colonnes à la façon d’une bible. Le texte était serré et disposé en versets. À l’angle supérieur des pages figuraient des chiffres arabes. Mon attention fut attirée sur le fait qu’une page portait, par exemple, le numéro 40514 et l’impaire, qui suivait, le numéro 999. Je tournai cette page ; au verso la pagination comportait huit chiffres. Elle était ornée d’une petite illustration, comme on en trouve dans les dictionnaires : une ancre dessinée à la plume, comme par la main malhabile d’un enfant.
L’inconnu me dit alors :
– Regardez-la bien. Vous ne la verrez jamais plus. »

Louis Massignon écrit à propos du Coran : « De ce livre, très tôt, les premiers théologiens (…) ont tiré une théorie générale de l’univers, selon laquelle il n’y a pas de formes en soi, ni de figures en soi. Dieu seul est, non seulement permanent, mais imminent, menaçant : Huwa al-Bâqî. Il n’y a pas de durée, mais des suites d’instants incommensurables. Pas de formes, des atomes perpétuellement détruits et recréés. On retrouve là un peu de l’occasionnalisme de Descartes. À l’opposé de l’inspiration grecque, idolâtre des formes en soi, des polygones fermés, des nombres, c’est un art du changement, de la dérivation, de l’algèbre, de l’inanimation des figures, puisqu’elles sont périssables, de la destruction des idoles. »

Ce que je vois c’est que ce livre de sable, « à la façon d’une bible », est une espèce de coran. Ce n’est pas pour rien que Borges emploie les mots hasard et chiffres arabes. Nous savons combien le désordre apparent du Coran déconcerte la raison. L’inquiète, même. C’est pourquoi les musulmans l’accompagnent de la sunna, d’un corpus de lois et pratiques, qui en quelque sorte neutralisent cette liberté par trop insolente et déstabilisante de l’esprit. L’esprit s’il est complètement désincarné attire l’homme au nihil, à la mort. Il peut conduire à la fixation dans la stupéfaction, éminemment anxyogène. Sans le secours de la conscience, de la raison, des règles de vie, il peut produire cette fascination morbide qui meut les « fous d’Allah » et les nihilistes. Le jamais plus prononcé par l’inconnu de Borges rappelle celui du corbeau d’Edgar Poe. Nous sommes ici au bord du gouffre.

« Il me demanda de chercher la première page.
Je posai ma main gauche sur la couverture et ouvris le volume de mon pouce serré contre l’index. Je m’efforçai en vain : il restait toujours des feuilles entre la couverture et mon pouce. Elles semblaient sourdre du livre.
– Maintenant cherchez la dernière.
Mes tentatives échouèrent de même ; à peine pus-je balbutier d’une voix qui n’était plus ma voix :
– Cela n’est pas possible.
Toujours à voix basse le vendeur de bibles me dit :
– Cela n’est pas possible et pourtant cela est. Le nombre de pages de ce livre est exactement infini. Aucune n’est la première, aucune n’est la dernière. Je ne sais pourquoi elles sont numérotées de cette façon arbitraire. Peut-être pour laisser entendre que les composants d’une série infinie peuvent être numérotés de façon absolument quelconque.
Puis, comme s’il pensait à voix haute, il ajouta :
– Si l’espace est infini, nous sommes dans n’importe quel point du temps. »

« Les lignes ne sont que des points qui se déplacent », écrit encore Massignon à propos de la « position théologique fondamentale » qui caractérise l’art islamique.

Ayant acquis contre une Bible ce fascinant livre de sable qu’il finit par qualifier de monstrueux, et qui lui rend une image monstrueuse de lui-même, le narrateur ressent la nécessité de s’en débarrasser.

« Je pensai au feu, mais je craignis que la combustion d’un livre infini ne soit pareillement infinie et n’asphyxie la planète par sa fumée.
Je me souvins d’avoir lu quelque part que le meilleur endroit où cacher une feuille c’est une forêt. Avant d’avoir pris ma retraite, je travaillais à la Bibliothèque nationale, qui abrite neuf cent mille livres ; je sais qu’à droite du vestibule, un escalier en colimaçon descend dans les profondeurs d’un sous-sol où sont gardés les périodiques et les cartes. Je profitai d’une inattention des employés pour oublier le livre de sable sur l’un des rayons humides. J’essayai de ne pas regarder à quelle hauteur ni à quelle distance de la porte.
Je suis un peu soulagé mais je ne veux pas même passer rue Mexico. »

Le livre de sable aura-t-il absorbé toute l’humidité de la bibliothèque ? Toute sa langue ? « Les lignes des paysages », écrit en conclusion de ses Remarques sur l’art musulman Louis Massignon, « sont amenuisées, les traits des personnages sont dépersonnalisés, dévitalisés : l’artiste ne doit pas essayer de « les faire vivre », Dieu seul a ce pouvoir, mais d’y faire allusion comme en rêve se dessine et s’esquisse la démarche d’une figure aimée. »

L’immaculée conception peut devenir une figure, aimante, aimée, bonne. Le risque du vertige demeure dans les souterrains de la langue, mais il est assumé et dépassé. Jorge Luis Borges, dont les textes très fréquemment interrogent avec inquiétude le christianisme, s’en rapprochant et s’en distanciant en même temps jusqu’à atteindre l’inconnu, peut se retourner en une forme d’espérance. Voyons par exemple les derniers mots de son Utopie d’un homme qui est fatigué :

« – Il va encore neiger, annonça la femme.
Dans mon bureau de la rue Mexico je conserve la toile que quelqu’un peindra, dans des milliers d’années, avec des matériaux aujourd’hui épars sur la planète. »

Venir

à Soulac-sur-mer. Photo Alina Reyes

 

Sel et lumière
je les mets dans ma bouche ma langue l’océan déferlant par mes yeux Dieu

je suis. Vagues mes doigts qui vous apportent depuis la source que vous ne voyez pas le don,

la vie. Ô mes poissons mes cailloux mes grains de sable voyez je déploie la tente bleue de la consolation mes corps d’hommes avec vos têtes je vous prends contre moi sous le voile

venez petit troupeau venez mes âmes que je libère les larmes que vous tenez dans vos sombres cachots venez mes amours je vous

aime voyez comme j’avance en suppliant vos pieds venez, que mon eau vous les lave, que ma lumière vous les essuie et vous enlève au ciel où sans arrêt je viens.

 

Notre voyage sans fin

à Soulac-sur-mer. Photo Alina Reyes

 

J’ai confiance en vous, vivants qui vivez sous le ciel. Avec vous mon peuple comme je suis avec les miens dans notre maison d’amour où règne, si proche et plein, le ciel, vous écoutant comme j’écoute la voix de mes enfants, j’ai foi en vous, vivants, vous qui êtes Sa gloire et marchez dans mes veines en cortège vers la lumière qu’il nous donne en partage.

Je viens à vous, vivants, je viens en vous, je vous rends grâce dans votre immense gloire, vous qui pouvez vous mettre nus, venez, je suis l’océan et ses vagues qui vous aiment, je suis le sable où vous êtes mes lettres, je suis le ciel dressé pour vous comme une table.

Éternel est notre amour.

 

L’être, c’est d’aimer

la chapelle Solférino, à Luz-Saint-Sauveur. Photo Alina Reyes

 

Où est l’être ?

En avant.

Où est « mon » être, notre être ?

Où il est, est ce qu’il est.

Notre être est en avant de nous.

Notre être nous fait signe et nous attend en avant de nous. Notre être est notre Dieu humblement et splendidement caché et révélé au coeur du monde.

Quand notre être au coeur de notre coeur se projette au coeur du monde, là est notre être. Dans cette projection qui est à la fois mouvement, sortie de soi, marche mise en route et à venir, vision, promesse. Là, dans ce désir de rejoindre notre être, celui qui non seulement découvre « mon » être mais aussi accueille en son sein l’être de l’autre, et se reçoit dans la lumière, là est l’accomplissement de l’amour.

 

« Au cours d’une vision reçue du Seigneur, l’homme qui me guidait me fit revenir à l’entrée du Temple, et voici : sous le seuil du Temple, de l’eau jaillissait en direction de l’orient, puisque la façade du Temple était du côté de l’orient. L’eau descendait du côté droit de la façade du Temple, et passait au sud de l’autel.
L’homme me fit sortir par la porte du nord et me fit faire le tour par l’extérieur, jusqu’à la porte qui regarde vers l’orient, et là encore l’eau coulait du côté droit.
L’homme s’éloigna vers l’orient, un cordeau à la main, et il mesura une distance de mille coudées ; alors il me fit traverser l’eau : j’en avais jusqu’aux chevilles.
Il mesura encore mille coudées et me fit traverser l’eau : j’en avais jusqu’aux genoux. Il mesura encore mille coudées et me fit traverser : j’en avais jusqu’aux reins.
Il en mesura encore mille : c’était un torrent que je ne pouvais traverser, car l’eau avait grossi, il aurait fallu nager : c’était un fleuve infranchissable.
Alors il me dit : « As-tu vu, fils d’homme ? » Il m’emmena, puis il me ramena au bord du torrent.
Et, au retour, voici qu’il y avait au bord du torrent, de chaque côté, des arbres en grand nombre.
Il me dit : « Cette eau coule vers la région de l’orient, elle descend dans la vallée du Jourdain, et se déverse dans la mer Morte, dont elle assainit les eaux.
En tout lieu où parviendra le torrent, tous les animaux pourront vivre et foisonner. Le poisson sera très abondant, car cette eau assainit tout ce qu’elle pénètre, et la vie apparaît en tout lieu où arrive le torrent.
Au bord du torrent, sur les deux rives, toutes sortes d’arbres fruitiers pousseront ; leur feuillage ne se flétrira pas et leurs fruits ne manqueront pas. Chaque mois ils porteront des fruits nouveaux, car cette eau vient du sanctuaire. Les fruits seront une nourriture, et les feuilles un remède. »

Livre d’Ézéchiel, chapitre 47, versets 1 à 9, et 12.

 

En hébreu, à l’orient se dit en avant, à l’avant. La prière est le mouvement qui monte vers l’avant, l’orient, d’où monte la lumière. Et l’eau c’est la langue, la langue de la vie, la vie de la langue, la Vie qui va.

 

Jean-Pierre Brisset par Michel Foucault, Sept propos sur le septième ange

Douanier Rousseau, Les Flamants roses

 

En préparant mon travail sur Saint-Louis de la Salpêtrière (nous y reviendrons),  je suis tombée sur les Sept propos sur le septième ange de Michel Foucault. J’étais partie à la bibliothèque chercher Histoire de la folie à l’âge classique, j’en ai ramené aussi Naissance de la clinique. Mais ce que j’ai d’abord lu cette nuit, ce sont donc les Sept propos…

André Breton dans son Anthologie de l’humour noir dit de Brisset : « Nous assistons ici, non plus à un retour de l’individu mais, en sa personne, à un retour de toute l’espèce vers l’enfance. (Il se passe quelque chose d’équivalent dans le cas du douanier Rousseau). »

Cependant Brisset est bien plus vertigineux que Rousseau. Son désir de retrouver l’enfance de la langue s’apparente à une physique-métaphysique, une métaphysique-physique. Lisant Foucault, j’ai songé, bien au-delà de « l’humour noir » vu par Breton, aux trous noirs des physiciens, attirant la lumière, et aussi à ce qu’ils appellent trous de vers, par où s’effectuerait le passage d’une dimension à une autre. Comme dans ce Journal toutes les « Catégories » peuvent entrelacer leurs doigts, et les mots-clefs féconder l’être dans leur nuée.

En sortant de la bibliothèque, je suis passée par la rue Teilhard de Chardin, où j’ai fait les photos qui dialoguent avec le texte de la note précédente. « Coextensif à leur dehors, il y a un dedans des choses », dit Teilhard.  À l’évolution correspond une involution créatrice, c’est aussi ce qu’a pressenti dans la langue Brisset, qui aspirant sa lumière et la retournant comme un gant, ouvre par ce voyage un trou de ver dans les dimensions de l’être.

Citons Foucault : « Chercher l’origine des langues pour Brisset, ce n’est pas leur trouver un principe de formation dans l’histoire, un jeu d’éléments révélables qui assurent leur construction, un réseau d’universelle communication entre elles. C’est plutôt ouvrir chacune sur une multiplicité sans limite ; définir une unité stable dans une prolifération d’énoncés ; retourner l’organisation du système vers l’extériorité des choses dites. »

Foucault montre que Brisset part d’un bruit de fond originel de la langue, d’où seraient nés les mots, formes condensées dont il est possible de libérer de nouveau le foisonnement du sens. Je pense à l’épisode de Babel, traduit et commenté dans Voyage, et inauguré ainsi : « Tout le pays était babil unique », avant la dispersion par Dieu des hommes et des langues dans le monde, libérant la vie.

Citons Brisset, cité par Foucault : « Voici les salauds pris ; ils sont dans la sale eau pris, dans la salle aux prix. » L’homme naît dans le marais, comme on y assiste aussi dans Voyage. Citons Foucault, à propos de Brisset : « Le mot n’existe que de faire corps avec une scène dans laquelle il surgit comme cri, murmure, commandement, récit ; et son unité, il la doit d’une part au fait que, de scène en scène, malgré la diversité du décor, ds acteurs et des péripéties, c’est le même bruit qui court, le même geste sonore qui se détache de la mêlée, et flotte un instant au-dessus de l’épisode, comme son enseigne audible ; d’autre part, au fait que ces scènes forment une histoire, et s’enchaînent de façon sensée selon les nécessités d’existence des grenouilles ancestrales. »

Il s’agit de « retransformer les mots en théâtre ; replacer les sons dans ces gorges coassantes ; les mêler à nouveau à tous ces lambeaux de chair arrachés et dévorés ; les ériger comme un rêve terrible, et contraindre une fois encore les hommes à l’agenouillement : « Tous les mots étaient dans la bouche, ils ont dû y être mis sous une forme sensible, avant de prendre une forme spirituelle. Nous savons que l’ancêtre ne pensait pas d’abord à offrir un manger, mais une chose à adorer, un saint objet, une pieuse relique qui était son sexe le tourmentant. »

Et maintenant sortons du livre, voyons ce qu’il vient de nous dire : l’idolâtrie première, d’où viennent les paroles mauvaises. Rappelons-nous que ce qui peut rendre l’homme impur, ce n’est pas ce qui entre en lui, mais ce qui peut sortir de sa bouche, ainsi que le dit le Christ. La saloperie que décline Brisset. Qu’il faut laver et racheter dans l’eau baptismale d’une langue originelle retrouvée, et non seulement retrouvée mais réinventée, redéployée, pour Sa gloire et le salut du monde.

 

Jean-Pierre Brisset

Michel Foucault

Voyage